John Le Carré, Alan Turner à la recherche de Léo Harting puis Cassidy de l’amour

Le cinquième roman de John Le Carré est publié en 1968 et s’intitule A small town in Germany. Il traverse la Manche un an plus tard, traduit par Jean Rosenthal pour les éditions Robert Laffont, sous le titre Une petite ville en Allemagne. C’est le premier dont George Smiley est complètement absent.

Un homme en suit un autre dans une ville allemande, une ville envahie par des affiches aux slogans forts, pouvant paraitre d’un autre temps. Alors qu’il est sur le point de le rattraper et après avoir été contrôlé par la police, il le voit monter dans une voiture et lui échapper.

Deux membres de l’ambassade britannique de Bonn se rendent ensemble sur leur lieu de travail. Meadowes est employé aux archives tandis que Cork est au Chiffre. Alors que leur auto est prise dans les embouteillages d’une ville qui ne semble pas adaptée à accueillir autant de monde, la conversation une-petite-ville-en-allemagne-robert-laffont-1968des deux hommes finit par ressembler à deux monologues, les pensées de Cork étant accaparées par la grossesse de sa femme et les investissements qu’il pourrait faire, dans l’acier suédois, par exemple, et Meadowes étant surtout soucieux de la disparition d’un collaborateur des archives et de plusieurs dossiers. A Londres, Alan Turner est convoqué pour partir en Allemagne rapidement, non en raison de la montée en puissance d’un mouvement qui pourrait remettre en cause la construction européenne mais bien pour remettre la main sur ce fameux Léo Harting, employé disparu de l’ambassade de Bonn et pourtant inconnu du Foreign Office.

Turner est employé au service des recherches, efficace et tenace mais peu versé dans l’empathie ou la compassion. A son arrivée à Bonn, ceci est d’ailleurs confirmé par Meadowes qui a eu déjà eu à faire à lui, en Pologne. N’étant pas libre de ses mouvements en raison de l’actualité, le mouvement de protestation mené par Karlberg prenant de l’ampleur et ciblant la Grande-Bretagne comme ennemie, notamment dans l’optique du choix de continuer dans le Marché Commun ou d’adhérer à un axe allant plutôt du côté de Moscou, Turner mène ses investigations au sein de l’ambassade même. Il échafaude divers scénarii expliquant l’évolution et la disparition de Harting, sans réussir à être convaincu par ses différentes hypothèses… Dans le même temps, il gravite dans le microcosme que constituent les employés de l’ambassade et leurs relations…

Turner prend son temps, il cherche et se triture l’esprit pour comprendre ce que Harting a bien pu faire. Il cherche et se triture l’esprit au point de se laisser parfois embarquer dans des pensées qui mélangent sa vie personnelle et ses préoccupations du moment, qui mélangent ses investigations et d’autres trahisons comme celle de sa femme, celle-ci l’ayant quitté pour un autre homme…

Turner prend son temps et tente d’avancer alors que les soucis de l’ambassade ne sont pas seulement constitués du départ d’Harting. Il y a ce fameux mouvement et les négociations en cours à Bruxelles pour la mise en place du Marché Commun. L’ambassade ne semble par forcément heureuse de la présence de Turner, une présence leur rappelant le faux-pas et l’erreur commise. Elle ne semble pas disposée à favoriser son enquête, soucieuse qu’elle est d’offrir une image positive, et le désistement d’un de ses employés pourrait nuire à cette image…

Turner avance donc dans un monde hostile qu’il contribue à rendre encore plus méfiant par son comportement parfois très limite, voire agressif. Sans pitié. Un comportement qui finit d’ailleurs par ressembler à de l’insubordination obligé qu’il est de désobéir pour progresser…

En même temps qu’une enquête haletante, captivante, Le Carré nous brosse le portrait d’une époque sur le fil. La Guerre Froide remettant en cause les alliances et les orientations des gouvernements et des peuples. Le Mouvement de Karlberg rappelle de mauvais souvenirs, ressemblant à un autre mouvement populaire qui a sévi quelques années plus tôt en Allemagne.

Harting et ses motivations semblent insaisissables dans ce contexte, Turner devant s’enfoncer dans les tréfonds d’une ambassade peu coopérative, devant également fouiller dans une histoire encore très récente, trop proche. Il avance dans des suppositions qu’il échafaude et qui ressemblent tellement à des cauchemars… un cauchemar qui au final pourrait être bien édulcoré en regard de la réalité…

C’est un roman original, différent de ceux qu’il nous avait proposé jusque là, instillant une angoisse plus sourde. Une variation autour de l’espionnage que j’ai trouvée agréable et intéressante… Au contraire du suivant.

Trois ans plus tard, un nouveau roman de Le Carré est sur les gondoles des librairies. Il s’intitule The naive and sentimental lover et est publié par un nouvel éditeur, Hodder et Staughton. Comme pour le précédent, il nous arrive l’année suivante, traduit par Jean Rosenthal, sous le titre d’Un amant naïf et sentimental. Et c’est un roman surprenant au regard de la bibliographie de l’écrivain, un roman qui détone. Un roman, comme d’autres à venir, ayant une forte connotation personnelle, autobiographique, pour celui-ci, il s’agit de son divorce et du lien qu’il a tissé ensuite avec un couple.

Un homme roule dans la campagne anglaise. Il cherche son chemin, s’aventurant sur un territoire qui lui est peu familier mais qui l’attire, bien à l’abri de sa puissante et confortable automobile. Il arpente ces routes de campagne pour y trouver la maison qu’il convoite, un manoir bien caché dans cet endroit reculé. Alors qu’il enfile ces routes, son esprit vagabonde, vers son couple ou porté par son imagination. Il s’y voit déjà.

Alors qu’il parvient enfin à destination, entre chien et loup, ses pensées s’envolent de plus belle. Il se rêve en maître des lieux, de cette vaste propriétéun-amant-naif-et-sentimental-robert-laffont-1971 et de cette demeure imposante. Il est bientôt surpris de constater que l’endroit est encore habité. Les héritiers n’ont pas complètement déserté la bâtisse. C’est d’abord un homme qui vient à sa rencontre puis qui l’invite à entrer. A l’intérieur, une femme lui apparaît dans le plus simple appareil avant de disparaître. Le couple excentrique le fascine. Il l’imagine modelé par des années de noblesse puis comprend que ce sont des occupants sans autorisation. Des squatteurs avant l’heure.

Ils partent pour une soirée de beuverie. Cassidy découvre un peu plus Helen et Shamus. Lui auteur ayant commis un livre marquant quelques années plus tôt, elle l’ayant épousé. Ils ont renoncé aux possessions et se sont effacés du monde, allant jusqu’à passer pour mort. Après leur virée, Cassidy reprend le cours de son existence. Une existence réussie, professionnellement parlant. Mais il ne voit plus sa vie du même œil, un grain de sable est entré dans la mécanique bien huilée de son existence. Un grain de sable qui amplifie son insatisfaction quant à sa vie privée.

Coincée dans une vie conjugale peu réjouissante, Cassidy se prend à rêver. Il finit, lors d’un déplacement à Paris, par reprendre contact avec Shamus et l’y inviter. Ils se rapprochent alors l’un de l’autre et partent à l’aventure.

C’est un roman décomplexé que nous offre Le Carré, celui d’une époque qui va bientôt mettre en avant l’amour libre et celui de la liberté. Cassidy se débarrasse des chaînes qui le maintiennent prisonnier d’un train-train devenu ennuyeux depuis qu’il n’invente plus comme il a pu le faire précédemment.

C’est un roman déroutant, auquel il faut s’accrocher tellement il offre peu de prise, se laissant vagabonder comme ses personnages. Une histoire qui pourrait nous perdre en chemin… et qui m’a perdu. J’en reprendrai peut-être la lecture plus tard mais je l’ai mis de côté, ne parvenant à y trouver un intérêt.

Décidément, quand Le Carré s’éloigne de l’espionnage, il ne réussit pas à me convaincre.

Heureusement pour le lecteur que je suis, deux ans plus tard il revient du côté de ce genre qui semble lui convenir à merveille, avec une nouvelle réussite, La taupe, une intrigue brodant de nouveau autour d’un épisode de la vie du romancier.

John Le Carré, Avery, Haldane et Leiser en mission pour le Service

En 1965 paraît le quatrième roman de John Le Carré, The Looking-Glass War. Après le succès du précédent, paru deux ans plus tôt, il marque un changement d’éditeur pour l’écrivain, passant de Gollancz à William Heinemann. Changement d’éditeur qui se répercute de ce côté-ci de la Manche, de Gallimard à Robert Laffont. Le traducteur attitré de Le Carré devient alors Jean Rosenthal, le roman devenant chez nous Le miroir aux espions, la même année que sa publication britannique. Il s’agit du roman de la confirmation, car, cette fois, l’écrivain est attendu. Pour cela, Le Carré retrouve l’univers qui a fait son succès, celui de l’espionnage, un espionnage feutré, risqué, sans gadget, reposant essentiellement sur des hommes en perpétuel doute. Ne pouvant que difficilement avoir confiance dans leurs semblables, à peine en eux-mêmes.

Dans un aéroport enneigé de Scandinavie, un homme attend. Il est le seul à savoir que l’avion qui doit atterrir, le prochain, le dernier de la journée, aura du retard. Il est le seul à connaître la véritable raison de ce retard, la non-officielle, celle qui ne sera pas annoncée parce que même la compagnie le-miroir-aux-espions-robert-laffont-1965dont il fait partie n’en sait rien. Taylor, c’est son nom, passe du bar à la salle d’attente puis au bar, éclusant un peu trop de Steinhäger, boisson locale qu’il commence à trouver à son goût. L’avion atterrit finalement alors que la météo est à la limite de l’en empêcher… Taylor est le dernier au bar, les personnes qu’il côtoyait jusque là ayant récupéré ceux pour lesquels ils étaient venus. Le pilote finit par se montrer et glisser sans discrétion une pellicule dans la poche de l’agent anglais contre l’enveloppe que celui-ci lui tend… Ce procédé ne correspond en rien à ce qu’on avait expliqué à Taylor, courrier habituellement officiel entre ambassades, exceptionnellement employé dans une mission secrète. L’absence de discrétion s’explique principalement par l’énervement du pilote qui, pour prendre les photos d’un site ayant éveillé les soupçons, a dû dérouter son appareil et a été pris en chasse par des avions du même nom… Il jure qu’on ne l’y reprendra plus.

Taylor quitte l’aéroport avec en poche le but de sa mission et regagne son hôtel à pied, les taxis ayant déserté les lieux, le trafic étant interrompu pour la nuit. Taylor regagne son hôtel et il est renversé en route, n’ayant pas entendu une voiture derrière lui. Son existence s’achève ainsi et la pellicule tombe de sa poche, roulant dans le champ qui a recueilli son dernier souffle.

A Londres, c’est l’émoi dans le Service. Leclerc, son directeur, a rappelé en urgence John Avery, son secrétaire et principal assistant. Il l’envoie récupérer le corps tandis qu’il mène des négociations de son côté. Des négociations avec le ministère dont le Service dépend… C’est que le Service, équivalent militaire du Cirque, supplanté par ce dernier dans l’esprit du gouvernement, voit là une opportunité de regagner en reconnaissance et en financement. La mission pour laquelle Taylor avait été enrôlé consistant à confirmer les soupçons de l’installation d’une base lance-missile dans le nord de l’Allemagne de l’Est. La mort de Taylor constitue une preuve qu’il y a bien quelque chose qu’on cherche à cacher…

Tandis qu’Avery revient en ayant fait chou blanc, la pellicule demeurant introuvable, il découvre le Service en pleine effervescence, en pleine résurrection. Leclerc a de nouveau de la motivation, il a obtenu des crédits et Haldane, jusqu’ici responsable de la documentation, épaulé d’Avery vont avoir en charge la formation d’un agent qui va s’introduire en Allemagne de l’Est afin d’obtenir la confirmation de ce que tous les indices tendent à faire penser, une affaire des missiles européenne après celle qui s’est déroulée à Cuba…

John Le Carré nous décrit trois missions, deux échecs qui mènent à en monter une troisième qu’il nous décrit en détail, du recrutement à son déroulement en s’attardant sur la formation et les soucis logistiques auxquels est confronté le Service, n’ayant plus l’habitude de ce type d’action.

Le recruté est un homme ayant travaillé pour l’Angleterre pendant la guerre, un polonais maîtrisant parfaitement la langue germanique et familier des missions d’infiltration. Mais c’était des années plus tôt et la technologie a évolué, tout comme l’affrontement s’est modifié. Pour obtenir la certitude de la présence de fusées au sud de Rostock, il faut passer la frontière, barbelée et surveillée, se fondre dans la population et communiquer ses découvertes. Vérification nécessaire puisque les soupçons reposent jusque là sur des témoignages indirects et des clichés flous obligeant à une certaine imagination… mais les indices concordent et Leclerc est trop impatient de se lancer de nouveau dans l’action.

Des rumeurs, une hypothèse, une intuition que l’on suit ; c’est facile d’oublier ce que c’est que le renseignement : une question de chance et de réflexion. De temps en temps une aubaine, de temps en temps un coup sensationnel. Parfois, on tombait sur une histoire comme ça : ça pouvait être très important, ça pouvait n’être qu’une ombre.

Le Carré nous invite à sa suite, décrivant un service encore imprégné des méthodes qui ont fait leur preuve en temps de guerre mais la guerre a changé et certaines méthodes se sont éventées. Le Service joue là-dessus pour déjoué les nouvelles habitudes mises en place et profiter de la vulgarisation d’objets de pointes dans les décennies précédentes.

Le Cirque est sollicité et sa curiosité titillée… Control et Smiley aident le Service sans savoir de quoi il retourne… Restant en lisière, à la bordure de l’intrigue. Dans un second plan qui garde son importance. Comme pour L’espion qui venait du froid, le second plan, ce qui agissent en sous-main, que l’on ne voit pas et qui sont seulement évoqués, restent présents à l’esprit de tous, lecteurs et personnages… et manipulent ?

Avery, le bleu de service, apporte une touche d’humanité à un monde qui veut s’en défier. Qui veut ne rien éprouver… sans y parvenir parfaitement.

C’est, au final, un livre prenant, intriguant, qui prend son temps. Décrivant une mission sous un angle différent du précédent, là où L’espion qui venait du froid adoptait le point de vue de l’agent en mission, cette fois, il multiplie les points de vue et privilégie celui des commanditaires, Leclerc et ceux à qui il confie la supervision, Haldane et Avery. Il n’est peut-être pas au niveau de son prédécesseur, l’effet de nouveauté, de surprise ne jouant plus, mais il reste d’une grande qualité et glaçant. Comme le monde qu’il décrit.

Le roman suivant arrive trois ans plus tard et renouvelle l’œuvre de Le Carré, il s’intitule Une petite ville en Allemagne.

John Le Carré, Leamas et Mundt

Le troisième roman de John Le Carré est publié en 1963, un an après Chandelles noires, chez Victor Gollancz & Pan, il s’intitule The spy who came in from the cold. Il est traduit l’année suivante par Marcel Duhamel et Henri Robillot pour Gallimard. Publié hors collection, il s’intitule L’espion qui venait du froid. Avec ce roman, Smiley passe au rang de figurant, évoqué en creux, dans les conversations, à peine croisé, même s’il semble être de retour dans le service, exerçant toujours dans l’ombre, influent et manipulateur…

Berlin, un poste frontière aux abords du tout récent mur érigé entre l’est et l’ouest. Leamas attend dans la guérite des gardes-frontière ouest-allemands. C’est un agent de l’Intelligence Service et son contact à l’est, son atout majeur, Karl Riemeck, s’apprête à passer la frontière, il est grillé et lespion-qui-venait-du-froid-gallimard-1963Mundt est à ses trousses. C’est d’abord une femme à bord d’une auto qui se présente, elle passe sans encombre, il s’agit de la maîtresse de Karl. Puis vient le tour de ce dernier, il est à vélo et, alors qu’il a franchi le poste frontière est-allemand, il est soudain pris en chasse et abattu… Le réseau que Leamas était parvenu à monter à l’est vient de connaître son ultime disparition, réduit à néant.

Il se savait rayé des listes, inéluctablement. Il lui faudrait désormais s’accommoder de ce fait et continuer à vivre comme un cancéreux ou un prisonnier. Nul effort de sa part n’arriverait à combler le fossé qui coupait sa vie. Mais Leamas affrontait l’échec comme il affronterait probablement la mort quelque jour, avec l’amertume d’un cynique et le courage d’un solitaire.

Leamas doit abandonner Berlin pour Londres où Control, le directeur de l’Intelligence Service, l’attend pour son rapport. Mais leur entretien prend une tournure inattendue, en effet, Control soutient le désir de vengeance de Leamas vis-à-vis de Mundt, croisé déjà dans L’appel du mort, et il lui propose une mission qui pourra faire tomber leur ennemi d’Allemagne de l’Est.

On assiste alors à la mise au rencart de Leamas, à sa déchéance, sa descente dans l’alcool et la société. Après avoir été mis au placard dans un service sans intérêt pour lui, Leamas quitte le Cirque et vivote. Tout cela est rendu d’autant plus vraisemblable que contrairement à ses collègues, Leamas n’est pas issu des meilleures écoles ni d’un milieu protégé. De petit boulot en recherche d’emploi, d’une bouteille à l’autre, il échoue dans une bibliothèque où il rencontre Liz, sympathisante communiste, qui devient sa maîtresse, mais sa descente n’est pas finie. Alors qu’il demande un crédit à son épicier qui le lui refuse, la réaction de Leamas est violente et l’envoie en prison pour quelques semaines… A sa sortie, un homme le suit, un homme qui l’a déjà croisé à Berlin. Même si Leamas ne se souvient pas de lui, il accepte l’invitation à manger de son suiveur, un dénommé Ashe, et s’amuse devant son manque de professionnalisme pour le recruter… Car il s’agit bien de le recruter pour lui acheter ce qu’il sait. Après qu’il ait joué le mauvais coucheur sans toutefois cacher son intérêt pour une éventuelle proposition, il passe de son recruteur à un homme plus aguerri, Sam Kiever, pour finalement s’envoler vers l’est après être passé par les Pays-Bas. Leamas gravit les échelons de la hiérarchie est-allemande au fur et à mesure qu’il voyage. Les informations qu’il a données, sans croire lui-même à ce qu’elles pourraient impliquer, à leur importance, semblent en effet particulièrement intéressantes, sous-entendant la présence d’un agent-double dans les services de contre-espionnage est-allemand… Leamas, adoptant toujours le profil de celui qui ne croit pas aux déductions de son interlocuteur, Fiedler, voit l’étau se resserrer autour de Mundt, devenu chef de l’espionnage est-allemand…

John Le Carré nous entraîne, dans cette histoire directe et prenante, à la suite d’un agent qui connait les ficelles de son métier, un agent ayant fait ses preuves et dont les pensées nous sont petit à petit dévoilées. Nous le voyons d’abord plonger dans une certaine déchéance, un certain abandon, un renoncement, pour mieux devenir la proie des agents d’en face. Ensuite, au fur et à mesure de ses aveux, nous pénétrons son esprit et comprenons que tout ce qu’il avoue et raconte fait partie d’un plan établi, construit avec Control. Le seul élément qui échappe à l’intrigue proprement dite est la liaison de Leamas avec Liz et les projets qu’ils forment chacun de leur côté. Une part d’humanité qui surnage. Nous sommes dans un monde de faux-semblant, où il faut affirmer le contraire de ce que l’on veut faire croire pour parvenir à ses fins. Où pour piéger l’adversaire, il faut lui faire croire qu’il a un coup d’avance, ou que son recul, sa vue d’ensemble, lui permettent des déductions inaccessibles à celui qui ne possède qu’une partie de l’équation… Un jeu de dupes, mené sur la corde raide, avec un maximum de risques…

L’homme qui tient un rôle, non pas aux yeux des autres, mais vis-à-vis de lui-même, encourt des dangers psychologiques évidents. En soi, la pratique du mensonge n’a rien de particulièrement éprouvant ; c’est une question d’habitude professionnelle, une ressource que la plupart des gens peuvent acquérir. Mais alors que l’aigrefin, l’acteur de théâtre ou le joueur professionnel peuvent rejoindre les rangs de leurs admirateurs après la représentation, l’agent secret, lui, ne peut se payer le luxe de la détente. Pour lui, l’imposture est avant tout de l’autodéfense. Il doit se protéger non seulement de dangers extérieurs, mais aussi du dedans, et contre les plus naturelles des impulsions ; bien qu’il gagne parfois des fortunes, son rôle peut lui interdire l’achat d’un rasoir. Erudit, il peut se voir astreint à ne prononcer que des banalités. Mari et père de famille dévoué, il lui faut, en toute circonstance, refréner son envie de se confier aux siens.

C’est un roman prenant, un roman qui captive et pousse à tourner les pages écrites d’une écriture fluide, précise, entraînante. C’est tellement bien raconté que l’on a également l’impression de posséder un coup d’avance sur les uns et les autres, que le suspens et les luttes nous sont annoncés avant qu’ils ne frappent les protagonistes. Un roman qui joue avec notre intelligence tout en nous décrivant un monde plutôt froid, où la vie des hommes de l’ombre n’a au final pas une grande importance, où la véritable importance est ce que l’on parvient à faire croire à l’ennemi pour garder de l’avance sur lui…

Avec ce roman, Le Carré assoit sa notoriété.

Grâce à cette œuvre de référence, cette œuvre-phare dans sa bibliographie, il va par la suite pouvoir devenir écrivain à plein temps.

Son roman suivant paraît deux ans plus tard, il s’agit du Miroir aux espions.

John Le Carré, George Smiley à l’école de Carne

En 1962, John Le Carré voit son deuxième roman publié, il s’agit de A murder of quality. Titre qui fleure bon le roman policier anglais classique. En traversant la Manche, il devient Chandelles noires après être passé par la traduction de Maurice Rambaud et Marcel Duhamel et, comme pour le précédent, il paraît dans la collection “Panique” de Gallimard. Pour ce deuxième roman, Le Carré, après avoir évoqué l’un des aspects de son expérience professionnelle avec l’espionnage dans le premier, L’appel du mort, en aborde un autre, celui de l’enseignement.

L’école de Carne est une école privée comme on les imagine en Angleterre. Une école destinée à l’élite de la société, celle qui peut se la payer, située dans un village isolé et constituant à elle seule une micro-communauté avec ses usages bien particuliers. Après avoir assisté à un dîner donné par l’un chandelles-noires-gallimard-1962de ses professeurs, Terence Fielding, pour l’un de ses collègues et son épouse, les Hecht, nous retournons à Londres. Miss Brimley, rédactrice en chef de l’hebdomadaire La voix chrétienne, y reçoit une lettre d’une femme appartenant à une des familles abonnées depuis les débuts du périodique, il s’agit de Stella Rode, épouse d’un professeur de l’école de Carne et accusant ce dernier de vouloir la tuer… Brimley, quelque peu alarmée, décide de faire appel à une vieille connaissance, un homme avec lequel elle avait travaillé pendant la seconde guerre mondiale, quand elle collaborait à l’Intelligence Service. Cet homme, c’est George Smiley, retiré lui aussi des services secrets depuis L’appel du mort.

Après avoir lu la lettre de Stella Rode, Smiley décide de s’informer sur la situation en contactant un professeur qu’il connait à Carne, le frère d’un membre de cette équipe qu’il a dirigée au cours de la guerre précédente, Fielding. Grâce à cet appel, il apprend le décès de Stella Rode, retrouvée morte après un dîner chez Fielding…

Smiley, qui n’a plus guère d’occupation, prend la décision de se rendre à Carne pour en savoir plus sur cette affaire. Il y mène son enquête en collaboration avec la police du lieu et, en l’occurrence, l’inspecteur Rigby. Au gré des rencontres et des discussions, une image de la victime se précise, celle d’une femme active dans les associations de charité mais peu intégrée à la communauté de l’école. Une femme victime d’un meurtre violent dont bien des aspects restent étranges, inexpliqués. Notamment la fuite de l’assassin…

Au gré des discussions et des rencontres, on retrouve Smiley tel qu’on l’avait découvert dans l’opus précédent, circonspect, dont la physionomie n’a rien d’impressionnant et faisant même à l’occasion l’objet de la risée de ses semblables en raison de ses déboires matrimoniaux… Smiley n’impressionne pas, ce qui lui permet de devenir insistant à l’occasion, de fouiner sans pour autant attirer l’attention des uns et des autres. Il cherche à se construire une vision la plus claire possible de la situation…

Avec ce deuxième roman, tâtonnant, se cherchant encore, Le Carré se coltine avec le roman policier traditionnel, le roman à énigme historiquement attaché à la littérature de son pays. Comme un passage obligé. Il nous offre un roman loin de l’univers pour lequel il sera par la suite renommé et dans lequel il avait pourtant paru à son aise pour son entrée en littérature. Peut-être à cause de cet éloignement, on le sent gêné aux entournures, pas complètement à l’aise, cherchant un rythme qu’il ne trouve pas. Il y était pourtant parvenu dans le précédent.

Dans le même temps, il en profite pour régler quelques comptes, ou dézinguer un microcosme qu’il a fréquenté. Peut-être sa véritable motivation pour écrire cette fiction. Les professeurs des écoles privées en prennent pour leur grade, présentés comme élitistes et tenants d’un traditionalisme peu en prise avec une société en grande évolution.

Carne n’est pas une école. C’est un hospice pour lépreux de l’esprit. Les premiers symptômes se manifestent quand nous débarquons de l’Université ; une gangrène progressive de nos extrémités intellectuelles. Jour après jour, nos cerveaux meurent, notre intellect s’atrophie et pourrit. Chacun guette les progrès du mal chez les autres, dans l’espoir de les oublier en soi-même.

Au final, dans un style précis et classique, l’écrivain nous a offert une récréation dans son œuvre naissante, une intrigue un peu empesée, laborieuse, pas vraiment prenante, et une atmosphère dans laquelle on commence à discerner quelques aspects bien particuliers, en cherchant bien, de ces aspects caractéristiques qui feront de lui un auteur. A commencer par son exploration du personnage de George Smiley. Mais l’intrigue et le genre qu’il a choisi ici ne lui conviennent pas, de toute évidence. Il va d’ailleurs y renoncer et même devenir hésitant sur la place de Smiley dans son œuvre. Avant de le remettre au premier plan.

Pour asseoir et affirmer ce que son premier roman avait laissé pressentir, John Le Carré va retourner du côté de l’espionnage, confirmant de manière magistrale qu’il s’agit bien là de son univers, avec L’espion qui venait du froid.

John Le Carré, George Smiley et la mort de Fennan

En 1961, le premier roman signé John Le Carré est publié par Victor Gallancz. Il s’intitule Call for the dead. Il traverse la Manche rapidement puisqu’il est traduit par Catherine Grégoire et Marcel Duhamel en 1963 sous un titre à la signification légèrement décalée par rapport à l’original, L’appel du mort. Il paraît dans la collection “Panique” de Gallimard. Dès ce premier roman apparaît George Smiley, le personnage récurrent du romancier.

George Smiley est un homme seul, sa femme, Lady Ann Sercomb, l’a quitté pour un champion automobile cubain. C’est un homme seul à qui il ne reste que son métier, sa compétence y est reconnue puisqu’il est maintenant un ancien dans cette profession, celle d’agent secret. Recruté en 1928, il a lappel-du-mort-gallimard-1961sévi avant puis pendant la guerre dans cette fonction qui en était à ses balbutiements. Il a ensuite quitté la profession pour se replonger dans ce qui était sa spécialité, la littérature allemande du XVIIème siècle, à Oxford. Après le départ de sa femme, il fut de nouveau sollicité pour reprendre le collier et exercer désormais à Londres, fini les voyages et les couvertures.

En ce mercredi 4 janvier, en pleine nuit, il vient d’être appelé par le conseiller Maston pour une affaire sur laquelle il va devoir enquêter. Samuel Fennan vient, selon toute apparence, de se suicider. Fennan est un employé du Foreign Office que Smiley venait de rencontrer dans le cadre d’une dénonciation anonyme. Cette dénonciation, son appartenance au parti communiste alors qu’il était étudiant, étant dénuée d’intérêt, Smiley l’avait rencontré pour le rassurer, rien ne serait retenu contre lui et il pourrait continuer à exercer son métier… C’était le lundi et voilà qu’il s’est suicidé le lendemain en invoquant dans sa lettre d’adieu sa rencontre avec Smiley et la peur qu’il en avait ressenti… Smiley se rend donc sur place pour s’entretenir avec sa veuve qui confirme ce que Fennan a raconté dans sa lettre, sa rencontre avec lui l’avait inquiété. Alors qu’il s’apprête à repartir, Smiley prend l’appel téléphonique qui retentit, pensant qu’il lui est destiné… Mais il s’agit en fait d’un appel destiné à Fennan, un rappel qu’il avait sollicité la veille afin de ne pas oublier une chose importante. Le fameux appel du titre original, conséquence d’un autre appel, celui du titre français… Cette demande de Fennan remet en cause la thèse du suicide et Smiley est embarqué dans une affaire bien plus compliquée qu’il ne le soupçonnait…

Etant donnés les doutes qui pèsent sur lui et les réticences de son patron quant à la direction que prend son enquête, Smiley décide de démissionner et de mener ses investigations comme bon lui semble. Il va le faire avec l’aide d’un policier sur le point de partir à la retraite, Mendel. Tous deux se trouvent aux prises avec une intrigue aux répercutions surprenantes, une affaire d’espionnage et de contre-espionnage, impliquant les allemands de l’est et leur mission de l’Acier, une officine abritant en fait une service d’espionnage, dirigée par un ancien collaborateur de Smiley, Dieter Frey, et employant un homme prêt à tout, un certain Mundt…

C’est une histoire pleine de rebondissements mais portant avant tout sur la réflexion du personnage central, sa volonté de comprendre les tenants et les aboutissants de l’affaire sur laquelle il enquête. Smiley n’est pas épargné, hospitalisé après une agression et commençant à redouter ce Mundt. Il redoute également la confrontation avec Dieter Frey, un homme qu’il a appris à apprécier mais que les circonstances politiques et les conséquences de la deuxième guerre mondiale ont placé dans le camp opposé. Smiley, se maintenant en retrait, doute et ne veut pas qu’une erreur d’interprétation l’éloigne de la vérité…

C’est une intrigue pleine de rebondissements et dans laquelle la violence devient incontrôlable. Effrayante. Seule solution pour des hommes aux abois et au service d’une raison qu’ils ont placée bien au dessus de leur vie de mortels. Une raison qui évolue avec la société de l’époque.

Après cette première apparition, particulièrement convaincante, Smiley et John Le Carré reviennent l’année suivante avec Chandelles noires.

James Salter, Dean et Anne-Marie

En 1967 paraît le troisième roman de James Salter, A sport and a pastime. Après quelques péripéties, le romancier est parvenu à convaincre Doubleday de l’éditer, comme il nous le raconte dans son introduction. Le sujet et son traitement en ont en effet effarouché plus d’un. Il nous parvient en 1996, traduit par Philippe Garnier, le biographe de Goodis, sous le titre Un sport et un passe-temps. D’un côté et de l’autre de l’Atlantique, le titre du roman fait référence à un verset du Coran disant de ne pas oublier que “la vie en ce monde n’est qu’un sport et un passe-temps”.

L’histoire commence par un voyage en train effectué par le narrateur pour aller de Paris à Autun. Nous sommes en France, dans les années 60. C’est une description d’un pays traversé particulièrement savoureuse, dans une langue qui ne l’est pas moins. Le style de Salter est là, envoûtant.

Un sport et un passe-temps (L'Olivier, 1967)Le narrateur se rend à Autun occuper une maison d’amis, les Wheatland. Une maison vide la plus grande partie de l’année, dans une ville calme. Le narrateur effectue des allers et retours entre Autun et Paris et nous raconte certains événements par le menu. Son installation, sa prise de contact avec la ville, ses habitudes qui s’installent, les soirées parisiennes auxquelles il assiste, les personnes qu’il croise.

Des personnes qu’il croise, celles qui l’intéressent particulièrement sont les femmes. Celles avec qui il a partagé un compartiment, celles qu’il aperçoit à Autun ou à Paris. Deux hommes, seulement deux, ont une place à leurs côtés, Billy Wheatland et Phillip Dean. Il a d’ailleurs rencontré l’un chez l’autre.

Dean le rejoint à Autun. Il partage avec lui la maison dans laquelle la place ne manque pas. Une maison dans un quartier de maisons imposantes, des maisons de médecin comme le dit le narrateur. Dean commence à prendre de la place, personnage intrigant. Jeune homme de bonne famille, il a plaqué la fac malgré un réel potentiel lui ayant valu une certaine mansuétude de la part de ses professeurs, mais après un premier retour aux études, il a définitivement laissé tomber. Jeune homme de bonne famille, sans le sou, ayant décidé de vivre autrement, il conduit une auto sortant de l’ordinaire, une Delage. Une décapotable qui fait se retourner tout le monde sur son passage. Il n’a pas besoin de ça, il est beau, doté d’un charme indubitable…

Un jour, lors de l’un de leurs repas, il présente au narrateur une jeune femme, Anne-Marie. Une jeune femme que ce dernier avait observée lors d’une de leurs sorties, elle dansait avec plus d’un homme et il lui avait imaginé une vie, comme il le fait pour chaque femme croisée. Le narrateur est tout entier dans l’imagination, ne semblant vivre qu’à travers ce que son esprit invente… Mais le voilà qui se passionne pour la liaison entre Dean et Anne-Marie. Une passion qu’il nous décrit par le menu, la reconstruisant au moyen des confidences de Dean, de la lecture de son journal, et, pour une grande part sûrement, au travers de ce que toutes ces informations ont suscité comme fiction. Le narrateur s’efface alors peu à peu, pas entièrement, pour laisser la place à cette relation dont la sexualité est le principal moteur. Ou la principale préoccupation du narrateur.

Je ne dis pas la vérité sur Dean, je l’invente. J’invente à partir de mes propres carences, ne l’oubliez jamais.

Les relations des amants sont décrites crûment, leur apprentissage, leur évolution. Le corps d’Anne-Marie nous est sans cesse dévoilé, décrit. Petit à petit, cette sexualité prend le pas sur tout le reste, devenant la seule explication, la seule raison, à leur liaison. Anne-Marie est jeune, prête à la découverte, Dean n’est pas beaucoup plus âgé et il trouve en elle une femme qui accepte certaines expériences… La part de l’imaginaire du narrateur est sans doute importante. Et ce dispositif, d’une histoire reconstruite par une tierce personne, d’une relation charnelle reconstituée, provoque à certaines pages une impression de voyeurisme accentuée. C’est peut-être la raison pour laquelle les éditeurs se sont montrés réticents, pour laquelle le roman n’a pas eu la carrière qu’il méritait… Même s’il s’agit avant tout d’une superbe histoire d’amour…

C’est curieux comme je me suis mis à discerner des comportements, des habitudes qui pourtant ne signifiaient rien pour moi à l’époque. En examinant une nouvelle fois les nombreux fragments de cette rencontre, en les touchant, en les retournant de tous les côtés, je me sens pris de brusques moments d’illumination.

Cela pourrait rappeler le sort subi à la même époque par le roman sulfureux de Nabokov, Lolita. Une prose d’une grande qualité, exceptionnelle, pour un sujet dérangeant, provoquant parfois un sentiment presque nauséeux.

Le style, la profondeur des personnages, font de ce roman un roman remarquable, d’une grande qualité. Un roman qui nous fait toucher du doigt l’invention romanesque et toute sa difficulté, son ambigüité. La rencontre d’un personnage avec son auteur, leur cohabitation, les confidences de l’un pour nourrir l’intrigue de l’autre, sa prose. Dean devient pour le narrateur un personnage légendaire, de ceux qui l’ont habité et transformé… Décidément, il n’y a pas loin de ce roman à l’invention littéraire, l’inspiration contée en détail, à travers une fiction. Mise en abîme. Comme pouvait d’ailleurs l’être ce roman contemporain de Nabokov évoqué plus haut.

Un roman aux multiples lectures possibles. Un roman au diapason de l’ensemble de l’œuvre de Salter. Il faudra attendre huit ans le roman suivant, un roman en forme de mémoire, Un bonheur parfait, Salter se tournant entre temps vers l’écriture scénaristique et s’essayant même à la réalisation. Il reviendra ensuite vers la France, littérairement parlant, avec L’homme des hautes solitudes.

David Goodis, Corey, flic et malfrat

En 1961, quatre ans après L’allumette facile, le dix-septième roman de Goodis est publié chez Gold Medal, il s’intitule Night Squad. C’est le dernier qui le sera du vivant de son auteur. Le précédent avait repris les thèmes récurrents du romancier, nous proposant un roman comme on en avait déjà lu d’autres sous sa plume. Cette fois, il lorgne du côté des tenants de la loi et de leurs opposants, environnement qu’il n’avait exploré qu’une fois dans La police est accusée. Traduit une première fois l’année suivante par Jean Debruz pour le compte de la “série noire”, sous le titre de Les pieds dans les nuages, il l’est de nouveau en 2010 par Christophe Mercier pour les éditions Rivages & Payot sous un nouveau titre, Ceux de la nuit.

A la sortie d’un bar, trois voyous molestent un ivrogne pour lui prendre son argent. De l’autre côté de la rue, un homme les observe. Un homme que l’un des trois connaît et dont les deux autres ont entendu le nom. Celui qui le connaît se sent obliger de traverser la rue, l’homme lui demande ce qu’ils ont pris et prélève une partie du butin. Fort de cette somme il se dirige vers un bar pour se désaltérer… et peut-être plus. Corey Bradford est un ancien flic, tout juste viré pour corruption lors d’une opération Ceux de la nuit (Payot & Rivages, 1961)destinée à redorer l’image de la police. Il n’a plus d’insigne, plus de moyen de corrompre. Plus de plaque de métal avec laquelle échanger, car il avait des conversations avec…

Dans le bar où il se rend, le Hangout, il croise Carp, un type qui ne boit qu’en volant les verres des autres consommateurs et qui est invariablement poursuivi par Nellie, la femme chargée de l’ordre dans le débit de boisson. Un peu plus loin, à une table dans un coin, Corey aperçoit son ex-femme, Lilian, qu’il n’avait pas croisée depuis des années. Elle lui apprend qu’elle s’est remariée et il la voit boire pour la première fois. Mais l’argent, le peu d’argent qu’il a dans les poches, l’attire vers l’arrière-salle, celle où on joue. Il y entre mais n’est pas autorisé à s’asseoir. Celui qui règne sur l’endroit, Grogan, lui donne toutefois le droit de regarder… Deux hommes cagoulés entrent alors et veulent emmener le caïd, celui-ci finit par céder mais Corey intervient et les descend… La cote de l’ex-flic remonte alors puisqu’il est engagé à la fois par Grogan pour retrouver le commanditaire de son enlèvement et par les Night Squad, unité de la police aux méthodes pas forcément orthodoxes. Corey Bradford accepte les deux propositions, décidant de jouer double-jeu parce qu’il ne sait que choisir de la loi ou de l’argent promis par Grogan s’il mène à bien sa mission.

L’action est ramassée sur quelques jours et le parcours de Corey a tout d’une dégringolade, allant de situation difficile en situation inextricable. Corey trinque et trinque encore, tiraillé par une ancienne morsure de rat, voyant son petit monde se réduire inexorablement, être détruit pièce par pièce. Il ne lutte pas seulement contre lui-même, pas seulement contre une organisation criminelle ou contre la police mais également contre un troisième groupe, une association de malfaiteurs prête à tout pour mettre à mal le rapport de force existant de ce quartier du Marais.

Corey dérive d’une conversation avec son nouveau patron à un échange avec le chef de l’unité qui l’a accueilli, en passant par ses rencontres avec les différents acteurs du quartier. Il démêle petit à petit l’écheveau qui pourrait le conduire à son but mais plus il s’approche de la vérité plus les attaques sont dangereuses, violentes et tendues.

Goodis, comme à son habitude, promène son personnage. Il lui impose un parcours du combattant, d’un règlement de compte dans un terrain vague à un autre dans une maison renfermant un magot en passant par une fusillade dans les marécages et un échange de coups dans un bureau du Night Squad, les affaires de Corey Bradford sont sur une pente savonneuse. Et Goodis nous le raconte sans fioritures, dans un style tout à l’économie, direct, nous donnant accès, comme il en a pris l’habitude, aux cogitations de son personnages.

Ce n’est peut-être pas le meilleur roman de Goodis mais c’est un roman intéressant car il transpose les figures habituelles de l’auteur, ses figures imposées, dans un contexte renouvelé, celui de la lutte entre police et grand banditisme. Il n’est pas au niveau des plus belles réussites du romancier, telles que Cauchemar, NightfallRue Barbare, La lune dans le caniveau ou Sans espoir de retour.

Il emprunte toutefois les figures habituelles de l’univers romanesque de Goodis et les agence d’une nouvelle manière. Carp est ainsi un avatar du Eddy de Tirez sur le pianiste, du Hart de Vendredi 13 ou du Whitey de Sans espoir de retour. Il fait parti de ces personnages rescapés de la première période de l’auteur, celle qui était plutôt centrée sur la classe moyenne. Mais contrairement aux précédents, Carp n’est qu’un personnage secondaire, le centre étant cette fois, et pleinement, comme pour la deuxième facette de l’œuvre du romancier, un quartier, un quartier peu fréquentable, un quartier que l’on ne quitte pas, un quartier ouvrier, miséreux. Un quartier où certains malfrats font régner leurs lois et où ceux qui s’y opposent sont promis à l’enfer.

C’est un roman noir comme on en lit peu, d’une grande qualité et dont le rythme, la montée en puissance, vous amènent sans effort à tourner les pages, à aller jusqu’à la conclusion de cette lente désagrégation d’un homme… ou de son rachat…

L’ultime roman de Goodis paraîtra six ans plus tard, quelques semaines après sa disparition, il s’agit de La pêche aux avaros.