John King, Joe Martin de Slough à Hong-Kong et retour

En 2000, le quatrième roman commis par John King est publié, il s’intitule Human Punk. Une année s’est écoulée depuis la parution du troisième opus de la trilogie rattachée à un quartier populaire de Chelsea, Aux couleurs de l’Angleterre. C’est un peu moins évident en France puisqu’il est traduit la même année que le deuxième opus de la trilogie, La meute, et deux ans avant la traduction du troisième… C’est, de nouveau, Alain Defossé qui s’en charge pour les éditions de l’Olivier, le titre ne changeant pas en traversant la Manche, Human Punk. Un titre clair, puisqu’après les hooligans, l’écrivain se tourne cette fois du côté des punks dans un roman plus proche de lui, situé à Slough et dans une mouvance qu’il a connue. Il débute ainsi une nouvelle trilogie située dans cette ville satellite.

1977, Joe Martin et ses potes patientent en mangeant des frites et en se racontant les dernières anecdotes du quartier, l’échec récent d’une bande rivale. Nous sommes au dernier jour de l’année scolaire et ils patientent en attendant la traditionnelle baston de fin d’année. Une baston dirigée par les dernières années, ceux qui ont un an de plus qu’eux et qui vont devoir entrer dans la vie active dès les jours suivants. Toute une meute prend le métro pour aller affronter les mecs de Langley… Parmi eux, donc, Joe et ses potes, Dave, Smiles et Chris. Une baston violente, l’affrontement de deux quartiers, de deux cultures, des punks contre des Teds… même si cette partie de leur culture, cette violence, n’est pas ce qui les y attire le plus…

D’emblée nous sommes plongés dans le bain, dans une atmosphère particulière, celle à laquelle sont confrontés ces ados dans un coin d’Angleterre à la fin des années 70. Une atmosphère liée à leur âge et ses incertitudes et liée aux incertitudes de l’époque pour ces enfants de travailleurs de la classe Human King (l'Olivier, 2000)ouvrière. L’été n’est pas le même pour les uns et les autres, nous suivons celui de Joe, narrateur et personnage central du roman. Joe alterne les jobs d’été, comme on les appelle maintenant, passant d’une épicerie à un verger, de la manutention à la cueillette des cerises. Il apprécie particulièrement cette cueillette, propice à l’introspection et une certaine contemplation, en même temps que la dégustation savoureuse de ces fruits rouges. Ces journées de travail sont contrebalancées par les virées du soir ou de fin de semaine… L’incertitude dans laquelle baignent ces ados est tout à la fois celle de leur avenir, de leur place dans une société bien peu accueillante et de leur relation aux autres, les filles comme les garçons. Les filles, attirées par des plus âgés, provoquant bien des fantasmes, quand les garçons sont l’objet de confrontation, d’affrontements. Il y aussi les soirées en boite, les pubs de Slough, ou de Londres quand ils trouvent une voiture à emprunter pour les emmener. Les concerts…

C’est par pur hasard qu’on avait appris qu’ils jouaient, un bout de conversation entendue la veille au soir, et ils étaient géniaux les Pistols, ils se foutaient de tout, la salle était comble et ils avaient en tout et pour tout une ampoule sur la scène, rien de cette merde de rock progressif à la con, de ces éclairages super-coûteux pour millionnaires en rupture de manoir à la campagne, pour rebelles des piscines qui ont que dalle à dire, fascinés qu’ils sont par leur propre trou du cul, pour branleurs qui s’imaginent lutter contre le système en claquant des milliers de livres en drogues illégales…

Une période d’apprentissage, de douceur de vivre, de petites satisfactions et de déconvenues parfois très glauques. De caresses poussées, de concerts, de bière ou de cidre. Une période de construction, celle de Joe se faisant principalement au travers de la musique… les vêtements qu’il porte étant avant tout l’expression de ses préférences musicales. Et de son besoin de s’affirmer, contre une certaine culture, établie, pour ce qui est proche de lui, de ce qu’il vit, une musique faite par des gars comme lui.

Le Punk, c’était ça notre éducation, les paroles qui reflétaient ce qu’on vivait, visaient droit dans les choses qu’on voyait, pensait, les mots des gens qui avaient droit à notre respect parce qu’ils écrivaient de l’intérieur sur l’extérieur, et non pas de l’extérieur comme la plupart du temps.

Mais les préférences musicales influent sur les relations aux autres et l’image que les médias renvoient d’eux, n’y comprenant rien, n’arrange pas les choses… Et c’est ce que Joe et Smiles subissent un soir, molestés par une bande rivale alors qu’ils ne sont que deux, et balancés dans un canal… Joe s’en sort avec de sérieuses contusions et Smiles quelques semaines de coma. La vie ne sera plus comme avant. Le traumatisme sera désormais toujours là.

Onze ans plus tard, Joe vit à Hong-Kong et vadrouille un peu partout en Chine quand il apprend la mort de Gary Dodds, dit Smiles. Gary s’est pendu mais pour Joe, il était condamné depuis longtemps, il n’avait jamais vraiment repris le dessus depuis leur baignade forcée. Interné depuis des années. Joe sent l’impératif de revenir, il met fin à son séjour en Asie, un séjour de trois ans, et rentre en Angleterre par le Transsibérien. Un voyage qui lui permet de faire la transition et de se remémorer les années qui ont suivi cet été marquant et précédé son départ pour l’autre côté de la planète… Un voyage qui lui permet de passer de ces états communistes au libéralisme qui est de mise à l’ouest. Deux facettes d’une même réalité pour lui.

On dit que communisme et capitalisme sont opposés, mais ils seraient plutôt complémentaires. Tous deux prennent leurs racines dans la science, et la seule dissension est de savoir qui doit en récolter les fruits.

John King alterne en permanence l’action et la réflexion. Les pensées de son personnage se glissent dans le roman dès qu’un moment de battement dans sa vie apparaît, dès qu’un moment de battement lui permet de réfléchir et il réfléchit en permanence… dès qu’il a un instant… Il se retourne sur sa vie, observe la société et finit par comprendre que ce qui le définit c’est sa culture et que sa culture est avant tout musicale. Le personnage de Joe se rapproche alors de celui de Will, celui de La meute, il s’en rapproche, en devient une déclinaison, par le moyen qu’il a trouvé pour vivre, pour subvenir à ses besoins puisque dans la troisième partie, onze ans après la deuxième, il vend des disques d’occasion, des vinyles et mixe, à l’occasion, dans des soirées, se chargeant de la partie consacrée au punk et à des mouvements proches, comme la rap…

Certaines personnes trouvent leurs idées dans les livres, mais pour nous, des gens comme Rotten, Strummer, Pursey et Weller étaient les plus grands auteurs, ceux qui produisaient une littérature qui nous parlait de nos vies. Ils n’avaient besoin de rien contrefaire, d’aucune recherche, ils écrivaient simplement sur ce qui s’agitait en eux, et parlaient à des millions d’autres gens qui ressentaient la même chose. C’étaient des auteurs authentiques, contemporains, ceux qui parlent de la vie de tous les jours, comme on en a si peu en Angleterre, des auteurs qui parlaient sous forme de musique parce qu’ils n’avaient jamais songé à le faire sous forme de livre, étant complètement hors de la sphère littéraire, sans aucune des références classiques. Et c’est ça qui les rendait si particuliers, c’est que leurs références étaient les nôtres, elles se trouvaient là, dans nos vies, et non pas dans le Grèce antique, à des milliers de kilomètres, à des milliers d’années de nous.

La disparition de Smiles le hante toujours, ça et leur plongée dans le canal. Ça et son incapacité à croire au besoin de violence des autres, à l’absence de réflexion qu’elle véhicule parfois…

C’est un grand roman, un roman contemporain qu’a écrit King avec Human punk. Un roman qui parle de la société telle qu’il l’a connue, un roman qui témoigne. Un roman qui nous pose également la question de la culture, de notre culture, de celle qui fonde chacun d’entre nous, qui le détermine et qui, quelque part, dit d’où on vient, nous définit. C’est un roman social et profond, humaniste et prenant, qui interroge la société dans laquelle nous vivons. Qui nous interroge.

Deux ans plus tard, le cinquième roman de John King squatte les librairies, ce sera White trash.

John Harvey, Charlie Resnick et des cambriolages en série

En 1990, un an après le premier, Cœurs solitaires,  paraît le deuxième roman signé John Harvey, Rough Treatment, deuxième opus de la série ayant pour personnage central Charlie Resnick, inspecteur-chef de la brigade criminelle de Nottingham. Il est de nouveau traduit par Olivier Schwengler et nous parvient cinq ans plus tard sous le titre de Les étrangers dans la maison.

Charlie Resnick a pris la décision de vendre sa maison, celle dans laquelle il a tant de souvenirs, ceux de son mariage, ceux de sa liaison dans le roman précédent, ceux de l’agression violente qui s’y est déroulé… Il a du mal à accepter de se fier à une agence immobilière, sa femme étant partie avec l’un de ces agents.

En même temps, il continue à diriger son unité, à tenter de gérer les égos. A nourrir ses chats, à se faire des sandwiches élaborés, à écouter du jazz, et à enquêter avec la ténacité qu’on lui a découvert. Une affaire retient son attention alors qu’il arrive un matin, il s’agit d’un cambriolage présentant des similitudes avec d’autres commis en série quelques mois auparavant. Un cambriolage dont nous aLes étrangers dans la maison (Payot & Rivages, 1990)vons été les témoins, un cambriolage perpétré par un binôme, Grabianski et Grice, pas complètement assorti. Binôme tombé nez à nez avec Maria Roy, la maîtresse de maison, et ayant réussi à la convaincre de les aider sans usage de violence. Une maîtresse de maison troublée par l’un des deux, une maîtresse de maison dont le mari, Harold, semble s’être désintéressé. Le seul hic, c’est que dans le cambriolage, un kilo de cocaïne a été dérobé, drogue qui n’appartenait pas aux cambriolés et que Maria espérait peut-être cacher en se montrant coopérative… Il y a de l’affolement et le témoignage de la femme se contredit selon le policier qui l’interroge. Resnick s’accroche et navigue entre son commissariat, les agents immobiliers, les agents d’assurance, les conseillers en sécurité et la production télévisée. Resnick et son équipe. Il navigue entre grande incertitude et doute… tentant de maîtriser ses propres questionnements, ses propres humeurs…

Resnick avait appris, avec le temps, à reconnaître deux signes comme véritables points de repère de son humeur : lorsqu’il ne supportait plus de boire du café et lorsqu’il promenait ses doigts d’un bout à l’autre de sa collection de disques sans parvenir à en choisir un.

Un homme qui n’aime plus le jazz, n’aime plus la vie. Quelqu’un avait dû écrire ça quelque part, il ne savait plus qui, ni même, d’ailleurs si le poids de l’écrit donnait vraiment un caractère plus définitif au théorème. Il savait seulement qu’il ne s’aimait plus lorsqu’il était ainsi.

L’enquête sur les cambriolages est le ressort principal de l’intrigue mais d’autres petites affaires se greffent à celle-ci, des vols dans un centre commercial notamment. Toutes ces histoires, celle de Resnick et la vente de sa maison, celle de la liaison entre la victime et l’un de ses cambrioleurs, celle du mari et de ses démêlés avec son producteur, donnent à ce roman un ton, un intérêt singulier. Toutes ces histoires et celles du commissariat et des inspecteurs, les propos douteux de Divine à l’encontre de Patel, l’indien de l’équipe, les soucis de Naylor avec sa femme, jeune mère dépressive, Lynn dont la solitude est pesante, et jusqu’à Resnick qui, sans le dire, se remet difficilement de sa liaison avec Rachel dans l’opus précédent, sont un instantané de l’époque. Un témoignage de l’air du temps, un témoignage où les plus malhonnêtes, les moins épris de justice, pour en revenir à l’aspect policier de l’intrigue, ne sont pas forcément ceux que l’on croit… Où la communauté polonaise, de Nottingham et d’ailleurs, a décidément des ramifications qui s’étendent partout, d’un côté et de l’autre de la barrière de la loi…

C’est une nouvelle fois un plaisir de lecture que ce livre de John Harvey, un plaisir de lire une écriture aussi précise, simple, classique. De lire des descriptions de personnages qui s’enrichissent à chaque ligne, qui n’en font plus de simples êtres de papier. De lire une si grande humanité qui ne tombe jamais dans le pathos, dans une grandiloquence qui lui ait souvent inhérente. Pas de jugement. Parfois proche de Simenon, quand on y pense…

John Harvey semble avoir trouvé son rythme puisque l’épisode suivant des aventures de Charlie Resnick paraît l’année suivante. Il s’intitule chez nous Scalpel.

John Harvey, Charlie Resnick et les petites annonces

En 1989 paraît en Grande-Bretagne Lonely Hearts, le premier roman signé John Harvey, édité par Viking. Un roman policier de procédure, à la manière d’un Emile Gaboriau, suivant une enquête au plus près de la réalité de terrain, qui traverse la Manche en 1993 pour devenir Cœurs Solitaires, traduit par Olivier Schwengler.

Charles Resnisck est un inspecteur-chef de la brigade criminelle de Nottingham. Alors que commence le procès d’un père ayant abusé de sa fille de sept ans auquel il doit témoigner, une affaire lui tombe sur les bras, celle de l’assassinat d’une femme. Le corps est découvert par un policier effectuant du porte-à-porte pour recueillir des témoignages à propos d’une série de cambriolages Coeurs solitaires (Payot & Rivages, 1989)ayant eu lieu dans le quartier de la victime les jours précédents.

Resnick mène l’enquête avec son équipe alors que les pensées qui l’avaient assailli lors de l’affaire ayant mené au procès qui s’ouvre reviennent le hanter. Il lui faut en faire abstraction autant que possible, tant en sa qualité de témoin qu’en tant que responsable de l’enquête… Ceci est d’autant plus délicat qu’il ne peut s’empêcher de se rapprocher de Rachel Chaplin, celle qui assiste la mère et sa fille, qui les aide à vivre un procès particulièrement délétère pour elles.

Tandis que nous suivons les progrès des investigations concernant le meurtre de Shelley Peters, nous faisons connaissance avec Charlie Resnick. Divorcé après cinq ans de mariage, il est encore obnubilé par l’envie qu’il avait, presqu’une obsession, d’avoir des enfants, cette idée fixe qui a peut-être précipité la fin de sa vie conjugale. Il vit désormais seul dans la maison qu’ils avaient achetée. Pas tout à fait seul puisqu’il a quatre chats dont les noms soulignent sa passion pour le jazz, Bud, Dizzy, Miles et Pepper. Pas tout à fait seul puisqu’il plonge régulièrement dans l’écoute de ses morceaux préférés, notamment quand il cuisine, omelettes ou sandwiches assez élaborés.

Au travers de cette première aventure de Resnick, c’est également tout une équipe que nous observons vivre, un peu à la manière du 87ème District de McBain dont Harvey se réclame. Il y a ainsi Kellog, Patel, Millington, Naylor, Divine ou encore le chef Dickinson. Autant de personnages qui donnent de l’épaisseur à l’intrigue. Resnick doit faire avec les caractères de chacun, avec des personnalités pas toujours compatibles. C’est d’autant plus difficile que ce qui apparaissait au départ comme un crime passionnel va s’avérer être le premier d’une série de meurtres aux similitudes de moins en moins contestables… les victimes ayant toutes, notamment, passé des petites annonces dans la rubrique “cœurs solitaires” d’un journal local.

Au fur et à mesure que l’intrigue avance, Resnick s’isole, suivant sa conviction, celle que lui a inspiré son équipe, contre l’avis de son supérieur. Une intrigue qui trouvera d’ailleurs un écho dans une aventure d’un autre personnage récurrent de Harvey, Franck Elder, aventure intitulée D’ombre et de lumière.

Resnick navigue dans cette ville qui est la sienne, se rappelant de sa communauté, celle des polonais d’origine, assistant à un match de son équipe, Nottingham County, moins en réussite que l’autre club de la ville, Nottingham Forest.

Il pérégrine dans sa ville et suit sa conviction. Se révélant aussi adroit dans son métier qu’il peut être maladroit dans sa relation avec les autres, ses relations intimes avec les femmes notamment. Et Rachel en particulier… Il finit par se brûler à son enquête, approchant tellement de la vérité qu’il provoque des réactions difficilement maîtrisables… et violentes…

C’est un roman marquant qui inaugure l’œuvre d’Harvey. L’œuvre signée John Harvey puisque l’auteur s’était fait les dents sous d’autres noms. Un roman marquant surtout par la profondeur de ses protagonistes, Resnick se révélant un personnage particulièrement attachant. Le tout dans un style sobre.

Le deuxième roman de l’écrivain paraît un an plus tard sous le titre Les étrangers dans la maison.

Craig Johnson, Walt Longmire et son premier réveillon de shérif

En 2013 est paru la dixième aventure du shérif du comté d’Absaroka, Spirit of Steamboat. Il a curieusement été traduit à la fin de l’année 2015 sous nos latitudes par Sophie Aslanides, sous le titre simplifié de Steamboat. Quand je dis “curieusement”, je ne parle pas de la traduction, mais je le dis car, dans ce livre, nous retrouvons Walt Longmire à la veille de Noël alors que nous l’avions laissé, à la fin de son aventure précédente, au début du printemps, plutôt mal en point après sa poursuite de Raynaud Shade sur les contreforts des Bighorn Moutains. C’était Tous les démons sont ici, le septième opus de la série… Où sont passés les huitième et neuvième enquêtes ?

Nous retrouvons Longmire alors que sa fille est enceinte quand son mariage prévu dans Tous les démons… n’a pas encore eu lieu (je sais qu’il est possible que l’ordre ne soit pas respecté, si tant est qu’il y ait mariage) et que l’on sait qu’il a été organisé dans As the crow flies, huitième épisode de la vie du shérif encore inédit par chez nous. Oubliés donc le printemps, l’été et l’automne, oubliée la convalescence nécessaire après Tous les démons… et a priori racontée dans Divorce Horse, opus hors enquêtes, édité spécialement en e-book (pour tous les détails bibliographiques, je me suis basé sur Fantastic Fictions, site qui me paraît assez fiable dans ce domaine). Bizarre choix éditorial, même si une explication nous est donnée en fin d’ouvrage, Steamboat étant au départ un “christmas spécial”, l’une de ces nouvelles offertes par l’écrivain à ses lecteurs à l’occasion des fêtes, devenu court roman sans que Johnson ne l’ai prévu (et proposé au prix d’un roman “normal”, soit dit en passant)… D’accord mais à partir du moment où ce roman “non planifié” a été intégré à la série, dans la vie du shérif notamment, pourquoi le publier en France sans en tenir compte ? Dommage, cela donnerait presque l’impression que ceux qui se sont attachés à Walt Longmire depuis le début ne sont pas pris en compte, d’autres lecteurs étant visés – lesquels ? -… dommage, en espérant que cela n’est pas annonciateur d’un désordre à venir…

A la veille de Noël, Walt Longmire sacrifie à ce qui est devenu une tradition pour lui à cette époque de l’année, la lecture d’Un chant de Noël de Dickens. Ceci est rendu plus facile qu’à l’habitude en l’absence de son entourage habituel, Henry Standing Bear, son Steamboat (Gallmeister, 2013)meilleur ami, tenant compagnie à une veuve, Cady, sa fille, ne pouvant se déplacer en raison de sa grossesse et Vic Moretti, son adjointe et plus parfois, étant en vacances avec sa mère. Mais, comme souvent, et ce malgré le calme susmentionné et inespéré dans le comté, un grain de sable se glisse dans les plans de Longmire. Une femme se présente à son bureau, sans que Ruby, la fidèle standardiste, ne puisse la décourager. Une femme qui semble le connaître et qui voudrait également parler avec Lucian Connally, le prédécesseur de Walt. Comme souvent, le shérif cède à la demande et rend visite plus tôt que prévu – c’était le soir de leur partie d’échec hebdomadaire – à son ancien patron. Accompagné.

Lorsqu’ils parviennent à la chambre de Lucian, non sans avoir appris auparavant un nouvel exploit de l’ancien représentant de l’ordre, une télévision victime d’un tir isolé, ce dernier n’est pas en tenue pour recevoir une jeune femme… après avoir remis sa jambe et enfilé des vêtements décents, il leur ouvre enfin. Lorsqu’ils sont tous les trois installés, la jeune femme leur donne un indice pour leur permettre de deviner son identité. Et cet indice est “Steamboat”.

Revient alors à la mémoire de Longmire son premier réveillon en tant que shérif. Fraîchement élu, il a alors été confronté à un accident de la route ayant fait deux victimes et dont la seule survivante était une enfant, brûlé au second degré et dans un état nécessitant son évacuation vers Denver de toute urgence. L’hélicoptère qui la rapatriait à Durant ne pouvant faire le trajet en raison de l’énorme tempête en cours et s’annonçant, il fut contraint de réquisitionné un ancien bombardier utilisé autrefois pour le transport d’Eisenhower. Le seul pilote capable de le piloter étant Connally, son ancien mentor, il parvint à le convaincre et à s’embarquer, Le chant de Noël dans la poche, avec Isaac Bloomfield, le médecin, et Julie Luehrman, copilote improvisée, dans un vol particulièrement périlleux à bord de cet avion rafistolé baptisé Steamboat.

Johnson s’en donne à cœur joie, mettant en scène une succession de situations plus difficiles les unes que les autres, de portes ouvertes en raison d’un système hydraulique défaillant et risquant de compromettre la consommation de carburant, en passant par des opérations sur le petit être entre la vie et la mort particulièrement risquées en raison de la succession de turbulences et d’un manque de matériel adéquat poussant à les mener dans un style “western”, jusqu’à un pilotage pas toujours académique… On est en permanence secoué.

Ce sont quelques pages qui se savourent sans qu’il y ait un véritable suspens, nous devinons très rapidement ce qu’il est advenu à chacun, ne serait-ce que parce qu’ils sont encore là pour en parler…

Johnson et son personnage récurrent sont toujours emprunts d’une grande empathie et d’une véritable humanité. Tout cela dans un style toujours aussi fluide dont la traduction n’a certainement pas à rougir.

On attend maintenant avec impatience la suite des aventures du shérif du comté d’Absaroka. Quand je parle de la suite, j’entends bien sûr un retour en arrière sur le huitième opus de la série, As the crow flies, ou le septième et demi que représente Divorce Horse, d’après Fantastic Fictions.

Harry Crews, Eugene Talmadge Biggs, boxeur à La Nouvelle-Orléans

En 1988, dix ans après son récit autobiographique, Harry Crews publie un nouveau roman, The knockout artist. Ce n’est pas le premier depuis Des mules et des hommes mais les deux qui l’ont précédé ne sont toujours pas traduits en français. The knockout artist l’est en 1990 par Nicolas Richard pour la “série noire”, devenant Le roi du K.O. dans la langue de Léo Malet.

Eugene Talmadge Biggs patiente dans une chambre à La Nouvelle Orléans. Il patiente en comptant les costumes, plus d’une centaine, qui sont alignés dans le dressing qui lui fait face. C’est qu’il est dans une de ces immenses demeures du quartier chic de la Le roi du K.O. (Gallimard, 1988)ville. Il patiente en tenue de boxeur quand deux personnes entrent dans la pièce. Deux personnes qui se proposent de l’encadrer, deux personnes en tenue de coach ou de manager. Deux personnes dont même le sexe n’est pas clairement défini et importe peu, l’essentiel est qu’ils aient leur place dans le spectacle qui va commencer. Un spectacle organisé dans la vaste bâtisse de L’Huitre à l’occasion d’une soirée ayant pour thème la boxe, justement… Eugene en sera le clou. Lorsqu’il traverse la pièce où est installé le ring, Eugene constate que tout le monde est habillé soit en boxeur, soit en manager, soit en sparring-partner. Il monte sur le ring et est présenté par Russell Muscle, tout droit sorti de La malédiction du gitan. L’originalité d’Eugene et qu’il s’affronte lui-même et se met KO d’un crochet à la mâchoire. Un véritable KO. Car Eugene a la mâchoire particulièrement sensible.

En débarquant du comté de Bacon à Jacksonville en Floride, il n’avait pourtant pas ce défaut. Quand après plusieurs petits boulots, il est tombé entre les mains de Budd Jenkins, tout semblait normal. Budd, ancien boxeur, l’a pris sous sa coupe et entraîné, il est devenu alors un boxeur prometteur au déplacement rapide, encaissant les coups sans ciller, gagnant tous ses combats aux points… Jusqu’au jour où, pour remplacer un boxeur, Budd accepte qu’il boxe au Madison Square Garden de New York, dans une rencontre télévisée, face à un jeune espoir… Et c’est le KO. Le premier. Un KO qui le transforme, puisqu’à partir de ce moment le moindre coup au menton l’envoie au tapis, le voyant ne se réveiller qu’une fois transporté au vestiaire. Une transformation qui anéantit toutes les promesses qui étaient en lui et, après un nouveau KO, Budd l’abandonne à La Nouvelle Orléans, lieu de son dernier combat…

Difficile de deviner que La Nouvelle Orléans était en pleine crise, songea-t-il, que tous les voyants étaient au rouge, lorsque l’on regardait tous ces gens fêter Dieu sait quoi au beau milieu de la nuit. Mais il savait depuis longtemps que La Nouvelle Orléans était un cirque, un cirque non itinérant mais un cirque quand même. Et les gens allaient toujours au cirque, aussi bien en périodes fastes qu’en périodes néfastes.

Il y rencontre Charity, riche héritière et étudiante en psychologie, qui l’héberge et en fait l’objet d’étude de sa thèse. Elle lui trouve par la même occasion un moyen de subsistance, celui de s’exhiber, de s’offrir en spectacle, de se mettre KO, satisfaisant ainsi la curiosité malsaine du public.

… la plupart des gens attendent de voir quelqu’un se mettre K.O. – pour ainsi dire. C’est la nature humaine. Ce n’est pas joli joli, mais c’est vrai. Tiens, est-ce que tu as déjà entendu parler de ce qui se passe quand quelqu’un est au septième étage d’un immeuble à New York ? Qu’y a-t-il en bas dans la rue ? Toute une foule. Et qu’est-ce qu’ils hurlent […] ? Ils crient Saute, saute, saute. Ils ont envie de voir le pauvre diable s’envoyer au tapis pour de bon.

Mais Eugene n’a pas complètement perdu ses esprits et les choses pourraient changer quand il se voit confier par M. Blasingame, alias l’Huitre, la responsabilité d’entraîner un boxeur, charge qu’il partage avec Pete, son dernier adversaire devenu son ami…

Harry Crews prend le temps d’installer son personnage, de nous en faire percevoir les questionnements, les doutes et le dégoût qu’il s’inspire lui-même. Il prend le temps de nous décrire une société dans laquelle la place d’Eugene semble être, une société décadente, abîmée, qui n’est pas ce qu’elle paraît. Une société où les plus fragiles ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

La rédemption possible d’Eugene, son retour à un statut estimable, un statut qui lui permettrait de se regarder en face, n’est pas simple. D’autant qu’il doit en même temps composer avec Charity et son étude déstabilisante, avec Pete qui se prend de passion pour Tulip, une prostituée fragile et Jake, call-girl lesbienne et plus paumée qu’il n’y paraît…

Rien n’est clair dans ce roman, les motivations des uns et des autres sont compliquées, cachées, incompréhensibles même par eux-mêmes. Et Eugene débarqué de sa Géorgie pourrait bien être au final le seul à ne pas encore être détruit, le seul à pouvoir encore avoir prise sur son destin, le seul à pouvoir faire de ses doutes un moteur…

C’est un roman singulier de l’auteur de Car, un roman qui n’est pas tout à fait ce qu’il paraît être, un roman plein d’incertitudes. Un roman incertain.

Une vie, un livre… c’est pareil. Un livre c’est toujours une vie. Parfois la vie de celui qui l’a écrit, parfois la vie de quelqu’un d’autre. Parfois les deux.

Le roman d’un auteur qu’il ne faut pas éviter, un auteur qui provoque le malaise tout en nous forçant à nous interroger. Un auteur à lire, décidément.

Le roman suivant d’Harry Crews reprend une autre composante de La malédiction du gitan, après la boxe, ce sera la musculation avec Body.

Jean Amila, derniers romans, chiens et champignons

En 1983, paraît l’avant-dernier roman de Jean Amila. Après un bouquin frappé du sceau de l’autobiographie romancée voire revisitée,  Le boucher des Hurlus, après les horreurs de la guerre, Amila reprend son bâton de pèlerin pour décrire avec acidité ses contemporains et la société dans laquelle ils s’ébattent. C’est Le chien de Montargis.

Le titre fait référence à une statue de la ville du Loiret qui a été érigée pour louer un animal de compagnie, un de ces canidés si fidèles à leur maître. Un canidé s’en prenant à celui qui Le chien de Montargis (Gallimard, 1983)avait agressé son maître, faisant de lui l’exemple du bon toutou fidèle et protecteur quand il le fallait. P’tit Ciss connait la statue et il expérimente l’affrontement avec les mollosses dont leur éleveur prend en exemple le fameux “chien de Montargis”. D’autant plus que nous sommes à Montargis… Mais même avec la tenue matelassée et les encouragements de son nouveau patron, Courchaudin, Francis ne se sent absolument pas pour vivre ça, les affrontements avec des chiens élevés pour tuer quand il s’agit de défendre les biens ou l’intégrité de son maître… P’tit Ciss ne sait pas pourquoi il est fait, au grand désespoir de sa Mémée, celle qui l’élève et chez qui il vit. C’est qu’il faut qu’il se trouve une voie professionnelle. Toujours est-il qu’après cette expérience en chenil, il sait ce qu’il déteste…

Un oncle propose alors de le prendre en main, à Saint Raphaël. Il le fait venir pour lui apprendre le métier, serveur dans son restaurant. Pas que le boulot lui déplaise mais le voilà de nouveau aux prises avec deux chiens, ceux de Lefauchois, le patron, l’oncle, et de la patronne. Il ne se sent vraiment aucune affinité avec ces bestioles qui vivent aux crochets des humains, d’autant que l’un des deux essaie de lui choper le mollet en guise d’accueil. L’occasion de rencontrer Lucienne, l’employée de la vétérinaire d’à côté, avec laquelle il se trouve quelques points communs, la haine des toutous notamment, et quelques attirances. Les deux s’associent pour empoisonner les saucisses à pattes et autres chienchiens à leurs mémères qui envahissent la Côte d’Azur.

P’tit Ciss continue ensuite à faire son apprentissage, devenant monte-en-l’air, grâce à un don pour l’escalade et continuant à nourrir une haine farouche pour les clebs et tous ceux qui les encensent…

Amila dézingue une nouvelle fois ses contemporains. Ceux qui ont fait le chien-roi dans leur société… Chiens qu’il n’hésite à comparer aux militaires, aux tenants de l’ordre, à des citoyens qui voudrait voir plus de rigueur dans leur pays…

Il dézingue mais j’ai eu un peu de mal à rester dans l’histoire, à me sentir concerner en permanence, même si certains moments restent particulièrement piquants. L’impression d’une difficulté à lancer l’histoire, à la maintenir parfois sur les rails choisis.

Deux ans plus tard, le dernier roman d’Amila arrive dans les bacs. Toujours fidèle à la “série noire”, c’est Au balcon d’Hiroshima.

Il s’agit d’une œuvre qui n’est pas sans rappeler Le boucher des Hurlus et sa dénonciation de l’absurdité et des ravages de la guerre. Une œuvre cousine de La lune d’Omaha, traitant comme elle de la seconde guerre mondiale.

Pour aborder un sujet marquant, Amila prend le parti de mêler du rocambolesque à la tragédie en marche. Deux truands, évadés de prison grâce à un bombardement providentiel de la Au balcon d'Hiroshima (Gallimard, 1985)Royal Air Force, devenus héros de la résistance, partent à la recherche de leur complice qui a réussi à s’échapper avec le magot de leur braquage. Ce complice a trouvé refuge au pays du soleil levant pour profiter du trésor volé. Nous le rencontrons dans la capitale nippone alors qu’elle est bombardée par les Etats-Unis, une nuée d’avions déversent des bombes transformant la ville en un gigantesque brasier… Roger, qui était convoqué à l’Ambassade pour confirmer qu’il vit sous une fausse identité, assiste à la tragédie à l’abri, les ambassades faisant rarement les frais de ce type d’acte de guerre, et comprend bien vite que son quartier est rayé de la carte. Sa femme et l’un de leurs enfants font parti des victimes, le second enfant se révèle introuvable, probablement transporté dans un état grave vers un hôpital… Mais tout a brûlé, ses papiers, les faux, son entreprise, tout. Roger n’est plus rien, a tout perdu. Il est envoyé, avec d’autres locataires improvisés de l’ambassade, dans un camp de prisonniers. Puis de nouveau déplacé près d’une ville dont il entend pour la première fois le nom, Hiroshima. Il y retrouve rapidement les deux compères partis à sa poursuite et enfermés comme lui… La vie au camp n’est que survie et le passé n’a plus prise.

Amila nous décrit l’inhumanité de la guerre, les représailles contre les civils, le peu de cas que l’on en fait, victimes désignées de la saloperie dans laquelle les puissants se sont engagés. C’est de nouveau le péquin qui trinque, comme dans la société que l’écrivain nous a décrite au long de ses années à la “série noire”.

Et ça se finit en apothéose devant l’une des plus grandes atrocités que l’esprit humain a pu inventer pour détruire son prochain. L’une des plus belles démonstrations de ce que la science peut enfanter pour tuer, cette même science qui se bat  en même temps pour aider l’homme à mieux vivre… Amila réussit à nous prendre, à nous émouvoir, à nous laisser complètement abasourdi devant ce qui n’est plus qualifiable. Juste incompréhensible. Alors qu’il avait fallu des nuées d’avions pour incendier Tokyo, un seul, isolé, suffit pour Hiroshima…

Ce dernier roman, cloturant sa bibliographie, lui vaudra le prix Mystère de la critique en 1986, il proposera encore un manuscrit aux éditions Gallimard qui sera refusé et publié bien des années plus tard, Comme un écho errant.

Oppel, série noire

C’est dans la collection créée par Duhamel que débarque Oppel. D’abord en duo, comme d’autres avant lui, Manchette ou consort.

En 1983, Dorison et Oppel s’associent pour nous raconter à deux voix l’histoire de Canine et Gunn. Les présentations avec les deux personnages du titre, ceux que nous allons principalement suivre, sont expédiées dès les premières Canine et Gunn (1983)pages. Nous savons d’emblée où nous nous aventurons et quelle genre d’histoire va nous être contée… Une jeune femme, aimant les armes et acceptant certains contrats pour l’argent, et son chien aux ambitions si proches de sa maîtresse.

Le duo débarque en Corse. Pas pour le tourisme. Il débarque pour mettre la main sur du matériel acquis illégalement par des voyous locaux. Ce matériel attire les convoitises de pas mal de monde et Canine et Gunn vont devoir tracer leur chemin aux milieux de ces luttes de clans (corses et siciliens), luttes de pouvoir (CIA et KGB, guerre froide oblige).

C’est une histoire dans l’esprit du polar des années 80, un polar dans la lignée de ce qu’est devenu le polar après que quelques aînés aient contribué à son évolution. Manchette n’est pas loin, Klotz non plus, deux auteurs dont Oppel se réclame d’ailleurs. C’est l’histoire d’une femme plongée dans un monde habituellement réservé aux hommes, quand je dis habituellement, je pense surtout à l’univers romanesque balisé, le polar calibré…

Oppel et Dorison arrivent et nous proposent déjà une relecture du polar tel qu’il existe à leur époque, apportant un décalage qui y ajoute une certaine saveur. De l’ironie. Mais leur arrivée est surtout marquée par un roman rythmé, efficace. Un de ces romans que l’on aime lire entre deux trains ou deux gares.

Il faut attendre cinq ans pour ouvrir le deuxième roman d’Oppel. Il a, entre temps, comme son compère Dorison, touché au cinéma mais, contrairement à Dorison, il revient au polar, univers qui semble lui convenir et convenir à sa plume.

En 1988 paraît Barjot !, toujours dans la collection à la couverture noir et jaune. Ce roman est un régal pour qui goûte à l’univers du polar de l’époque, à un certain univers du polar. Il s’agit d’un roman ressemblant à une course-poursuite, un homme est aux prises avec une réalité qu’il ne connaissait pas. C’est un polar qui bouscule et vous tient en haleine Barjot ! (1988)avec un rythme particulièrement soutenu. Ça commence fort, ça commence avec un massacre perpétré de main de maître. Le massacre d’une famille réunie autour de la table pour partager un repas. Une famille dans laquelle le père, Jérôme-Dieudonné Salgan, manque seul à l’appel… Pour une roue crevée, roue crevée à cause d’un chauffard dont il se prend à penser qu’il n’est pas étranger à l’élimination de sa famille. Et ce père ne va plus penser qu’à régler leur compte à ceux qui ont fait ça, il est en vie et il doit s’accrocher à quelques chose. Mais il n’est pas familier des enquêtes, pas familier des pistes à suivre ni de la manière de les débusquer, les pistes. Cette naïveté va lui servir puisqu’il en devient imprévisible du point de vue des professionnels, engoncés dans leurs habitudes. Oppel nous offre un personnage proche de nous, confronté à un univers que nous ne connaissons qu’à travers la lecture. Et l’alchimie prend. Que demande le lecteur sinon d’être dans l’histoire ?

Avec ce deuxième roman, le premier en solo, Oppel s’affirme et se fait un nom. Pour le prénom, il faudra encore attendre. Il s’affirme comme un auteur maîtrisant le genre et y ajoutant une touche nouvelle. Un bon auteur de polar. Un auteur à suivre.

J’en avais parlé par ici.

Trois ans s’écoulent avant la parution du bouquin suivant. Zaune atteint les gondoles en 1991. Le réalisme (un certain réalisme) qui était à la périphérie de ses deux premiers opus est, cette fois, bien présent. L’action de Zaune se situe dans une réalité à l’œuvre en ce début des années 90.

C’est une nouvelle course-poursuite que nous donne à lire Oppel. Une course contre la montre pour Zaune, pour Zaune (1991)sauver son frère. Dans sa banlieue, cet ancêtre de la cité, de ces cités dont on parle à tout bout de champ désormais. Zaune va devoir courir pour sauver son frère de ses trafics et de ses tentatives particulièrement naïves d’escroquer plus fort que lui…

Oppel, sous couvert d’une action tendue, nous fait parcourir cette banlieue où tant de personnes vivent ou sont appelées à vivre dans les années qui suivront. Il nous fait parcourir la banlieue en nous offrant au passage à voir les acteurs, les personnes qui la font, qui y sévissent. Et Zaune évolue dans ce microcosme…

Oppel évolue radicalement avec ce troisième roman, il ne centre pas tout sur l’action mais se met dans la position d’observateur. Observateur de la société dans laquelle il vit, de la société dans laquelle vivent ses lecteurs. Il franchit l’espace qui sépare le divertisseur de l’auteur…

J’ai chroniqué ce livre pas plus loin que .

L’année suivante paraît le dernier roman d’Oppel à la série noire. Ce sera Piraña matador, polar exotique.

Ce qu’avait amorcé Oppel avec son polar précédent, l’observation des sans-grade, des exploités, se poursuit. Sous une autre lattitude, l’auteur observe la lutte d’un patron tout puissant contre ses ouvriers, contre les syndicats qui pourrissent leur esprit, leur donnant des idées revendicatrices. L’élément étranger que nous allons accompagner est unPiraña matador (1992) exécuteur de basses œuvres appelé là pour nettoyer la ville de ses empêcheurs d’exploiter en rond. Un exécuteur qui se prend à penser, qui ne maîtrise plus son côté humain…

Comme pour les romans précédents, il y a lutte, lutte de pouvoir. Après les services secrets et un certain crime organisé dans Canine et Gunn, différents services d’Etat dans Barjot !, la police et les malfrats qui veulent asseoir leur main mise sur un territoire dans Zaune, nous voici cette fois au cœur du monde du travail. Comme pour les romans précédents, l’action est rythmée et tend vers une conclusion en forme d’apothéose, une montée en puissance, en tension, qui trouve parfaitement sa place dans la collection où sévit l’écrivain.

Le cap qu’il avait franchi avec l’ouvrage précédent se confirme, Oppel approfondi ses personnages, ils ne sont plus de simples faire-valoir d’une intrigue rondement menée, distrayante et efficace. Son point de vue devient social, critique… Oppel confirme tout le bien que ses autres romans pouvaient laisser imaginer, entrevoir.

Après s’être fait un nom, Oppel va s’attaquer à son prénom en changeant d’éditeur et en étoffant son univers, en enrichissant ce que nous avons pu discerner à la “série noire”.