James Salter, un nouveau au 44ème escadron de chasseurs

En 1961, James Salter publie son deuxième roman, The arm of flesh. Il connut un “échec total”, d’après son auteur. En 2000, à l’occasion de sa réédition chez Counterpoint, James Salter le réécrit en grande partie, changeant même son titre, il devient Cassada. C’est cette version que Jean-François Ménard traduit en 2001 pour les Editions de l’Olivier, le titre restant le même. Comme pour le premier, Pour la gloire, l’intrigue est centrée sur un escadron et ses pilotes. Mais cette fois en temps de paix.

Alors qu’il consulte quelques papiers dans son bureau, le commandant Dunning entend deux moteurs d’avions en approche mais ceux-ci n’atterrissent pas, effectuant juste un passage. Le plafond est très bas et Dunning s’informe des prévisions météo qui ne lui semblent pas favorables du Cassada (L'Olivier, 1961)tout, ce qui lui est confirmé. L’un des membres de l’escadron, Godchaux, vient lui apprendre qu’il s’agissait de deux des leurs.

L’intrigue est lancée. Cette scène, sa progression, va revenir de manière récurrente, elle est le fil rouge du roman, et se développe tout au long du livre.

En parallèle à cet atterrissage compromis par temps très couvert, nous assistons à la vie de l’escadron. Le 44ème escadron de chasseurs, basé en Allemagne, à Fürstenfeldbruck. Un escadron commandé par un soldat reconnu et opérant en temps de paix armé. Nous sommes dans les années 50 et l’Allemagne est séparée en deux, les deux blocs nés de la deuxième guerre mondiale s’y faisant face. Mais l’intrigue n’est pas là, elle se situe dans les différentes opérations auxquelles les pilotes sont confrontés. Et, pour mieux illustrer la vie de ce groupe fermé, nous assistons à l’arrivée d’un nouveau, fraîchement sorti de l’école, Robert Cassada. Ce sont les relations humaines et le pilotage qui sont le centre de l’histoire.

Cassada nous est décrit au travers de son intégration, particulièrement difficile, le fait de savoir piloter ne suffisant pas à lui assurer une reconnaissance auprès des autres. Sa fierté, son impétuosité, ne rendant pas non plus les choses simples.

Nous assistons ainsi à son premier vol derrière l’un des chefs d’unité, Grace, à sa première mission, à une opération extérieure voyant les unités de différents escadrons s’affronter au tir sur cible en Afrique du Nord. Nous assistons aussi en creux à l’évolution de Cassada, brèves évocations lors de discussions… Car les épisodes incontournables de la vie de la base nous sont également contés, les sorties en ville, les fêtes, les réunions… Cassada ne devenant qu’un des nombreux personnages. Outre Dunning, nous avons Isbel le second de la base, Godchaux, le pilote doué et séduisant, Wickenden, le chef d’équipe de Cassada, Dumfries, Phipps, les égaux du nouveau… Une galerie de portraits qui, par petites touches, finit par nous donner une image de la vie de l’escadron et des relations des uns avec les autres, des célibataires aux hommes mariés, de l’alcool bu et des liaisons adultères ou non.

Et pendant ce temps la scène d’ouverture se développe et gagne en force et en intensité…

James Salter signe là un roman fort, prenant et d’une grande humanité. Contrairement au précédent et à ce que peut laisser penser le titre, il ne se centre pas sur un personnage. Il observe un microcosme avec ses règles et ses non-dits, il observe les relations qui s’instaurent. Il le fait par petites touches et dans un style d’une grande précision, d’une grande économie. Que la traduction n’a pas trahi.

C’est son second roman sur le milieu qu’il vient de quitter et il nous en offre une peinture au plus près avant de s’en éloigner et d’aller scruter d’autres histoires, d’autres relations… Ça commence avec son troisième roman, Un sport et un passe-temps, sur un couple et celui qui reconstruit leur liaison.

James Salter, Cleve Connell en Corée

En 1956, James Salter, pilote de chasse, voit son premier roman publié, The Hunters. Un roman sur… des pilotes de chasse. Devenu un classique outre-Atlantique, il ne nous est parvenu qu’en 2015, il y a quelques mois, quelques semaines avant la disparition de son auteur. Philippe Garnier en a traduit une version revue par l’auteur en 1997 et devenant chez nous, Pour la gloire. C’est un roman fort, dérangeant et marquant. Un roman se déroulant pendant une guerre qui ne concernait pas directement les français, d’où, certainement, sa traduction tardive.

Cleve Connell est capitaine dans l’US Air Force. Il vient d’arriver au Japon, en transit, en attente de son départ sur le front, celui de Corée, où s’affrontent les Etats-Unis et l’Union Soviétique autour du 38ème parallèle et du fleuve Yalou, marquant la frontière entre la Corée et la Chine. Il s’agit d’arrêter l’invasion par les troupes du Nord, soutenue par l’URSS, de la partie sud de la péninsule. Mais, pour Cleve, c’est le moment de mettre en Pour la gloire (L'Olivier, 1956)pratique ses années d’apprentissages, enfin, alors qu’il est à la veille d’être trop vieux pour ça.

Après quelques jours sur une base japonaise, il part pour celle de Corée qui l’accueillera. Une base commandée par la colonel Imil, un pilote renommé avec lequel il a déjà volé au Panama. Un homme qui a pu jauger ses capacités et le considérer comme un bon pilote. Après trois ou quatre vols d’apprentissage, afin de se familiariser avec les appareils et le coin, Cleve se voit confier une escadre, cinq hommes. Une escadre qui intégrera les différentes missions dévolues à son escadron. La vie se met en place et la volonté de chacun d’en découdre, d’abattre des ennemis est forte, palpable, régit les relations de tous sur la base.

Une vie bien étrange qui frôle la mort en permanence, chaque mission pouvant être la dernière. Chaque sortie pouvant être sans retour.

La façon de partir, c’est de le faire en un instant, tu vises l’étoile la plus haute, et ensuite tu retombes, tu disparais contre la terre.

Dans ce milieu en vase clos, cette vie si singulière, on assiste à l’évolution des mentalités, à une autre forme de reconnaissance que celle que Cleve connaissait jusque là. En temps de guerre, ce ne sont plus que les qualités techniques qui priment mais également les résultats. Les résultats coûte que coûte. La considération allant toujours à celui qui a abattu un avion, même s’il a mis en danger son équipier…

Il était venu pour une poignée de victoires, mais, en un sens, ce n’était plus ce qu’il désirait à présent. Il voulait plus, il voulait se sentir au-dessus du désir, libéré d’avoir à en avoir. Et il savait, avec la plus profonde certitude, qu’il n’y parviendrait jamais. Il était prisonnier de la guerre.

Cleve se laisse prendre, est pris dans ce monde, pris par ce besoin de reconnaissance, celui que l’on n’obtient qu’avec un Mig descendu. La tension monte chez les hommes, celle de ne pas réussir et d’en voir d’autres récolter le succès, sans même le mériter. Celle de ne plus savoir s’il est plus important de vivre, de survivre, que de vaincre, que d’obtenir une étoile sur son zinc.

Lorsque les avions rentraient d’une mission, tout le monde les guettaient. Généralement ils arrivaient très bas, à l’arrière du terrain, par escadrilles de quatre, volant en formations serrées comme en voltige, avec des traînées parallèles de fumée noire qui s’estompaient dans leur sillage au moment où ils tournaient pour se positionner dans le circuit de piste. C’est alors qu’ils paraissaient le plus indestructibles. Du métal froid. Rien ne pouvait ternir leur grâce argentée. Aucun ennemi ne pouvait leur résister.

La fascination, les décharges d’adrénaline et la passion pour ce métier côtoient les doutes et le retour sur terre, plutôt minant ou destructeur pour tout être un tant soit peu humain…

C’est un roman glaçant car, bien que raconté à la troisième personne, il est centré sur Cleve que l’on sent, petit à petit, perdre ses repères et certaines convictions. Acceptant même que Pell, son ailier et l’objet de tout son ressentiment, ne remplisse pas son rôle et soit crédité d’une victoire qu’il n’a pas eue, le Mig abattue s’étant lui-même crashé après une fausse manœuvre. Mais peu importe la victoire ou un certain arrangement avec la réalité, seuls sont reconnus ceux qui abattent des ennemis et Cleve se prend au jeu. Sentant la poisse lui coller aux basques, puis lui laisser un répit… Partant en permission ou voyant un équipier disparaître…

La mort, on pouvait manquer d’égards envers elle ou même l’ignorer quand on la frôlait ; mais quand on se retrouvait face à elle de manière inopinée, aucun homme n’était capable de ne pas crier, en silence ou à voix haute, pour qu’on lui accorde juste un peu de répit encore afin d’empêcher le monde de finir.

C’est un roman dérangeant car on sent un homme renonçant à ses convictions, on voit des relations faussées, on constate que les héros, ceux qui ont la gloire, n’ont rien de glorieux… que ce seraient plutôt des usurpateurs, des hommes prêts à sacrifier leur congénères pour obtenir une victoire. On constate en même temps que les hommes autour acceptent cet état de fait, se taisant plutôt que de dire la vérité, celle des dangers courus au-delà de ceux inhérents à la guerre… C’est un roman dérangeant, il faut parfois faire un effort pour tourner encore les pages et assister à ces reconnaissances faussées, à ces relations dévoyées, cette hiérarchie mise en place en dehors de tout mérite véritable… La haine côtoyant souvent l’admiration, une admiration nocive, délétère.

La prose précise de Salter nous emporte pourtant, d’un grand classicisme, d’une poésie certaine, elle fouille les pensées de son personnage central. Elle l’ausculte sans concession. Chaque mot pesé, en place. Et le récit nous prend, entre les missions sans combat, nombreuses, et celles où les affrontements sont brefs mais violents. En point d’orgue, presque en conclusion, un combat épique est raconté, prenant, violent, indécis et dangereux. Un combat que l’on espérait et qui va, quelques fugitifs instants, permettre à Cleve d’être véritablement celui que tout le monde sait qu’il est. Réussissant même à faire un pied-de-nez à la hiérarchie en place, celle des pilotes victorieux, celle des as ayant comptabilisé cinq victoires et plus. Cleve réinsuffle un peu de justice dans un univers qui en manquait particulièrement… mais la justice n’a que peu de place et ne peut durer qu’un fugitif instant…

C’est au final une ode glaçante aux pilotes de chasse que nous offre James Salter dans ce grand roman.

N’en ayant pas fini avec ce métier qui fut le sien, Salter a ensuite écrit un roman sur ces mêmes pilotes mais, cette fois, en temps de paix, ce sera Cassada.

David Goodis, Calvin Jander en eaux troubles

En 1967, quelques semaines après sa mort, est publié par Banner l’ultime roman de Goodis, Somebody’s done for. Il traverse l’Atlantique rapidement puisqu’il est traduit par Jean Rosenthal en 1968 pour la “série noire”, sous le titre de La pêche aux avaros. Un Goodis qui ne peut se renier.

Un homme est dans l’eau, sans une terre à l’horizon, il y est depuis tellement de temps qu’il sait qu’il ne pourra plus résister bien longtemps. Un orage l’a surpris alors qu’il partait pêcher et maintenant il n’a plus rien à quoi se raccrocher, quand il entend le bruit d’un moteur. Un moteur qui s’approche.

Ainsi débute l’intrigue. Calvin Jander n’est pas secouru par le canot à moteur qui lui tourne autour avant de repartir mais une La pêche aux avaros (Gallimard, 1967)bouée a été jetée là ou est tombée, peu importe toujours est-il qu’il peut regagner la terre ferme… Enfin ferme, c’est une zone de marais qu’il rejoint. Exténué, il s’endort sur la petite plage sur laquelle il a échoué. Une femme vient le chercher alors qu’il risque de nouveau la noyade, la marée étant montante. Une femme dont le visage lui semble familier, sans qu’il sache si cette impression n’est pas due à ce qu’il vient de vivre et aux émotions que cela a provoqué. Recueilli dans une cabane, elle s’occupe de lui mais ils sont bientôt découverts par un autre homme, l’un de ceux qui étaient dans le bateau et qui a refusé de le sauver.

Calvin Jander se trouve bientôt au milieu d’une bande de truands. Lui le publiciste, sa vie ne tient plus qu’à un fil parce qu’il a découvert bien malgré lui ce repère, cette planque. Mais, alors que la menace monte, une seule pensée trotte dans sa tête, celle de cette femme belle à couper le souffle et qu’il est de plus en plus sûr d’avoir déjà croisée.

Et cette pensée devient une obsession dont il ne peut se défaire.

Calvin Jander, publiciste, fait curieusement penser à un autre publiciste, un illustrateur alors que lui est dans la documentation. Il fait furieusement penser à James Vanning, celui de Nightfall. Il y fait penser pour plusieurs raisons, deux principalement, sa rencontre avec des truands et cette mémoire qui lui joue des tours et qu’il veut retrouver. Le rapprochement est intéressant car il s’agit d’un des meilleurs Goodis, de mon point de vue, et qu’il correspond à une période que le romancier avait abandonnée depuis longtemps. A ce premier aspect vient s’en ajouter un deuxième qui n’a pas toujours été un ingrédient de l’auteur, une femme fatale. Une beauté à laquelle on ne peut résister et sur laquelle il ne semble y avoir aucune prise, un peu comme Doris dans Cassidy’s Girl ou même Edna dans La blonde au coin de la rue, voire Dorothy dans Retour à la vie mais peut-être est-ce parce que je veux y voir une boucle se boucler.

Cet aspect de l’histoire qui en devient le centre apporte à l’intrigue une ambigüité qui en fait toute la richesse. Jander s’accroche à sa volonté de retrouver la mémoire même si cela devait le perdre. Il s’y accroche comme si il avait enfin trouvé un sens à sa vie et comme si le fait de se plonger pleinement dans cette recherche puis d’en accepter les conséquences allait de soi. On le sent gagner de la force, de la volonté, alors que son avenir devient plus incertain. Alors que cette partie de pêche initiale se transforme en une course aux ennuis, comme le titre français le suggère.

Quant au titre original, savoir qui est cette personne faite pour… et pour quoi ? C’est une ambigüité qui s’ajoute. Difficile de dire quelles sont les pensées réelles des personnages, Goodis ayant abandonné ce qu’il avait pourtant adopté depuis quelques livres, ces monologues intérieurs nous faisant pénétrer les pensées intimes d’un personnage.

Ce retour en arrière avec une intrigue ressemblant plutôt à celles qu’il explorait au début des années 50 et cette façon de traiter ses personnages datant de la même époque, on en vient à se demander si ce roman posthume ne serait pas plutôt de ces années-là, période prolifique de l’auteur. S’il ne s’agit pas d’un roman jamais publié sorti des tiroirs après sa mort et peut-être contre sa volonté…

C’est en tout cas une œuvre d’une grande qualité rappelant si c’était nécessaire l’écrivain remarquable qu’était David Goodis. Et dont il faut lire l’ensemble de l’œuvre !

David Goodis, Eddie et le piano

En 1956 paraît Down There. Il est publié comme souvent par Gold Medal. C’est un roman important dans la carrière de Goodis puisque, traduit l’année suivante en France par Chantal Wourgaft et titré Tirez sur le pianiste, il sera adapté rapidement par Truffaut, en 1960. C’est un roman qui relance la notoriété de l’auteur, sans pour autant le relancer véritablement dans la création puisque le film sort alors que Goodis arrête quasiment de publier, rattrapé par la maladie.

Comme la vie du romancier est restée un mystère, on parle de ce roman comme d’une variation sur la vie de l’auteur… Philippe Garnier, qui se penchera quelques temps plus tard sur la vie de l’écrivain, modifiera cette analyse possible du bouquin. Mais il ne peut en faire oublier d’autres, La blonde au coin de la rue contenant également, de mon point de vue, pas mal d’éléments autobiographiques. Tirez sur le pianiste apparaît donc comme un complément. La description d’un musicien ayant connu la notoriété puis choisi l’anonymat rappelle en effet la trajectoire de l’écrivain… elle rappelle aussi un autre de ses romans, Sans espoir de retour. Mais on ne peut réduire le roman à ce seul intérêt…

Un homme est poursuivi dans la rue, alors que la nuit tombe. Il fuit à pied tandis qu’une voiture est à ses basques. Il finit par trouver ce qu’il cherchait, un bar qu’il ne connaissait que de nom, le Harriet’s Hut, mais où il savait pouvoir trouver Eddie, le pianiste du lieu. Eddie est son frère et Turley, l’homme poursuivi, espère qu’il pourra lui venir en aide mais Eddie est comme ailleurs, seulement occupé par sa musique, ce qui se passe autour de lui ne le touche plus.

Dans un sursaut, Eddie aide Turley à s’enfuir. Mais c’est à son tour d’être le centre de l’attention des deux truands, Morris et Feather, qui en veulent à Turley. Et une autre personne se met à s’intéresser à lui, Lena, la serveuse. Jusque là, ils coexistaient, Tirez sur le pianiste ! (Gallimard, 1956)Eddie observait le manège de Plyne, le videur, tournant autour d’elle, visiblement mordu. Lena l’accompagne en sortant du café et ils réussissent à semer leurs deux poursuivants… des émotions qu’Eddie pensaient à jamais oubliées s’éveillent en lui… des émotions qui le ramènent vers le passé, son passé. Des émotions qui s’amplifient encore quand, le lendemain, après avoir de nouveau faussé compagnie aux deux malfrats, Lena l’appelle par son nom, Edward, celui qui était le sien sept ans auparavant, celui qui était sur les affiches de ses concerts de soliste au Carnegie Hall ou ailleurs. Du temps où il était un pianiste reconnu, mondialement acclamé, Edward Webster Lynn.

Les souvenirs remontent avec les émotions qui les accompagnaient, des émotions qu’Eddie a mises en veille, qu’il croyait éteintes. Des émotions qui l’ont amené loin, qui auraient pu le perdre. De l’amour à la haine, du bonheur au malheur, au dégoût… Les sentiments, il les a connu, il y a goûté, mais il s’en est affranchi, pour ne pas tomber du mauvais côté. Et il a fini dans ce bar, à jouer pour les clients, indifférent au monde.

Avec Lena, Eddie sent tout cela revenir, mais cette attirance pour les émotions, ce retour à une certaine dépendance, une impossibilité de s’en défaire, va le conduire de nouveau loin. Car, chez lui, il y a une forte propension à l’exacerbation…

Avec Tirez sur le pianiste, Goodis poursuit son chemin, il continue de creuser le sillon qui est le sien. Et il confirme l’évolution apparue dans son roman précédent, Descente aux enfers, en faisant la part belle à l’introspection, en lui cherchant une nouvelle forme. Elle était jusque là extérieure au personnage, une plongée de l’auteur omniscient dans les pensées de ses personnages, telle que la littérature nous la propose habituellement. Cette fois, les réflexions d’Eddie prennent la forme d’un monologue intérieur, un monologue à la première personne, introduit par des guillemets. Nous sommes, comme toujours, au cœur du questionnement d’un homme, mais nous sommes aussi dans ses limites. Les réflexions qu’il se fait, les décisions qu’il prend, ne sont pas toujours suivies d’effet, car il n’a pas entièrement prise sur ses actes. Sa volonté, celle qu’il exprime, ne dicte pas sa loi…

De même que Sans espoir de retour m’avait marqué positivement, Tirez sur le pianiste est également un roman remarquable, un roman noir, où l’on assiste au parcours du personnage principal semé d’obstacles et de violence… Un parcours qui peut nous dire que sortir de sa condition n’est pas toujours chose facile, mais encore une fois, l’œuvre de Goodis ne peut être réduite à une morale, surtout pas aussi simpliste que celle que j’évoque. Il y a cette difficulté à affronter la société, à s’y intégrer, à s’y faire. Une difficulté qui tend à l’impossibilité.

Comme Sans espoir de retour bien plus tard, Tirez sur le pianiste a été adapté au cinéma. Je n’ai pas vu l’adaptation de Fuller pour le premier mais celle de Truffaut m’est familière. Il peut être intéressant de voir la lecture qu’un autre a pu faire d’un même roman et une adaptation cinématographique est souvent celle de son réalisateur ou de son scénariste. Avec Truffaut, on sait qu’il était les deux à la fois et qu’il ne filmait que des sujets choisis pas lui…

En adepte de la “série noire”, un adepte aussi de ses traductions dont il disait qu’elles rehaussaient parfois la qualité du roman original, Truffaut, après le succès de son premier film, Les 400 coups, a voulu payé sa dette au cinéma états-unien et à ce genre mineur de littérature qu’il affectionnait particulièrement. Il a jeté son dévolu sur Goodis, un auteur qu’il appréciaitTirez sur le pianiste ! Affiche film Truffaut particulièrement. Il a voulu payer sa dette et commettre un film en réaction au précédent, film sur l’enfance, ancré dans une certaine réalité…

Je disais plus haut qu’une adaptation cinématographique était une lecture d’un roman mais c’est aussi l’œuvre d’un cinéaste, ce qu’était sans conteste Truffaut. Aussi a-t-il fait du Pianiste, une œuvre personnelle, en parfaite symbiose avec le reste de sa filmographie.

On navigue entre le drame et le burlesque, les hommes ne discutent que des femmes et de leurs relations avec elles, qu’ils soient truands ou non. C’est un film sérieux et qui fait sourire. Truffaut affirme que c’est ce qu’il ressentait à la lecture de Goodis, les pages comiques alternant avec celles proches du mélodrame. Le côté “conte de fées” du roman noir est également quelque chose qui l’a attiré. Il a d’ailleurs situé l’intrigue du film dans un lieu difficile à déterminé puisque jamais nommé explicitement…

Le résultat est un film rapide, nerveux, mais en même temps très libre. Un film qui alterne les moments tendus et les aérations principalement musicales, avec notamment la mise en avant de Boby Lapointe. Truffaut y apporte ses propres thèmes mais, au final, il réalise un film assez fidèle à l’original… Un film qui reste, bien des années plus tard, d’une grande qualité…

Je dis assez fidèle à l’original car Goodis, que Truffaut est l’un des rares à avoir rencontré et avec lequel il a même correspondu, a dans un premier temps dit apprécier l’adaptation. Il l’a ensuite vu sous-titré et en a eu une autre vision, la bande son créant un décalage avec ce qui est montré à l’écran, apportant une touche de légèreté et insistant sur les relations hommes-femmes, ce que Goodis fait de manière beaucoup plus discrète… Même s’il s’agit bien là d’un de ses thèmes de prédilection.

Truffaut et Goodis se rejoignent, en tout cas, sur leur intérêt pour les hommes en marge, seuls, incapables de se faire à la société.

Le film n’a pas été un succès à sa sortie. Il a pourtant contribué à relancer l’intérêt pour Goodis en France… Aux Etats-Unis, Truffaut raconte que les spectateurs croyaient à une œuvre cent pour cent française…

Le roman suivant de Goodis paraît un an après, il s’intitule L’allumette facile.

David Goodis et un couple à la dérive

En 1955 paraît le quatorzième roman de David Goodis, The wounded and the slain, programme plutôt sauvage. Il est publié l’année suivant celle de Sans espoir de retour et nous parvient en 1977, précurseur de la nouvelle salve de romans qui seront traduits dans les années 80. Et c’est sous l’impulsion de François Guérif, puisque c’est dans la collection Red Label des éditions Pac, la première collection qu’il a dirigée, que Goodis traverse de nouveau l’Atlantique. Denise Yankiver le traduit sous le titre de Descente aux enfers. S’éloignant de ses romans précédents et de sa ville, le romancier situe l’intrigue en Jamaïque.

James et Cora Bevan ont quitté Manhattan pour quelques jours. Ils sont descendus à l’hôtel Laurel Rock de Kingston. Ils y sont descendus pour tenter de se relancer. James est alcoolique, au bord ou dans la dépression depuis plusieurs mois. Sur les conseils de son médecin, il est parti ailleurs… Mais, Descente aux enfers (Pac, 1955)dès le début du livre, on le trouve passablement imbibé au bar de l’hôtel, différant son retour dans la chambre matrimoniale à coup de whisky. Cora, sa femme, finit par descendre, elle lui conseille d’arrêter pour ce soir. Mais elle n’a plus de prise sur lui et il est trop tard, Bevan a passé la limite. Sur le point de s’écrouler, il est pris en main par un costaud qui l’emmène jusqu’à son lit. Un costaud qui n’est pas sans troubler Cora… Le décor et l’intrigue sont plantés. James et sa fuite dans l’alcool, la fuite de l’échec de son mariage avec une femme qu’il aime et qu’il désire mais qui ne veut pas de lui dans son lit, et Cora qui ne parvient pas à désirer ce mari qu’elle aime pourtant, qui ne parvient pas à se défaire de certaines réminiscences, d’interdits qui la hantent depuis son enfance, d’interdits dont la transgression l’a marquée…

Un couple qui n’en peut plus, qui ne parvient plus à se parler… et qui pourtant se comprend…

James et Cora Bevan sont venus en Jamaïque pour se retrouver mais les barrières qui les séparent sont hautes. Et ils s’enfoncent un peu plus dans leurs névroses. James ne peut plus se saouler dans leur hôtel, un certain standing, un certain dégoût des convenances, le font le quitter pour s’enfoncer dans les rues autochtones, celles dont l’hôtel aurait dû le préserver. Il part du côté de Barry Street, une des pires rues de la ville, et atterrit chez Winnie, un bouge où le rhum est de la dernière qualité, ce qui lui convient parfaitement… Mais une bagarre éclate, une bagarre à grande échelle dont il cherche à s’extirper, ne pouvant plus être servi… dans la ruelle qu’il atteint, il doit lutter pour survivre, un client l’y a suivi, un client qui en veut à son argent, un client armé d’une matraque, dont il ne peut se défaire qu’en brandissant une bouteille qui a roulé là, une bouteille bientôt transformée en tesson tranchant…

Le couple se rapproche dans l’épreuve. Mais lentement, très lentement. Et le temps continue à filer. Les remords, les souvenirs prégnants, contre lesquels ils doivent lutter, sont forts. Il faudra les affronter.

Au fur et à mesure des livres, Goodis s’enfonce un peu plus dans la noirceur. Même si cela paraît impossible, il dresse un tableau de notre société de plus en plus en sombre. Où les raisons de vivre sont de moins en moins claires. Les règles édictées de moins en moins humaines…

Nous sommes sur un manège qui tourne et s’arrête parfois pour laisser descendre quelques uns d’entre nous et en laisser monter d’autres, et quelque soit le prix de votre billet, quelque soit le nombre d’anneaux que vous avez attrapés, en un rien de temps votre place est prise par un autre client venu d’ailleurs pour prendre son tour de manège. Alors, en fin de compte, il s’agit simplement de tourner en rond et, malgré toutes les couleurs vives et toute cette musique de foire, malgré les hurlements de joie qu’on pousse quand le manège tourne, le résultat est un grand trou dans la terre où les trainards de la nuit finissent par avoir très faim quand il commence à pleuvoir.

Il évolue dans la noirceur mais aussi dans son approche des personnages. Leurs pensées, leurs réflexions, tout ce qu’ils cogitent nous est décrit, explicité. Le romancier fouille les tréfonds de l’esprit, de l’âme de chacun, les personnages principaux, comme ceux qu’ils croisent au gré de leur dérive, un maître-chanteur, un marin australien, un autre touriste, la tenancière d’un bar, un commissaire de police… Cette description systématique des obsessions des uns et des autres peut paraître lourde, peut sembler ralentir l’intrigue. C’est ce qu’il m’a semblé à certains moments, mais elle correspond à un choix de l’auteur, un type de narration qu’il explore et qui enrichit encore son œuvre… Même si, au final, ce n’est pas le roman que j’ai préféré de Goodis. Sa nouvelle manière nécessite l’expérimentation avant d’en arriver à la maîtrise qu’il avait jusqu’ici, maîtrise qu’il avait connue au prix de quelques tâtonnements…

L’œuvre de Goodis est décidément remarquable. C’est indéniablement un écrivain qui a montré une passion pour son art, une passion qu’il a explorée au risque d’y perdre ses lecteurs, au risque surtout de se démarquer de ce qui faisait le tout venant de l’époque. Il a ainsi eu un parcours unique. Et bousculé un genre au point d’en proposer une nouvelle approche. Il nous rappelle aussi que le roman noir est un genre d’une grande exigence littéraire, qu’il s’agit d’un genre majeur dans la littérature du vingtième siècle.

Après avoir connu une cadence intense, le rythme des parutions de David Goodis ralentit. Son roman suivant paraît en 1956, il s’intitule Tirez sur le pianiste !.

David Goodis, Whitey aux Enfers

En 1954, Goodis publie un troisième roman, The Street of No Return, chez Gold Medal. Après deux romans chez Lion, son année faste se poursuit. Année faste avec trois intrigues bien différentes, la première nous parlait d’un groupe de trentenaires sans boulot et de leur désœuvrement en s’attardant surtout sur l’un d’entre eux et son abandon d’une relation qu’il ne méritait pas, la deuxième nous décrivait la fuite d’un homme, Al Hart, et son arrivée dans une bande de truands à la manière d’un chien dans un jeu de quille. Cette troisième intrigue peut faire penser aux deux précédentes, elle s’inscrit d’ailleurs dans l’ensemble de l’œuvre de Goodis, faisant la part belle aux hommes en marge, au bord du précipice… Elle nous parvient deux ans après sa publication aux Etats-Unis, prenant place parmi les traductions rapides, celle-ci étant signées Henri Robillot et titrée Sans espoir de retour. Il s’agit de nouveau d’une rue, d’un quartier, dans lequel on s’enferme.

Trois clochards, des sans-abris dirions-nous maintenant, sont à sec dans Skid Row, le quartier des bas-fonds. Plus d’alcool et pas de plan pour s’en procurer rapidement. Sacs d’Os et Phillips réfléchissent, échangent, sur leur situation et comment se refaire un stock, tandis que Whitey reste enfermé Sans espoir de retour (Gallimard, 1954)dans son éthylisme, muet. Des bruits surgissent, ceux d’affrontements devenus réguliers dans le quartier, des affrontements interraciaux entre européens et portoricains d’origine. Des affrontements violents, la police finissant par s’en mêler… Un homme passe alors dans la rue et Whitey le suit, ne pouvant s’en empêcher. Soudain, il entend des plaintes dans une ruelle et se porte au secours d’un flic méchamment amoché. Trop tard, ou juste à temps pour se faire embarquer et inculper du meurtre du flic… Alors que la violence du quartier, surnommé l’Enfer, s’est invitée au commissariat, Whitey profite d’un nouvel affrontement pour s’enfuir, il est recueilli par Jarvy Jones, un noir, qui ne parvient pas à le convaincre de rester planqué. Tandis qu’il retourne au commissariat, Whitey aperçoit à une fenêtre l’homme qu’il avait entrepris de suivre. Avec lui, un autre homme et deux femmes… Les souvenirs reviennent, ceux de son ascension, chanteur adulé, à la voix d’or, et de sa passion pour Celia, une passion ayant précipitée sa perte, sa descente jusqu’aux Enfers de Philadelphie, le quartier… Une descente aux enfers qu’il a appelée de ses vœux quand il a compris qu’il ne pourrait pas vivre ce qu’il aurait voulu, vivre sa passion.

C’est de nouveau un paumé que nous invite à suivre David Goodis le temps d’une nuit. Un homme passant à côté de ce qu’il aurait pu vivre, renonçant à tout, se laissant glisser dans la déchéance. Whitey pourrait être le frère ou le cousin du Al Hart de Vendredi 13 pour sa proximité avec le banditisme, un paumé parmi d’autres désœuvrés, comme le Ralph Creel de La blonde au coin de la rue. C’est un homme qui a connu une vie normale, tel le personnage principal de Cauchemar, Nightfall, Cassidy’s girl ou encore Obsession. Mais c’est décidément d’Al Hart dont il semble le plus proche, un prolongement de ce énième avatar d’homme dépassé par la société, incapable d’affronter ce qui lui arrive.

C’est de nouveau un paumé mais cette fois, l’arrière plan diffère. Un endroit plus sordide que les précédents, un endroit où les luttes sont raciales, une première chez l’écrivain, cette irruption de la diversité. Européens et portoricains d’origine s’affrontent, un noir vient au secours du personnage central, un court instant. La société que nous décrit Goodis est multiculturelle, telle qu’il ne l’avait pas jusqu’ici décrite. Multiculturelle et violente, cette violence que l’on sent monter d’un roman à l’autre dans l’œuvre de l’écrivain, une violence faite de coups de poing… d’où les armes à feu ne sont plus exemptes.

C’est un roman dans la lignée des précédents. Pas de grande révolution. Un roman à l’aune des intrigues déjà servies par Goodis, on pourrait s’y habituer, s’en lasser et pourtant le charme, si on peut parler de charme, opère toujours. On est pris, on se dit que ça n’est pas possible et, au fur et à mesure des livres de Goodis, on constate que la rédemption est de moins en moins envisageable. La noirceur chez Goodis augmente encore, comme si c’était possible.

C’est un des romans marquants de l’auteur, le roman marquant de l’année 54, même si La blonde au coin de la rue faisait preuve d’originalité. Un de ceux dont on peut se souvenir longtemps, au même titre que d’autres cités plus haut…

Décidément, l’œuvre de Goodis est remarquable. D’une qualité impressionnante.

Le roman qui paraît l’année suivante s’intitule Descente aux enfers et fait partie de ceux qui nous parviendront bien plus tard.

David Goodis, 1954 chez Lion

L’année 1954 est une année faste pour David Goodis. Pas moins de trois romans paraissent sous sa signature. Deux chez Lion et un chez Gold Medal. Difficile de savoir dans quel ordre ils sortent. Les différentes sources ne s’accordent pas, pour Philippe Garnier, son biographe, il semblerait que ce soit d’abord La blonde au coin de la rue puis Vendredi 13 et Sans espoir de retour. Pour l’éditeur français du premier roman cité, celui-ci ne serait que le deuxième coincé entre Sans espoir de retour et Descente aux enfers qui ne paraît pourtant qu’en 1955… Pour une certaine encyclopédie collaborative, il en serait de même, La blonde… n’étant que le troisième de l’année derrière Vendredi 13 et Sans espoir de retour et avant Descente aux enfers… Bien compliqué. Comme je l’ai fait jusqu’ici, je vais suivre Philippe Garnier et évoquer d’abord les deux romans parus chez Lion.

The blonde on the street corner est donc un roman paru en 1954, l’année suivant celle de La lune dans le caniveau. Il s’agit de la novellisation, et sûrement d’un travail de réécriture, d’un scénario que Goodis avait commis lors de son passage à Hollywood, Up till now, une commande qui n’a jamais été plus loin que le traitement scénaristique. Il arrive en France, traduit par Jean-Paul Gratias, en 1986 sous le titre de La blonde au coin de la rue.

C’est un roman proche de l’univers habituel de Goodis. A Philadelphie, avec des jeunes hommes un peu paumés. C’est un roman proche de son univers habituel mais en léger décalage. Nous ne sommes pas tout à fait dans les bas-fonds, nous ne sommes pas dans la misère mais juste au dessus. Nous ne La blonde au coin de la rue (Rivages, 1954)sommes plus dans les années 50 mais dans les années 30, 1936 pour être exact, à la veille de Noël. Retour en arrière pour Goodis… Un retour sur lui-même ?

Ralph vit dans une famille où le père, Norman, travaille. Sa sœur, Evelyn est également salariée. Il mène une vie relativement stable, trois repas par jour, un toit… Une maison tenue par sa mère et une jeune sœur encore au lycée… Il mène une vie stable tout en faisant partie de cette frange de la société qui ne travaille pas. A trente ans, il est au chômage et passe le plus clair de son temps avec trois copains, au coin d’une rue, devant une épicerie. Ils y observent la vie suivre son cours sans eux. C’est là qu’au tout début du livre, il attend. Une femme, une blonde, attend sur le trottoir d’en face. Ils se font face et elle l’interpelle.

Cette scène est rapide et l’histoire se penche sur Ralph Creel et ses trois amis, Ken, George et Dingo. Une bande de trentenaires en marge. Ils grappillent l’argent de leurs parents, de leurs frères et sœurs pour vivoter. Pour s’acheter des cigarettes et pouvoir tuer le temps, passer leurs soirées et manger quand cela devient de leur responsabilité, quand plus personne n’est là pour prendre cet aspect en charge… Ralph ne sait pas ce qu’il veut, perpétuellement dans le doute, perpétuellement dans l’attente. Seule la boxe l’intéresse, la boxe telle qu’elle apparaît dans les pages sportives du quotidien reçu par la famille. Il se délecte des comptes-rendus de combats, des coups portés par les uns et les autres. Il se chamaille avec ses sœurs, parle peu avec son père…

Et rejoint ses copains chaque soir. Leurs soirées sont occupées par les discussions, par les cigarettes fumées, par les plans sur la comète, les rêves d’avenirs trop grands pour eux. Leurs soirées sont occupées par les rencontres avec les filles que Dingo arrange en téléphonant à des femmes choisies au hasard dans l’annuaire, en organisant des rendez-vous, quatre filles et quatre garçons. Lors de l’une d’entre elles, Ralph est attiré par Edna, une fille isolée du groupe d’en face, de celui des filles. Ils veulent se revoir, se revoient, mais Ralph résiste. Mal à l’aise pour ce qu’il a à offrir à une fille. Une fille qui peut encore avoir un avenir quand le sien semble bouché. Les paroles qu’il écrit sur les musiques composées par Ken risquent de ne jamais dépasser leur cercle fermé, l’absence d’entregent ne leur promettant aucun avenir… Alors Ralph résiste. Il résiste à l’attirance qu’il éprouve… à l’attirance réciproque.

C’est un roman singulier dans la bibliographie de Goodis. Un roman sans réelle intrigue, sans réelle progression. Nous assistons à des soirées qui se répètent, qui semblent tourner en rond, à des projets qui, à peine énoncés, retournent aux oubliettes. Un roman sans réelle construction et qui semble plutôt nous restituer une atmosphère, l’air du temps de ces années 30 telles qu’elles pouvaient être vécues par des chômeurs, sans grande volonté et certainement pas celle de s’intégrer au monde du travail. Un roman singulier, peut-être autobiographique en partie. Qui peut ressembler au Goodis que Garnier a découvert en partant à la recherche de ceux qui l’avaient connu. Un roman qui, malgré tout, porte l’empreinte de son auteur, cette noirceur, cette désillusion.

On essaie de se convaincre qu’on pourrait faire mieux que ce qu’on fait, et de temps en temps, on a une idée brillante et on essaie de la mettre en pratique. Mais ça ne marche jamais. On ne peut pas descendre d’un manège qui n’arrête pas de tourner.

La même année paraît, chez le même éditeur, Black Friday. Traduit par François Gromaire en 1955, il devient Vendredi 13 du côté de chez nous. Une traduction plus rapide que le précédent qui implique un vocabulaire différent, un vocabulaire année 50, celui de la « série noire » de l’époque (“pipes” pour cigarettes, “marle”,…). Une traduction plus rapide qui s’explique peut-être par l’intrigue, une intrigue sous le signe de l’action, ramassée, située dans un certain milieu.

Hart erre dans Philadelphie. C’est l’hiver, il a froid et cherche un manteau… Sans un sous, il envisage de le dérober à un passant mais celui-ci semble plus fauché que lui. Il erre encore, plus frigorifié, et entre dans une boutique promettant des vêtements soldés… Il repart en courant et va courir unVendredi 13 (Gallimard, 1954) certain temps. Il n’est pas de Philadelphie mais y a étudié et en connait un peu la géographie, ses pas vont le mener d’embêtements en embêtements. En se dirigeant vers un quartier qu’il croit épargné par les délits et les rondes de police, il tombe sur un règlement de compte… Et se retrouve au milieu d’une bande de malfaiteurs, des professionnels, entre deux mauvais coups. Un certain Renner est tombé, il lui prend son portefeuille mais le restitue aux autres, Charley, Paul, Mattone et Rizzio, quand ceux-ci le lui demandent. Il ne se livre pas sans combattre mais finit chez eux, dans la maison qu’ils occupent avec deux femmes, Myrna et Frieda.

Le statut et l’occupation des malfrats ne font aucun doute. Hart va devoir les convaincre du sien. Il fuit la police pour un meurtre commis à la Nouvelle Orléans, le meurtre de son frère. Il fuit mais les flics sont sur ses traces, il a intérêt à se planquer pour un temps et c’est ce que lui offrent la bande et leur maison. Il doit y faire sa place et ce n’est pas simple, devant affronter chaque membre à son tour… Il a cessé de courir mais la lutte est toujours là. Le mobile de son crime pouvant lui donner une certaine légitimité.

La plupart des meurtres, c’est des histoires de haine. Ou d’amour. Ou un geste auquel on se laisse aller dans une minute de folie et qu’on regrette après. Mais quand vous faites ça pour de l’argent, ça devient une opération commerciale, ça vous place dans une catégorie spéciale, ça fait de vous un véritable professionnel.

Un coup se prépare, auquel il accepte de se joindre. Mais il reste sur le qui vive.

C’est une intrigue différente de la précédente. Le milieu dans lequel elle se déroule n’est pas le même et les relations entre les protagonistes sont bien différentes, plus violentes, plus épidermiques. Une intrigue différente mais qui brasse les mêmes préoccupations, celles que l’on rencontre dans chaque œuvre du romancier. Un homme cherche sa place. Un homme qui doit également choisir entre deux femmes… deux modes de vie, deux modes de relations. Un homme prêt à se battre mais dont les choix sont difficiles à faire, difficiles à décanter.

Le style de Goodis convient parfaitement à l’intrigue, il convient autant à la description des scènes de violence, avec une prédilection plus affirmée pour la boxe, qu’à celle d’introspection, de retour en arrière dans les souvenirs. C’est un roman prenant, comme le précédent même s’il se situe plus dans l’action et le besoin de survie dans un milieu où tout peut basculer très vite…

En poursuivant son parcours avec ces deux romans, l’écrivain confirme son talent. Il confirme également une certaine originalité, cette petite musique qui fait d’un écrivain un écrivain reconnaissable, différent de la plupart des autres. Pour ce qui est de Goodis, un écrivain aux personnages désespérés, presque condamnés d’avance, et dont les préoccupations peuvent parfois être proches des nôtres. Celles notamment d’évoluer dans une société qui ne nous correspond que très imparfaitement.

Comme je le disais plus haut, un troisième roman paraît en 1954, Sans espoir de retour.