John Harvey, Charlie Resnick dernière

En 2014, deux ans après son précédent roman, Lignes de fuite, et six ans après la dernière apparition de Charlie Resnick dans Cold in hand, paraît Darkness, Darkness. C’est la douzième et dernière enquête du policier de Nottingham, comme nous l’annonce son auteur en postface. Le roman est traduit l’année suivante par Karine Lalechère sous le titre Ténèbres, ténèbres.

 

Il neige sur le cortège qui accompagne Peter Waites à sa dernière demeure. Charlie Resnick est du nombre, lui qui a rencontré le défunt lors des grèves de 1984, chacun d’un côté, le mineur et le flic. Ils ont sympathisé, se sont voué une certaine estime et Resnick est naturellement présent pour ses funérailles. Il se souvient de leur première conversation lors de ces événements qui ont marqué tout un pays et qui planent encore au dessus des anciens comme le souligne la présence du syndicat des mineurs au grand mécontentement des enfants du disparu. La plaie est présente et Resnick ne sait pas qu’elle va se rouvrir un peu plus dans les jours qui vont suivre.

L’ancien inspecteur principal est désormais à la retraite mais il n’a pas pu raccrocher complètement et il fréquente encore les commissariats dans le cadre de la réserve citoyenne. Il mène des interrogatoires, classe des papiers, met des dossiers en ordre et continue de côtoyer ses anciens collègues. Il faut dire qu’il n’a plus que ça, redevenu célibataire par la force des choses et n’ayant plus qu’un seul chat des quatre qu’il avait encore six ans plus tôt. Six ans se sont en effet écoulés depuis la tragédie qui l’a frappé et qui le hante encore, qui nous a bouleversés et qui hante encore cette maison où il continue malgré tout à vivre.

Lors de travaux destinés à raser définitivement les dernières maisons d’un village de mineurs, Bledwell Vale, un corps est retrouvé, enterré sous une extension. Il s’agit de celui de Jenny Hardwick, disparue en 1984, épouse d’un mineur non-gréviste et militante engagée du côté des grévistes. Une figure, jusqu’à sa mystérieuse disparition quelques jours avant Noël. L’autopsie confirme ce qui était évident, elle a été assassinée.

 

Une enquête est ouverte mais l’affaire semble périlleuse et elle est confiée à Catherine Njoroge, ses supérieurs redoutant de la prendre en charge eux-mêmes. On lui refile la patate chaude en lui conseillant de ne pas faire de zèle. Pour former son équipe, elle décide de faire appel à un policier qu’elle a croisé six ans plus tôt et qui était actif à l’époque du meurtre et dans le coin en question, Charlie Resnick.

Catherine et Charlie et leur équipe multiplient les déplacements entre Nottingham et le nord du comté, à la recherche des protagonistes de l’époque qui, depuis trente ans, ont vécu bien d’autres choses, sont partis ailleurs pour certains, ont disparu pour d’autres. L’enquête ne s’annonce pas simple.

La narration alterne entre Charlie et Catherine, entre le présent et le passé. Jenny Hardwick était une femme forte, pleine de convictions, passionnées. Les relations avec son mari n’étaient pas évidentes, chacun d’un côté, gréviste contre non-gréviste. Tout dans le mouvement l’attirait, l’engagement, monter sur l’estrade pour prendre la parole, et jusqu’à l’un de ceux envoyés là pour faire nombre dans les piquets de grève.

Les manifestants viennent de partout, comme les renforts de la police, les mêmes procédés d’un côté comme de l’autre mais avec un objectif différent, pour des motivations opposées.

 

Comme il l’a fait de plus en plus au fur et à mesure des opus de la série, John Harvey approfondit le portrait de la victime, une femme comme bien des fois. Il approfondit ses personnages féminins, Jenny et Catherine tout particulièrement. Charlie est comme auparavant un témoin, un observateur actif cherchant avant tout à comprendre ses contemporains, cette fois de manière plus évidente puisqu’il ne dirige pas l’enquête. Il erre le reste du temps, un peu désemparé, écoutant les morceaux de jazz qu’il aime, mangeant ses sandwiches si particuliers, mais on sent moins d’enthousiasme, moins d’implication. La vie l’a déserté, il n’est plus là que pour les autres, loin de cette communauté vers laquelle il se tournait quand il en avait besoin…

Catherine et Jenny sont deux femmes fortes mais en même temps sensibles et fragiles. C’est une nouvelle fois la condition féminine que le romancier met en avant. Le rôle des femmes pendant les grèves de 1984, une nouvelle étape dans leur long chemin vers l’égalité, celles d’aujourd’hui devant malgré tout composer encore avec un emploi et des responsabilité tout en étant toujours traitées en inférieures dans les relations privées. La violence guette toujours les femmes et Jenny et Catherine en font chacune l’amère expérience.

 

C’est une nouvelle fois un roman fort et sensible au style classique et précis que nous offre Harvey. Un roman où les victimes sont si nombreuses, jalonnant une intrigue qui hésite, avance puis revient en arrière, comme l’enquête qu’elle décrit. La vérité est si difficile à trouver, enfouie dans des strates de non-dits, d’oublis plus ou moins volontaires.

C’est un roman dont on tourne les pages avec plaisir, que l’on a du mal à refermer, tant il est emprunt de cette humanité dont Harvey à fait preuve depuis le début.

Resnick a été abîmé depuis Cœurs solitaires, il a souffert dans sa chair et son cœur, mais il continue à avancer même si ce monde n’est plus tout à fait le sien, même si sa vie n’a plus vraiment de sens, pas celui qu’il avait un temps imaginé, rêvé. Au détour d’un chapitre, on apprend la mort de Millington, son ancien second, et c’est comme si son ancienne équipe avait définitivement disparue.

On gardera en souvenir un policier touchant, émouvant, et tellement humain, l’un des plus marquants parmi tous ceux que nous avons croisés au détour des pages d’un polar. Avec l’envie de dire toute notre gratitude à son auteur, merci M. Harvey (et merci David Peace de lui avoir donné envie de parler après vous de ces événements marquants).

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William McIlvanney, Jack Laidlaw dans les pas de son frère

Six ans après Big Man, McIlvanney publie Strange Loyalties. Il est traduit un an plus tard, en 1992, par Freddy Michalski, devenant Etranges loyautés pour la collection “Rivages / Noir”. Il s’agit d’un prolongement du précédent tout en état un retour du côté de Jack Laidlaw, l’enquêteur déjà présent dans deux de ses intrigues, Laidlaw et Les papiers de Tony Veitch.

 

Un homme se réveille avec difficulté et sans enthousiasme. Il nous révèle qu’il a obtenu de haute lutte une semaine de congés. Cet homme qui se confie à nous, le narrateur et personnage principal du roman que nous venons d’ouvrir n’est autre que Jack Laidlaw. Cette fois, son enquête nous sera racontée à la première personne. Nous étions déjà proches de lui lors de ses précédentes apparitions, nous nous approchons encore, nous glissant encore plus près de ses pensées.

Brian Harkness vient lui rendre visite, s’assurer qu’il se nourrit et qu’il ne sombre pas. Scott, le frère de Laidlaw vient de mourir et il veut comprendre. Comprendre ses dernières heures, quelle était sa vie au moment de l’accident, car c’est écrasé par une voiture qu’il est passé de vie un trépas. Un accident, pas de doute, mais Laidlaw voudrait savoir où en était Scott au moment précis de son dernier souffle. L’enterrement a été particulièrement glacial, pas de réunion après, la veuve, Anna, n’y tenant pas. Ils étaient séparés et elle a au moins eu la décence de ne pas jouer les hypocrites éplorées.

Après un repas avec Harkness et Jan, sans savoir réellement où il en est lui-même, Laidlaw part pour Graithnock, là où vivait Scott, là où il est mort. Et là où la famille Laidlaw avait un temps posé ses valises. A peine arrivé, il se rend où Scott et Anna vivaient mais la maison est en vente. Vidée. Les souvenirs reviennent malgré tout et en scrutant à travers les fenêtres, Laidlaw se souvient des tableaux qui ornaient les murs désormais nus. Des œuvres de Scott pour la plupart. L’une d’elles en particulier est imprimée dans son esprit, l’intérieur d’une cuisine dont la fenêtre donne sur un monde noir et fantastique. En faisant le tour, sautant pas dessus le mur pour entrer par l’arrière, Laidlaw retrouve ce fameux tableau, intitulé Ecosse, dans la poubelle. Il repart avec et toujours autant d’interrogations à l’esprit.

Prétendre que la conviction subjective est la vérité objective, sans la confronter constamment au témoignage de l’expérience quotidienne, revient à abdiquer tout désir de vivre sincèrement. L’esprit devient son propre arbitre et le monde est abandonné au chaos. De cette manière, la vérité ne se découvre plus, elle s’invente. L’invention de la vérité, et peu importe que vous la désiriez désespérément, et peu importe à quel point vous croyez en ses vertus, est un déni de notre nature même, dont la première règle est l’omniprésence du doute. Nous devons douter, non seulement des autres mais de nous-mêmes.

 

Ce sont différentes pistes que suit l’enquêteur. Celle des amours de son frère, celle des amis, collègues, ou anciennes fréquentations, celle de ses dernières heures. Petit à petit certains aspects s’éclaircissent quand d’autres restent flous ou carrément opaques.

Dans le même temps, Laidlaw se remet en question, s’interrogeant sur son passé, sur sa relation avec Jan, sur ce qu’il est.

Nous étions des taupes qui vivions à la lumière, à suivre péniblement, laborieusement, nos petits tunnels bâtis de nos desseins très privés.

 

Comme souvent chez McIlvanney, nous sommes face à un homme dans le doute, un homme qui n’est sûr de rien et s’interroge constamment. Il n’est touché que par ceux capables de compassion, d’altruisme.

Les tableaux de Scott constituent des énigmes qui pousse Laidlaw à aller toujours plus loin. Un souvenir ressurgi de la jeunesse de son frère l’intrigue particulièrement autant que le fait que Scott ne lui ai pas parlé de l’histoire de Dan Scoular, le personnage central de Big Man. Il continue en parallèle à suivre l’enquête de son second habituel, Harkness, menant des investigations autour du meurtre d’un junkie, certainement dealer à ses heures pour le compte de Matt Mason, déjà croisé maintes fois dans l’univers de l’écrivain.

Au final, l’interrogation porte sur ce qu’un homme peut laisser comme souvenirs, sur ce qu’il était vraiment, quels sont les recoins sombrent qu’il pouvait cacher.

La vie récompense ses amoureux fervents en les laissant se dépenser tout leur saoul. Ceux qui échouent à l’aimer, elle les autorise astucieusement à accroître très précautionneusement leur propre petit magot de vide. Dans l’acte de vivre, on gagne en perdant gros, on perd en gagnant petit.

 

C’est un roman prenant, marquant, que nous offre William McIlvanney, celui d’un écrivain important, pas seulement parce qu’il a relancé ou lancé le roman noir en Ecosse mais aussi parce qu’il l’a fait de manière magistrale en inscrivant résolument ses intrigues dans une exigence et une qualité que l’on rencontre rarement. Un écrivain marquant, un grand romancier. Qui boucle une sorte de boucle, ou passe en revue son univers romanesque en nous faisant croiser Betty Scoular et Frankie White, un descendant de Tam Docherty, ou encore ce Matt Mason, aux apparitions récurrentes dans son l’univers noir qu’il s’est créé.

Ecrire ? Qui a besoin de ça ? Quand tu écris, voici ce que tu fais. Tu y vas tout seul. Tu te fais le cuir et la couenne, une carapace de tout ce qui te tombe sous la main – relations rompues, douleurs et blessures rassemblées, souvenirs de joies passées, routines délibérées. Tu attends. Tu essaies différents types d’appâts. Tu laisses tout s’échapper – peu importe l’intérêt de la prise à première vue ou les louanges unanimes que sa capture t’aurait valu – tu laisses tout échapper, tout, sauf la prise que tu attends, celle que tu sais que tu ne dois pas rater. Tu es prêt à te perdre toi-même plutôt qu’elle. Entre-temps, tu te nourris des miettes qui sont à ta portée, ces rations de soi qui te sont autant de doses de fer.

William McIlvanney, le combat de Dan Scoular

Deux ans après Les papiers de Tony Veitch, William McIlvanney quitte momentanément Jack Laidlaw, lui octroyant malgré tout une brève apparition, en publiant The Big Man. Le roman, traduit pas Freddy Michalski, devient Big Man dans la langue de Zola. Il s’agit d’une histoire sans Laidlaw mais constituant un préambule à son apparition suivante.

 

Quatre hommes dans une voiture s’aventurent dans un coin qu’ils ne connaissent pas. Ils sont à la recherche de Thornbank, une banlieue de Graithnock. Après quelques hésitations, ils finissent par parvenir au pub qui leur avait été indiqué, celui où ils espèrent croiser l’objet de leur venue. Matt Mason avant tout, le chef, déjà croisé dans le Glasgow de Laidlaw.

Dans le même temps, Dan Scoular tente de mener sa vie de famille. Auprès de Betty dont il s’éloigne un peu plus chaque jour sans en savoir exactement la raison, un processus inexorable que ni l’un ni l’autre n’a réellement souhaité mais qui est là et bien là. Entre eux, leurs deux garçons avec lesquels il joue avant de se rendre au pub, sa dernière occupation régulière pour lui qui n’a plus de boulot. Dan ne sait pas exactement où il en est et pourquoi il en est là. Il y a juste quelques moments qui s’imposent à lui, ceux qui sont ancrés dans la vie de la ville, de ses semblables. Une ville qui continue à vivre dans l’emprise d’un passé révolu, avec plus d’un laissé sur le carreau.

Quand Dan débarque dans ce lieu habituellement peuplé des mêmes habitués, les nouveaux venus ont déjà fait leur petit effet. Frankie White, quant à lui, est rassuré de le voir, c’est de lui dont il avait parlé à Matt Mason. C’est que Dan possède un talent particulier qui n’est en rien une fierté pour lui mais qui a contribué à son image, celle que les autres ont de lui. Il est capable d’étendre un homme d’un seul coup et c’est ce qu’il fait une nouvelle fois en prenant la défense d’un jeune habitué, étudiant, pris à parti par l’un des quatre venus de loin. Juste un test en fait, pour vérifier ce qu’avait annoncé Frankie White. Convaincu par le résultat, Mason propose à Dan de combattre pour lui lors d’un match à mains nues prévu quelques jours plus tard. L’argent qui va avec et l’insistance de Frankie parviennent à convaincre Dan pourtant dégoûté par ses excès de violence. Mais s’il peut rapporter de l’argent à la maison, les principes perdent de leur importance.

Alors que Frankie le prépare au combat, Dan s’interroge de plus en plus. Il sait que toutes ces bagarres dont il est sorti vainqueur avaient un point commun, sa colère ou son envie d’en découdre. Dans un combat préparé, programmé, il n’est pas sûr de pouvoir être aussi efficace. Il n’est plus très sûr non plus qu’il a bien fait d’accepter. Ses doutes s’amplifient à mesure que le combat approche, alors qu’ils se rendent à Glasgow pour la dernière semaine de préparation intensive.

Jamais il n’avait érigé ses pensées ou ses convictions en système, toujours avec l’intuition que ce serait une tromperie. Jamais il n’avait imposé de cadre cohérent à son existence ; au contraire, il s’était toujours autorisé à s’ouvrir à la vie, à la prendre comme elle venait, changeant de cadre au fur et à mesure, selon l’événement.

 

C’est un homme plein de doutes auquel William McIlvanney attache nos pas. Il multiplie les points de vue dans son entourage pour nous dépeindre la réalité de cette société de la fin des années soixante-dix, en pleine mutation, ayant abandonné toutes les certitudes de ses aînés. On s’enfonce un peu plus, à chaque mot, à chaque ligne, dans l’esprit de Dan, un esprit où les doutes s’intensifient, prennent de l’ampleur. Où la vision de la société, de son évolution, s’assombrit davantage à chaque pas. Passée d’une solidarité évidente à un individualisme égoïste.

A quoi faire confiance aujourd’hui ? Impossible de faire vaguement confiance à l’avenir historique auquel ses parents avaient cru. Il était aujourd’hui advenu en partie, méconnaissable, comparé à ce qui en avait été prédit. Des conditions matérielles meilleures n’avaient pas créé de solidarité, mais une fragmentation plus grande. Les parvenus de la classe ouvrière étaient au moins aussi égoïstes que tous les autres. Impossible de voter travailliste en toute simplicité, avec l’espoir confiant que le socialisme allait triompher. L’innocence des convictions originelles de ses parents dans la pureté du socialisme ne pouvait pas se transposer à l’époque qui avait suivi l’exercice du pouvoir par le socialisme, tout spasmodique qu’il eût été. Dans le pouvoir, le socialisme avait eu bien du mal à se reconnaître : l’expérience avait été sa névrose, et il avait oublié qu’il n’avait jamais été une politique au même titre que les autres, mais une politique née d’une foi fondée sur l’expérience. La foi perdue, cette foi si justement gagnée grâce aux vies de générations d’individus, et le socialisme n’étaient plus que des mots, et les mots pouvaient se plier à l’infini. Impossible de faire confiance à la nouvelle génération de ceux qui avaient jadis été la source à laquelle le socialisme avait réaffirmé sa foi. De tous côtés, ils concluaient des accords privés avec le matérialisme de leur société, en des termes qui n’incluaient pas la moindre clause, le moindre garde-fou, afin de protéger ceux d’entre eux qui auraient pu être moins chanceux.

Dan Scoular apparaît de plus en plus fasciné par ce qui lui arrive, de plus en plus sidéré, incapable de tirer des conclusions de toutes ses réflexions, de toutes ses observations. Lui dont l’image n’existait jusqu’ici qu’à travers le regard des autres doit apprendre qui il est vraiment et ne plus se contenter de ce que les autres pensent de lui.

Chaque personnage prend de l’épaisseur à mesure que Dan avance, les motivations de chacun gagnent en netteté. Et l’intensité augmente à l’approche du combat qui se déroulera dans un terrain impropre à toute culture près d’une ferme à l’extérieur de Glasgow.

 

McIlvanney parvient à nous rendre intelligible les questionnements de chacun, à nous les rendre proches, l’époque qu’il nous décrit n’étant après tout pas si étrangère à la nôtre, juste une étape la précédant.

Dan, en confrontant ses convictions à ce qui lui arrive, apparaît profondément humain, héritier d’une éducation dont il n’avait pas perçu jusque là toute la portée et finissant par s’y attacher de manière particulièrement profonde.

Le déclic est ce match, l’affrontement semblant paradoxalement l’obliger à choisir une position alors qu’il est déjà embarqué dedans.

 

Six ans plus tard, McIlvanney achève son retour vers Graithnock avec la dernière apparition d’un Laidlaw se lançant sur les traces de son frère, Scott, dont Big Man nous a appris l’existence. Ce sera Etranges loyautés.

William McIlvaney, Jack Laidlaw et la mort d’Eck Adamson

En 1983 paraît le deuxième opus des enquêtes de Jack Laidlaw, The papers of Tony Veitch, six ans après le premier, Laidlaw. Il est traduit un an après, en France, et un an après le premier, par Jan Dusay, pour les éditions Fleuve Noir sous le titre Les papiers de Tony Veitch.

 

Mickey Ballater est de retour à Glasgow. Alors qu’il arrive à la gare, les choses ne semblent pas se dérouler comme prévu puisque celui qui devait l’attendre n’est pas là et qu’il est obligé de se rendre, par ses propres moyens, à l’adresse qui lui a été indiquée. Il y trouve celle dont on lui avait parlé, Gina. Après qu’il a éjecté son client, elle lui apprend que Paddy Collins, celui qu’il venait voir, est à l’hôpital, dans le coma, à la suite d’une agression. Le programme établi par Collins ne semble plus tenir mais Ballater ne compte pas en rester là, il y avait de l’argent à la clé et il le veut.

Le repas de Jack Laidlaw est interrompu par la sonnerie du téléphone. Il avait réussi à se dégager du temps pour sa femme et ses amis mais un médecin lui apprend qu’un homme admis aux urgences dans un état grave demande après lui. Laidlaw renonce sans difficulté à ce repas qui lui pesait, les convenances qu’il tente de maintenir pour sa femme n’ont jamais tenu très fort. A l’hôpital, il finit par savoir qui est le clochard qui l’a demandé, il s’agit d’Eck Adamson, P’tit Eck, son indic, et il est obligé de bousculer les règles, médicales ou sanitaires, pour entendre ses derniers mots. Des mots qui ont du mal à sortir, qu’il pense incompréhensibles, disant que le vin qu’il lui a donné n’était pas du vin…

Laidlaw est touché. La mort d’un homme que personne ne pleurera mais qu’il estimait le touche. Il se lance, de nouveau secondé par Brian Harkness, dans la recherche d’un hypothétique meurtrier quand tout le monde considère qu’Adamson était de toute façon un mort en sursis. Dans le même temps, Ballater remue le crime organisé de Glasgow pour dénicher le meurtrier de Collins. Les deux enquêtes sont bien sûr liées et mènent à un même homme, un jeune homme, étudiant, Tony Veitch. Les chemins empruntés par les deux investigations ne sont pas tout à fait les mêmes mais elles croisent les mêmes personnes et dessinent un portrait en creux de l’étudiant disparu.

 

McIlvaney nous balade dans Glasgow au gré des pérégrinations de Ballater et ceux qui l’épaulent et de Laidlaw et Harkness. La trajectoire empruntée par le policier est classique, si tant est que Laidlaw puisse être classique, quand celle de celui qui est de retour dans sa ville répond à une logique différente, ancrée dans les informations glanées par les uns et les autres…

On passe ainsi de l’hôtel particulier d’un lord à des appartements d’un quartier populaire, d’un magasin de mode très chic et tendance à des pubs propriétés de malfaiteurs, d’hôtels prisés à des terrains vagues peuplés de sans-abris. La galerie de portraits est également savoureuse et riche, allant d’un indic jouant un double-jeu à des étudiants épris de marxismes en passant par les chefs de gangs locaux, dont John Rhodes déjà croisé dans le premier opus, un détective privé pas très clair, et des policiers rivaux, abîmés, en recherche d’une stabilité personnelle, Milligan persistant dans son rôle de poil-à-gratter de Laidlaw, Harkness toujours entre les deux…

Laidlaw se souvint qu’il ne voulait ni du paradis des saints, ni de l’utopie des idéalistes. Il voulait se colleter avec la vie, tout de suite, tous les jours, aussi bien qu’il pourrait, sans l’air conditionné des croyances et après, simplement avoir le droit de s’allonger avec tous les autres qui avaient fait le même choix. Cela lui semblait le plus dur à faire.

C’est riche et ce qui prévaut c’est l’humanité de Laidlaw (proche de celle de son auteur ?) voulant à tout prix éviter un meurtre, ne pas laisser un innocent soupçonné même si c’est en s’opposant à sa hiérarchie, à ses collègues ou au bon sens.

Je ne sais ce que tu penses de ce boulot. Moi, ça me va aussi bien qu’un slip en papier de verre. Bon, je le fais. Parce qu’il y a des fois où il m’arrive de penser que c’est très important. Mais pas si je ne suis qu’un tâcheron qu’on cite en exemple. Le genre qui remplit la prison de Barlinnie comme une poubelle. Il y a des fois où on ne fait pas que percevoir les impôts locaux. On s’arrange à l’amiable. Si tout ce que je fais revient à maintenir fermé le couvercle de la poubelle des gens en place, alors basta ! Je démissionne. Mais je pense qu’il y a quelque chose en plus. L’une des choses que je suis venu faire dans ce boulot, c’est apprendre. Pas seulement à attraper les criminels, mais savoir qui ils sont et peut-être bien pourquoi. Je ne suis pas un chien de garde. Je n’ai pas été dressé à répondre aux coups de sifflet. A courir après qui on me dit. Je n’entretiens pas seulement de suspicion à l’égard des gens après qui je cours. J’en nourris envers ceux pour le compte desquels je cours après eux. Je n’ai pas l’intention de changer.

La prose de McIlvanney est toujours âpre, inhabituelle, faite d’une poésie presqu’urbaine, de constats sans fioritures et de dialogues directs où chacun s’enferme dans ses propres obsessions. Il en profite pour régler quelques comptes avec un milieu qu’il a bien connu, dont il faisait partie, celui des universitaires.

Il aimait les livres mais, pour lui, ils étaient une sorte de nourriture psychique qui devait se transformer en énergie vitale. Avec les universitaires, la nature des disciplines dont ils traitaient semblait l’exclure. Prendre cela au sérieux eût équivalu à annihiler les limites de l’esthétique.

Ce roman confirme que décidément Laidlaw est un flic à suivre tout comme son auteur, arpenteur d’une Ecosse cabossée et multiple.

 

Avant de revenir à Laidlaw avec Etranges loyautés, William McIlvanney retourne, deux ans plus tard, dans la banlieue du Graithnock des Docherty avec Big Man.

Marc Behm, Cora, Tony et Brand, nocturnes dans la dèche

En 1982, un an après Mortelle randonnée, Marc Behm commet son troisième roman, The Ice Maiden. Il est d’abord traduit par Rosine Fitzgerald pour la “série noire” sous le titre de La vierge de glace, avant d’être publié dans sa version originale l’année suivante.

Un être, un monstre d’après ce que l’on comprend, installé dans les égouts, est assailli par ses pensées. Elles le mènent sans cohérence de cet égout à la forêt, une autre forêt dans un autre temps. C’est si lointain mais ça ressemble tellement à des souvenirs, au gré de l’histoire d’Angleterre. Il lui faut du vin pour comprendre pourquoi cela lui revient en mémoire, ces pensées qui l’amènent jusqu’à Anthony… comme s’il sentait sa présence. Anthony, sa première victime, avec lequel il a tant partagé. Cela revient au même moment à la mémoire d’Anthony, ou Tony. Les pensées de l’esprit de l’un et de l’autre se mélangent. Leur rencontre au bord d’un lac au XVIIIème siècle, quand le monstre a mordu l’autre, puis leur voyage en Europe. Si leurs souvenirs se mêlent si facilement, c’est qu’ils sont proches comme le comprend le monstre dans les égouts, au moment où ils s’endorment tous les deux, ou s’éteignent, dans leur cercueil.

Alors que le soleil se couche, Cora s’éveille. La jeune femme ressuscite dans son appartement confortable. Comme tous les soirs, après s’être remise en forme, elle se prépare à aller travailler au cercle de jeux où elle s’occupe de la roulette.

Nous comprenons très vite de quelle nature sont les protagonistes principaux de l’histoire, trois vampires, vieux de quelques siècles, qui cherchent à s’intégrer malgré leur mode de vie différent. Nous suivons principalement Cora, croupière et violoncelliste, surnommée “la vierge de glace” par F. S. Fitzgerald quand ils se sont croisés dans les années 20, et Tony, pianiste de bar, avant de retrouver Brand, le monstre des premières pages, ancien compagnon de Robin des Bois.

Tandis que nous les suivons dans leur vie quotidienne, c’est leur passé qui nous est conté. Comment ils sont devenus ce qu’ils sont, comment ils ont traversé les époques et combien la vie est une éternelle réadaptation, une éternelle lutte pour parvenir à survivre. Entre les boulots de nuit, inhérents à leur condition, et la chasse pour garder de l’énergie.

C’est un livre plutôt léger que nous propose Marc Behm. Une récréation après deux romans plus sombres, plus étouffants, même s’ils avaient également une certaine distanciation qui les rendait ironiques. Les personnages ne semblaient pas croire en eux, cette fois, ce sont des personnages qui ont une existence encore moins croyable, condamnés à mourir chaque matin pour revenir à la vie au coucher du soleil.

Après avoir parcouru la vie des uns et des autres, l’intrigue prend un tour différent. Les vampires ont en effet un sérieux problème, celui d’assurer leur existence, leurs revenus, à un niveau décent. Pour cela, Cora va faire une proposition alléchante aux deux autres, un moyen de toucher le pactole, un casse. Ils vont devoir utiliser tous leurs pouvoirs, notamment ceux de se transformer, entre autre en chauve-souris, dans une ville où les milices s’organisent pour faire la chasse à ces nuisibles nocturnes.

C’est sur un ton volontairement joyeux, dans une succession de rebondissements plutôt rocambolesques que Marc Behm nous raconte l’histoire.

Une histoire que j’ai pris plaisir à lire, légère, cynique et rythmée, accentuant ce ton que l’écrivain avait déjà dans les précédents, gommant cette fois le côté noir ou lui donnant un aspect plus grandguignolesque, plus outrancier.

Le roman suivant de Marc Behm paraît huit ans plus tard, ce sera Trouille.

Marc Behm, l’Œil et Joanna à travers les Etats-Unis

En 1980, deux ans après son premier roman, Marc Behm voit le deuxième publié, Eye of the Beholder. Il est traduit par Rosine Fitzgerald pour sortir en France l’année suivante sous le titre de Mortelle randonnée.

L’œil travaille pour la Surveillance, une agence de recherche privée. Pour le moment, il est cantonné à son bureau avec vue sur le parking et des mots croisés pour passer le temps. Son bureau se situe dans le coin de la grande pièce qui en contient d’autres. Une vue sur le parking qui lui permet d’assister au manège d’un voleur se chargeant des voitures une par une quand le gardien ne l’a plus à l’œil.

Alors qu’entre deux définitions, il observe pour la énième fois la photo de classe de sa fille, cherchant toujours à découvrir laquelle des petites filles elle est, sa femme ne lui ayant jamais répondu, l’Œil est appelé par son patron dans son bureau où il l’attend en compagnie d’un couple, les Hugo, célèbres chausseurs, inquiets pour leur fils et la jeune fille sur laquelle il a jeté son dévolu et qu’ils ne connaissent pas. L’Œil, trop content de pouvoir enfin sortir, de voir la quarantaine dont il faisait l’objet levée, part à la recherche de Paul Hugo. Il le trouve très facilement, le suit sans trop de problème, l’observe retirant une somme rondelette de la banque puis retrouvant une jeune fille dans un parc. Ils s’embrassent, offrent l’image parfaite d’un amour sincère… La suite révèle que cet amour n’est pas que balbutiant puisqu’ils se marient et partent pour leur nuit de noce. L’œil  les observe toujours et voit la jeune épouse, Lucy Brentano, se pavanant dans le plus simple appareil, verser un liquide dans le verre de son tout nouveau mari alors qu’il prend son bain… Elle le lui apporte et une fois l’agonie passée, transporte le cadavre jusqu’à une barque et le coule dans le lac attenant à leur bungalow.

Sans avoir le temps de reprendre son souffle, il suit Lucy Brentano alors qu’elle a changé de perruque, devenant Eva Granger, et assiste, de nouveau, à un mariage… Cette fois, c’est un médecin qui devient très rapidement la nouvelle victime. L’Œil affirme à son employeur qu’il est toujours en filature de Paul Hugo et continue de surveiller la jeune femme aux identités et aux perruques changeantes. Il se familiarise avec elle, avec les seules possibilités de la définir, une médaille représentant un signe du zodiaque, le Capricorne, son habitude de manger des poires, d’écouter ou de fredonner la Paloma et de lire le Hamlet du grand William.

C’est une fascination qui s’empare de l’Œil, une fascination pour cette femme qui sème des cadavres sur son chemin tout en parcourant les Etats-Unis en long en large et en travers, par avion ou en voiture. Une fascination qui le pousse à la protéger en tachant de mieux cacher les cadavres quand elle semble ne pas bien s’y prendre, en l’incitant à fuir quand il y a un danger qu’elle n’a pas repéré.

Il est fasciné par cette femme, par son mode de vie, par son histoire… Fasciné tout en continuant à être occupé par ses mots croisés et la photo de classe de sa fille…

C’est un roman enlevé qu’a écrit Marc Behm. Un roman qui suit le rythme des meurtres et des changements d’identité de sa protagoniste principale, observée par l’Œil sans qu’elle ne l’identifie jamais, narrateur et ange gardien, parfois ange maléfique quand il ne supporte pas une relation trop prolongée…

Les semaines, les années passent et les deux personnages centraux poursuivent leurs pérégrinations. L’Œil continuant à mentir sur sa filature puis renonçant à son boulot, Lucy, Eva, Joanna, ou qui quelle soit, sombrant petit à petit, au fur et à mesure que sa jeunesse s’en va, que son pouvoir de séduction s’amenuise, que sa vulnérabilité et sa folie prennent le dessus.

C’est un roman sur la perte, celle d’une enfant, d’une famille. Un roman sur l’obsession, la fascination, du détective pour sa cible, sa mission. Les histoires personnelles de l’une et de l’autre pourraient parfois se confondre.

Un livre réussi malgré son aspect répétitif, un rythme qui suit chaque meurtre, chaque déplacement, chaque changement d’identité, de perruque. Et qui égraine les pensées de l’œil, celles qui lui passent par la tête en poursuivant cette femme, celles qui le hantent, enfantées par ses souvenirs, son enquête précédente, sa femme, sa fille…

C’est un roman si réussi que sûrement pris de folie, un scénariste en a acheté les droits pour l’adapter au cinéma, trois ans plus tard. Pas n’importe quel scénariste, puisqu’il s’agissait de Michel Audiard. Il a embarqué son fils, Jacques, dans l’aventure de l’adaptation et c’est Claude Miller qui avait réalisé deux ans plus tôt un autre long métrage dialogué par Audiard, Garde à vue, qui se colle à la réalisation. Le tout avec un acteur qu’ils connaissent bien tous les deux, Michel Serrault.

Il est difficile d’adapter un bon bouquin, plus aisé de faire un bon film avec un roman moyen, et cela se vérifie en partie cette fois. C’est en effet un film un peu bancal mais intéressant que réalise Miller. Un film qui déplace l’intrigue en Europe et principalement en France, dans un rythme étrange et un temps resserré. Malgré ses défauts, c’est un film que j’apprécie, pour Serrault et Adjani, pour ses dialogues et pour un désenchantement, une noirceur assumée. Il n’a pas le brillant de leur collaboration précédente, sa simplicité, son épure, mais il reste touchant, émouvant, peut-être parce qu’il raconte un peu cette perte qu’ont vécu l’acteur principal et le scénariste. Sûrement. Mais aussi parce qu’il assume d’être l’adaptation d’un roman comme ce n’est pas si souvent le cas. Un film qui donne envie de lire le bouquin dont il est tiré, c’est rare, un film qui y pousse, ça l’est encore plus.

Deux ans plus tard, Marc Behm commet un nouveau roman, plus léger, La vierge de glace.

John King, Joe Martin de Slough à Hong-Kong et retour

En 2000, le quatrième roman commis par John King est publié, il s’intitule Human Punk. Une année s’est écoulée depuis la parution du troisième opus de la trilogie rattachée à un quartier populaire de Chelsea, Aux couleurs de l’Angleterre. C’est un peu moins évident en France puisqu’il est traduit la même année que le deuxième opus de la trilogie, La meute, et deux ans avant la traduction du troisième… C’est, de nouveau, Alain Defossé qui s’en charge pour les éditions de l’Olivier, le titre ne changeant pas en traversant la Manche, Human Punk. Un titre clair, puisqu’après les hooligans, l’écrivain se tourne cette fois du côté des punks dans un roman plus proche de lui, situé à Slough et dans une mouvance qu’il a connue. Il débute ainsi une nouvelle trilogie située dans cette ville satellite.

1977, Joe Martin et ses potes patientent en mangeant des frites et en se racontant les dernières anecdotes du quartier, l’échec récent d’une bande rivale. Nous sommes au dernier jour de l’année scolaire et ils patientent en attendant la traditionnelle baston de fin d’année. Une baston dirigée par les dernières années, ceux qui ont un an de plus qu’eux et qui vont devoir entrer dans la vie active dès les jours suivants. Toute une meute prend le métro pour aller affronter les mecs de Langley… Parmi eux, donc, Joe et ses potes, Dave, Smiles et Chris. Une baston violente, l’affrontement de deux quartiers, de deux cultures, des punks contre des Teds… même si cette partie de leur culture, cette violence, n’est pas ce qui les y attire le plus…

D’emblée nous sommes plongés dans le bain, dans une atmosphère particulière, celle à laquelle sont confrontés ces ados dans un coin d’Angleterre à la fin des années 70. Une atmosphère liée à leur âge et ses incertitudes et liée aux incertitudes de l’époque pour ces enfants de travailleurs de la classe Human King (l'Olivier, 2000)ouvrière. L’été n’est pas le même pour les uns et les autres, nous suivons celui de Joe, narrateur et personnage central du roman. Joe alterne les jobs d’été, comme on les appelle maintenant, passant d’une épicerie à un verger, de la manutention à la cueillette des cerises. Il apprécie particulièrement cette cueillette, propice à l’introspection et une certaine contemplation, en même temps que la dégustation savoureuse de ces fruits rouges. Ces journées de travail sont contrebalancées par les virées du soir ou de fin de semaine… L’incertitude dans laquelle baignent ces ados est tout à la fois celle de leur avenir, de leur place dans une société bien peu accueillante et de leur relation aux autres, les filles comme les garçons. Les filles, attirées par des plus âgés, provoquant bien des fantasmes, quand les garçons sont l’objet de confrontation, d’affrontements. Il y aussi les soirées en boite, les pubs de Slough, ou de Londres quand ils trouvent une voiture à emprunter pour les emmener. Les concerts…

C’est par pur hasard qu’on avait appris qu’ils jouaient, un bout de conversation entendue la veille au soir, et ils étaient géniaux les Pistols, ils se foutaient de tout, la salle était comble et ils avaient en tout et pour tout une ampoule sur la scène, rien de cette merde de rock progressif à la con, de ces éclairages super-coûteux pour millionnaires en rupture de manoir à la campagne, pour rebelles des piscines qui ont que dalle à dire, fascinés qu’ils sont par leur propre trou du cul, pour branleurs qui s’imaginent lutter contre le système en claquant des milliers de livres en drogues illégales…

Une période d’apprentissage, de douceur de vivre, de petites satisfactions et de déconvenues parfois très glauques. De caresses poussées, de concerts, de bière ou de cidre. Une période de construction, celle de Joe se faisant principalement au travers de la musique… les vêtements qu’il porte étant avant tout l’expression de ses préférences musicales. Et de son besoin de s’affirmer, contre une certaine culture, établie, pour ce qui est proche de lui, de ce qu’il vit, une musique faite par des gars comme lui.

Le Punk, c’était ça notre éducation, les paroles qui reflétaient ce qu’on vivait, visaient droit dans les choses qu’on voyait, pensait, les mots des gens qui avaient droit à notre respect parce qu’ils écrivaient de l’intérieur sur l’extérieur, et non pas de l’extérieur comme la plupart du temps.

Mais les préférences musicales influent sur les relations aux autres et l’image que les médias renvoient d’eux, n’y comprenant rien, n’arrange pas les choses… Et c’est ce que Joe et Smiles subissent un soir, molestés par une bande rivale alors qu’ils ne sont que deux, et balancés dans un canal… Joe s’en sort avec de sérieuses contusions et Smiles quelques semaines de coma. La vie ne sera plus comme avant. Le traumatisme sera désormais toujours là.

Onze ans plus tard, Joe vit à Hong-Kong et vadrouille un peu partout en Chine quand il apprend la mort de Gary Dodds, dit Smiles. Gary s’est pendu mais pour Joe, il était condamné depuis longtemps, il n’avait jamais vraiment repris le dessus depuis leur baignade forcée. Interné depuis des années. Joe sent l’impératif de revenir, il met fin à son séjour en Asie, un séjour de trois ans, et rentre en Angleterre par le Transsibérien. Un voyage qui lui permet de faire la transition et de se remémorer les années qui ont suivi cet été marquant et précédé son départ pour l’autre côté de la planète… Un voyage qui lui permet de passer de ces états communistes au libéralisme qui est de mise à l’ouest. Deux facettes d’une même réalité pour lui.

On dit que communisme et capitalisme sont opposés, mais ils seraient plutôt complémentaires. Tous deux prennent leurs racines dans la science, et la seule dissension est de savoir qui doit en récolter les fruits.

John King alterne en permanence l’action et la réflexion. Les pensées de son personnage se glissent dans le roman dès qu’un moment de battement dans sa vie apparaît, dès qu’un moment de battement lui permet de réfléchir et il réfléchit en permanence… dès qu’il a un instant… Il se retourne sur sa vie, observe la société et finit par comprendre que ce qui le définit c’est sa culture et que sa culture est avant tout musicale. Le personnage de Joe se rapproche alors de celui de Will, celui de La meute, il s’en rapproche, en devient une déclinaison, par le moyen qu’il a trouvé pour vivre, pour subvenir à ses besoins puisque dans la troisième partie, onze ans après la deuxième, il vend des disques d’occasion, des vinyles et mixe, à l’occasion, dans des soirées, se chargeant de la partie consacrée au punk et à des mouvements proches, comme la rap…

Certaines personnes trouvent leurs idées dans les livres, mais pour nous, des gens comme Rotten, Strummer, Pursey et Weller étaient les plus grands auteurs, ceux qui produisaient une littérature qui nous parlait de nos vies. Ils n’avaient besoin de rien contrefaire, d’aucune recherche, ils écrivaient simplement sur ce qui s’agitait en eux, et parlaient à des millions d’autres gens qui ressentaient la même chose. C’étaient des auteurs authentiques, contemporains, ceux qui parlent de la vie de tous les jours, comme on en a si peu en Angleterre, des auteurs qui parlaient sous forme de musique parce qu’ils n’avaient jamais songé à le faire sous forme de livre, étant complètement hors de la sphère littéraire, sans aucune des références classiques. Et c’est ça qui les rendait si particuliers, c’est que leurs références étaient les nôtres, elles se trouvaient là, dans nos vies, et non pas dans le Grèce antique, à des milliers de kilomètres, à des milliers d’années de nous.

La disparition de Smiles le hante toujours, ça et leur plongée dans le canal. Ça et son incapacité à croire au besoin de violence des autres, à l’absence de réflexion qu’elle véhicule parfois…

C’est un grand roman, un roman contemporain qu’a écrit King avec Human punk. Un roman qui parle de la société telle qu’il l’a connue, un roman qui témoigne. Un roman qui nous pose également la question de la culture, de notre culture, de celle qui fonde chacun d’entre nous, qui le détermine et qui, quelque part, dit d’où on vient, nous définit. C’est un roman social et profond, humaniste et prenant, qui interroge la société dans laquelle nous vivons. Qui nous interroge.

Deux ans plus tard, le cinquième roman de John King squatte les librairies, ce sera White trash.