John Harvey, Charlie Resnick et les petites annonces

En 1989 paraît en Grande-Bretagne Lonely Hearts, le premier roman signé John Harvey, édité par Viking. Un roman policier de procédure, à la manière d’un Emile Gaboriau, suivant une enquête au plus près de la réalité de terrain, qui traverse la Manche en 1993 pour devenir Cœurs Solitaires, traduit par Olivier Schwengler.

Charles Resnisck est un inspecteur-chef de la brigade criminelle de Nottingham. Alors que commence le procès d’un père ayant abusé de sa fille de sept ans auquel il doit témoigner, une affaire lui tombe sur les bras, celle de l’assassinat d’une femme. Le corps est découvert par un policier effectuant du porte-à-porte pour recueillir des témoignages à propos d’une série de cambriolages Coeurs solitaires (Payot & Rivages, 1989)ayant eu lieu dans le quartier de la victime les jours précédents.

Resnick mène l’enquête avec son équipe alors que les pensées qui l’avaient assailli lors de l’affaire ayant mené au procès qui s’ouvre reviennent le hanter. Il lui faut en faire abstraction autant que possible, tant en sa qualité de témoin qu’en tant que responsable de l’enquête… Ceci est d’autant plus délicat qu’il ne peut s’empêcher de se rapprocher de Rachel Chaplin, celle qui assiste la mère et sa fille, qui les aide à vivre un procès particulièrement délétère pour elles.

Tandis que nous suivons les progrès des investigations concernant le meurtre de Shelley Peters, nous faisons connaissance avec Charlie Resnick. Divorcé après cinq ans de mariage, il est encore obnubilé par l’envie qu’il avait, presqu’une obsession, d’avoir des enfants, cette idée fixe qui a peut-être précipité la fin de sa vie conjugale. Il vit désormais seul dans la maison qu’ils avaient achetée. Pas tout à fait seul puisqu’il a quatre chats dont les noms soulignent sa passion pour le jazz, Bud, Dizzy, Miles et Pepper. Pas tout à fait seul puisqu’il plonge régulièrement dans l’écoute de ses morceaux préférés, notamment quand il cuisine, omelettes ou sandwiches assez élaborés.

Au travers de cette première aventure de Resnick, c’est également tout une équipe que nous observons vivre, un peu à la manière du 87ème District de McBain dont Harvey se réclame. Il y a ainsi Kellog, Patel, Millington, Naylor, Divine ou encore le chef Dickinson. Autant de personnages qui donnent de l’épaisseur à l’intrigue. Resnick doit faire avec les caractères de chacun, avec des personnalités pas toujours compatibles. C’est d’autant plus difficile que ce qui apparaissait au départ comme un crime passionnel va s’avérer être le premier d’une série de meurtres aux similitudes de moins en moins contestables… les victimes ayant toutes, notamment, passé des petites annonces dans la rubrique “cœurs solitaires” d’un journal local.

Au fur et à mesure que l’intrigue avance, Resnick s’isole, suivant sa conviction, celle que lui a inspiré son équipe, contre l’avis de son supérieur. Une intrigue qui trouvera d’ailleurs un écho dans une aventure d’un autre personnage récurrent de Harvey, Franck Elder, aventure intitulée D’ombre et de lumière.

Resnick navigue dans cette ville qui est la sienne, se rappelant de sa communauté, celle des polonais d’origine, assistant à un match de son équipe, Nottingham County, moins en réussite que l’autre club de la ville, Nottingham Forest.

Il pérégrine dans sa ville et suit sa conviction. Se révélant aussi adroit dans son métier qu’il peut être maladroit dans sa relation avec les autres, ses relations intimes avec les femmes notamment. Et Rachel en particulier… Il finit par se brûler à son enquête, approchant tellement de la vérité qu’il provoque des réactions difficilement maîtrisables… et violentes…

C’est un roman marquant qui inaugure l’œuvre d’Harvey. L’œuvre signée John Harvey puisque l’auteur s’était fait les dents sous d’autres noms. Un roman marquant surtout par la profondeur de ses protagonistes, Resnick se révélant un personnage particulièrement attachant. Le tout dans un style sobre.

Le deuxième roman de l’écrivain paraît un an plus tard sous le titre Les étrangers dans la maison.

Craig Johnson, Walt Longmire et son premier réveillon de shérif

En 2013 est paru la dixième aventure du shérif du comté d’Absaroka, Spirit of Steamboat. Il a curieusement été traduit à la fin de l’année 2015 sous nos latitudes par Sophie Aslanides, sous le titre simplifié de Steamboat. Quand je dis “curieusement”, je ne parle pas de la traduction, mais je le dis car, dans ce livre, nous retrouvons Walt Longmire à la veille de Noël alors que nous l’avions laissé, à la fin de son aventure précédente, au début du printemps, plutôt mal en point après sa poursuite de Raynaud Shade sur les contreforts des Bighorn Moutains. C’était Tous les démons sont ici, le septième opus de la série… Où sont passés les huitième et neuvième enquêtes ?

Nous retrouvons Longmire alors que sa fille est enceinte quand son mariage prévu dans Tous les démons… n’a pas encore eu lieu (je sais qu’il est possible que l’ordre ne soit pas respecté, si tant est qu’il y ait mariage) et que l’on sait qu’il a été organisé dans As the crow flies, huitième épisode de la vie du shérif encore inédit par chez nous. Oubliés donc le printemps, l’été et l’automne, oubliée la convalescence nécessaire après Tous les démons… et a priori racontée dans Divorce Horse, opus hors enquêtes, édité spécialement en e-book (pour tous les détails bibliographiques, je me suis basé sur Fantastic Fictions, site qui me paraît assez fiable dans ce domaine). Bizarre choix éditorial, même si une explication nous est donnée en fin d’ouvrage, Steamboat étant au départ un “christmas spécial”, l’une de ces nouvelles offertes par l’écrivain à ses lecteurs à l’occasion des fêtes, devenu court roman sans que Johnson ne l’ai prévu (et proposé au prix d’un roman “normal”, soit dit en passant)… D’accord mais à partir du moment où ce roman “non planifié” a été intégré à la série, dans la vie du shérif notamment, pourquoi le publier en France sans en tenir compte ? Dommage, cela donnerait presque l’impression que ceux qui se sont attachés à Walt Longmire depuis le début ne sont pas pris en compte, d’autres lecteurs étant visés – lesquels ? -… dommage, en espérant que cela n’est pas annonciateur d’un désordre à venir…

A la veille de Noël, Walt Longmire sacrifie à ce qui est devenu une tradition pour lui à cette époque de l’année, la lecture d’Un chant de Noël de Dickens. Ceci est rendu plus facile qu’à l’habitude en l’absence de son entourage habituel, Henry Standing Bear, son Steamboat (Gallmeister, 2013)meilleur ami, tenant compagnie à une veuve, Cady, sa fille, ne pouvant se déplacer en raison de sa grossesse et Vic Moretti, son adjointe et plus parfois, étant en vacances avec sa mère. Mais, comme souvent, et ce malgré le calme susmentionné et inespéré dans le comté, un grain de sable se glisse dans les plans de Longmire. Une femme se présente à son bureau, sans que Ruby, la fidèle standardiste, ne puisse la décourager. Une femme qui semble le connaître et qui voudrait également parler avec Lucian Connally, le prédécesseur de Walt. Comme souvent, le shérif cède à la demande et rend visite plus tôt que prévu – c’était le soir de leur partie d’échec hebdomadaire – à son ancien patron. Accompagné.

Lorsqu’ils parviennent à la chambre de Lucian, non sans avoir appris auparavant un nouvel exploit de l’ancien représentant de l’ordre, une télévision victime d’un tir isolé, ce dernier n’est pas en tenue pour recevoir une jeune femme… après avoir remis sa jambe et enfilé des vêtements décents, il leur ouvre enfin. Lorsqu’ils sont tous les trois installés, la jeune femme leur donne un indice pour leur permettre de deviner son identité. Et cet indice est “Steamboat”.

Revient alors à la mémoire de Longmire son premier réveillon en tant que shérif. Fraîchement élu, il a alors été confronté à un accident de la route ayant fait deux victimes et dont la seule survivante était une enfant, brûlé au second degré et dans un état nécessitant son évacuation vers Denver de toute urgence. L’hélicoptère qui la rapatriait à Durant ne pouvant faire le trajet en raison de l’énorme tempête en cours et s’annonçant, il fut contraint de réquisitionné un ancien bombardier utilisé autrefois pour le transport d’Eisenhower. Le seul pilote capable de le piloter étant Connally, son ancien mentor, il parvint à le convaincre et à s’embarquer, Le chant de Noël dans la poche, avec Isaac Bloomfield, le médecin, et Julie Luehrman, copilote improvisée, dans un vol particulièrement périlleux à bord de cet avion rafistolé baptisé Steamboat.

Johnson s’en donne à cœur joie, mettant en scène une succession de situations plus difficiles les unes que les autres, de portes ouvertes en raison d’un système hydraulique défaillant et risquant de compromettre la consommation de carburant, en passant par des opérations sur le petit être entre la vie et la mort particulièrement risquées en raison de la succession de turbulences et d’un manque de matériel adéquat poussant à les mener dans un style “western”, jusqu’à un pilotage pas toujours académique… On est en permanence secoué.

Ce sont quelques pages qui se savourent sans qu’il y ait un véritable suspens, nous devinons très rapidement ce qu’il est advenu à chacun, ne serait-ce que parce qu’ils sont encore là pour en parler…

Johnson et son personnage récurrent sont toujours emprunts d’une grande empathie et d’une véritable humanité. Tout cela dans un style toujours aussi fluide dont la traduction n’a certainement pas à rougir.

On attend maintenant avec impatience la suite des aventures du shérif du comté d’Absaroka. Quand je parle de la suite, j’entends bien sûr un retour en arrière sur le huitième opus de la série, As the crow flies, ou le septième et demi que représente Divorce Horse, d’après Fantastic Fictions. En attendant bien sûr de reprendre, la progression de la série avec Tout autre nom.

Harry Crews, Eugene Talmadge Biggs, boxeur à La Nouvelle-Orléans

En 1988, dix ans après son récit autobiographique, Harry Crews publie un nouveau roman, The knockout artist. Ce n’est pas le premier depuis Des mules et des hommes mais les deux qui l’ont précédé ne sont toujours pas traduits en français. The knockout artist l’est en 1990 par Nicolas Richard pour la “série noire”, devenant Le roi du K.O. dans la langue de Léo Malet.

Eugene Talmadge Biggs patiente dans une chambre à La Nouvelle Orléans. Il patiente en comptant les costumes, plus d’une centaine, qui sont alignés dans le dressing qui lui fait face. C’est qu’il est dans une de ces immenses demeures du quartier chic de la Le roi du K.O. (Gallimard, 1988)ville. Il patiente en tenue de boxeur quand deux personnes entrent dans la pièce. Deux personnes qui se proposent de l’encadrer, deux personnes en tenue de coach ou de manager. Deux personnes dont même le sexe n’est pas clairement défini et importe peu, l’essentiel est qu’ils aient leur place dans le spectacle qui va commencer. Un spectacle organisé dans la vaste bâtisse de L’Huitre à l’occasion d’une soirée ayant pour thème la boxe, justement… Eugene en sera le clou. Lorsqu’il traverse la pièce où est installé le ring, Eugene constate que tout le monde est habillé soit en boxeur, soit en manager, soit en sparring-partner. Il monte sur le ring et est présenté par Russell Muscle, tout droit sorti de La malédiction du gitan. L’originalité d’Eugene et qu’il s’affronte lui-même et se met KO d’un crochet à la mâchoire. Un véritable KO. Car Eugene a la mâchoire particulièrement sensible.

En débarquant du comté de Bacon à Jacksonville en Floride, il n’avait pourtant pas ce défaut. Quand après plusieurs petits boulots, il est tombé entre les mains de Budd Jenkins, tout semblait normal. Budd, ancien boxeur, l’a pris sous sa coupe et entraîné, il est devenu alors un boxeur prometteur au déplacement rapide, encaissant les coups sans ciller, gagnant tous ses combats aux points… Jusqu’au jour où, pour remplacer un boxeur, Budd accepte qu’il boxe au Madison Square Garden de New York, dans une rencontre télévisée, face à un jeune espoir… Et c’est le KO. Le premier. Un KO qui le transforme, puisqu’à partir de ce moment le moindre coup au menton l’envoie au tapis, le voyant ne se réveiller qu’une fois transporté au vestiaire. Une transformation qui anéantit toutes les promesses qui étaient en lui et, après un nouveau KO, Budd l’abandonne à La Nouvelle Orléans, lieu de son dernier combat…

Difficile de deviner que La Nouvelle Orléans était en pleine crise, songea-t-il, que tous les voyants étaient au rouge, lorsque l’on regardait tous ces gens fêter Dieu sait quoi au beau milieu de la nuit. Mais il savait depuis longtemps que La Nouvelle Orléans était un cirque, un cirque non itinérant mais un cirque quand même. Et les gens allaient toujours au cirque, aussi bien en périodes fastes qu’en périodes néfastes.

Il y rencontre Charity, riche héritière et étudiante en psychologie, qui l’héberge et en fait l’objet d’étude de sa thèse. Elle lui trouve par la même occasion un moyen de subsistance, celui de s’exhiber, de s’offrir en spectacle, de se mettre KO, satisfaisant ainsi la curiosité malsaine du public.

… la plupart des gens attendent de voir quelqu’un se mettre K.O. – pour ainsi dire. C’est la nature humaine. Ce n’est pas joli joli, mais c’est vrai. Tiens, est-ce que tu as déjà entendu parler de ce qui se passe quand quelqu’un est au septième étage d’un immeuble à New York ? Qu’y a-t-il en bas dans la rue ? Toute une foule. Et qu’est-ce qu’ils hurlent […] ? Ils crient Saute, saute, saute. Ils ont envie de voir le pauvre diable s’envoyer au tapis pour de bon.

Mais Eugene n’a pas complètement perdu ses esprits et les choses pourraient changer quand il se voit confier par M. Blasingame, alias l’Huitre, la responsabilité d’entraîner un boxeur, charge qu’il partage avec Pete, son dernier adversaire devenu son ami…

Harry Crews prend le temps d’installer son personnage, de nous en faire percevoir les questionnements, les doutes et le dégoût qu’il s’inspire lui-même. Il prend le temps de nous décrire une société dans laquelle la place d’Eugene semble être, une société décadente, abîmée, qui n’est pas ce qu’elle paraît. Une société où les plus fragiles ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

La rédemption possible d’Eugene, son retour à un statut estimable, un statut qui lui permettrait de se regarder en face, n’est pas simple. D’autant qu’il doit en même temps composer avec Charity et son étude déstabilisante, avec Pete qui se prend de passion pour Tulip, une prostituée fragile et Jake, call-girl lesbienne et plus paumée qu’il n’y paraît…

Rien n’est clair dans ce roman, les motivations des uns et des autres sont compliquées, cachées, incompréhensibles même par eux-mêmes. Et Eugene débarqué de sa Géorgie pourrait bien être au final le seul à ne pas encore être détruit, le seul à pouvoir encore avoir prise sur son destin, le seul à pouvoir faire de ses doutes un moteur…

C’est un roman singulier de l’auteur de Car, un roman qui n’est pas tout à fait ce qu’il paraît être, un roman plein d’incertitudes. Un roman incertain.

Une vie, un livre… c’est pareil. Un livre c’est toujours une vie. Parfois la vie de celui qui l’a écrit, parfois la vie de quelqu’un d’autre. Parfois les deux.

Le roman d’un auteur qu’il ne faut pas éviter, un auteur qui provoque le malaise tout en nous forçant à nous interroger. Un auteur à lire, décidément.

Le roman suivant d’Harry Crews reprend une autre composante de La malédiction du gitan, après la boxe, ce sera la musculation avec Body.

Jean Amila, derniers romans, chiens et champignons

En 1983, paraît l’avant-dernier roman de Jean Amila. Après un bouquin frappé du sceau de l’autobiographie romancée voire revisitée,  Le boucher des Hurlus, après les horreurs de la guerre, Amila reprend son bâton de pèlerin pour décrire avec acidité ses contemporains et la société dans laquelle ils s’ébattent. C’est Le chien de Montargis.

Le titre fait référence à une statue de la ville du Loiret qui a été érigée pour louer un animal de compagnie, un de ces canidés si fidèles à leur maître. Un canidé s’en prenant à celui qui Le chien de Montargis (Gallimard, 1983)avait agressé son maître, faisant de lui l’exemple du bon toutou fidèle et protecteur quand il le fallait. P’tit Ciss connait la statue et il expérimente l’affrontement avec les mollosses dont leur éleveur prend en exemple le fameux “chien de Montargis”. D’autant plus que nous sommes à Montargis… Mais même avec la tenue matelassée et les encouragements de son nouveau patron, Courchaudin, Francis ne se sent absolument pas pour vivre ça, les affrontements avec des chiens élevés pour tuer quand il s’agit de défendre les biens ou l’intégrité de son maître… P’tit Ciss ne sait pas pourquoi il est fait, au grand désespoir de sa Mémée, celle qui l’élève et chez qui il vit. C’est qu’il faut qu’il se trouve une voie professionnelle. Toujours est-il qu’après cette expérience en chenil, il sait ce qu’il déteste…

Un oncle propose alors de le prendre en main, à Saint Raphaël. Il le fait venir pour lui apprendre le métier, serveur dans son restaurant. Pas que le boulot lui déplaise mais le voilà de nouveau aux prises avec deux chiens, ceux de Lefauchois, le patron, l’oncle, et de la patronne. Il ne se sent vraiment aucune affinité avec ces bestioles qui vivent aux crochets des humains, d’autant que l’un des deux essaie de lui choper le mollet en guise d’accueil. L’occasion de rencontrer Lucienne, l’employée de la vétérinaire d’à côté, avec laquelle il se trouve quelques points communs, la haine des toutous notamment, et quelques attirances. Les deux s’associent pour empoisonner les saucisses à pattes et autres chienchiens à leurs mémères qui envahissent la Côte d’Azur.

P’tit Ciss continue ensuite à faire son apprentissage, devenant monte-en-l’air, grâce à un don pour l’escalade et continuant à nourrir une haine farouche pour les clebs et tous ceux qui les encensent…

Amila dézingue une nouvelle fois ses contemporains. Ceux qui ont fait le chien-roi dans leur société… Chiens qu’il n’hésite à comparer aux militaires, aux tenants de l’ordre, à des citoyens qui voudrait voir plus de rigueur dans leur pays…

Il dézingue mais j’ai eu un peu de mal à rester dans l’histoire, à me sentir concerner en permanence, même si certains moments restent particulièrement piquants. L’impression d’une difficulté à lancer l’histoire, à la maintenir parfois sur les rails choisis.

Deux ans plus tard, le dernier roman d’Amila arrive dans les bacs. Toujours fidèle à la “série noire”, c’est Au balcon d’Hiroshima.

Il s’agit d’une œuvre qui n’est pas sans rappeler Le boucher des Hurlus et sa dénonciation de l’absurdité et des ravages de la guerre. Une œuvre cousine de La lune d’Omaha, traitant comme elle de la seconde guerre mondiale.

Pour aborder un sujet marquant, Amila prend le parti de mêler du rocambolesque à la tragédie en marche. Deux truands, évadés de prison grâce à un bombardement providentiel de la Au balcon d'Hiroshima (Gallimard, 1985)Royal Air Force, devenus héros de la résistance, partent à la recherche de leur complice qui a réussi à s’échapper avec le magot de leur braquage. Ce complice a trouvé refuge au pays du soleil levant pour profiter du trésor volé. Nous le rencontrons dans la capitale nippone alors qu’elle est bombardée par les Etats-Unis, une nuée d’avions déversent des bombes transformant la ville en un gigantesque brasier… Roger, qui était convoqué à l’Ambassade pour confirmer qu’il vit sous une fausse identité, assiste à la tragédie à l’abri, les ambassades faisant rarement les frais de ce type d’acte de guerre, et comprend bien vite que son quartier est rayé de la carte. Sa femme et l’un de leurs enfants font parti des victimes, le second enfant se révèle introuvable, probablement transporté dans un état grave vers un hôpital… Mais tout a brûlé, ses papiers, les faux, son entreprise, tout. Roger n’est plus rien, a tout perdu. Il est envoyé, avec d’autres locataires improvisés de l’ambassade, dans un camp de prisonniers. Puis de nouveau déplacé près d’une ville dont il entend pour la première fois le nom, Hiroshima. Il y retrouve rapidement les deux compères partis à sa poursuite et enfermés comme lui… La vie au camp n’est que survie et le passé n’a plus prise.

Amila nous décrit l’inhumanité de la guerre, les représailles contre les civils, le peu de cas que l’on en fait, victimes désignées de la saloperie dans laquelle les puissants se sont engagés. C’est de nouveau le péquin qui trinque, comme dans la société que l’écrivain nous a décrite au long de ses années à la “série noire”.

Et ça se finit en apothéose devant l’une des plus grandes atrocités que l’esprit humain a pu inventer pour détruire son prochain. L’une des plus belles démonstrations de ce que la science peut enfanter pour tuer, cette même science qui se bat  en même temps pour aider l’homme à mieux vivre… Amila réussit à nous prendre, à nous émouvoir, à nous laisser complètement abasourdi devant ce qui n’est plus qualifiable. Juste incompréhensible. Alors qu’il avait fallu des nuées d’avions pour incendier Tokyo, un seul, isolé, suffit pour Hiroshima…

Ce dernier roman, cloturant sa bibliographie, lui vaudra le prix Mystère de la critique en 1986, il proposera encore un manuscrit aux éditions Gallimard qui sera refusé et publié bien des années plus tard, Comme un écho errant.

Oppel, série noire

C’est dans la collection créée par Duhamel que débarque Oppel. D’abord en duo, comme d’autres avant lui, Manchette ou consort.

En 1983, Dorison et Oppel s’associent pour nous raconter à deux voix l’histoire de Canine et Gunn. Les présentations avec les deux personnages du titre, ceux que nous allons principalement suivre, sont expédiées dès les premières Canine et Gunn (1983)pages. Nous savons d’emblée où nous nous aventurons et quelle genre d’histoire va nous être contée… Une jeune femme, aimant les armes et acceptant certains contrats pour l’argent, et son chien aux ambitions si proches de sa maîtresse.

Le duo débarque en Corse. Pas pour le tourisme. Il débarque pour mettre la main sur du matériel acquis illégalement par des voyous locaux. Ce matériel attire les convoitises de pas mal de monde et Canine et Gunn vont devoir tracer leur chemin aux milieux de ces luttes de clans (corses et siciliens), luttes de pouvoir (CIA et KGB, guerre froide oblige).

C’est une histoire dans l’esprit du polar des années 80, un polar dans la lignée de ce qu’est devenu le polar après que quelques aînés aient contribué à son évolution. Manchette n’est pas loin, Klotz non plus, deux auteurs dont Oppel se réclame d’ailleurs. C’est l’histoire d’une femme plongée dans un monde habituellement réservé aux hommes, quand je dis habituellement, je pense surtout à l’univers romanesque balisé, le polar calibré…

Oppel et Dorison arrivent et nous proposent déjà une relecture du polar tel qu’il existe à leur époque, apportant un décalage qui y ajoute une certaine saveur. De l’ironie. Mais leur arrivée est surtout marquée par un roman rythmé, efficace. Un de ces romans que l’on aime lire entre deux trains ou deux gares.

Il faut attendre cinq ans pour ouvrir le deuxième roman d’Oppel. Il a, entre temps, comme son compère Dorison, touché au cinéma mais, contrairement à Dorison, il revient au polar, univers qui semble lui convenir et convenir à sa plume.

En 1988 paraît Barjot !, toujours dans la collection à la couverture noir et jaune. Ce roman est un régal pour qui goûte à l’univers du polar de l’époque, à un certain univers du polar. Il s’agit d’un roman ressemblant à une course-poursuite, un homme est aux prises avec une réalité qu’il ne connaissait pas. C’est un polar qui bouscule et vous tient en haleine Barjot ! (1988)avec un rythme particulièrement soutenu. Ça commence fort, ça commence avec un massacre perpétré de main de maître. Le massacre d’une famille réunie autour de la table pour partager un repas. Une famille dans laquelle le père, Jérôme-Dieudonné Salgan, manque seul à l’appel… Pour une roue crevée, roue crevée à cause d’un chauffard dont il se prend à penser qu’il n’est pas étranger à l’élimination de sa famille. Et ce père ne va plus penser qu’à régler leur compte à ceux qui ont fait ça, il est en vie et il doit s’accrocher à quelques chose. Mais il n’est pas familier des enquêtes, pas familier des pistes à suivre ni de la manière de les débusquer, les pistes. Cette naïveté va lui servir puisqu’il en devient imprévisible du point de vue des professionnels, engoncés dans leurs habitudes. Oppel nous offre un personnage proche de nous, confronté à un univers que nous ne connaissons qu’à travers la lecture. Et l’alchimie prend. Que demande le lecteur sinon d’être dans l’histoire ?

Avec ce deuxième roman, le premier en solo, Oppel s’affirme et se fait un nom. Pour le prénom, il faudra encore attendre. Il s’affirme comme un auteur maîtrisant le genre et y ajoutant une touche nouvelle. Un bon auteur de polar. Un auteur à suivre.

J’en avais parlé par ici.

Trois ans s’écoulent avant la parution du bouquin suivant. Zaune atteint les gondoles en 1991. Le réalisme (un certain réalisme) qui était à la périphérie de ses deux premiers opus est, cette fois, bien présent. L’action de Zaune se situe dans une réalité à l’œuvre en ce début des années 90.

C’est une nouvelle course-poursuite que nous donne à lire Oppel. Une course contre la montre pour Zaune, pour Zaune (1991)sauver son frère. Dans sa banlieue, cet ancêtre de la cité, de ces cités dont on parle à tout bout de champ désormais. Zaune va devoir courir pour sauver son frère de ses trafics et de ses tentatives particulièrement naïves d’escroquer plus fort que lui…

Oppel, sous couvert d’une action tendue, nous fait parcourir cette banlieue où tant de personnes vivent ou sont appelées à vivre dans les années qui suivront. Il nous fait parcourir la banlieue en nous offrant au passage à voir les acteurs, les personnes qui la font, qui y sévissent. Et Zaune évolue dans ce microcosme…

Oppel évolue radicalement avec ce troisième roman, il ne centre pas tout sur l’action mais se met dans la position d’observateur. Observateur de la société dans laquelle il vit, de la société dans laquelle vivent ses lecteurs. Il franchit l’espace qui sépare le divertisseur de l’auteur…

J’ai chroniqué ce livre pas plus loin que .

L’année suivante paraît le dernier roman d’Oppel à la série noire. Ce sera Piraña matador, polar exotique.

Ce qu’avait amorcé Oppel avec son polar précédent, l’observation des sans-grade, des exploités, se poursuit. Sous une autre lattitude, l’auteur observe la lutte d’un patron tout puissant contre ses ouvriers, contre les syndicats qui pourrissent leur esprit, leur donnant des idées revendicatrices. L’élément étranger que nous allons accompagner est unPiraña matador (1992) exécuteur de basses œuvres appelé là pour nettoyer la ville de ses empêcheurs d’exploiter en rond. Un exécuteur qui se prend à penser, qui ne maîtrise plus son côté humain…

Comme pour les romans précédents, il y a lutte, lutte de pouvoir. Après les services secrets et un certain crime organisé dans Canine et Gunn, différents services d’Etat dans Barjot !, la police et les malfrats qui veulent asseoir leur main mise sur un territoire dans Zaune, nous voici cette fois au cœur du monde du travail. Comme pour les romans précédents, l’action est rythmée et tend vers une conclusion en forme d’apothéose, une montée en puissance, en tension, qui trouve parfaitement sa place dans la collection où sévit l’écrivain.

Le cap qu’il avait franchi avec l’ouvrage précédent se confirme, Oppel approfondi ses personnages, ils ne sont plus de simples faire-valoir d’une intrigue rondement menée, distrayante et efficace. Son point de vue devient social, critique… Oppel confirme tout le bien que ses autres romans pouvaient laisser imaginer, entrevoir.

Après s’être fait un nom, Oppel va s’attaquer à son prénom en changeant d’éditeur et en étoffant son univers, en enrichissant ce que nous avons pu discerner à la “série noire”.

Murakami Haruki à l’oeuvre (1)

Le premier roman traduit de Murakami, dans l’ordre chronologique des parutions au Japon, est le troisième opus d’une trilogie. La trilogie du Rat. Les épisodes précédents sont toujours attendus de ce côté-ci du monde…

La course au mouton sauvage est arrivée chez nous en 1990, huit ans après sa parution originale. Murakami avait déjà La course au mouton sauvage (1982)une certaine notoriété, ayant obtenu le prix Gunzo pour son premier roman, le premier de la trilogie du Rat, dont le titre pourrait être traduit par Ecoute le chant du vent et qui date de 1979. Ce premier opus est publié alors qu’il n’a que vingt-neuf ans et qu’il vient de passer un certain temps à chercher une manière d’exprimer les sentiments dans la langue japonaise, lui qui se sentait plus proche, plus à même de le faire en anglais… D’entrée, Murakami se situe comme un novateur, c’est ainsi qu’il est perçu dans son pays.

Avec La course…, il achève donc sa trilogie, passe à l’écriture à plein temps et nous offre une histoire déjà très proche de l’univers qu’il développera plus tard, très proche de cette narration qu’il va faire évoluer au fur et à mesure des années. Un homme, ayant fondé sa société, se voit contraint de mener une quête pour permettre à son entreprise de ne pas péricliter. La publication d’une revue dont il a la responsabilité est suspendue à cette quête, la recherche d’un mouton rare, très rare, qui apparaît accidentellement sur une des photos que devait utiliser le magazine. Lorsqu’il part à la recherche du fameux mouton, sa vie est au bord de basculer, en équilibre instable, sa quête va l’amener dans un univers qu’il ne soupçonnait pas, le rapprochant d’un ami qu’il a côtoyé auparavant, le Rat.

La frontière entre le rêve et la réalité est particulièrement fine dans les romans de Murakami, dans celui-ci notamment. Avec un style d’une grande simplicité, il parvient à nous captiver, à nous donner envie de tourner les pages dans une intrigue qui ne multiplie pourtant pas les rebondissements. Des histoires se succèdent à mesure que l’homme avance, des histoires qui font avancer l’histoire, des intrigues imbriquées les unes dans les autres. Comme je l’ai déjà dit ici, Murakami nous offre dès le début (le début de son histoire chez nous en tout cas) un roman inclassable… et il ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Après cette première entrée en matière et une pause consacrée à l’écriture de nouvelles, Murakami va écrire et publier deux de ses romans les plus importants de mon point de vue. A commencer par La fin des temps. Paru en 1985, ce livre est un livre marquant… qui m’a marqué en tout cas.

Deux histoires se font échos, s’entrecroisent sans que l’on soit bien sûr qu’elles aient un rapport entre elles. Une histoire qui s’appelle le pays des merveilles sans merci et une autre la fin du monde (cette partie étant le développement La fin des temps (1985)d’une nouvelle, comme souvent chez Murakami). Dans ces deux histoires, le personnage principal nous parle à la première personne. Dans les deux histoires, il découvre un monde qui ne semble finalement pas si nouveau que cela.

Nous pénétrons, avec ce roman, un peu plus dans l’univers de Murakami. Un univers où les pensées, l’imagination, ont autant d’importance que la réalité. Un univers où les pensées et la réalité s’imbriquent tellement qu’elles s’influencent l’une l’autre.

Le monde imaginaire que nous offre Murakami ne semble jamais bien loin de celui dans lequel nous vivons, le monde réel qu’il décrit peut parfois paraître déjà hors du temps, difficile à appréhender… si proche des difficultés que nous avons parfois à le comprendre.

La fin des temps est un superbe roman mêlant deux univers parallèles, deux univers pas si parallèles au final puisqu’ils se croisent, sans que l’on n’en soit jamais vraiment sûr. Murakami nous entraîne dans ses intrigues en nous prenant par la main et en nous montrant que le rêve peut parfois être effrayant et la réalité rassurante.

Le roman suivant, paru en 1987, s’intitule La ballade de l’impossible. C’est une nouvelle fois le développement d’une nouvelle… nouvelles qui lui servent de champ d’exploration littéraire et de défrichement de ce que la littérature offre comme possibilités, lui offre comme possibilités. Ce roman s’inscrit de manière clair dans la réalité, l’imagination restera dans la tête des personnages, influençant leurs actions mais ne venant jamais polluer, changer, ébranler le monde réel. Même si ce monde réel peut parfois paraître étrange. C’est un retour à ce qui avait fondé ses deux La ballade de l'impossible (1987)premières œuvres, non traduites à ce jour (ai-je l’air de le regretter ?).

C’est un roman d’apprentissage, un roman du passage à l’âge adulte et l’un de ses plus gros succès au pays du soleil levant. Le titre original fait référence à une chanson des Beatles, qu’il reprend d’ailleurs, Norwegian Wood. Il s’agit là de l’une des facettes de la narration chez Murakami qui n’hésite pas à évoquer, à convoquer son univers personnel fait notamment de chansons des années 50 à 70… Dans ce roman en particulier, la musique revêt une grande importance. Pour son pouvoir d’évocation à n’en pas douter. Et pour ce que cela peut nous rappeler de l’adolescence, où elle définit tellement les personnes ou à travers laquelle les adolescents se définissent tellement. Sans le dire, sans lourdeur, Murakami nous raconte la fragilité de ce moment de la vie. En nous captivant une fois de plus.

Il écrit quasiment instantanément, et presque en réaction au précédent un roman qui renoue avec la trilogie du Rat. Comme un besoin de revenir à ce qui avait fondé son travail, à ce qui avait été son évolution avant La ballade de l’impossible. Danse, danse, danse paraît en 1988. Et connaît également le succès, comme une conséquence de l’énorme vague soulevée par La ballade

Dans ce roman, écho à sa première trilogie puisqu’on y retrouve le même narrateur mais que le Rat n’est plus évoqué, le personnage principal retourne sur ses pas, retourne sur le chemin qu’il avait emprunté lors de sa quête du mouton siDanse, danse, danse (1988) particulier. Le personnage revient sur ses pas et surtout à l’hôtel par lequel il était passé la première fois. Mais cet hôtel a changé, gardant le même nom mais entièrement reconstruit. Un hôtel moderne qui cache pas mal de secrets. Dans lesquels le narrateur pourrait bien se perdre.

Vous l’aurez compris, d’un roman à l’autre, l’œuvre de Murakami change, évolue, prenant toujours une nouvelle forme jamais totalement étrangère aux précédentes.

Murakami recherche un style simple, un style suffisamment évocateur n’étouffant toutefois pas l’intrigue, n’étouffant pas l’univers qu’il développe sous nos yeux, au fil des pages.

Une fois de plus, nous sommes emporté dans un espace à part, un espace où le réel et le fantastique se mêlent, s’entrecroisent…

Après le succès important des deux romans écrits coup sur coup, Murakami va mettre du temps à retrouver le chemin de la fiction, du romanesque… Il va mettre du temps pour aboutir à un des romans importants jalonnant son œuvre plutôt prolifique dont il faudrait également évoquer les nouvelles, nombreuses.

Robin Cook devient Derek Raymond (œuvre 2ème partie)

 Robin Cook a donc disparu du paysage littéraire britannique (le PLB ?) pendant plus de dix ans. A-t-il réellement cessé d’écrire pendant cette période ? A-t-il été capable de renoncer à la page blanche alors qu’il avait déjà commis pas moins de six romans ? Autant de questions qui restent, pour moi, sans réponse. L’article de François Guérif pour l’encyclopédie Universalis ne s’attarde pas sur cette période. Il faudrait peut-être s’adresser à son exécuteur littéraire, l’écrivain gallois John Williams (oui, l’écrivain, pas le musicien spielbergien !).

Il a de nouveau bourlingué, enchaînant les petits métiers, s’installant en France, dans le sud, l’Aveyron. Une impasse porte son nom à Rodez.

Et puis, il est revenu à la littérature. Au roman noir.

Ce premier roman du retour, Le soleil qui s’éteint (Sick Transit) a d’abord été publié en France, en 1983. Il le sera peut-être bientôt en Angleterre mais il leur faudra retrouver d’abord le Le soleil qui s'éteint (Gallimard)manuscrit original, la seule version existante étant, à ce jour, la française. Dans Le soleil qui s’éteint, on retrouve certaines obsessions de Cook,  certains leitmotivs, la décadence de la société anglaise notamment. Mais on voit poindre un autre thème, celui de la lente déchéance d’un homme déjà détruit. On pouvait l’avoir senti avec Quelque chose de pourri au Royaume d’Angleterre mais seulement senti.L’arrivée des femmes au premier plan même si elles n’étaient pas absentes des ouvrages précédents… Là, l’absente est au premier plan.

Ce n’est pas un roman majeur de Cook mais c’est son roman du retour, un roman qui annonce l’arrivée d’un nouveau Robin Cook et d’une série qui marquera le roman noir. Mon avis sur ce livre se trouve, encore et toujours, sur Pol’Art Noir, ici.

Il est mort les yeux ouverts (He died with his eyes open) marque le début de la série appelé l’Usine, the Factory dans sa version originale. Il confirme le retour de Robin Cook et nous prouve qu’il n’a rien perdu de la vigueur, de la force qui avait été la sienne dans les bouquins qu’il a appelé ses « romans de jeune homme » (Ceux que j’ai évoqués précédemment).Il est mort les yeux ouverts (Gallimard)

Il confirme le retour de Robin Cook, à tel point qu’il va de nouveau être édité dans sa langue maternelle Mais là, un souci se pose. Pendant sa longue interruption, un autre Robin Cook s’est fait connaître, un auteur de thrillers médicaux venu des Etats-Unis. Robin Cook, l’original, le premier sur la place, va donc changer de nom pour les éditions anglo-saxonnes, il sera désormais Raymond Derek. Il l’est toujours…

Il est mort les yeux ouverts, qui fut d’abord intitulé dans sa version française On ne meurt que deux fois et fut adapté sous ce titre par Jacques Deray, marque l’arrivée de ce sergent sans nom affecté à la section A14, celle des crimes non résolus. Ce sergent désabusé mais qui s’accroche comme un forcené aux enquêtes qu’on lui confit, ce sergent, ou sa déclinaison, que l’on retrouvera dans les opus suivants de l’Usine.

Robin Cook donne le sentiment d’enquêter sur lui-même dans cette fiction. N’est-ce qu’un sentiment ?

C’est Patrick Galmel himself qui a chroniqué ce roman sur le site Pol’Art Noir, mon avis apparaît un peu plus bas, je le reproduis ici in extenso, il date de janvier 2007 :

« Avec ce roman, Robin Cook entame une série, un an après être revenu dans le monde des romans publiés… c’était en 1983.
Il revient et il nous raconte l’histoire d’un type qui a mis du temps à se décider à écrire. Il nous raconte l’enquête menée par un flic sur ce type et pour mener cette enquête, le flic, sans nom, se laisse petit à petit couler dans le monde de la victime, Staniland.
C’est un roman prenant, difficile à lâcher, même si la découverte du coupable n’est pas ce qui importe. Ce qui importe, c’est la découverte de la victime. L’histoire est racontée à la première personne et elle s’intéresse à ce Staniland qui a une vie étrangement semblable à celle de Cook lui-même. On est captivé par cet auteur qui finalement mène l’enquête sur lui-même et n’épargne rien à ses personnages principaux. Des personnages trop lucides pour supporter de vivre, trop lucides sur eux-mêmes et leurs contemporains.
On peut aimer ce livre pour de nombreuses raisons. La principale étant peut-être d’avoir entre les mains l’œuvre d’un grand romancier.
Un grand romancier douloureusement lucide.
 »

Le deuxième opus de la série de l’Usine paraît en 1984. Le sergent sans nom revient et après avoir mené l’enquête du point de vue de la victime, il cherche à comprendre le meurtrier. Ça s’appelle Les mois d’avril sont meurtriers (The devil’s home on leave). De nouveau, Cook nous propose une histoire dont on se souviendra. Les meurtres sont particulièrement barbares Les mois d'avril sont meurtriers (Gallimard)et ne peuvent laisser indifférents.

Ce roman a également été adapté au cinéma, cette fois par Laurent Heynemann, avec plus de bonheur. Même si bonheur n’est sûrement pas le bon mot. Disons qu’on y retrouve l’univers de l’écrivain et une certaine vision de celui-ci… Une légère trahison, mais est-ce que ce ne sont pas les trahisons qui font les meilleures adaptations ?

Toujours est-il que ce roman, qui n’a pas la qualité de la précédente, mais qui est parmi les Série Noire marquantes, en annonce d’autres. On pense notamment à l’excellent J’étais Dora Suarez, roman emblématique de Cook, auquel on a malheureusement tendance à réduire son œuvre mais qui sans doute l’un de ses plus dérangeants. L’un de ceux qui porte haut son approche du roman noir.

Dans Les mois d’avril…, on assiste à la lente descente d’un homme, une fois de plus mais pas une fois de trop. Robin Cook n’est pas n’importe qui, je le rappelle et chacun de ses romans se savoure.

C’est Freddie Noon qui l’a chroniqué sur Pol’Art Noir, mon avis, lisible plus bas, est le suivant :

« Un sergent de police, qui croit en son boulot et qui s’y accroche puisqu’il n’a plus rien en dehors, se voit confier une enquête. Une enquête sur un meurtre. On a retrouvé un corps difficile à identifier puisqu’après l’avoir tuée, on a fait cuire la victime, rendant toute empreinte inexistante, on lui a également broyé la mâchoire et ôté les dents. Le corps a ensuite été enfermé dans quatre sacs plastiques trouvé dans un dépôt abandonné…

Le policier-narrateur dont on ne connaîtra jamais le nom est épris de justice et travaille à l’A14, au service des décés non éclaircis, service qui s’intéresse aux victimes sans importance, qui n’intéresse personne et dont les meurtres seraient habituellement classés rapidement. Il va mener son enquête avec sérieux, application, sans se laisser influencer car finalement ce meurtre sans importance va se révéler d’un grand intérêt, relié à une affaire qu’on avait soigneusement évité de mener à fond étant donné ses connections avec les relations internationales et le contre-espionnage. Comme il n’en à rien à faire, comme il a renoncer à sa carrière, le sergent va aller au bout de son affaire.

Robin Cook nous offre là son deuxième opus de la série sur l’Usine. Cette série qui dépeint des policiers revenus de tout, anonymes, et allant au bout de leurs affaires, jusqu’à se détruire.

Dans le premier opus, le policier s’intéressait à la victime, au point de suivre sa trace, de prendre presque sa place. Dans ce deuxième volet, il s’intéresse au coupable, lui rendant visite plus qu’il ne faut, discutant avec lui au-delà de ses obligations professionnelles, le forçant à l’accepter pour recueillir des confidences plus qu’approfondies. Au final, comme toujours, c’est un roman singulier que Robin Cook nous donne à lire. Une photographie plutôt noire de l’Angleterre des années 80 sur fond de contre-espionnage, thème qu’il avait déjà abordé pour son retour à la littérature dans Le soleil qui s’éteint. Le contre-espionnage n’est qu’un prétexte pour aborder la violence humaine, sa noirceur, sa propension à trahir. Il nous offre également le portrait d’un flic blessé, perdu, ne sachant vraiment où il est que quand il travaille.

C’est un roman moins touchant peut-être que le premier opus de la série, Il est mort les yeux ouverts, peut-être moins personnel, mais d’une qualité indéniable et d’une telle sensibilité, sans concession, qu’elle provoque parfois le malaise ou, en tout cas, un sentiment assez dérangeant…

“Les assassins sont comme les militaires : ennuyeux et dérangeant en même temps.” »

Le troisième opus de la série de l’Usine paraît en 1986. Inexplicablement, ce sera le dernier de Cook à être édité dans la Série Noire. Inexplicablement parce qu’à cette époque, et certainement grâce aux adaptations de ses deux précédents bouquins, Robin Cook rencontre le succès.Comment vivent les morts (Gallimard)

Je me souviens avoir vu la première adaptation, celle de Deray à sa sortie, la deuxième peu de temps après, et pourtant, Robin Cook n’a pas été à cette époque un nom qui a fait tilt pour moi. Comme je l’ai déjà dit, ça viendra beaucoup plus tard.

Le troisième opus s’intitule Comment vivent les morts (How the dead live). Cette fois, le sergent sans nom, récurrent de la série, part enquêter en dehors de Londres. Sur l’affaire Mardy. La disparition d’une femme. C’est un roman particulier dans la série puisque le personnage principal ne se met à la place ni de la victime ni du meurtrier. Il découvre la vie d’une petite communauté, ses petits arrangements, qui vont finir par le dégoûter. Il parvient tout de même à suivre la lente déchéance d’une personne et les résistances de ceux qu’il doit côtoyer pour l’occasion ne l’empêcheront d’aller au bout. Dernier objectif qu’il peut se fixer, auquel il peut se raccrocher même s’il sait qu’il y aura des conséquences…

J’en ai parlé sur Pol’Art Noir, ici.

Avant de poursuivre sa série, Robin Cook a commis un roman qui en sort. A part. Un roman fort, un roman qui se déroule dans cette France devenue la deuxième patrie de l’écrivain.

Cauchemar dans la rue (Nightmare in the street) fut, comme je l’ai dit plus haut, refusé par Gallimard. Cook alla voir ailleurs et ce fut chez Rivages et la collection dirigée par François Cauchemar dans la rue (Rivages)Guérif qu’il atterrit, on pourrait tomber plus mal mais difficilement mieux. La collection Rivages/Noir va l’éditer et se charger des suivants ainsi que de ses œuvres de jeunesse, « de jeune homme », non éditée en France jusque là.

Cauchemar dans la rue paraît en 1988. Pour un roman, Cook s’échappe donc de l’Usine mais reste dans son univers et nous offre un roman âpre, dur, lucide et désabusé.

Il nous conte la lente déchéance, la fin, d’un policier au bout du rouleau. Un policier qui en perdant son boulot va tout perdre.Qui en se voyant s’enfoncer, en sachant où il va, ne peut que regretter sa fin. Si étroitement liée à la fin d’un amour qu’il ne croyait jamais pouvoir vivre et auquel il doit renoncer… Ça peut paraître à l’eau de rose, romantique, mais c’est un romantisme noir, sombre. Un romantisme de fin du monde.

Un grand roman qui, pour moi, est l’égal de Quelque chose de pourri au Royaume d’Angleterre ou de Il est mort les yeux ouverts.

J’en parle également ici, si cela peut compléter mon propos ou l’enrichir.

En 1990, Robin Cook offre à ses lecteurs ce qui est, pour beaucoup, son chef-d’œuvre. Un chef-d’œuvre qui ne doit, à mon avis, en aucun cas faire oublier le reste. Un arbre qui ne peut cacher la forêt. J’étais Dora Suarez (I was Dora Suarez) est certainement l’un de ses romans les plus prenants, les plus captivants, mais il ne doit en rien occulter les autres bouquins deJ'étais Dora Suarez (Rivages) ce grand auteur, son œuvre ne peut se résumer à ce roman que d’aucuns qualifieront de « majeur ». Il y a toujours intérêt à se pencher sur des ouvrages « mineurs » si tant est que ça puisse exister. En particulier chez Robin Cook.

Dans ce roman, on retrouve le sergent sans nom. Il va se coltiner à une affaire qui pourrait être la quintessence de ses préoccupations et des préoccupations de son auteur. Le policier va suivre, au point d’en faire une croisade personnelle, la destinée d’une fille détruite par cette société dont elle ne voulait pas. Cette société qui lui a rendu au centuple sa trahison, on ne peut s’en échapper sans payer un prix et le prix que devra payer Dora Suarez est un prix exorbitant, un prix que l’on ne pourrait souhaiter à son pire ennemi, comme on dit. En même temps qu’il suit cette destinée malheureuse, on constate que son meurtrier est aussi détruit qu’elle. Laminé, anéanti par les mêmes forces…

Dora Suarez n’est pas seulement l’un des grands romans de Cook, c’est un grand roman tout court, par delà les frontières du genre, de ce noir qu’il a contribué à lancer ou relancer en Angleterre. C’est un grand roman tout court comme quelques autres de ses œuvres, vous l’aurez compris.

J’arrête là mon parcours au long de la bibliographie du monsieur n’ayant pas encore lu ses ouvrages suivants. Je reviendrai à Robin Cook plus tard, pour évoquer ses deux dernières fictions, Le mort à vif et Quand se lève le brouillard rouge.

Je reviendrai également sur sa vie, ce qu’on en dit, une fois que j’aurai parcouru le numéro spécial que la revue Polar lui avait consacré lors de sa disparition ainsi que celui de la revue 813 parut à la même époque quand je me le serai procuré… Et si d’autres ouvrages le concernant me tombent entre les mains, je les évoquerai également…

Je me pencherai peut-être ensuite sur ses nouvelles.