James Salter, Dean et Anne-Marie

En 1967 paraît le troisième roman de James Salter, A sport and a pastime. Après quelques péripéties, le romancier est parvenu à convaincre Doubleday de l’éditer, comme il nous le raconte dans son introduction. Le sujet et son traitement en ont en effet effarouché plus d’un. Il nous parvient en 1996, traduit par Philippe Garnier, le biographe de Goodis, sous le titre Un sport et un passe-temps. D’un côté et de l’autre de l’Atlantique, le titre du roman fait référence à un verset du Coran disant de ne pas oublier que “la vie en ce monde n’est qu’un sport et un passe-temps”.

L’histoire commence par un voyage en train effectué par le narrateur pour aller de Paris à Autun. Nous sommes en France, dans les années 60. C’est une description d’un pays traversé particulièrement savoureuse, dans une langue qui ne l’est pas moins. Le style de Salter est là, envoûtant.

Un sport et un passe-temps (L'Olivier, 1967)Le narrateur se rend à Autun occuper une maison d’amis, les Wheatland. Une maison vide la plus grande partie de l’année, dans une ville calme. Le narrateur effectue des allers et retours entre Autun et Paris et nous raconte certains événements par le menu. Son installation, sa prise de contact avec la ville, ses habitudes qui s’installent, les soirées parisiennes auxquelles il assiste, les personnes qu’il croise.

Des personnes qu’il croise, celles qui l’intéressent particulièrement sont les femmes. Celles avec qui il a partagé un compartiment, celles qu’il aperçoit à Autun ou à Paris. Deux hommes, seulement deux, ont une place à leurs côtés, Billy Wheatland et Phillip Dean. Il a d’ailleurs rencontré l’un chez l’autre.

Dean le rejoint à Autun. Il partage avec lui la maison dans laquelle la place ne manque pas. Une maison dans un quartier de maisons imposantes, des maisons de médecin comme le dit le narrateur. Dean commence à prendre de la place, personnage intrigant. Jeune homme de bonne famille, il a plaqué la fac malgré un réel potentiel lui ayant valu une certaine mansuétude de la part de ses professeurs, mais après un premier retour aux études, il a définitivement laissé tomber. Jeune homme de bonne famille, sans le sou, ayant décidé de vivre autrement, il conduit une auto sortant de l’ordinaire, une Delage. Une décapotable qui fait se retourner tout le monde sur son passage. Il n’a pas besoin de ça, il est beau, doté d’un charme indubitable…

Un jour, lors de l’un de leurs repas, il présente au narrateur une jeune femme, Anne-Marie. Une jeune femme que ce dernier avait observée lors d’une de leurs sorties, elle dansait avec plus d’un homme et il lui avait imaginé une vie, comme il le fait pour chaque femme croisée. Le narrateur est tout entier dans l’imagination, ne semblant vivre qu’à travers ce que son esprit invente… Mais le voilà qui se passionne pour la liaison entre Dean et Anne-Marie. Une passion qu’il nous décrit par le menu, la reconstruisant au moyen des confidences de Dean, de la lecture de son journal, et, pour une grande part sûrement, au travers de ce que toutes ces informations ont suscité comme fiction. Le narrateur s’efface alors peu à peu, pas entièrement, pour laisser la place à cette relation dont la sexualité est le principal moteur. Ou la principale préoccupation du narrateur.

Je ne dis pas la vérité sur Dean, je l’invente. J’invente à partir de mes propres carences, ne l’oubliez jamais.

Les relations des amants sont décrites crûment, leur apprentissage, leur évolution. Le corps d’Anne-Marie nous est sans cesse dévoilé, décrit. Petit à petit, cette sexualité prend le pas sur tout le reste, devenant la seule explication, la seule raison, à leur liaison. Anne-Marie est jeune, prête à la découverte, Dean n’est pas beaucoup plus âgé et il trouve en elle une femme qui accepte certaines expériences… La part de l’imaginaire du narrateur est sans doute importante. Et ce dispositif, d’une histoire reconstruite par une tierce personne, d’une relation charnelle reconstituée, provoque à certaines pages une impression de voyeurisme accentuée. C’est peut-être la raison pour laquelle les éditeurs se sont montrés réticents, pour laquelle le roman n’a pas eu la carrière qu’il méritait… Même s’il s’agit avant tout d’une superbe histoire d’amour…

C’est curieux comme je me suis mis à discerner des comportements, des habitudes qui pourtant ne signifiaient rien pour moi à l’époque. En examinant une nouvelle fois les nombreux fragments de cette rencontre, en les touchant, en les retournant de tous les côtés, je me sens pris de brusques moments d’illumination.

Cela pourrait rappeler le sort subi à la même époque par le roman sulfureux de Nabokov, Lolita. Une prose d’une grande qualité, exceptionnelle, pour un sujet dérangeant, provoquant parfois un sentiment presque nauséeux.

Le style, la profondeur des personnages, font de ce roman un roman remarquable, d’une grande qualité. Un roman qui nous fait toucher du doigt l’invention romanesque et toute sa difficulté, son ambigüité. La rencontre d’un personnage avec son auteur, leur cohabitation, les confidences de l’un pour nourrir l’intrigue de l’autre, sa prose. Dean devient pour le narrateur un personnage légendaire, de ceux qui l’ont habité et transformé… Décidément, il n’y a pas loin de ce roman à l’invention littéraire, l’inspiration contée en détail, à travers une fiction. Mise en abîme. Comme pouvait d’ailleurs l’être ce roman contemporain de Nabokov évoqué plus haut.

Un roman aux multiples lectures possibles. Un roman au diapason de l’ensemble de l’œuvre de Salter. Il faudra attendre huit ans le roman suivant, un roman en forme de mémoire, Un bonheur parfait, Salter se tournant entre temps vers l’écriture scénaristique et s’essayant même à la réalisation. Il reviendra ensuite vers la France, littérairement parlant, avec L’homme des hautes solitudes.

David Goodis, Corey, flic et malfrat

En 1961, quatre ans après L’allumette facile, le dix-septième roman de Goodis est publié chez Gold Medal, il s’intitule Night Squad. C’est le dernier qui le sera du vivant de son auteur. Le précédent avait repris les thèmes récurrents du romancier, nous proposant un roman comme on en avait déjà lu d’autres sous sa plume. Cette fois, il lorgne du côté des tenants de la loi et de leurs opposants, environnement qu’il n’avait exploré qu’une fois dans La police est accusée. Traduit une première fois l’année suivante par Jean Debruz pour le compte de la “série noire”, sous le titre de Les pieds dans les nuages, il l’est de nouveau en 2010 par Christophe Mercier pour les éditions Rivages & Payot sous un nouveau titre, Ceux de la nuit.

A la sortie d’un bar, trois voyous molestent un ivrogne pour lui prendre son argent. De l’autre côté de la rue, un homme les observe. Un homme que l’un des trois connaît et dont les deux autres ont entendu le nom. Celui qui le connaît se sent obliger de traverser la rue, l’homme lui demande ce qu’ils ont pris et prélève une partie du butin. Fort de cette somme il se dirige vers un bar pour se désaltérer… et peut-être plus. Corey Bradford est un ancien flic, tout juste viré pour corruption lors d’une opération Ceux de la nuit (Payot & Rivages, 1961)destinée à redorer l’image de la police. Il n’a plus d’insigne, plus de moyen de corrompre. Plus de plaque de métal avec laquelle échanger, car il avait des conversations avec…

Dans le bar où il se rend, le Hangout, il croise Carp, un type qui ne boit qu’en volant les verres des autres consommateurs et qui est invariablement poursuivi par Nellie, la femme chargée de l’ordre dans le débit de boisson. Un peu plus loin, à une table dans un coin, Corey aperçoit son ex-femme, Lilian, qu’il n’avait pas croisée depuis des années. Elle lui apprend qu’elle s’est remariée et il la voit boire pour la première fois. Mais l’argent, le peu d’argent qu’il a dans les poches, l’attire vers l’arrière-salle, celle où on joue. Il y entre mais n’est pas autorisé à s’asseoir. Celui qui règne sur l’endroit, Grogan, lui donne toutefois le droit de regarder… Deux hommes cagoulés entrent alors et veulent emmener le caïd, celui-ci finit par céder mais Corey intervient et les descend… La cote de l’ex-flic remonte alors puisqu’il est engagé à la fois par Grogan pour retrouver le commanditaire de son enlèvement et par les Night Squad, unité de la police aux méthodes pas forcément orthodoxes. Corey Bradford accepte les deux propositions, décidant de jouer double-jeu parce qu’il ne sait que choisir de la loi ou de l’argent promis par Grogan s’il mène à bien sa mission.

L’action est ramassée sur quelques jours et le parcours de Corey a tout d’une dégringolade, allant de situation difficile en situation inextricable. Corey trinque et trinque encore, tiraillé par une ancienne morsure de rat, voyant son petit monde se réduire inexorablement, être détruit pièce par pièce. Il ne lutte pas seulement contre lui-même, pas seulement contre une organisation criminelle ou contre la police mais également contre un troisième groupe, une association de malfaiteurs prête à tout pour mettre à mal le rapport de force existant de ce quartier du Marais.

Corey dérive d’une conversation avec son nouveau patron à un échange avec le chef de l’unité qui l’a accueilli, en passant par ses rencontres avec les différents acteurs du quartier. Il démêle petit à petit l’écheveau qui pourrait le conduire à son but mais plus il s’approche de la vérité plus les attaques sont dangereuses, violentes et tendues.

Goodis, comme à son habitude, promène son personnage. Il lui impose un parcours du combattant, d’un règlement de compte dans un terrain vague à un autre dans une maison renfermant un magot en passant par une fusillade dans les marécages et un échange de coups dans un bureau du Night Squad, les affaires de Corey Bradford sont sur une pente savonneuse. Et Goodis nous le raconte sans fioritures, dans un style tout à l’économie, direct, nous donnant accès, comme il en a pris l’habitude, aux cogitations de son personnages.

Ce n’est peut-être pas le meilleur roman de Goodis mais c’est un roman intéressant car il transpose les figures habituelles de l’auteur, ses figures imposées, dans un contexte renouvelé, celui de la lutte entre police et grand banditisme. Il n’est pas au niveau des plus belles réussites du romancier, telles que Cauchemar, NightfallRue Barbare, La lune dans le caniveau ou Sans espoir de retour.

Il emprunte toutefois les figures habituelles de l’univers romanesque de Goodis et les agence d’une nouvelle manière. Carp est ainsi un avatar du Eddy de Tirez sur le pianiste, du Hart de Vendredi 13 ou du Whitey de Sans espoir de retour. Il fait parti de ces personnages rescapés de la première période de l’auteur, celle qui était plutôt centrée sur la classe moyenne. Mais contrairement aux précédents, Carp n’est qu’un personnage secondaire, le centre étant cette fois, et pleinement, comme pour la deuxième facette de l’œuvre du romancier, un quartier, un quartier peu fréquentable, un quartier que l’on ne quitte pas, un quartier ouvrier, miséreux. Un quartier où certains malfrats font régner leurs lois et où ceux qui s’y opposent sont promis à l’enfer.

C’est un roman noir comme on en lit peu, d’une grande qualité et dont le rythme, la montée en puissance, vous amènent sans effort à tourner les pages, à aller jusqu’à la conclusion de cette lente désagrégation d’un homme… ou de son rachat…

L’ultime roman de Goodis paraîtra six ans plus tard, quelques semaines après sa disparition, il s’agit de La pêche aux avaros.

Harry Crews, Fat Man et Dolly au pays du phosphate

Le deuxième roman de Harry Crews paraît aux Etats-Unis en 1969, il s’intitule Naked in Garden Hills. Il nous parvient en 2013, traduit par Patrick Raynal, devenu Nu dans le jardin d’Eden. Paru un an après son premier roman, Le chanteur de Gospel, il traverse l’Atlantique encore moins rapidement. La faute à une trop grande âpreté, une trop grande noirceur ?

Après la Géorgie, nous sommes cette fois-ci en Floride. Dans un périmètre de quelques hectares, duquel nous ne sortirons que grâce aux souvenirs de ceux qui n’y ont pas toujours vécu… et ils sont rares. L’endroit, c’est donc la Floride, entre Orlando et Nu dans le jardin d'Eden (Sonatine, 1969)Tampa, mais une Floride que nous ne connaissons pas, une Floride réduite en poussière après le passage de Jack O’Boylan. L’endroit, c’est Garden Hills, une ancienne mine de phosphate d’où les exploiteurs sont partis. Il ne reste plus là que les habitants d’avant, d’avant l’arrivée d’O’Boylan et de ses machines à réduire les cailloux en poussière pour en extraire le précieux minerai ; il ne reste plus là que quelques uns de ceux qui sont venus, attirés par l’argent du boulot que la mine proposait. Que ceux qui ont cru en ce qu’on voulait leur faire croire. Ils ne sont plus nombreux et ils traînent leur ennui et leur misère au milieu de la poussière laissée par O’Boylan en lieu et place des cailloux et de la terre qu’il y avait avant.

Une hiérarchie existe dans ce trou perdu, au bord d’une autoroute, au milieu de nulle part. Il y a ceux du fond de la mine et ceux qui vivent en hauteur. Il y a Fat Man et les autres. Fat Man qui continue à faire vivre ce monde clos. Fat Man est l’homme riche de Garden Hills, celui qui a hérité de son père, le dernier à avoir résisté aux propositions d’O’Boylan pour racheter son lopin de terre et celui qui, du même coup, a touché la jack-pot. Une superbe maison, en hauteur, et un contrat garnissant somptueusement son compte en banque. Il y a donc Fat Man et les autres. Fat Man, surnommé ainsi du fait de son obésité, de son vrai nom Mayhugh Aaron Junior. Le junior a disparu avec son père, au fond de la mine. Un père disparu peu de temps après le retour du fils prodigue, parti étudier à l’université et revenu sans diplôme…

Outre Fat Man, on croise Jester dans la fosse. Jester qui navigue entre le bas et le haut, qui est au service de Fat Man. Jester, ancien jockey, partageant sa vie avec Lucy, une femme qui l’adore pour la perfection de son corps. Un corps petit format. Tous les jours, Jester traverse la fosse de la mine pour rejoindre Fat Man, le nourrir, le peser, le laver. La vie de Fat Man réside dans la nourriture et la prise de poids, une vie de reclus. Une marque de réussite, de richesse pour les autres habitants de Garden Hills.

Le troisième personnage important est Miss Dolly, ex-reine du phosphate de Garden Hills. Une reine de beauté qui le fut très jeune et qui, après être partie pour New York, vient de revenir.

Sa beauté était au-delà de toute convention. C’était vrai que, sa peau était belle, ses hanches larges et profondes, ses cheveux dorés et ses dents parfaites. Toutefois, la somme des parties était plus que leur addition, mais était également différente des parties prises individuellement. Elle le voyait dans les yeux des hommes. Elle le voyait depuis qu’elle était encore qu’une enfant. On ne l’aimait pas, on la violait ; on ne la caressait pas, on la mordait. Elle faisait penser à un lit défait dans une chambre obscure. Elle était la chose qui n’était jamais satisfaite dans l’âme des hommes, la bête dans la jungle de chaque mâle. En conséquence, tous les hommes voulaient la posséder, mais aucun ne voulait la garder.

Miss Dolly a fait tourner les têtes de tous les hommes depuis son plus jeune âge, elle a gagné son argent de poche en acceptant les caresses de tous les hommes de Garden Hills. Des caresses osées, poussées, mais qui ne l’ont jamais déflorée. Sa virginité préservée est sa force, une virginité préservée malgré son séjour new yorkais et la profession qu’elle y a exercé, go go danseuse… Depuis son retour, Dolly a décidé de prendre en main Garden Hills, le transformant en spectacle pour les badauds qui s’arrêtent sur l’aire d’autoroute surplombant la mine, Reclamation Park, l’aire de la réhabilitation. Et la réhabilitation passe par les jumelles payantes installées pour permettre d’observer la vie des habitants de Garden Hills. Une vie que Dolly met en scène… Une vie que Dolly programme, une vie factice, juste pour le spectacle.

Nous assistons à la transformation de l’ancienne mine, sa prise en main par Dolly. Les habitants acceptent petit à petit cette transformation, se prêtent aux volontés de l’ex-miss, une nouvelle manière de gagner leur vie. Car à Garden Hills, depuis le départ de Jack O’Boylan, plus personne ne vivait normalement.

Jack O’Boylan est le grand absent du roman, parti juste avant que son intrigue ne débute, il hante encore les esprits. Les seuls à ne pas avoir vécu sous sa coupe son Jester et Lucy. Observateurs extérieurs.

Comme pour son premier roman, Harry Crews décrit une communauté dominée par la figure d’un homme, en incarnant tous les espoirs, Jack O’Boylan succède au chanteur de gospel, un industriel succède à un artiste. Mais la force, le pouvoir de l’argent sont toujours au centre de l’intrigue. Fat Man en incarnant une version nouvelle. Il y a également, de nouveau cette figure de femme, Dolly succédant à MaryBell. Des femmes voulant racheter les péchés, des femmes prêtent à payer d’elles-mêmes… dont les destinées sont pourtant bien différentes.

Et Crews nous offre la vue de ce petit monde qui accepte d’évoluer pour se conformer à de nouvelles exigences, celles du monde du spectacle. Une société poussée au changement après le départ de l’homme providentiel, sa disparition et, du même coup, la disparition de ce en quoi elle avait toujours cru. Cette petite société passant du business au show business, deux mondes qui s’affrontaient déjà dans le premier opus du romancier. Tout bascule lentement, non sans grincements et résistances, jusqu’à un final qui offre une apothéose à ce roman prenant, glaçant. Harry Crews nous sert une histoire marquante, la description d’un monde en marge qui tente de trouver sa place, de s’en faire une. Un monde en marge tellement proche du nôtre, tellement semblable à celui que nous connaissons. Ses personnages pourraient passer pour des monstres de foire, des freaks, tant ils nous ressemblent…

Les deux ouvrages suivants de l’auteur ne sont pas traduits dans notre langue. Pas encore en ce qui concerne l’un d’eux, le troisième, puisque Sonatine s’apprête à le sortir, This thing don’t lead to Heaven devenant Les portes de l’Enfer, à nouveau traduit par Patrick Raynal. La traduction qui nous est ensuite parvenue est celle de Car, publié en 1972.

Harry Crews, MaryBell et Enigma

En 1968, paraît aux Etats-Unis le premier roman d’Harry Crews, The Gospel Singer. Il nous parvient seulement en 1995, traduit par Nicolas Richard, sous le titre Le chanteur de Gospel. Pour un premier roman, c’est une réussite.

A Enigma, Willalee Bookatee Hull est en prison. Il observe la rue principale depuis sa cellule. Une banderole accapare son attention, celle qui souhaite la bienvenue au Chanteur de Gospel, l’enfant du pays, une nouvelle fois de retour. Willalee Bookatee, comme tout le monde en ville, attend avec Le chanteur de Gospel (Gallimard, 1968)impatience que le chanteur débarque. Il sera sûrement le seul à pouvoir l’aider à comprendre ce qui l’a poussé là. A comprendre pourquoi MaryBell Carter est morte sous soixante-et-un coups de pic à glace. MaryBell était également une enfant du pays, une jeune fille exemplaire, admirée de tous pour son implication dans la vie de la ville. Une jeune fille qui faisait fantasmer tous les hommes tant elle était belle, un corps à l’image de son âme.

L’attente de Willalee est la même que la plupart des habitants de la ville et ce pour diverses raisons. Gerd, le frère du chanteur, voudrait partir d’Enigma et voit dans la venue de ce dernier une opportunité pour quitter la ville. La mère de MaryBell voudrait qu’il chante pour sa fille, seul avec elle dans le salon funéraire où elle l’a faite embaumer ne sachant pas combien pourrait durer l’attente avant l’arrivée du Chanteur. D’autres habitants s’impatientent également, notamment parce que le chanteur de gospel peut guérir les corps et convertir les âmes… MaryBell fut la première d’une longue série.

Il finit par arriver, escorté par Didymus, son agent, chauffeur, confesseur et conseiller. Et l’atmosphère pesante se confirme. Le temps tourne à l’orage, le chanteur est assailli par la foule qui veut des miracles… Sa voix est si pure qu’il ne peut être qu’un envoyé de Dieu.

Chaque homme invente le monde et en justifie chaque chose par son propre miracle, de même que chaque homme est convaincu que son nom apparaît en premier sur le parchemin des Cieux.”

Harry Crews nous décrit une ville du sud des Etats-Unis, de Géorgie, dans laquelle tout est lourd. Le chanteur est originaire d’une famille plus que modeste, éleveuse de porcs, dont personne n’aurait imaginé qu’elle puisse enfanter un tel homme. Beau, admiré. Il est originaire d’une ville qui n’a rien pour elle et son succès a suscité bien des envies et des fantasmes, à l’image de cette foire aux monstres qui suit désormais chacun de ses déplacements. Une foire aux monstres dirigée par un nain au grand pied.

Dans cette ville, la religion provoque bien des excès, la nécessité rendant crédule. Mais les croyances ont besoin de concret, Dieu n’ayant pas épargné le coin, et le chanteur est devenu, bien malgré lui, l’incarnation des croyances, de toutes les espérances. Un énorme poids pèse sur ses épaules, lui qui n’a vu au départ dans le Gospel qu’un moyen de s’échapper de sa ville et de s’enrichir. Qu’un moyen d’être adulé… Le voici adulé au-delà du raisonnable.

Les hommes pour qui Dieu est mort s’idolâtrent entre eux.”

Harry Crews nous décrit une ville où tout est excessif, où les hommes semblent habités par la folie. Où le chaos règne et où la mort de MaryBell a libéré une certaine violence. Il nous le décrit d’une manière qui pourrait être loufoque, qui est déjantée et qui devient inquiétante, car même l’humour peut provoquer l’angoisse.

Personne n’est ce qu’il semble être, l’image que les uns et les autres se sont construite a plus de force que ce qu’ils sont réellement. Il faut se conformer au désir de la foule mais cela devient parfois impossible, excessif. La croyance populaire peut prendre des formes effrayantes, affolantes, et le drame monte au fur et à mesure. Il ne se passe pas beaucoup de choses mais l’atmosphère se fait à chaque page plus oppressante. Les événements sont inéluctables. Personne ne peut fuir sa souffrance.

“La souffrance est le plus beau cadeau que Dieu ait transmis à l’homme.”

C’est un premier roman excessif, déjanté, allumé et prenant qu’a écrit Harry Crews. Un premier roman fascinant, sans pitié. Hors norme, ancré dans un univers déjà bien reconnaissable. Dans la vision d’un auteur. Un roman particulièrement réussi pour peu que l’on aime, que l’on goûte ce type d’ambiance. Ce ton si particulier. Un roman où les seuls gens normaux sont ceux que la société juge différents, qu’elle met au ban. Un grand roman.

L’année suivante, Harry Crews publie de nouveau. Ce sera Nu dans le jardin d’Eden.

Stuart Neville, Albert Ryan et les relents nauséabonds de l’Urgence en république irlandaise

En 2013, Stuart Neville publie son quatrième roman, Ratlines. Un roman qui s’échappe pour un temps de notre époque et de l’Irlande du Nord, un roman qui laisse souffler Jack Lennon, pour mieux se concentrer sur une autre période marquante de l’histoire récente et ses conséquences. Une autre période sombre.

En arrivant en France, ces jours-ci, le roman ne change pas de titre sous la traduction de Fabienne Duvigneau.

Alors qu’il vient d’assister à un enterrement, Helmut Kraus est braqué dans son hôtel. Il est chargé de délivrer un message à l’un de ses amis, Otto Skorzeny. Pour être sûr que le message parvienne à son destinataire, son assaillant confie l’enveloppe au cadavre de Kraus.

Albert Ryan est appelé à Dublin pour rencontrer le ministre de la justice, Charles Haughey. Il se voit chargé de l’affaire et donner l’ordre de collaborer Ratlines (Rivages, 2013)avec Skorzeny, véritable instigateur de l’enquête. Plutôt inhabituel pour un soldat, membre des renseignements irlandais. Mais il faut dire que l’affaire commence à prendre de l’ampleur puisque Kraus est le troisième ancien nazi, réfugié en république d’Irlande, à se faire occire pour passer le message à Skorzeny… autre ancien nazi et assumant de grandes responsabilités, au point d’être un interlocuteur privilégié du gouvernement, un hôte de marque, choyé par le pays… Plutôt difficile comme réalité. L’affaire devient d’autant plus sensible que le président des Etats-Unis, John F. Kennedy, doit visiter le pays d’ici quelques semaines, nous sommes en 1963.

Ryan mène l’enquête, croise ses parents, harcelés à cause de l’engagement de leur fils dans l’armée anglaise pendant la récente guerre mondiale, l’Irlande étant restée neutre. Il est invité chez Skorzeny, y rencontre une superbe rousse, Celia Hume, et tente de mener son enquête sans trop satisfaire à des demandes penchant du côté de l’immoralité, de cette collusion que Neville avait déjà décrite et dénoncée dans ses précédents romans, collusion du crime et de la politique…

C’est un roman d’espionnage, dont le personnage central trinque, prend des coups et même plus, où il doit frayer entre des forces opposées issues de ces récents événements qu’en république irlandaise on a nommé l’Urgence, cette seconde guerre mondiale dont le pays s’est tenu éloigné, peut-être pour ne pas combattre au côté de l’ennemi anglais. C’est un roman d’espionnage en trois parties, “soldat”, “résistant” et “collabo” pour rester dans l’ambiance. Un roman avec des anciens nazis, des membres du mossad, des anciens militaires francs-tireurs…

C’est un roman avec de vrais morceaux d’histoire, Skorzeny, Haughey, ont existé et se sont révélés aussi pourris que Neville les présente, jouant avec leur image, avec l’argent et le pouvoir… Le jeune ministre de la justice étant devenu plus tard premier ministre. Il y a même des réfugiés bretons tel ce Célestin Lainé, indépendantiste s’étant engagé au côté des nazis pour mieux lutter contre la France, ennemi commun.

Un roman qui nous dénonce une après-guerre trouble, jusque dans son titre, allusion au réseau qui aida les anciens nazis à quitter leur pays et à s’offrir une vie ailleurs, plus tranquille, où couler paisiblement leurs vieux jours. Une après-guerre peu glorieuse pour l’Irlande… Une après-guerre où l’argent devient une arme…

Stuart Neville nous offre, agrémenté de tout ça, un véritable roman d’action, lorgnant du côté de Le Carré. D’après ce que j’ai entendu dire sur Le Carré. J’ai appris pas mal de choses en m’intéressant aux à-côtés de ce roman, par curiosité. Skorzeny, Haughey et Lainé me sont moins des inconnus désormais. Si un roman suscite la curiosité, c’est déjà bien. Même si j’ai moins accroché à l’intrigue que pour les autres Neville.

J’ai moins accroché mais je m’y suis laissé prendre, laissé aller… Peut-être que je suis gourmand mais, avec de tels éléments, le roman aurait pu être plus long, plus approfondi… Impression de survol. De mon point de vue, bien sûr.

Ça reste néanmoins un bon moment de lecture.

Le prochain roman de Stuart Neville pourrait ne pas tarder à débarquer chez nous puisqu’il est paru l’année dernière du côté de Belfast sous un titre qui changera sûrement en nous arrivant, The final silence.

David Peace, Bill Shankly et le Liverpool Football Club

En 2013 outre-Manche, il y a quelques semaines de ce côté-ci du Channel, est paru le nouveau roman de David Peace, Red or Dead. Traduit par Jean-Paul Gratias, il est devenu pour nous, assez fidèlement, Rouge ou mort. Le roman prend racine à Liverpool, s’en échappe régulièrement et tourne autour du football… Sport déjà abordé par Peace dans 44 jours, il s’agissait alors de Brian Clough et son expérience malheureuse à Leeds. Cette fois, Bill Shankly est le centre de l’intrigue, Bill Shankly et son passage sur le banc du Liverpool Football Club. Un passage qui s’est prolongé pendant quatorze ans.

Après avoir marqué son univers romanesque du sceau de l’échec, celui d’hommes gravitant autour de l’affaire de l’éventreur du Yorkshire, celui des mineurs contre le gouvernement Thatcher, celui de Brian Clough donc, celui d’hommes au lendemain de la deuxième guerre mondiale dans un Japon à l’agonie, David Peace aborde une période particulièrement réussie de la vie d’un homme, Bill Shankly, manager ayant hissé son club sur le devant de la scène européenne.

Le roman est en deux parties, en deux mi-temps. La première consacrée aux années de Bill Shankly comme manager du club de Liverpool, la deuxième à l’après, la retraite.

Tout débute en décembre 1959 lorsque Shankly est approché par les dirigeants de Liverpool alors en deuxième division anglaise. Shankly hésite, consulte son épouse qui ne se voit pas Rouge ou mort (Rivages, 2013)changer d’endroit, qui ne se voit pas quitter Huddersfield, leurs filles y sont bien, leur vie y est bien établie. Mais Shankly ne peut refuser l’offre. Même s’il n’a plus rien gagné depuis 1947, Liverpool a été un grand club. Shankly ne peut refuser, pensant qu’il est fait pour cette équipe. Et il s’installe à Liverpool, il s’y installe avec sa famille et y installe sa façon de faire, ses idées. S’adaptant aux habitudes de l’équipe quand cela lui paraît intéressant, adoptant les habitudes quand elles vont dans le sens de ce qu’il veut faire de son équipe. Commençant par recruter les joueurs qu’ils jugent indispensables à la progression du club. Ian St John, Ron Yeats, vont notamment constituer des apports importants… Et Bill Shankly installe ses méthodes, un entrainement exigeant devenant une routine, une intense routine… Une exigence qu’il s’impose également. Les joueurs et les entraineurs sont au service d’un club et de ses supporters, ceux qui en venant les voir paient leur salaire.

Et les jours se succèdent, les matches s’enchaînent. David Peace égraine les matches à domicile, à l’extérieur, les scores, les buts marqués, les entraînements, les préparations d’avant-saison, les négociations avec les dirigeants pour le recrutement des joueurs. Il les égraine, insistant sur la répétition, cette routine qui s’installe, et dans laquelle Shankly s’installe, dans laquelle il installe son équipe. Peace commence par insister sur la préparation du terrain d’entraînement que Shankly et ses adjoints transforment, ramassant les pierres, les détritus, l’aplanissant… Recommençant encore et encore pendant que les joueurs s’entraînent. Et les jours s’enchaînent, les matches se succèdent, les préparations d’avant-saison reviennent. La routine encore et toujours. Une routine jamais lassante alors que rien ne semble changer. Une routine qui existe jusque dans la vie privée du manager, une vie privée réduite, famélique… Une routine poussée loin, à son paroxysme. Une routine qui semble finalement être la clé de la réussite, une routine dont il est difficile de sortir… Alors, l’équipe gagne, monte en première division, pas de secret, c’est une histoire vraie, pas de surprise. L’essentiel réside dans ce choix de narration si particulier, si propre à David Peace. Ce style simple, radical, ces répétitions systématiques. Et à travers ces répétitions systématiques, ce qui devient prenant, c’est tout ce qui sort de la routine, ce qui la change, ce qui change en dehors du club et qui finit par y entrer. Le prix des joueurs, en inflation, le comportement de certains, moins collectifs, plus individualistes, et l’énergie que Shankly met à maintenir la routine qu’il a mise en place… Et puis, il y a l’après carrière, la retraite et la difficulté à se situer, à changer…

David Peace reste intense tout au long du livre. Nous offrant, plutôt que la description des matches, réduits à leur portion congrue, les émotions d’un homme pris dans sa passion, d’une volonté impressionnante, et aux idées bien arrêtées. Un homme acceptant les évolutions parce qu’il ne peut rien y faire, dressant la table pour quatre puis pour deux. Les détails indiquent les changements. La litanie répétitive des joueurs nous informe sur l’équipe imaginée par Shankly, son évolution, une équipe accédant au devant de la scène nationale, puis internationale, puis vieillissante, puis renouvelée… Et rien n’est simple, construire, reconstruire, chaque jour est un éternel recommencement et Shankly s’accroche à sa routine. S’accroche pour ne pas perdre, pour ne pas retomber…

“… l’heure de la plus grande victoire est aussi l’heure du plus grand danger. Ces heures où les graines sont semées, ces jours où les graines sont plantées. Les graines de la suffisance, les graines de l’oisiveté. Arrosées de chansons, noyées de vin. Les graines de la défaite. Sous des déluges de louanges. Qui hypnotisaient les hommes, qui enivraient les hommes. Et qui aveuglaient les hommes. En leur crevant les yeux, en leur cousant les paupières. Des hommes finis, des hommes oubliés.

Comme un clin d’œil, Liverpool et Shankly croisent Brian Clough, d’abord comme recrue potentielle puis comme manager d’une équipe adverse, Derby County puis Leeds et cette fameuse période de 44 jours. Et sans clin d’œil, Peace évoque deux décennies qui rappellent quelques souvenirs à ceux qui suivaient le foot à l’époque, ou qui l’on suivi plus tard, l’arrivée de Keegan est un moment marquant, la victoire en coupe de l’UEFA… Mais je le répète, l’essentiel est finalement ailleurs, avec cette équipe dévouée à une ville, cette équipe privilégiant le collectif, cette équipe qui semble passer au travers d’une violence envahissant les stades… qui sera rattrapée par le phénomène des années plus tard et de la manière la plus marquante qui soit…

Shankly est devenu un symbole, il peut également en être un quant à l’œuvre de Peace, écossais, ancien mineur, passé par le Yorkshire et finalement manager d’une équipe de football… Un homme qui, malgré sa réussite, ne dépare pas dans la galerie des personnages de l’écrivain.

Un homme qui mène jusqu’au bout sa croisade, son dévouement à un club, à une ville, à ses supporters. En devenant un lui-même. Et cette période est aussi intéressante, car on sait ce qui se passe du côté des joueurs, leurs habitudes, leur travail, et cette fois on assiste en spectateur au résultat de ces entraînements. Aux succès qui continuent… A cette lutte perpétuelle contre le temps.

Et puis, il y a le tic-tac. Le tic-tac de l’horloge. Quoi que vous sachiez. Quelles que soient vos convictions. Quoi que vous fassiez. L’horloge fait tic-tac, toujours tic-tac. Elle vous enchaîne, elle vous poignarde, elle vous enterre. Dans le désert, dans l’immensité. Quoi que vous sachiez. Quelles que soient vos convictions. Quoi que vous fassiez. Il y a toujours, il y a le désert. Il y a toujours, il y a déjà l’immensité. Le désert et l’immensité de l’horloge. L’horloge qui fait tic-tac, toujours tic-tac.

On aurait pu redouter ce passage de Peace à une vision plus idyllique même s’il ne nous épargne pas la vision d’une société en crise, économique, morale… On pouvait d’autant plus le redouter que sa première incursion dans le sport national britannique n’avait pas donné un roman aussi convaincant que les précédents. Brian Clough et son échec, bref, ramassé, n’avait pas été aussi captivant que la tétralogie du Yorkshire ou même la description des grèves de 1984. Mais le style, la vision de Peace, se prête parfaitement à l’épopée de cet homme, l’épopée de Bill Shankly, loin d’être parfait, et que l’on se prend à mieux connaître, à aimer…

Nous n’en avons décidément pas fini avec cet écrivain remarquable.

James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (3)

Le troisième opus de la trilogie Underworld USA, qui reprend le nom de celle-ci, conclut la réécriture d’une partie de l’histoire des Etats-unis par l’un des écrivains les plus ambitieux, les plus egocentriques, de ce pays.

Pour en parler, j’ai repris de larges extraits (comme on dit) de la chronique que j’avais commise sur le site Pol’Art Noir en 2010, quelques mois après la sortie du roman.

Underworld USA (Blood's a rover, 2009)Après un prologue en 64, nous reprenons là où Ellroy nous avait laissés. 1968, Martin Luther King et Robert Kennedy viennent de rejoindre JFK. Certains sont toujours obsédés par Cuba (notamment un certain Mesplède, un français, peut-être le frère ou l’un des descendants de celui qui apparaissait chez Lehane dans Un pays à l’aube ; peut-être des cousins ou des oncles d’Amérique de notre Claude Mesplède national), d’autres sont obsédés par l’argent et la poule aux œufs d’or de l’époque, Howard Hugues. Le pouvoir est le moteur de bon nombre d’entre eux.

Une fois de plus, Ellroy nous propose de suivre l’intrigue à travers trois personnages dont les points de vue alternent, un agent fédéral, Dwight Holly, proche de ce Hoover que nous retrouvons aussi, bien évidemment (que seraient les Etats-Unis et la trilogie Underworld USA sans ce grand malade ?), un ancien flic, Wayne Tedrow, chimiste à ses heures et déjà croisé dans le précédent opus, American Death Trip, et, enfin, un détective, Don Crutchfield, jeune et obsédé, qui fait tellement penser à la description qu’Ellroy a fait de lui-même dans Ma part d’ombre, et qui se retrouve embringué dans toutes les histoires qui vont jalonner ce pavé qu’Ellroy nous offre.

Cette sainte trinité qu’Ellroy affectionne, rencontrée dans tous ses romans depuis  Le grand nulle part, trinité qu’il maîtrise particulièrement, Ellroy va en jouer, s’en démarquer, la triturer, pour mieux y revenir.

L’époque est pourrie, le président qui se fait élire, Nixon, est à l’avenant, il fera plus tard parler de lui, se fera prendre, on le sait tous. Les extrémistes sévissent partout, le terrorisme s’annonce, un terrorisme intérieur, de gauche comme de droite. Et la balance, l’histoire, le point de vue, va petit à petit pencher, s’incliner vers la gauche, Ellroy ayant déjà tellement exploré l’autre bord.

Les femmes deviennent des personnages importants, politisés et actifs… Les femmes et le vaudou.

Ellroy bouscule tout comme il avait déjà tellement bousculé son pays et son histoire dans les deux premiers opus de la trilogie, il bouscule même l’univers qu’il nous offrait jusque là.

Est-ce un jeu ? Ellroy joue-t-il avec nous ou est-ce qu’il ne lui restait plus que ça à dézinguer après avoir tellement dézinguer son pays ? Se dézinguer ?

Le roman noir d’une époque s’achève, l’avenir est loin d’être radieux. Nous avons suivi l’écroulement d’une nation, sa perdition et tout cela se finit en mai 1972, au lendemain de la mort de Hoover et à la veille d’une affaire politique qui va faire chuter un président, rien que ça. Ça s’arrête là et nous n’en pouvons plus. Ellroy nous laisse lessivés, épuisés…

C’est un livre exigeant, bien sûr, comme toujours, auquel il faut parfois s’accrocher, huit cent pages ça demande une certaine volonté, mais Ellroy nous donne tant en retour… Exige tant de lui, on le sent, on le sait…

Ellroy a trituré son univers, l’histoire de son pays. Il a affirmé une vision de sa nation et va continuer, on le sait désormais, à s’ébattre dans ce monde fictif qu’il s’est créé. Il va resserrer le plan, resserrer le cadre, pour revenir à Los Angeles. Los Angeles dans les années quarante, avec un nouvel éclairage sur ces personnages qu’il nous a offerts lors de ses deux dernières séries…

Il faudra juste être patient.

James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (2)

Après avoir démontré dans le premier opus de la trilogie sur les bas-fonds de son pays que ce dernier avait déjà perdu son innocence avant l’assassinat de Kennedy, Ellroy poursuit son entreprise de démythification. Il explore les années 60 de la fin d’un Kennedy à la fin d’un autre Kennedy.

American Death Trip (The cold six thousand) parait en 2001, six ans après le précédent. Un nouveau trio est à l’œuvre, nouveau trio composé en partie d’anciens. Le lien entre les deux opus se situe d’abord là. La création d’un univers, d’un American Death Trip (The cold six thousand, 2001)monde peuplé de personnages désormais incontournables dans l’œuvre du romancier, se retrouvant d’un livre à l’autre, enrichissant une galerie déjà particulièrement étoffée. L’univers d’Ellroy, si prenant, si particulier, s’affirme, prend forme dans l’esprit même de son créateur, comme s’il l’assumait, en faisait une nouvelle force.

Pete Bondurant et Ward J. Littell sont toujours là, poursuivant leurs basses besognes. Leur travail de désinformation, de manipulation et plus si nécessaire. Ils sont rejoints par un troisième personnage, Wayne Tedrow Junior. Ce dernier vole vers Vegas avec un contrat en poche… Un contrat et six mille dollars, les fameux six thousand du titre original…

Nous poursuivons notre parcours dans les Etats-Unis des années soixante. Nous reprenons l’histoire là où l’opus précédent s’était arrêté. Nous sommes au lendemain du 22 novembre 1963. Au lendemain de ce choc qui a révélé à toute une nation qu’elle avait perdu son innocence depuis longtemps et qu’il ne fallait plus se le cacher. Sauf que beaucoup ont intérêt à cacher la vérité, à se complaire dans une nouvelle légende. Une nouvelle fiction.

Après s’être inspiré de Don DeLillo et de son Libra pour nous raconter sa vision de son pays avant la fin prématurée de Kennedy, Ellroy poursuit son épopée jusqu’à d’autres coups de feu qui ont résonné longtemps dans la mémoire collective, ceux tirés contre un autre Kennedy en 1968. Bobby après John. Coups de feu qui ont résonné quelques semaines après ceux tirés contre une autre icône des années 60, Martin Luther King. Ellroy poursuit sa vision cauchemardesque d’un pays qui s’enfonce. Un roman noir à l’échelle d’un pays, un roman états-unien parce que paranoïaque, cinglé. Un roman qui vous prend et vous emporte, vous bouscule, vous donne une vision si différente des livres d’histoire ou des documentaires que l’on nous sert par pelletée sur cette époque désormais historique.

Les complots, les magouilles, se succèdent, les personnages réels et fictifs se croisent, correspondent. Certains se font de plus en plus présent, Howard Hugues, J. Edgar Hoover, notamment. Ils sont les représentants de leur époque, des figures résumant à elles seules un pays, une façon de voir le monde, de voir la société, ses individus… Des satellites indispensables au pouvoir, ou dont les représentants du pouvoir sont les indispensables satellites. Ils sont au cœur d’une reconstruction, d’une évolution de la structuration de l’économie souterraine, celle basée sur les trafics divers et qui veut s’acheter une devanture respectable lui permettant ultérieurement de s’étendre vers le sud, le centre du continent… Ça conspire, ça ne s’embarrasse pas de morale, ça trahit à tout va et cela sous les yeux et l’aval de ceux qui devraient représenter l’ordre… Mais où est l’ordre ?

Décidément, Ellroy veut remettre les choses à leur place, redonner aux événements leur véritable signification, donner son interprétation. Que sa mythologie, ses mensonges, remplacent ceux d’une nation, la sienne. Il le fait avec ce style qui emporte, qui force à se concentrer, qui pousse à ne pas perdre une miette de la fiction qu’il propose, de ce travail de réécriture en profondeur. C’est une nouvelle fois dense, captivant, effrayant, nauséabond, et pourtant on s’accroche, on ne veut pas lâcher… Ou certains lâchent peut-être rapidement, car il faut accepter la folie d’un romancier, son exigence.

En deux romans, Ellroy est allé très loin pour remettre en cause certains événements sur lesquels s’appuie encore son pays pour expliquer ce qu’il est devenu. Il est allé très loin pour les démonter. Il va aller encore plus loin dans le troisième volet de la trilogie en remettant même en cause son propre personnage, cet univers qu’il a créé, cette structure narrative dans laquelle il s’est complu… Mais c’est pour plus tard. Bientôt.

James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (1)

Non content d’avoir parcouru la société de son pays au travers de sa ville et de fictions ou de révision de certains faits divers, Ellroy étend son champ d’action… Il englobe tout le territoire et revisite les décennies qui le passionnent. Il revisite l’histoire de sa nation en s’attachant aux complots et aux non-dits. Aux côtés sombres, peu reluisants.

C’est en 1995 que paraît American Tabloïd, premier volume de la trilogie Underworld USA. Un pavé au point de vue paranoïaque, digne du pays dont il émane. Un bouquin qui va s’attacher à démonter une période de l’histoire des Etats-Unis en en fouillant les bas-fonds, les côtés inavouables. Démonter l’image qui colle à cette période, en défaire American Tabloïd (1995)chaque pièce comme d’un puzzle.

Pour ce faire, Ellroy reprend sa trinité, cette construction qui suit l’intrigue au travers de trois personnages. Trois personnages avec leur mal-être, leurs manques, leur passé obsédant. Trois personnages qui n’ont rien de héros mais qui vont côtoyer ces années, tenter d’y survivre… Survivre du 22 novembre 1958 au 22 novembre 1963, de Beverly Hills à Dallas en passant par Chicago, Miami, Washington, D.C.

Il y a Pete Bondurant, homme de main d’Howard Hugues après avoir été adjoint du sheriff du comté de Los Angeles. Homme de main ou homme à tout faire, pourvoyeur de came, de femmes et éventuellement de solution radicale pour certains gêneurs. Il y a Kemper Boyd prêt à tout pour faire son chemin, à s’imposer en se liant par la bande au clan Kennedy, en n’étant pas à une entourloupe près. Il y a Ward J. Littell, alcoolique en voie de guérison, se rapprochant de la mafia et de ses conspirations par des moyens peu recommandables… Tous les trois intéressent les auteurs des complots qui s’ourdissent.

Une belle trinité qui nous emmène d’une côte à l’autre, d’une conspiration à l’autre, qui nous donne à voir des alliances de circonstances entre ennemis de toujours… Nous fait vivre de l’intérieur une époque devenue mythique pour une nation, une époque que l’écrivain va s’acharner à dézinguer, démonter. Il y a comme une concurrence entre la fiction de l’auteur et celle que s’est créé le pays. Une concurrence que l’écrivain veut affronter…

Les seconds rôles de cette histoire sont beaucoup moins fictifs que les premiers. Les frères Kennedy, Edgar J. Hoover, Jimmy Hoffa s’ajoutent à Howard Hugues cité plus haut. Ils ne sont pas les seuls, Lawford, Sinatra, Giancana, Traficante, Marylin ou Ava Gardner viennent étoffer le générique, inévitablement, pourrait-on dire. La CIA, le FBI et la Mafia, entre autres organisations, s’invitent également dans cet impressionnant maelstrom.

Ellroy ratisse large et passe en revue tout ce qui a pu miner l’époque et mener à ce fameux 22 novembre 1963 à Dallas. C’est paranoïaque comme le sont les Etats-Unis, c’est délirant et dans le même temps tellement collé au réel… Car ce qui transparaît dans cet opus, c’est l’énorme travail de documentation qui a prévalu à la rédaction de ce gigantesque roman dont on sent qu’il n’est que la partie émergée de l’iceberg, qu’il n’est qu’une infime parcelle de ce qu’a écrit Ellroy.

Cet important travail d’enquête influence également le style de la narration. Ce style qui a retrouvé un souffle que je n’avais pas senti (sûrement à tort) dans le précédent roman. Les rapports et autres compte-rendu se succèdent, les notes secrètes, les échanges codés et les titres de journaux viennent ponctuer les pages au style épuré, dégraissé, comme l’est le nombre de pages.

Tout cette somme pourrait paraître effrayante mais, au final, Ellroy nous offre un roman qui nous emporte, un roman épuisant, étouffant, nauséabond… un grand roman malade comme le pays dont il est issu et qu’il décrit.

Jean Amila, fin 60 début 70

Au milieu des années 60, comme à la fin des années 50, Amila fait une pause dans sa production romanesque. Il se consacre à d’autres activités, comme le cinéma. Cinq ans s’écoulent après la parution de Noces de soufre.

Les fous de Hong-Kong paraît en 1969.

Avec ce roman, l’écrivain nous offre le portrait d’un homme perdu, d’un homme qui ne maîtrise pas complètement ses relations aux autres, un homme à l’image du couple du roman Les fous de Hong-Kong (1969)précédent. La société, son évolution, ne font pas de cadeau. Il faut s’adapter… L’économique, la finance, prédominent, de manière de plus en plus globale.

Victor y croit pourtant en débarquant dans la ville. Il s’y croit ou veut y croire. Il est venu négocier un contrat pour la société de son beau-père, est suivi à distance par son épouse, pas tenu en très haute estime par les deux. Sa situation n’est déjà pas idéale. A peine débarque-t-il que la femme de celui avec lequel il doit négocier passe la nuit avec lui… Mais ce John, cet anglais qui peut paraître naïf, est peut-être son double. Un naïf qui est parvenu à le faire venir pour d’autres raisons que celles qu’il croit.

Les personnages de ce roman sont flous, difficiles à cerner. Comme dans Noces de soufre, les relations n’ont plus la simplicité d’avant, elles ne correspondent plus à ce à quoi on avait préparé cette génération… Dans une ville qui oscille entre communisme chinois, domination anglaise et proximité taïwanaise, les gens oscillent aussi.

C’est un roman qui tente de prendre la température de l’époque qu’a écrit Amila, un roman en plein changement… changement qui est plus proche de celui que nous décrit Amila que de celui auquel certains voulaient croire à l’époque.

Amila capte l’air du temps, nous en proposant une vision désabusée, on le serait à moins. Il capte l’air du temps en commettant un roman prenant, dérangeant… un roman qui ne met pas à l’aise. Cette tendance, pressentie avec Noces de soufre, se poursuit. Elle existait dans les romans précédents mais elle se précise nettement. Les personnages doivent s’adapter à une société qui évolue trop vite, qui ne leur donne pas de place et où en trouver une est loin d’être simple.

L’année suivante, c’est Le grillon enragé qui atterrit sur les gondoles.

Le personnage principal est un marginal. Un homme, jeune, ayant navigué d’un extrême à l’autre, des barbouzes aux étudiants à la recherche d’une société nouvelle. L’histoire débute alors qu’il se remet d’un passage à tabac, soigné dans la chambre d’une infirmière en devenir. Un type débarque, M. Michel, et lui propose de travailler pour lui, pour ce qui ressemble àLe grillon enragé (1970) une agence gouvernementale.

Henri Grimont ne sait pas très bien qui il est, qui il peut devenir. Il aime à s’imaginer autrement, à un âge où beaucoup de choses sont encore possibles… Henri Grimont se rêve autrement, il veut qu’on l’appelle Eric et se verrai bien en avatar de James Bond… Et c’est un peu ce que lui propose M. Michel.

Un James Bond à la petite semaine. Un James Bond dont la première mission va se dérouler en Sardaigne… et ne va pas se dérouler tout à fait comme prévu. Car, entre temps, Eric s’est découvert amoureux et se sentant assez malin pour tout gérer, il envisage la Sardaigne en compagnie de Vonette, l’élue de son cœur, l’infirmière qui l’hébergeait. Première entorse à ses engagements… Pour une mission secrète, ça commence mal.

Et si l’on veut mener une mission secrète à bien, il faut être froid, sans sentiment, ce qui ne s’avérera pas simple pour Eric…

C’est à nouveau le portrait d’un homme en marge que nous offre Amila, le portrait d’un jeune qui ne sait pas ce qu’il pourrait devenir à un âge où il est temps de le savoir. Le portrait d’un homme qui voudrait vivre de rien, en dehors du monde… Un naïf à une époque où il ne fait finalement pas bon de l’être.

Les romans suivants d’Amila vont être marqués par l’arrivée d’un personnage récurrent, Géronimo, Doudou Magne de son vrai nom.