Harry Crews, Joe Lon à Mystic, crotales et pitbulls

En 1976, Harry Crews revient vers sa Géorgie natale avec A Feast of Snakes. Il est traduit en 1994 par Nicolas Richard sous le titre de La foire aux serpents. Il paraît en France un an après la traduction de La malédiction du gitan, marquant un certain retour en grâce de l’auteur, ou un véritable départ, une véritable reconnaissance, après un premier roman traduit dans les années 70, Car.

Hard Candy Sweet s’entraîne avec les autres majorettes (on dirait aujourd’hui, en bon français, “cheerleaders”) en même temps que l’équipe de football. Alors qu’elle laisse aller son esprit, les figures s’enchaînent, elle remarque, sous les gradins, Joe Lon Mackey, La foire aux serpents (Gallimard, 1976)qu’elle ne peut s’empêcher de provoquer du regard. Joe Lon repart vers son magasin, Big Joe’s, du nom de son père, un magasin qui vend de l’alcool et notamment aux noirs du coin, malgré la loi… Joe Lon est un ancien champion de football, resté au pays alors qu’il aurait pu aller dans n’importe quelle université grâce à son niveau dans ce sport. Il est resté au pays, s’est marié à Elfie, lui a fait deux enfants, et a repris le commerce paternel. Mais pour l’heure, ce qui le turlupine, c’est le mot qu’il a reçu de Berenice, la sœur de Hard Candy, l’ancienne leader des majorettes, et surtout son amour de jeunesse, lui annonçant qu’elle revenait pour les jours qui suivent…

Le premier chapitre va d’un personnage à l’autre, passant de Hard Candy à Joe Lon puis Buddy Matlow, le shérif, ancien champion de football également, Big Joe, Willard Miller et Lotti Mae… Tous ces personnages et d’autres vont avoir un rôle dans le drame qui se noue lors de la fête annuelle du crotale de Mystic en Géorgie.

Joe Lon en est l’un des maillons importants, mettant à disposition son camping, se laissant envahir par les touristes et autres chasseurs de serpents, acceptant de voisiner avec toute cette population dans la caravane double qu’il occupe avec sa famille, histoire de marquer son émancipation du paternel… Un paternel qui élève des pitbulls pour les combats et qui se consacre au prochain, celui qui sera le dernier de Tuffy, son champion du moment. Dans le même temps, George, le noir que Joe Lon exploite au magasin, avec le reste de sa famille, lui demande d’intervenir auprès du shérif pour qu’il libère sa sœur, Lotti Mae, dont il s’est entiché et qu’il traite comme les autres pour la convaincre de céder à ses avances…

Nous sommes dans un village, imaginaire, qui peut faire penser à Enigma, celui du Chanteur de Gospel, avec une population qui vit renfermée sur elle-même, en autarcie. Un grand événement arrive, l’événement annuel, celui qui voit des centaines d’étrangers investir le patelin pour quelques jours. Quelques jours de fêtes, abondamment arrosés d’alcool, où les esprits s’échauffent avant la traditionnelle élection de Miss Crotale, la mise à feu du crotale géant confectionné pour l’occasion et la chasse aux serpents. Cette année, le combat de chiens s’ajoutent aux réjouissances, avec en vedette Tuffy… Tout pourrait se dérouler comme d’habitude mais une succession d’incidents rendent incontrôlable le cours des événements… Et Joe Lon, qui ne peut s’empêcher de s’en prendre à sa femme, de la battre, qui ne peut que regretter de ne pas être parti, qui voit son père et sa sœur s’enfoncer dans une certaine folie, passe de témoin à acteur, un acteur qui pourrait tout faire partir en débandade…

Il ne savait pas ce qu’était l’amour. Il ne savait pas à quoi ça servait. Mais il savait qu’il se le coltinait partout où il allait, c’était une scabreuse tache de pourriture, de contagion, qu’on ne pouvait pas guérir. Que la rage ne guérissait pas. Que l’indulgence ne faisait qu’empirer, attiser, se développer comme un cancer.

La folie n’est pas loin.

Crews nous offre une intrigue très crue. Certaines scènes de sexe, une en particulier, sont particulièrement explicites. La folie aussi.

Et, comme toujours, la religion n’est pas loin. Sous les traits d’un prédicateur s’intéressant aux serpents parce qu’ils incarnent le diable, c’est clairement le cas dans ce roman, un diable qui conduit tout le monde à la folie. La religion est là également après une scène d’accouplement où l’homme, venu de Gaines en Floride, ayant l’impression de se perdre voit la femme croquer une pomme, comme pour confirmer son choix. La religion qui se dessine aussi en creux, dans l’absence de spiritualité de la plupart des personnages… Une absence qui explique peut-être leur perte, d’ailleurs.

C’est un roman fort, prenant, comme toujours chez Crews. Un roman qui hallucine tant ce que nous lisons, ce qui se vit sous nos yeux, à travers la prose si originale du romancier, est effrayant. Jusqu’à un final en apothéose.

Il faut décidément lire Harry Crews. Après ce roman, il va se confier au travers d’un récit autobiographique, Des mules et des hommes. Viendront ensuite deux romans non traduits avant Le roi du KO.

Harry Crews, Marvin Molar et Hester au Fireman’s Gym

En 1974 paraît The Gypsy’s Curse chez Knopf. Il s’agit du deuxième roman d’Harry Crews édité par la célèbre maison new yorkaise. Il nous est traduit dix-neuf ans plus tard par Philippe Garnier, celui de la biographie de Goodis, sous le titre de La malédiction du Gitan.

Marvin Molar est le narrateur de l’histoire en même temps que le personnage principal, c’est la première fois chez Crews, jusqu’ici, le point de vue était extérieur, même si dans le précédent roman, Le faucon va mourir, ce point de vue extérieur ne lâchait jamais George Gattling.

Marvin Molar a été recueilli par Al alors qu’il avait trois ou quatre ans. Il avait été déposé dans les escaliers de la salle que gère ce dernier. Une salle de musculation et de boxe, le Fireman’s Gym. La lettre qui l’accompagnait est encadrée dans la cuisine, sur le La malédiction du gitan (Gallimard, 1974)mur en face du lit où Marvin dort. Il fait parti des pensionnaires de la salle, de ceux recueillis par Al, au même titre que Leroy, un jeune arrivé récemment et Pete, un noir déjà âgé. Tout ce petit monde a des raisons d’être là. Leroy s’est rêvé boxeur, avant un seul et unique match, organisé par Al, qui s’est traduit par une défaite cinglante et des séquelles non négligeables, le cerveau amoché. Pete a boxé longtemps auparavant, il a connu une certaine réussite, mais il est désormais pas mal abîmé, devenu un entraîneur à la cervelle détraquée, vivant dans son monde, hanté par ses combats. Al se produisait en spectacle un peu partout, des numéros d’homme fort défiant le danger… il a connu quelques échecs, il s’est même fait roulé sur la tête lors d’un raté… Marvin est acrobate, un acrobate coaché par Al. Mais ce n’est pas sa principale particularité. Il est sourd et muet et pour ainsi dire cul-de-jatte, doté de jambes qui ne peuvent remplir leur fonction, trop petites, atrophiées, elles sont habituellement sanglées sous son corps. Pour compenser, ses bras sont spectaculairement développés, lui servant à se déplacer et donc dans ses numéros d’acrobate.

Marvin rapporte pas mal à Al puisqu’il se produit quasiment quotidiennement ici ou là dans les environs de Tampa, Floride, dans les galeries commerciales, les salles des fêtes, ou autres parkings, lors de manifestations diverses et variées. Toute cette petite organisation semble parfaitement huilée mais il y a autre chose dans la vie de Marvin, quelqu’un d’autre. C’est Hester.

Hester est une jeune femme au physique à couper le souffle. Et qui en use. Elle est la maîtresse de Marvin. Ses jambes, ses cuisses, le subjuguent. Elles le subjuguent d’autant plus qu’elles l’accueillent régulièrement… Il aime être sur ses genoux, il aime être entre ses cuisses… Et, comme le reste est à l’avenant… Le corps d’Hester en abêtit plus d’un, mais pour l’heure, elle a un souci, elle n’a plus d’endroit où dormir. Marvin résiste, se refusant à l’accueillir, mais il finit par céder, il ne veut pas la voir habiter sur le bateau d’Aristote, son ancien amant grec, pêcheur d’éponge… Il finit par céder et les choses commencent à lui échapper, l’arrivée d’Hester chamboule le Fireman’s Gym et ses occupants. Hester exerce son pouvoir sur tous, assouvit ses envies sans qu’aucun ne parvienne à lui résister. Quitte à se détruire. La malédiction qu’un gitan a un jour lancée à Marvin semble se réaliser.

“¡Que encuentres un coño a tu medida ! Je peux encore l’épeler par signes, et pourtant je suis pas métèque et je l’ai jamais été. Puisses-tu trouver un con à ta taille, qu’il disait Fernando quand on jouait au bras de fer et que je lui aplatissais le poignet contre la table. Puisses-tu trouver un con à ta taille !”

Nous assistons au changement de ces hommes qui avaient renoncé à leurs rêves et qui cherchent tout à coup à les atteindre de nouveau, au péril de leur équilibre mental, de leur santé. Des hommes sous l’emprise d’une femme, hypnotisés. Une femme qui cherche à éprouver des sensations qu’elle ressent difficilement.

Tout ce que j’essaie de faire c’est rester en vie. Quand tout se met à mourir autour de moi, je me sens horriblement seule. Enfin non, pire que seule. Comme s’il y avait plus que moi au monde. Comme si tout le reste était un désert. Les gens se ratatinent et crèvent. La bouffe a aucun goût. Les arbres perdent leurs couleurs, comme tout le reste. Le lendemain arrivera jamais. Hier c’est même pas la peine d’en parler ni de s’en souvenir. Ou si tu peux t’en souvenir tu te demandes bien comment t’as pu le vivre.

C’est un roman important de Crews, un roman que l’on site souvent parmi ses plus aboutis. Même si je lui en ai préféré d’autres, cette lutte perdue d’avance entre un homme et une femme, cette lutte qui mène inéluctablement au pire, a de quoi s’imprimer dans notre mémoire de lecteur, de quoi la marquer au fer rouge. D’autant qu’à cela s’ajoute le style inimitable du romancier, un style d’une grande précision frayant dans le même temps avec le langage parlé. Une narration très classique, en trois actes, alliée à un univers singulièrement atypique…

C’est un roman qui en appelle d’autres d’ailleurs, le milieu de la musculation revenant dans l’œuvre du romancier avec Body quelques années plus tard.

Avant cela, l’auteur signe La foire aux serpents, autre roman souvent mis en avant.

Harry Crews, George Gattling et l’affaitage

En 1973, paraît The Hawk is dying. C’est le sixième roman de Harry Crews et il marque, pour le romancier, un changement d’éditeur aux Etats-Unis, passant de William Morrow à Knopf. Il ne traverse pas l’Atlantique aussi facilement que le précédent, Car, paru un an plus tôt, puisqu’il nous faut attendre 2000 pour en lire sa traduction dans la langue de Manchette, par Francis Kerline, sous le titre Le faucon va mourir. Il méritait pourtant tout autant une rapide traversée.

Nous sommes à Gainesville, Floride. George Gattling, originaire de Bainbridge dans le comté de Bacon en Géorgie, est le patron d’une entreprise de sellerie et de tapisserie automobile, le University Auto Shop. Ça marche plutôt bien la sellerie dans cette ville universitaire. La seule chose dont se plaint Billy Bob, le spécialiste, originaire de la même ville que George, c’est du fait que la Le faucon va mourir (Gallimard, 1973)plupart des voitures de Gainesville sont des Volkswagen et que, pour elles, il faut faire du sur-mesure, pas de place pour l’à-peu-près, on ne peut pas se louper… L’entreprise n’est plus la préoccupation principale de George depuis quelques temps. Ce n’est pas non plus Betty, une étudiante travaillant pour lui et devenue sa maîtresse. Non, sa préoccupation principale est la fauconnerie. Il s’est mis dans la tête de domestiquer des rapaces… mais, une nouvelle fois, la deuxième, c’est un échec, l’épervier qu’il avait capturé vient de trépasser alors qu’il tentait de l’affaiter. C’est sa sœur, Precious, qui le lui annonce. En effet, George possède une belle maison, gage de sa réussite, où il a recueilli sa sœur quand elle a été abandonnée par son mari. Où il a recueilli sa sœur et son neveu, Fred, la cause du divorce de celle-ci, puisqu’il n’est pas comme tout le monde. Une différence qui a effrayé le père. Mais George apprécie Fred. Un jeune homme de vingt-deux ans qui ne parle qu’avec parcimonie et prodigue un mot à la fois, mot rarement en rapport avec l’échange en cours. Cela convient parfaitement à George, qui apprécie le calme de la compagnie de son neveu. Son calme et sa très grande maîtrise de toute chose. Il marche, fume, boit, avec une très grande élégance, une très grande aisance… Sa seule difficulté réside dans l’usage du langage et, de fait, dans la communication. Un langage d’ailleurs mis en exergue par le romancier au travers d’une citation de Flaubert.

La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles.

A peine remis de la perte de son épervier, George part avec Fred capturer un nouveau rapace. Malgré l’opposition de sa sœur et de la plupart de ceux qui l’entourent, car, pour dompter les deux premiers rapaces, il les avait enfermés dans un placard et les avait affamés, pour les forcer à manger perchés sur son bras… Une opposition teintée de dégoût, voire d’écœurement, le traitement qu’il a fait subir aux oiseaux passant pour de la maltraitance ou de la torture aux yeux des autres. Mais George tient à affaiter, c’est-à-dire à domestiquer un rapace, à lui apprendre ce qu’un bon fauconnier sait faire. C’est sa nouvelle passion, découverte dans les livres et qu’il veut mettre en pratique… George et Fred se rendent dans une prairie et, contre toute attente, parviennent à capturer un faucon, un vrai, pas un petit rapace comme ceux qu’il avait eu jusqu’ici et que les autres s’obstinaient pourtant à prendre pour un faucon. Cette fois, c’en est bien un.

Le lendemain de la capture, au matin, George retrouve son neveu mort dans son lit. Aucun lien entre les deux événements, pas d’énigme derrière cela, juste un fait. Le jeune homme s’est noyé suite à une fuite dans son matelas d’eau. Alors que des dispositions doivent être prises, que sa sœur perd la tête, George décide malgré tout d’affaiter son faucon. Un affaitage qui passe par au moins deux jours et deux nuits sans manger et dormir, pour l’animal comme pour le fauconnier, deux jours et deux nuits attachés l’un à l’autre, pour convaincre le rapace de se percher sur l’avant-bras de son maître… Le moment est mal choisi et l’incompréhension s’installe. Une incompréhension qui peut mener à l’hystérie… Ce que l’on ne comprend pas devenant facilement de la folie.

Tout le monde devenait fou autour de lui, et il avait l’impression que cette folie était en germe depuis toujours, qu’elle poussait sous la surface en attendant d’éclore. Et maintenant, l’abcès était crevé.

George est décidé au dressage. Quitte à couper les ponts avec ses proches, le temps nécessaire, quitte à passer pour fou. Il y a un prix à l’assouvissement de toute passion.

Il y a un dressage pour tout […]. C’est pour ça que les pays ont des présidents, que les armées ont des généraux, que les universités ont des professeurs […] et que le peuple a Dieu.

C’est un superbe roman de Crews que ce Faucon va mourir, titre reprenant les paroles prononcées par la sœur de George au tout début du roman quand elle lui annonce la fin de l’épervier qu’il tentait d’apprivoiser. Un superbe roman d’une grande simplicité, ce qui semble bien souvent si difficile à atteindre. Une grande simplicité formelle et une grande richesse de fond. Allant du contemplatif au psychologique. Le roman pourrait sembler n’être que ce que j’ai décrit plus haut, l’affaitage d’un rapace envers et contre tout, en trois parties, Piégé, Dressé puis Envolé, mais il s’agit également d’un long questionnement de George… un long dialogue intérieur aux multiples ramifications et conséquences. Un long dialogue intérieur, la recherche d’une autre forme de lien avec les êtres, qui va modifier son image auprès des autres. Un prix à payer.

George se pose déjà la question de ce qui peut bien se passer dans la tête de son neveu. Il se la pose pour son faucon. George veut assouvir sa passion pour la fauconnerie, pour créer un lien avec ces rapaces si indépendants, si inaccessibles. Veut-il devenir inaccessible à son tour ?

Assouvir sa passion, tenter de vivre ce dont on rêve, cela semble être un point commun entre les romans de Crews. Vivre ce dont on rêve dans une société où l’incompréhension règne, où la communication provoque cette incompréhension, où les repères ont changé et où en trouver de nouveaux relève de la gageure.

Et même si la fin peut paraître heureuse, positive, elle est pour moi ouverte. On ne sait pas ce qu’il advient. Au final, le constat de George quand à ses grandes aspirations est quelque peu amer. Le prix à payer n’est pas seulement pour lui, il n’est pas le seul à être dévoyé dans l’entreprise…

L’année suivante, Crews poursuit son parcours avec La malédiction du gitan.

Harry Crews, Herman Mack et la Maverick

En 1972, le cinquième roman d’Harry Crews est publié, comme les précédents, par William Morrow. Il s’intitule Car. C’est le premier à être traduit en France, par Maurice Rambaud ; d’abord sous le titre Superbagnole, chez Albin Michel en 1974, il retrouve son titre original chez Gallimard en 1996, au moment où d’autres de ses romans font l’objet d’une traduction. A ce jour, ses troisième et quatrième romans ne sont toujours pas publiés dans notre langue. Pour le troisième, Les portes de l’Enfer, ça ne saurait tarder.

Après que son père Easy Mack ait mis fin à sa dernière lubie, un musée de voitures abîmées ou passées de mode, au milieu d’Auto-Ville, la casse familiale, pour rappeler à chacun les souvenirs qu’il a de tel ou tel modèle, romantique ou tragique, Herman se lance dans une nouvelle aventure. Il se lance dans cette nouvelle aventure sans que son frère jumeau, Mister, ou sa sœur, Junell, ne Car (Albin Michel, 1972)comprennent d’où lui viennent ses idées… Cette fois, il va manger une voiture. Pas n’importe laquelle, une Ford Maverick, une voiture devenue culte. Ce que ne savait d’ailleurs pas Crews au moment d’écrire son roman.

La performance d’Herman aura lieu dans la ville voisine de Jacksonville, Floride. Dans un hôtel, le Sherman, géré par Mr Edge. L’affaire a été bien menée et le public se passionne pour le défi. Herman pose à la devanture de l’hôtel, sur une marquise, à côté de l’auto qu’il va ingurgiter. Puis le moment arrive, celui d’avaler le premier morceau et toute la famille se trouve réunie, parmi une foule impressionnante, galvanisée.

Le pays fabriquait plus de voitures que de gens chaque année, et ces foutues voitures, il fallait bien qu’elles échouent quelque part.

Junell, la sœur, se voit même rejoindre par son amoureux platonique, passionné comme elle par les voitures et les moteurs. Joe est flic, dans la brigade de l’autoroute, il accepte une mutation pour protéger Herman et se rapprocher de Junell. Mister veut que son père comprenne Herman, qu’il s’intéresse à lui et qu’il perçoive également les retombées sonnantes et trébuchantes que la performance peut apporter à la famille. Famille à laquelle s’ajoutent Mr Edge particulièrement impliqué dans l’événement, le spectacle qu’il coordonne, met en scène et produit, et Margo, la prostituée de l’hôtel qui se rapproche d’Herman…

Les motivations des uns et des autres ne sont pas les mêmes. L’automobile est au centre, ou régit la vie de chacun d’entre eux… Margo qui a depuis toujours cédé aux voitures plutôt qu’à leurs propriétaires et qui voit en Herman un sauveur, celui qui peut vaincre ces maudites machines la tenant à leur merci, elle pourrait ainsi s’affranchir de sa faiblesse… Junell qui peut enfin assouvir ses fantasmes avec Joe dans cette Maverick que son frère ingurgite petit à petit. Mister qui se fait l’associé de Mr Edge et négocie les contrats, il devient même le présentateur de l’ingurgitation quotidienne, par son frère jumeau, d’un morceau de l’automobile. Un événement, avec l’évacuation du morceau avalé la veille, qui draine une foule impressionnante, passionnée.

Nous sommes une nouvelle fois dans cette société du spectacle, cette société se cherchant une nouvelle religion, que Harry Crews ausculte à chaque roman. Une société où tout peut devenir exhibition, où l’exposition de chair humaine, l’exploitation de talent hors norme, comme dans ses deux premiers romans, ou la passion de l’homme pour la machine comme dans celui-ci, confine à la folie, l’obsession des foules. Une passion qui peut rendre accroc. Qui peut donner l’envie de se fondre en elle ou de la fondre en soi.

Ses yeux étaient remplis de voitures. Elles se poursuivaient et luttaient de vitesse dans le moindre de ses muscles et de ses tendons. Des buggies se ruaient sur les grèves californiennes de ses pieds ; de robustes jeeps équipées de quatre roues motrices et de pneus à neige gravissaient les montagnes du Montana de ses hanches ; des décapotables rutilantes, racées, ronronnaient, capotes baissées, au soleil de l’Arizona de son bras gauche ; des taxis sales, fonctionnels et retors, se battaient furieusement pour la vie dans le New York de sa tête.

Un personnage se place toutefois à l’écart de tous, un personnage qui n’avait vu dans sa passion pour l’automobile qu’un moyen de subsistance, l’intérêt pour une mécanique et qui, en transmettant cette passion à ses enfants, l’a sentie se transformer. Se dévoyer. Devenir obscène. C’est, bien sûr, Easy Mack qui finit par rentrer dans son cimetière de voiture.

Il avait dit que l’automobile serait leur salut. A l’époque lointaine où Junell, Herman et Mister étaient tout petits et où leur mère était encore de ce monde, il avait affirmé que l’Amérique était un pays de V-8, de moteurs à essence et à refroidissement par eau, et que l’avenir appartenait à ceux qui croyaient en l’avenir de la voiture. C’était à cela qu’il avait cru pendant ses années de mécanicien de campagne, et plus tard lorsqu’il s’était fait embaucher comme contremaître chez le concessionnaire de Waycross en Géorgie, de même qu’il y croyait encore lorsque, saisissant la chance au vol, il avait acheté les quarante-trois arpents et lancé Auto-Ville ; et il y croyait toujours, même si maintenant une épave, une fois passée à la presse et embarquée sur la péniche, ne rapportait pas plus de cinquante cents pour cent livres.”

Harry Crews nous offre une nouvelle fois un roman singulier, un roman sur une société malade d’elle-même. Dans un style toujours aussi impeccable, remarquable. Un style nous instillant toute la nausée que notre monde peut inspirer. Tout son côté délétère.

L’œuvre si remarquable, hors norme, de Crews se poursuit l’année suivante avec Le faucon va mourir.

David Peace, Bill Shankly et le Liverpool Football Club

En 2013 outre-Manche, il y a quelques semaines de ce côté-ci du Channel, est paru le nouveau roman de David Peace, Red or Dead. Traduit par Jean-Paul Gratias, il est devenu pour nous, assez fidèlement, Rouge ou mort. Le roman prend racine à Liverpool, s’en échappe régulièrement et tourne autour du football… Sport déjà abordé par Peace dans 44 jours, il s’agissait alors de Brian Clough et son expérience malheureuse à Leeds. Cette fois, Bill Shankly est le centre de l’intrigue, Bill Shankly et son passage sur le banc du Liverpool Football Club. Un passage qui s’est prolongé pendant quatorze ans.

Après avoir marqué son univers romanesque du sceau de l’échec, celui d’hommes gravitant autour de l’affaire de l’éventreur du Yorkshire, celui des mineurs contre le gouvernement Thatcher, celui de Brian Clough donc, celui d’hommes au lendemain de la deuxième guerre mondiale dans un Japon à l’agonie, David Peace aborde une période particulièrement réussie de la vie d’un homme, Bill Shankly, manager ayant hissé son club sur le devant de la scène européenne.

Le roman est en deux parties, en deux mi-temps. La première consacrée aux années de Bill Shankly comme manager du club de Liverpool, la deuxième à l’après, la retraite.

Tout débute en décembre 1959 lorsque Shankly est approché par les dirigeants de Liverpool alors en deuxième division anglaise. Shankly hésite, consulte son épouse qui ne se voit pas Rouge ou mort (Rivages, 2013)changer d’endroit, qui ne se voit pas quitter Huddersfield, leurs filles y sont bien, leur vie y est bien établie. Mais Shankly ne peut refuser l’offre. Même s’il n’a plus rien gagné depuis 1947, Liverpool a été un grand club. Shankly ne peut refuser, pensant qu’il est fait pour cette équipe. Et il s’installe à Liverpool, il s’y installe avec sa famille et y installe sa façon de faire, ses idées. S’adaptant aux habitudes de l’équipe quand cela lui paraît intéressant, adoptant les habitudes quand elles vont dans le sens de ce qu’il veut faire de son équipe. Commençant par recruter les joueurs qu’ils jugent indispensables à la progression du club. Ian St John, Ron Yeats, vont notamment constituer des apports importants… Et Bill Shankly installe ses méthodes, un entrainement exigeant devenant une routine, une intense routine… Une exigence qu’il s’impose également. Les joueurs et les entraineurs sont au service d’un club et de ses supporters, ceux qui en venant les voir paient leur salaire.

Et les jours se succèdent, les matches s’enchaînent. David Peace égraine les matches à domicile, à l’extérieur, les scores, les buts marqués, les entraînements, les préparations d’avant-saison, les négociations avec les dirigeants pour le recrutement des joueurs. Il les égraine, insistant sur la répétition, cette routine qui s’installe, et dans laquelle Shankly s’installe, dans laquelle il installe son équipe. Peace commence par insister sur la préparation du terrain d’entraînement que Shankly et ses adjoints transforment, ramassant les pierres, les détritus, l’aplanissant… Recommençant encore et encore pendant que les joueurs s’entraînent. Et les jours s’enchaînent, les matches se succèdent, les préparations d’avant-saison reviennent. La routine encore et toujours. Une routine jamais lassante alors que rien ne semble changer. Une routine qui existe jusque dans la vie privée du manager, une vie privée réduite, famélique… Une routine poussée loin, à son paroxysme. Une routine qui semble finalement être la clé de la réussite, une routine dont il est difficile de sortir… Alors, l’équipe gagne, monte en première division, pas de secret, c’est une histoire vraie, pas de surprise. L’essentiel réside dans ce choix de narration si particulier, si propre à David Peace. Ce style simple, radical, ces répétitions systématiques. Et à travers ces répétitions systématiques, ce qui devient prenant, c’est tout ce qui sort de la routine, ce qui la change, ce qui change en dehors du club et qui finit par y entrer. Le prix des joueurs, en inflation, le comportement de certains, moins collectifs, plus individualistes, et l’énergie que Shankly met à maintenir la routine qu’il a mise en place… Et puis, il y a l’après carrière, la retraite et la difficulté à se situer, à changer…

David Peace reste intense tout au long du livre. Nous offrant, plutôt que la description des matches, réduits à leur portion congrue, les émotions d’un homme pris dans sa passion, d’une volonté impressionnante, et aux idées bien arrêtées. Un homme acceptant les évolutions parce qu’il ne peut rien y faire, dressant la table pour quatre puis pour deux. Les détails indiquent les changements. La litanie répétitive des joueurs nous informe sur l’équipe imaginée par Shankly, son évolution, une équipe accédant au devant de la scène nationale, puis internationale, puis vieillissante, puis renouvelée… Et rien n’est simple, construire, reconstruire, chaque jour est un éternel recommencement et Shankly s’accroche à sa routine. S’accroche pour ne pas perdre, pour ne pas retomber…

“… l’heure de la plus grande victoire est aussi l’heure du plus grand danger. Ces heures où les graines sont semées, ces jours où les graines sont plantées. Les graines de la suffisance, les graines de l’oisiveté. Arrosées de chansons, noyées de vin. Les graines de la défaite. Sous des déluges de louanges. Qui hypnotisaient les hommes, qui enivraient les hommes. Et qui aveuglaient les hommes. En leur crevant les yeux, en leur cousant les paupières. Des hommes finis, des hommes oubliés.

Comme un clin d’œil, Liverpool et Shankly croisent Brian Clough, d’abord comme recrue potentielle puis comme manager d’une équipe adverse, Derby County puis Leeds et cette fameuse période de 44 jours. Et sans clin d’œil, Peace évoque deux décennies qui rappellent quelques souvenirs à ceux qui suivaient le foot à l’époque, ou qui l’on suivi plus tard, l’arrivée de Keegan est un moment marquant, la victoire en coupe de l’UEFA… Mais je le répète, l’essentiel est finalement ailleurs, avec cette équipe dévouée à une ville, cette équipe privilégiant le collectif, cette équipe qui semble passer au travers d’une violence envahissant les stades… qui sera rattrapée par le phénomène des années plus tard et de la manière la plus marquante qui soit…

Shankly est devenu un symbole, il peut également en être un quant à l’œuvre de Peace, écossais, ancien mineur, passé par le Yorkshire et finalement manager d’une équipe de football… Un homme qui, malgré sa réussite, ne dépare pas dans la galerie des personnages de l’écrivain.

Un homme qui mène jusqu’au bout sa croisade, son dévouement à un club, à une ville, à ses supporters. En devenant un lui-même. Et cette période est aussi intéressante, car on sait ce qui se passe du côté des joueurs, leurs habitudes, leur travail, et cette fois on assiste en spectateur au résultat de ces entraînements. Aux succès qui continuent… A cette lutte perpétuelle contre le temps.

Et puis, il y a le tic-tac. Le tic-tac de l’horloge. Quoi que vous sachiez. Quelles que soient vos convictions. Quoi que vous fassiez. L’horloge fait tic-tac, toujours tic-tac. Elle vous enchaîne, elle vous poignarde, elle vous enterre. Dans le désert, dans l’immensité. Quoi que vous sachiez. Quelles que soient vos convictions. Quoi que vous fassiez. Il y a toujours, il y a le désert. Il y a toujours, il y a déjà l’immensité. Le désert et l’immensité de l’horloge. L’horloge qui fait tic-tac, toujours tic-tac.

On aurait pu redouter ce passage de Peace à une vision plus idyllique même s’il ne nous épargne pas la vision d’une société en crise, économique, morale… On pouvait d’autant plus le redouter que sa première incursion dans le sport national britannique n’avait pas donné un roman aussi convaincant que les précédents. Brian Clough et son échec, bref, ramassé, n’avait pas été aussi captivant que la tétralogie du Yorkshire ou même la description des grèves de 1984. Mais le style, la vision de Peace, se prête parfaitement à l’épopée de cet homme, l’épopée de Bill Shankly, loin d’être parfait, et que l’on se prend à mieux connaître, à aimer…

Nous n’en avons décidément pas fini avec cet écrivain remarquable.

Jean-Patrick Manchette, retraite et hécatombe

En 1981 paraît le dernier roman achevé de Manchette, La position du tireur couché. Il ira ensuite examiner d’autres horizons, passant, en quelque sorte, de l’autre côté, en écrivant des articles sur le genre dans lequel il aura sévit tout au long d’une décennie. Mais se retirer n’est pas une mince affaire.

Se retirer n’est pas simple, c’est ce que va expérimenter Martin Terrier.

Martin Terrier est un soldat de fortune, ou il l’a été. Il est devenu un exécuteur. Un tueur à gage, à la manière d’Aimée La position du tireur couché (Gallimard, 1981)Joubert dans Fatale  ou Thompson dans Ô dingos, ô châteaux. Un tueur à gage avec employeur et contrats suffisamment rémunérateurs pour qu’il envisage de tirer sa révérence. Mais il y a un monde entre vouloir et pouvoir. Pas de problème de paperasses comme ont dû en rencontrer bien des candidats à la retraite mais plutôt des arriérés difficiles à effacer. On ne peut du passé faire table rase, à moins d’être tous d’accord… et là, Terrier, appelé Christian dans son métier, est bien le seul à vouloir arrêter.

Son employeur, M. Cox, voudrait le voir exécuter un ultime contrat, et quelques italiens le verraient volontiers payer pour l’un de ses boulots… Mais Terrier n’en fait qu’à sa tête et il s’en va. Il retourne dans sa ville, là où il a laissé sa vie en plan, là il voudrait la reprendre. Malheureusement, ce qu’il a fait depuis dix ans n’a rien d’une parenthèse, la vie a continué. Sans lui. Anne Freux ne l’a pas attendu…

Alors qu’il quitte Paris, rien ne semble aller comme il l’aurait voulu. Alex n’a vraiment pas bien pris leur séparation et ça ne l’a en rien protégée, Soudan fait également les frais de son départ… Cox n’a pas paru convaincu de son refus d’un dernier contrat et les Rossi parviennent à le filer malgré son expérience. Rien ne va. La réalité ne se conforme pas à ce qu’il voulait…

Les cadavres s’amoncèlent et son ancienne vie lui colle toujours aux basques.

Je ne sais pas comment s’est passé l’après-roman noir pour Manchette mais on souhaite que ça n’ai rien à voir avec ce dernier bouquin. Le style clinique, attaché à l’action, comportementaliste, colle une nouvelle fois à l’intrigue et le parcours de Terrier n’a rien de réjouissant. Il se déglingue au fur et à mesure, juste sauvé par ce qu’il a appris et qui ne lui correspond pourtant plus, certains acquis ont la vie dure…

C’est froid, glaçant et macabre, une marche funèbre.

Jean-Patrick Manchette, fuite et dézinguage

Après Eugène Tarpon, Manchette revient au roman sans suite, d’un seul tenant, “one shot” comme disent les anglo-saxons.

Nous sommes en 1976 et le nouveau roman de l’année, pour Manchette, s’appelle Le petit bleu de la côte Ouest. C’est à nouveau en série noire. C’est à nouveau une fuite, à la manière de Julie Ballanger, dans Ô dingos, ô châteaux.

Georges Gerfaut est cadre dans une entreprise. Un cadre comme il y en a tant dans la France des années 70, Le petit bleu de la côte Ouest (Gallimard, 1976)conquérant, sûr de lui, vivant bien. Un cadre avec femme et enfants, deux filles, qu’il rentre retrouver quand il aperçoit une voiture sur le bas-côté. Le conducteur accidenté est plutôt amoché et il l’emmène aux urgences de la ville la plus proche… Nous sommes à la veille des congés d’été et Gerfaut quitte son domicile quelques jours plus tard avec bagages et famille pour aller bronzer en bord de mer. Seulement, il est victime alors d’une tentative de noyade et préfère fuir. Abandonner ses filles et son épouse. Une réaction qui a peut-être également à voir avec une certaine lassitude. Sa fuite va le mener au hasard des routes, des stations essence, jusque dans la montagne, comme Julie Ballanger avant lui. La violence jalonne son parcours. Seul un certain instinct de survie le fait avancer et échapper à ses poursuivants.

La violence jalonne son parcours alors qu’il menait une vie bien rangée, modèle. Caricaturale. Une vie faussement rythmée par le jazz west-coast.

Fini de rêver pour Georges Gerfaut. Son retour à la réalité est brutal, comme a pu l’être pour certains cadres la crise pétrolière des mêmes années 70.

Manchette consigne, constate, décrit les réactions de Gerfaut comme observée au microscope. Seule l’action est détaillée, nous permettant au final d’avoir connu un personnage. Et, même, des personnages. Des êtres humains tels qu’ils existaient à l’époque, pris dans la toile de la société, peu à même de recul, ce recul que va se voir offrir Gerfaut, contraint et forcé.

Un roman marquant de Manchette, un roman au regard acéré sur la société. Le style de l’écrivain colle parfaitement au sujet, lui insufflant une violence plus insidieuse que celle décrite.

L’année suivante, Manchette s’échappe, le temps d’un roman, de la série noire. Fatale n’a pas été jugé conforme à la collection, il paraît donc… hors collection, toujours chez Gallimard.

Nous emboitons le pas d’un nouveau personnage, un personnage sans nom au départ et qui va s’en choisir un ensuite, Aimée Joubert. Un personnage à l’occupation sans équivoque dès les premières pages, il s’agit d’une tueuse à gage. Une tueuse dont nous allons observer la manière de procéder au cours du bouquin. Une tueuse sensible, fragile, un peu Fatale (Gallimard, 1977)paumée.

Après quelques pages, nous la voyons débarquer à Bléville. Nom particulièrement adapté à ce que nous en percevons à travers son regard et le microcosme qu’elle aborde. Aimée fréquente le beau monde, celui qui détient l’argent et le pouvoir. Elle s’en fait adopter, cocktails et parties de bridge…

A la périphérie des notables, elle croise également un journaliste, un flic et le baron, un être étrange, qui dérange. Qui dérange d’autant plus qu’il connaît chaque personnalité et ses travers…

Aimée attend, patiente, cherche un angle d’attaque, et quand il s’offre à elle, elle plonge.

Comme souvent chez Manchette, cela se finit en apothéose, avec une scène de violence.

Une fois de plus, c’est la société de son époque sur laquelle Manchette se penche. Celle qui veut paraître à l’aise dans ses baskets, celle qui s’enorgueillit d’un petit pouvoir et d’un statut d’intouchable. La bourgeoisie des régions, celle qui gère un certain patrimoine, industriel et immobilier. Celle qui se donne parfois à voir au sommet de l’Etat avec son assurance, son sans-gêne, son absence de scrupules, sa propension à la magouille pour en avoir toujours plus, persuadée qu’elle est de passer immanquablement entre les mailles du filet…

Manchette dézingue et se permet une intrigue moins portée par son rythme habituel, une intrigue inspirée d’une dégradation des idéaux qui avaient éclos au siècle précédent.

Après ce roman d’exploration, exploration notamment d’un nouveau champ littéraire auquel rendre hommage, Manchette revient au roman noir pour le dernier bouquin publié de son vivant. Il partira ensuite à la rencontre d’autres terrains d’écriture.

Jean-Patrick Manchette et Eugène Tarpon

Après avoir exploré sur deux années quelques intrigues offertes à l’auteur de roman noir, Manchette s’attaque à une figure du genre, le détective privé. Hommage à ses glorieux aînés d’outre-Atlantique ou même plus proches, Manchette, comme pour les intrigues précédentes, décide d’inscrire son personnage dans le présent.

En 1973 paraît le premier des deux romans narrant les aventures d’Eugène Tarpon. Il s’intitule Morgue pleine.

Tarpon est un ancien gendarme devenu enquêteur privé. Le décor est posé en quelques lignes, il vit dans un appartement qui lui sert également de bureau. Son lit, transformé en canapé dans la journée, est dans l’antichambre, Morgue pleine (Gallimard, 1973)son bureau juste à côté et une cuisine complètent le tout. Les w.c. sont sur le palier. Un lieu de vie simple, spartiate, qui est quand même parvenu à lui grignoter ses économies. Tarpon est au plus bas, financièrement, quand l’affaire commence… Nous sommes indiscutablement chez Manchette, les descriptions sont rapides et efficaces et l’intrigue est lancée immédiatement.

Une jeune femme frappe à la porte de l’enquêteur alors qu’il a décidé d’abandonner le métier, elle lui confie que la fille qui partage son appartement vient d’être assassinée. Toutes les preuves sont contre elle, voilà pourquoi elle s’adresse à lui. Mais Tarpon, ex-gendarme, n’exerce pas un métier qui s’occupe de meurtres, il tente de la convaincre de s’adresser à la police et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, elle l’assomme et s’enfuit.

Après avoir constaté lui-même le meurtre, Tarpon est embringué dans une histoire qui le happe. Qui l’emporte de militants d’extrême-gauche en production de films “pour adultes”, de milieu louche en Milieu. Il est épaulé par un journaliste à la retraite, Haymann, et, par la force des choses, par Charlotte Schultz alias Memphis Charles. En quelques jours, sans beaucoup manger ni dormir, il est balloté, filé, en fuite, pris pour cible…

Le style de l’écrivain s’adapte à l’exercice, usant de l’adjectif décalé, de l’ironie désabusée. L’exercice est savoureux et l’intrigue dézingue une nouvelle fois un pan de notre société, les militants bas du front, les gangsters expéditifs et un certain cinéma interlope…

Trois ans plus tard, Manchette poursuit les aventures de son privé avec Que d’os !.

Tarpon plonge de nouveau dans une affaire qui ne sent pas bon, épaulé par Jean-Baptiste Haymann et Charlotte Schultz devenue Milrakis.

Sur les conseils de l’OP Coccioli, croisé lors de l’histoire précédente, Marthe Pigot s’adresse à Tarpon pour retrouver sa fille, Philippine, disparue depuis peu… Coccioli a conseillé fortement au privé d’encaisser l’argent et de ne pas chercher la jeune femme, majeure et aveugle. Alors qu’il piétine dans une histoire de détournement de caisse d’une pharmacie Que d'os ! (Gallimard, 1976)par un employé qui se révèle être un joueur, Tarpon s’intéresse malgré tout à l’histoire. Il s’y intéresse d’autant plus que Marthe Pigot est tuée sous ses yeux alors qu’elle a une révélation à lui faire. Nous voilà de nouveau entraînés à la suite de l’ex-gendarme dans une aventure rocambolesque, rythmée, et frayant du côté des bretons, des basques, d’une secte et de flics pourris. Le tout mâtiné de relents de la deuxième guerre mondiale quelques peu nauséabonds. Tout ce qu’il faut pour une histoire prenante quand elle est sous la plume de Manchette.

Nous sommes également ballotés, nous demandant ce qu’il adviendra à la prochaine page, au prochain chapitre, puisque tout est rebondissement. Nous sommes trimballés à la suite du trio dont deux protagonistes n’en finissent pas d’hésiter à former le couple qu’ils sont de toute évidence.

C’est une nouvelle fois savoureux, enlevé et plein d’une certaine vision de la société, cynique, uniquement régie par l’appât du gain. Immorale. C’est indiscutablement du roman noir. Du roman noir de qualité…

Après cette exploration d’un personnage incontournable du genre, Manchette va continuer son exploration et nous offrir des romans marquants avant de partir vers d’autres terrains d’écriture.

Jean-Patrick Manchette, 1972 : poursuite, enlèvement et western

Un an après être apparu dans le paysage du polar, du roman noir, Manchette enchaîne.

Nous sommes en 1972 et il va publier pas moins de trois romans dans la même année.

Il commence avec Ô dingos, ô châteaux.

En ouverture, nous assistons à l’exécution d’un homme par Thompson, tueur professionnel enfin apaisé par la réussite de sa mission. Apaisé au point de pouvoir manger deux choucroutes à la file. Il est ensuite engagé pour tuer un enfant…

Ô dingos, ô châteaux ! (Gallimard, 1972)Puis, une voiture de luxe emprunte une route qui mène à une demeure reculée. Une demeure qui héberge des personnes mentalement perturbées. L’homme que son chauffeur amène jusque là est un bienfaiteur qui prend sous sa coupe ceux qui peuvent sortir et leur offre un emploi. Pour l’heure, il s’agit de Julie Ballanger. Elle est présentée à Michel Hartog qui l’emmène sans attendre hors de l’établissement. Au cours de sa brève visite, il a eu le temps de faire un don généreux et de se montrer agressif et froid.

Julie a été engagée pour prendre soin du neveu d’Hartog, Peter. Elle découvre son nouveau lieu de travail, lieu de vie. Un immeuble rien que pour eux. Elle a tout juste le temps de faire connaissance avec les autres employés, avec son patron, qu’elle et Peter sont victimes d’un enlèvement… Enlèvement qui, bien rapidement, pourrait se transformer en exécution sommaire dont on veut la faire passer pour responsable. Mais elle parvient à s’enfuir et une course-poursuite s’engage entre les tueurs et Julie et l’enfant. Une course-poursuite qui n’évite pas les questions, les pourquoi…

A un rythme soutenu, nous suivons alternativement Julie et ses poursuivants. Poursuivants qui ont des accointances avec la police et autres services officiels, poursuivants menés par Thompson, celui de la séquence d’ouverture. Un Thompson qui, au fur et à mesure que sa mission se transforme en fiasco, voit sa santé se détériorer, incapable d’ingurgiter la moindre nourriture. Un Thompson que ne renierai peut-être pas un autre Thompson…

Le rythme est soutenu et le style de Manchette se révèle une nouvelle fois d’une grande force. Neutre, en retrait, le plus descriptif possible mais ne s’attachant principalement qu’aux actions… Et le grand capital en prend pour son grade, cette absence d’humanité qui habite ceux qui convoitent l’argent et la puissance qu’elle pourrait donner.

Manchette poursuit l’année avec Nada.

Il paraît, comme les précédents, à la “série noire” et confirme l’univers que l’écrivain s’est créé en deux romans solos et un en duo. En effet, on y voit revenir le commissaire Goémond, celui qui était apparu dans L’affaire N’Gustro. Un autre clin d’œil nous est fait. Emile Ventrée, que Julie avait croisé lors de sa fuite dans le roman précédent, est de nouveau victime d’un personnage de Manchette. Présenté comme une caricature du vendeur, représentant toujours sur les routes et près à tenter l’aventure avec la première auto-stoppeuse venue, c’est, cette fois, sa résidence secondaire qui subit l’effraction d’un autre personnage en fuite.

Comme pour N’Gustro, nous connaissons dès le premier chapitre le sort réservé à ceux que nous allons suivre ensuite.Nada (Gallimard, 1972) Quelques individus organisés en groupuscule anarchiste se préparent à enlever l’ambassadeur des Etats-Unis. Ils cherchent encore un ou deux associés pour l’action soit possible.

Avec l’arrivée d’Epaulard, convaincu finalement par Buenaventura Diaz, le crime paraît possible et la petite bande s’organise pour cueillir le diplomate lors de sa visite hebdomadaire à un bordel huppé. L’action, qui devait au départ se dérouler en douceur, vire à la violence, avec morts du côté des services de l’ordre ou de sécurité… Pendant que la chasse s’organise, le petit groupe rejoint sa planque à la campagne.

Nous connaissons l’issue du méfait par un gendarme ayant participé à l’assaut de la fermette isolée, un gendarme nommé Poustacrouille. Manchette aime ces noms parfois éloquents. Il aime toujours autant la narration directe, sans fioriture et nous laisse voir l’état d’esprit de ses personnages au travers de leurs actions. Ou de leurs paroles. Il nous offre une galerie de militants désabusés. Certains quittant le navire avant même le début, ne croyant plus à la violence. D’autres en revenant en cours de route. D’autres ayant cessé de croire aux idéaux qui les guidaient jusque là. Le terrorisme politique en prend pour son grade, tout comme le terrorisme étatique, celuis qui ne s’embarrasse de scrupules et exécute plutôt que de s’en remettre à la justice…

C’est noir, direct et toujours aussi prenant.

Pour conclure cette année riche en romans publiés, Manchette s’attaque au western (c’est écrit sur la couverture) avec la complicité de B.J. Sussman. Son deuxième roman à quatre mains s’intitule L’homme au boulet rouge… Enfin, roman à quatre main, disons plutôt qu’il s’agit d’un roman de commande dont la trame est fournie par un scénario de Barth Jules Sussman. Scénario qui ne connaîtra pas de passage à l’écran.

L’action se déroule aux Etats-Unis tandis qu’en France, les Versaillais reprennent l’église Saint-Christophe à la Villette. L'homme au boulet rouge (Gallimard, 1972)Elle se déroule principalement dans une plantation du Texas même si quelques escapades nous sont offertes. Une plantation de coton qui emploie des bagnards sur une terre qui sans cet apport à peu de frais ne pourrait exister sur la terre aride où elle se trouve. Potts y croit, le propriétaire, il y croit d’autant plus qu’il base son entreprise sur l’exploitation de main d’œuvre quasiment gratuite. Une main d’œuvre au milieu de laquelle Greene se morfond. Greene qui est là parce qu’il a refusé d’entrer dans l’armée, tant celle du nord que celle du sud. Greene qui revient sur l’exploitation après s’en être évadé une première fois et qui va, de ce fait, devoir traîner derrière lui un boulet rouge. Pruit, chargé de surveiller les prisonniers, n’a pas apprécié la première évasion de Greene dont il a été l’une des victimes. Il apprécie d’autant moins Greene que celui-ci n’a qu’une idée fixe, s’enfuir au Mexique avec Callie, la femme qui le trouble, une prostituée…

Greene va devenir emblématique d’une lutte au sein de l’exploitation, ces travailleurs sans droit, corvéable à merci, qui vont se prendre à revendiquer un peu de considération. Il y a du Germinal dans ce western… Du Germinal et une fin à l’aune de celle que Manchette nous a offert dans trois de ses romans précédents, L’affaire N’Gustro faisant figure d’exception.

Le style de Manchette s’adapte à son sujet, ou peut-être est-il si particulier que tout sujet s’y adapte. Sans s’attarder sur de grands tableaux, l’écrivain nous donne à ressentir le climat, l’atmosphère, au travers de l’illustration de ce qu’ils produisent sur les corps. La sueur, la recherche de l’ombre, les marques des coups… Ce n’est pas une de ses œuvres majeures mais c’est décidément l’œuvre d’un grand romancier.

Après deux années à explorer différents sous-genres du polar ou du roman noir, un casse et ses conséquences, une variation sur un fait politique marquant, la traque d’un innocent, l’acte politique démystifié ou le western, Manchette va s’attaquer à la figure incontournable du genre dans lequel il évolue et auquel il impulse un élan nouveau, le détective privé

Jean-Patrick Manchette, 1971 : Bastid et N’Gustro

En 1971, paraît dans la “série noire” le premier roman signé Jean-Patrick Manchette. Comme pour d’autres (Oppel, etc…), il n’a pas commis ce roman seul, c’est avec Jean-Pierre Bastid qu’il s’y est attelé. Le livre s’intitule Laissez bronzer les cadavres ! et fleure bon la tradition de la collection.

Il fleure bon la tradition et pourrait apparaître comme un hommage. Il fait tellement penser à d’autres, d’autres Laissez bronzer les cadavres ! (Gallimard, 1971)ambiances, d’autres auteurs. Il fleure bon l’entrée en littérature, un certain passage obligé, une certaine manière de se conformer aux règles en vigueur. Depuis plus ou moins longtemps. On peut notamment pointer le respect de la règle des trois unités, unité de lieu, de temps et d’action. En effet, tout (ou presque) se déroule au même endroit, un hameau perdu dans les environs de Pont-Saint-Esprit, en un jour et autour d’une seule et même action. Ce respect de la règle est sûrement un choix, celui de rendre l’intrigue plus efficace, plus prenante. Celui de se rapprocher d’une écriture cinématographique dont Manchette voulait faire sa spécialité et que Bastid pratiquait déjà depuis quelques années.

Dans le hameau que possède Luce, une “peintresse”, plusieurs personnes sont venues passer leurs vacances, invitées par Luce ou l’un ou l’autre de ses invités. Il y a Max, un écrivain plutôt sur la mauvaise pente, Brisorgueil, le jeune amant de Luce, avocat qui commence à sérieusement l’ennuyer et trois invités de ce défenseur des justiciables… C’est jour de ravitaillement et c’est le tour des trois acolytes de s’y coller, il y a Rhino, gérant d’un restaurant, Gros, son associé et Jeannot, un jeune poète qui déclame de temps en temps dans leur auberge. Sauf que nous découvrons rapidement qu’ils ne sont pas vraiment ce qu’ils annoncent. Ou pas seulement. En effet, ils profitent de leur expédition pour braquer un convoyeur de fond transportant deux cent cinquante kilos d’or. A se partager en quatre puisque Brisorgueil est leur complice.

Alors qu’ils retournent au hameau, espérant s’y terrer pendant que toutes les polices de France et de Navarre traqueront les braqueurs sans pitié, ils ont exécuté tous les convoyeurs de fond, ils prennent en stop deux femmes et un enfant qui se rendent également dans le hameau de Luce. Seulement cette femme, son enfant et sa nurse sont recherché pour avoir soustrait le petit à la garde de son père… Et c’est par là que le malheur arrive. Un gendarme trop zélé, qui a appris les avis de recherche par cœur, invite son acolyte à aller jeter un œil dans le hameau, histoire de vérifier qu’il ne s’agit pas des trois de l’avis de recherche. Sans s’en douter, les deux motards de la marée-chaussée s’engouffrent dans ce qui va ressembler à une bataille rangée… Et c’est tout l’objet du livre, ces quelques heures d’échanges de tir, de combat à main armée, entre l’ordre et les truands, où les alliances vont fluctuer…

Intrigue prenante, efficace, mais surtout exercice de style. On convoque les obligations du genre et on les accommode… Cette histoire de hameau livré à des gangsters, avec quelques innocents au milieu, m’a énormément fait penser aux Loups dans la bergerie de Jean Amila. Comme une variation sur le même thème. C’est moins fouillé socialement, moins approfondi du côté des personnages, que le roman de leur ainé, mais ça en a parfois l’allure…

Bref, avec ce roman, Bastid et Manchette ont fait leurs preuves et vont pouvoir s’aventurer sur d’autres territoires. Les leurs.

S’aventurer sur d’autres territoires, c’est ce que Manchette s’empresse de faire. Son roman suivant, cette fois en solo, s’appelle L’affaire N’Gustro et il paraît quasiment à la suite de son duo avec Jean-Pierre Bastid. C’est même, en fait, la publication du premier roman qu’il a soumis aux éditions Gallimard et que la collection “série noire” lui avait demandé de retoucher.

Ce roman nous offre une intrigue résolument ancrée dans le présent. Pas dans l’actualité immédiate mais dans une L'affaire N'Gustro (Gallimard, 1971)actualité encore douloureuse, sensible.

D’entrée, un homme, Henri Butron est suicidé par deux exécutants, exécuteurs. Des documents sont retrouvés, embarqués et livrés à un homme dans ce qui ressemble à un manoir. Cet homme, un africain, visiblement important et ayant du pouvoir va passer la nuit à écouter la bande des confessions de Butron, confessions que ce dernier a enregistrées lui-même dans l’espoir de se sauver…

En même temps que nous lisons l’histoire de ce Butron et son implication dans l’affaire N’Gustro, les échanges entre George Clémenceau Oufiri, ministre du Zimbabwin, et le colonel Jumbo, chef de la police de ce même pays, entrecoupent leur écoute et notre lecture. Butron est un homme qui, dès l’adolescence, a poussé loin la rébellion et qui, ensuite, s’est compromis dans des actions violentes et flirtant avec l’extrême-droite. A force d’actions plus ou moins réfléchies, il fréquente des milieux pas forcément recommandables. Oufiri et Jumbo échangent pour leur part sur leur avenir, sur le coup qu’ils viennent de fomenter et qui pourrait bien leur ouvrir les portes du pouvoir. Complet celui-là.

Manchette n’est plus seulement dans l’exercice de style, il est, en plus, dans le renouvellement du roman noir à la française. Il en propose une évolution, l’inscrivant dans la réalité de l’époque. Et l’y inscrivant avec talent. Car ce roman se lit sans effort, avec plaisir. Et garde ce goût d’ancrage dans une réalité politique, en l’occurrence une variation autour de l’affaire Ben Barka, encore à l’œuvre de nos jours. Il milite et dénonce une certaine façon de penser, à l’extrême, conduisant à une violence aveugle. Il milite et prend position, commettant une œuvre résolument politique. De plus, Manchette est parvenu, avec un sujet inscrit dans une époque, à écrire un roman qui reste, qui marque. Un sujet qui permet au roman noir français de prendre une nouvelle dimension.

Il parvient à nous accrocher avec un style tout en retenu, presque en retrait. Un style précis, neutre, allant à l’essentiel… Prenant. Un style encore recherché aujourd’hui…

L’année suivante, en 1972, Manchette poursuit son exploration des codes du polar. Il la poursuit en se les appropriant pour continuer à renouveler le genre, lui donner un nouvel élan…