Virginie Despentes, de Pauline à Claudine

En 1998, deux ans après Les Chiennes savantes, Virginie Despentes voit son troisième roman publié. Il s’intitule Les Jolies choses et marque un changement de maison d’édition pour l’écrivaine, après Florent Massot, la voici chez Grasset.

 

Un couple en terrasse, Claudine et Nicolas. Elle, pas dans son assiette, lui, dans le doute. Il lui répète qu’il n’est pas convaincu par son plan. Sa sœur ne lui ressemble pas tant que ça.

Les Jolies Choses (Grasset & Fasquelle, 1998)Ces deux-là se connaissent depuis quelques temps, un peu après l’arrivée à Paris de Claudine, venue dans la capitale sur un coup de tête. Ils se connaissent et vivent un peu de la même manière, de coups, petits trafics. Claudine a su jouer de ses charmes et jouer avec les sentiments, sachant donner aux hommes ce qu’ils voulaient pour les convaincre de leur charme ou de leurs capacités sexuelles. Sachant aussi passer de l’un à l’autre. Nicolas a échappé à ça, ils sont devenus amis sans avoir éprouvé une quelconque attirance l’un pour l’autre.

Pour le moment, Claudine veut profiter d’une opportunité. Elle a convaincu un producteur grâce aux compositions de Nicolas et a dégotté la parfaite interprète en la personne de Pauline, sa sœur jumelle. Elle sera la voix et Claudine sera le corps. Incapable de chanter, elle fera du play-back sur les enregistrements de l’autre, qui ne tient absolument pas à être sur le devant de la scène.

Elle doit pourtant accepter de l’être pour la première puisque la chanson n’est pas encore enregistrée et qu’elle la chante pour convaincre les producteurs, en première partie d’un groupe. Et ça marche… malgré sa tenue sans glamour, plutôt grunge.

A leur retour du lancement de leur idée, dans la nuit parisienne, les voilà contraints à accepter d’aller plus loin. Pauline à se rapprocher de l’univers de sa sœur et Nicolas à faire la tournée des maisons de production, celle qui les ont relancés à peine leur première sortie effectuée.

Comme l’a perçu Claudine, il ne suffit pas d’avoir du talent pour réussir. La compromission paraît indispensable même si on veut jouer au plus malin et se contenter d’une avance… qui peut être substantielle comme Pauline l’a entendu juste avant son concert.

 

Virginie Despentes se penche de nouveau sur des êtres vivant en marge. Cette fois, plutôt que se venger de la société ou tout faire pour rester dans la marge, ils veulent en profiter, l’arnaquer… mais est-il si simple d’accepter ce qu’elle demande et de se retirer ensuite ? De s’en défaire quand on a plongé dedans ?

Pauline plonge et replonge après avoir découvert que même ceux qu’elles considéraient comme imperméables au superficiel ne le sont pas.

C’est une exploration que nous propose Despentes, celle d’un milieu qui joue avec ou récupère les marges mais reste à l’aune d’une société dont le but n’est pas l’épanouissement de chacun mais le profit maximum. Jusqu’à l’épuisement des individus, leur mise en danger, pourvu que ça rapporte, la compromission morale et sexuelle jusqu’au dégoût, on prend puis on jette. On trahit…

C’est une misère de soi, un malheur de ne pas se préserver. Pour n’avoir rien, en plus, qu’un ramassis de mauvais souvenirs qu’on se trimbale comme une âme perdue.

Même en ayant conscience de cette réalité, il peut s’avérer difficile de ne pas se prendre au jeu et de se croire plus malin en oubliant d’être raisonnable, d’en rester aux objectifs initiaux… Difficile de ne pas se griser devant certains miroirs aux alouettes… La domination et le pouvoir peuvent prendre tellement de formes différentes.

A sept huit ans, on croyait que ça leur passerait, cette manie de faire « pouet-pouet camion », mais que dalle, cinquante balais après c’est toujours aussi con qu’un môme, un mec.

 

Virginie Despentes affirme son style, son univers. Elle explore les failles, les faiblesses de l’être humain. Elle décrit aussi les travers de la société, ses aspects les moins reluisants et même les plus abjects, le tout en nous offrant un roman d’une réelle qualité avec un style qui la distingue des autres et des personnages particulièrement réussis, décrits avec une grande sensibilité. Elle observe aussi une ville, une rue, depuis une fenêtre ou en bas, ajoutant un aspect intéressant à son histoire, l’inscrivant dans cette époque qu’elle chronique avant qu’on ne l’oublie.

Métro Barbès, les pigeons roucoulent et chient sur les colonnes, deux types vendent des melons, beaucoup de monde, à côté d’elle une femme chante doucement, belle voix grave, un homme distribue des cartons roses, le sol en est jonché, cartes vertes, bleues ou jaunes.

Décidément, Despentes est à lire.

 

Le roman suivant paraît quatre ans plus tard, il a pour titre Teen Spirit et est, pour la première fois dans l’œuvre de l’auteure, centré sur un homme.

Virginie Despentes, Louise entre dépendance et Orga

Le deuxième roman de Virginie Despentes est publié deux ans après le premier, toujours par Florent Massot. Après Baise-moi, voici Les Chiennes savantes.

 

Mercredi 6 décembre, entre Macéo, un chien affalé sous sa chaise, Cathy, une collègue tuant le temps en dessinant et la voix de Roberta dans la cabine voisine, Louise roule un Les Chiennes savantes (Florent Massot, 1995)joint. Stef et Lola arrivent alors que Cathy vient de partir en piste. Le train-train. La voix de Gino résonne régulièrement dans les haut-parleurs pour appeler une fille en cabine ou sur la piste, le client est roi à l’Endo, il n’attend pas. C’est un peep-show lyonnais et les filles échangent entre deux exhibitions, entre un verre et un splif.

Stef et Lola sont les deux nouvelles, parisiennes fraîchement débarquées dans la capitale des Gaules. Avant le boulot, tout le monde se croise dans les cafés du coin, surtout à l’Arcade Zen. Après avoir rendu Macéo à sa propriétaire, Laure, c’est là que débarque Louise accompagnée de Roberta. Celle-ci vient de lui rapporter les derniers potins, Saïd, le petit ami de Laure aurait été vu sortant de chez Stef et Lola. Mais la vie s’écoule et en dehors de ses huit heures de travail, Louise, narratrice, partage son temps entre son appart, qu’elle habite avec son frère, et les bistrots du coin. Allant de temps en temps voir la Reine-Mère, cheffe de l’Orga qui a la mainmise sur pas mal d’activités, notamment celle de l’Endo.

Deux jours plus tard, Louise apprend que celui-ci est exceptionnellement fermé. Convoquée par la Reine-Mère, elle y découvre les photos d’un carnage, les corps de Stef et Lola démembrés, charcutés. Sa patronne lui demande de s’intéresser à l’histoire, de comprendre ce qui a pu leur arriver.

En fouinant discrètement, elle découvre ce qu’elle savait déjà plus ou moins, les deux femmes ont débarqué à Lyon pour retrouver Victor, un type qui travaillait dans un peep-show de la capitale.

 

Tandis qu’elle cherche, se faisant curieuse, Louise découvre quelques secrets et voit sa petite vie de quartier s’écrouler. Règlements de compte et violences. Concurrence pour avoir le pouvoir sur certaines activités. Le petit monde qu’elle connaissait est chamboulé, seule son frère et leur appart constituent des repères, jusqu’au jour où elle apprend qu’il va partir de l’autre côté de la terre…

Il y a encore Mireille, lesbienne qui s’assume et serveuse récemment arrivée de Paris aussi, qui semble garder la tête froide jusqu’à ce que… la raison pour laquelle elle est là lui revienne en pleine face.

 

Ce n’est pas une enquête classique que propose Virginie Despentes. C’est celle d’une strip-teaseuse atypique, refusant de se laisser toucher par les hommes, sensible au charme féminin, qui fouille sans conviction, juste pour comprendre. Mais ce besoin de comprendre l’amène bien loin. Dans des recoins et vers des sentiments qu’elle n’imaginait pas ressentir un jour, se laissant guider par eux, renonçant à toute décision froide, refusant toute réflexion.

C’est une nouvelle fois un roman fort, avec des personnages profonds et un univers bien à lui. C’est un monde qui vit en marge, se situant délibérément à côté de la société que l’on connaît, que l’on nous décrit partout, occultant le reste. Despentes écrit dans un style proche du langage parlé mais rendu simple, direct, rappelant parfois la particularité d’un Philippe Djian dans son approche de la littérature, d’autant qu’il n’évite pas la crudité de certaines descriptions, de certaines scènes souvent édulcorées ou passées sous silence dans les romans main stream.

 

Un roman fort et noir pour une romancière que l’on ne classe pourtant pas dans le genre alors qu’elle s’y inscrit pleinement, peut-être parce que celui-ci est trop balisé comme étant avant tout masculin. Mais ses deux premiers bouquins l’inscrivent sans discuter au minimum dans son orbite.

 

Le troisième livre de l’auteure paraît deux ans plus tard et s’intitule Les jolies choses.

Virginie Despentes, la balade sauvage de Manu et Nadine

En 1992, Virginie Despentes écrit Baise-moi en un mois. Le manuscrit est tout d’abord refusé par plusieurs maisons d’éditions jusqu’à ce qu’il arrive entre les mains de Florent Massot. Publié en 1994, il connait le succès grâce au bouche-à-oreille qu’il suscite.

 

Nadine regarde un porno quand Séverine, sa colocataire, rentre pour manger, contrairement à ce qu’elle avait annoncé. Après un début de dispute, Nadine éteint la Baise-moi (Florent Massot, 1994)télé et Séverine se plaint d’avoir cédé trop rapidement à son dernier amant en date. Une fois Séverine repartie, Nadine met son casque de walkman sur les oreilles et enclenche Get Whacked des Suicidal Tendencies tout en remettant le porno qu’elle regardait.

Un gamin est venu tanner Manu à son appart pour qu’elle réagisse à la mort en prison de Camel, retrouvé pendu dans sa cellule alors qu’il n’avait pas de tendances suicidaires. Mais Manu se contente d’écouter le môme et de constater une fois de plus son absence de motivation pour toute action. Elle ne pense qu’à ce qu’elle consomme et boit.

Deux femmes aux prises avec la société. L’une trafique, l’autre tapine. Certains hommes les protègent pour mieux tirer partie des services qu’elles peuvent rendre, des hommes qui considèrent qu’elles doivent accepter leur sort. Qui profitent de leur emprise, des sentiments qu’elles nourrissent. De la force dont ils abusent, allant jusqu’au viol sans culpabiliser plus que ça. Mais la violence subie pour ne pas se faire complètement fracasser fait remonter le dégoût de la soumission. Jusqu’à ne plus être supportable.

Et les cadavres surgissent. Témoin ou coupable, Manu et Nadine ne se laissent plus faire et c’est toute la société qui trinque sans exception, sans épargner personne. A commencer par ceux qui les traitent comme des moins que rien, qui traitent tout le monde comme des moins que rien.

Puis ça continue.

 

Une rencontre entre deux femmes qui survivent et qui décident de s’épauler après avoir déguerpi en Bretagne. Argent et voiture volés ne constituent que le début d’une folle trajectoire. Entre drogue et alcool, sexe et meurtres. Entre deux hôtels.

Sur leur chemin, elles croisent des individus pas plus à la fête et canardent à tout va.

Pour son premier roman, Virginie Despentes va jusqu’au bout, ne nous épargne rien, dans cette épopée au bout du noir, nihiliste et violente. Pas vraiment de questions posées par les deux personnages principaux, pas de revendications, juste une balade guidée par l’instinct, la satisfaction de l’envie présente, le besoin de ne plus subir. De vivre sans entrave leur condition.

Manu et Nadine partagent tout, s’entrainent.

 

C’est un premier roman coup de poing comme on dit si souvent, mais celui-là l’est vraiment. Aucune intention de nous caresser dans le sens du poil, uppercuts et directs s’enchainent, jusqu’au dégoût, à la subjugation. Lecture bouche bée, en apnée, éberluée.

Un roman qui dérange, qui ne cherchent pas à plaire et qui parvient pourtant à s’imprimer dans notre cerveau, à ne pas en sortir et à marquer.

 

Dès le début de son parcours littéraire, Despentes marque son territoire, s’installe et nous déstabilise. Nous décrivant un monde sans espoir, loin de vies rêvées.

Elle poursuit dans cette veine avec son roman suivant, Les Chiennes savantes, une histoire de règlements de compte dans le monde de la prostitution et du sexe tarifé.

Marc Behm, Fecunditatis à la lutte pour l’Incal Vert et sa survie

Le dernier roman de Marc Behm, Dime Novel, paraît en 1997 en France, trois ans après Crabe. Non publié dans sa version originale, il est traduit, pour la troisième fois, par Gérard de Chergé, sous le titre de Tout un roman !.

Un enfant nait à Ajaccio dans la maternité Marie-France. Il a juste le temps de commencer à respirer qu’un groupe de faux pompiers vient l’arracher aux bras de sa mère. Ils ne vont pas bien loin car leur camion plonge dans la mer à cause d’une flaqueTout un romand’huile à quelques centaines de mètres de la maternité. Seul l’enfant survit, il est recueilli à bord d’un bateau de pêche, le Fecunditatis. Le capitaine, Loulou Saïd, décide de l’adopter et il le baptise du nom du bateau.

Ainsi commencent les mémoires que Fecunditatis s’est décidé à écrire. Sa vie est à l’aune de ses premières heures et nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer. Même si son enfance, ses années d’apprentissage sont plus calmes. Il grandit au milieu d’une famille nombreuse et se rapproche particulièrement de sa sœur, Suzy, les deux s’initiant mutuellement. Quelques années encore et c’est avec la deuxième femme de Loulou Saïd qu’il s’adonne à quelques plaisirs défendus. Pratiques qui lui valent de se retrouver à nouveau à la mer après une altercation avec son père adoptif. Il échoue sur une plage de Capri, à quelques mètres du cadavre d’un homme, une flèche dans le cœur, et d’une jeune femme éplorée, en robe de mariée, son fiancée venant d’être tué par son oncle, coutumier du fait. Une histoire d’héritage.

Et tout cela en quelques pages !

Les rebondissements ne s’arrêtent plus. De l’Italie à la France puis aux Etats-Unis et à l’Afrique, Fecunditatis multiplie les ennemis, les qui pro quo s’ajoutant aux incompréhensions. Nous croisons ainsi les services secrets israéliens, des membres de l’OLP, de l’IRA, de la Mafia et d’un autre groupe improbable, la CAPEB. Il rencontre des personnages plus inquiétants ou surprenants les uns que les autres, Matityahu Yigal et Ida, Pat O’Keegan et Julia, Mad Dog Magee, Phoebe et oncle Rufus, Mary Parcmètre, Caligula Rasec, Lily et ses Douze Donzelles Dansantes, Atalaya et Pedro, l’Aigle. Des personnages qu’il ne va cesser de fuir et de croiser, avec lesquels il va fuir aussi parfois selon les situations, de Grenoble à Chicago puis Los Angeles, le long d’un fleuve africain, à Sidi-Ifni puis à Paris en passant par l’Espagne.

C’est de nouveau un roman de course-poursuite sous la plume de Marc Behm, comme La Reine de la nuit, Mortelle randonnée ou encore Trouille et, à un degré moindre, Crabe. Un roman qui part dans tous les sens, où ça flingue à tout va, où les fléchettes empoisonnées fusent autant que les balles et où les associations, les alliances, se font et se défont, au gré des luttes et des affrontements. Rien n’est jamais stable.

Au cours de ses péripéties, Fecunditatis parviendra à découvrir qui était sa mère, une exploratrice dont tous veulent connaître le secret, nouveau prétexte à une chasse à l’homme. Il découvrira même qui était son père. Tout cela pour parvenir à une conclusion qui n’en est pas une…

Comme à son habitude, l’écrivain nous emmène dans sa folle imagination, nous brinqueballe, nous tient en haleine, dans cette suite d’aventures rocambolesques. Décidément, Marc Behm est un auteur à part, comme on en croise rarement et dont on se dit au final qu’on a été chanceux de le rencontrer.

L’œuvre de Marc Behm s’arrête là, il disparaît dix ans plus tard, en 2007. Son nom apparaîtra encore sur une couverture de roman à l’occasion de l’adaptation par son petit-fils, Jérémy, d’un de ses scénarii, Le Hold-Up des salopettes.

Marc Behm, Lucy en vacances retrouve le Borgne

Le septième roman de Marc Behm paraît en 1994. Il s’intitule Crab et, comme les deux précédents, n’a toujours pas été publié dans sa version originale. Pour la version française, c’est Gérard de Chergé qui s’y colle pour la deuxième fois. Le roman devient Crabe sous la plume fidèle de l’excellent traducteur.

Lucy a décidé de tenir le compte dans un journal de l’alcool qu’elle ingurgite et c’est ce qu’elle fait à bord de l’avion qui l’amène au Canada après la soirée qu’elle vient de passer, récupérant l’un de ses êtres ayant vendu son hypostase contre une vie améliorée. CrabeC’est vrai qu’elle en fait une sérieuse consommation, nous l’avons constaté comme elle dans l’opus précédent, Et ne cherche pas à savoir.

Au Canada, sa tâche n’est pas simple, celle qu’elle vient chercher étant cachée au bord d’un lac difficile à dénicher. Lorsqu’elle y parvient, elle doit aller jusqu’au milieu du lac gelé pour mettre la main dessus. Alors qu’elle est à la veille d’un repos bien mérité, elle a un mauvais pressentiment au milieu de l’Elephant Lake.

Lucy décide de passer ses quelques jours de congés à Paris. Mais, à peine débarquée, elle ressent une présence qui ne  cesser de l’assaillir et va devenir son obsession. Son pressentiment était justifié.

En fait de vacances, nous assistons à un affrontement causant quelques dommages collatéraux. Lucy cherchant à identifier son adversaire. Un personnage croisé bien des années voire des siècles auparavant. Un personnage revenu sur terre à la suite d’incantations prononcées par d’inconscients adeptes du satanisme au bord d’une piscine.

C’est une succession de rebondissements. Tous plus fantastiques les uns que les autres. C’est que les deux êtres qui s’affrontent sont dotés de quelques pouvoirs.

Par l’intermédiaire de chevaux, d’ours ou de serpents, ils s’affrontent. Hypnotisant les êtres vivants croisés, simples d’esprit ou sorcière, ou les plaçant sur le chemin de l’autre.

Tous ces affrontements font revenir à la mémoire de Lucy leur première rencontre. En route vers Rome et dont le nom du lac où elle a eu son pressentiment n’est pas étranger.

C’est de nouveau un roman échevelé, hors norme, que nous offre Marc Behm. Un roman s’accordant toutes les libertés pour notre plaisir de lecteur.

Il le situe pour la première fois en France, dans ce pays qu’il a adopté, où il s’est installé. Une sorte d’hommage, jouant avec certaines expressions comme ce “froid de canard” que Lucy savoure.

Les thèmes de prédilection de l’auteur sont là, lesbianisme, violence, Shakespeare, poursuite, solitude et, bien sûr, course contre la mort…

Le plaisir de l’auteur est communicatif.

Le fait d’avoir de nouveau fait appel à Lucy donne parfois l’impression d’une récréation, Marc Behm ne s’embarrassant pas d’explications superflues. Il laisse libre cours à sa plume et ça donne un nouveau roman léger et savoureux.

Son huitième roman paraît trois ans plus tard, Tout un roman !, le retour d’une succession de voyages pour des aventures toujours à rebondissements.

Marc Behm, Lucy débarque chez Bess, Véronique et Nan

En 1993, paraît Seek to Know no More, sixième roman de Marc Behm. Il est, comme pour quelques autres de l’auteur, d’abord publié en France, traduit par Gérard de Chergé, également traducteur de Jack O’Connell, écrivain à l’univers voisin de celui de Behm. Le titre français en est Et ne cherche pas à savoir, traduction littérale du vers de Shakespeare utilisé pour l’original.

Le Dr Hegel jubile, le tueur en série surnommée le Piqueur en raison de l’arme qu’il utilise vient de faire une nouvelle victime. Il peut abuser du cadavre qu’il est chargé d’autopsier. Il retrouve ensuite Véronique, son épouse, pour assister à la représentation d’Othello, après avoir rendu son rapport à la police.

Et ne cherche pas à savoir

Lucy débarque alors en ville, chargé de régler leur sort à Walter Gösta qui s’est vendu pour ne plus être impuissant et Antoine Koprosky pianiste qui a voulu la virtuosité jusqu’au bout. Elle arrive alors que le Piqueur fait une nouvelle victime, se méprenant, il a assassiné un travesti, le frère de Bess, Ken dit Fifi. Nan Corey, inspectrice, est persuadée d’avoir aperçu le meurtrier alors qu’elle faisait sa ronde.

Walter Gösta se révèle introuvable et la quête de Lucy se télescope à celle de la police et à la vie quelque peu débridée de la ville.

Les chapitres alternent les points de vue, passant d’un personnage à l’autre. Les quatre principaux sont Lucy, Nan, Véronique et Bess. Nous connaissons la première, les trois autres sont des amies d’enfance qui se sont un peu perdues de vue. Bess est la sœur de la nouvelle victime du Piqueur, Ken, avec lequel elle avait des relations ambigües, l’assistant dans l’assouvissement de ses penchants sexuels et enlevant son corps alors qu’il est à la morgue, elle passe la nuit à tenter de s’en débarrasser pour qu’on ne sache pas que Fifi était Ken. Véronique Hegel est la femme du médecin-légiste, un peu paumée et ne pouvant s’empêcher de penser à Nan et leur amour inassouvi malgré quelques caresses poussées dans leur adolescence. Et Nan Corey, devenue flic en raison de l’admiration qu’elle porte à l’une de ses maîtresses, Charlotte, la mère de Walter.

Tout ce petit monde évolue dans les rues juste avant Noël, slalomant entre une bourgeoisie décadente, un éléphant échappé du zoo, un crocodile, des bandes se disputant le pouvoir et les territoires, un junkie en vadrouille, une sorcière commandant aux rats, le fantôme de Ken récitant Richard III pour retrouver la mémoire, une cambrioleuse ayant besoin d’aide…

Nous étions si fragiles ! Rien de plus qu’une petite étincelle de vie dans une coquille aussi fine que du papier.

Pour la première fois, Lucy a du retard pour livrer son “client” et au gré de ses recherches, tout en rendant des comptes à Don Giovanni, son supérieur, elle chamboule ce petit monde, séduisant les unes et les autres, négociant de nouveaux contrats, éclusant une bonne quantité d’alcool et découvrant les liens familiaux cachés.

C’est un joyeux télescopage. Marc Behm mène son intrigue de manière toujours aussi réjouissante. Il propose une histoire aux thèmes proches de ses deux précédents romans, une envoyée de l’au-delà venant prendre les condamnés à l’image de celle que Joe Egan fuit dans Trouille, une série de meurtres perpétrés par un tueur en série dans un quartier, après le Boucher d’A côté de la plaque, c’est cette fois le Piqueur. Ces deux arrières plans lui permettent de décrire une communauté déjantée et de la malmener avec une certaine délectation.

Un an plus tard, Lucy revient dans Crabe.

Marc Behm, Patrick Nelson, Jenny Mund et le Boucher

Un an après Trouille, en 1991, le cinquième roman de Marc Behm est publié. Il s’intitule Off the Wall et est traduit par Nathalie Godard, sous le titre A côté de la plaque. Sa version originale n’a toujours pas été publiée.

Patrick Nelson n’arrive plus à dormir, des questions le taraudent, le prénom de la sœur Brontë qui a écrit Jane Eyre, le nom de famille d’Isabella, la date de la batailleA côté de la plaque d’Austerlitz. Comme il a l’habitude de ces insomnies, il part en vadrouille dans les rues de son quartier et, dans Colby, alors que les cigales se sont tues, il découvre un corps dépecé. Partant à la recherche de la tête du cadavre, il préfère rentrer chez lui et somnoler dans son hamac. Le corps est découvert le lendemain, il s’agit de la cinquième victime de celui qu’on appelle désormais le Boucher. Au matin, Ofélia, sa femme de ménage, lui annonce la nouvelle et il part au garage un livre dans la poche.

Patrick Nelson est un dilettante, excentrique, décalé, off the wall, à côté de la plaque. Riche de l’héritage de ses parents et soutenu par Nancy Shigi, sa comptable et la fille d’Ando Kawamoto, celui qui a géré ses biens durant son enfance, il vit une vie différente de la plupart des gens. Bien souvent dans un monde à lui, nourri par ses lectures. Pour l’heure, son imagination se consacre à un safari dans une Afrique fantasmée à la recherche d’un trésor légendaire.

Alors qu’il assiste, parmi les badauds, aux premières investigations de la police sur les lieux de la découverte de la cinquième victime du Boucher, Patrick voit apparaître une femme qui le subjugue. Une flicquette chargée de ratisser les environs et de ramasser tout ce qu’elle trouve pour analyse. Pour s’assurer qu’ils pourront entrer en contact, Patrick abandonne sa carte AAA dans un buisson. La police et Jenny Mund vont effectivement s’intéresser à lui, en manque de suspects qu’ils sont.

Deux histoires alternent dans ce roman, celle du présent, de l’enquête autour des crimes du Boucher et de la rencontre de Patrick et Jenny, de leur rapprochement, et, sous forme de journal d’exploration, écrit à la première personne, celle du safari imaginaire mené par un Patrick Nelson du XIXème siècle, à l’image de ces aventuriers partis explorer l’Afrique et ces recoins inconnus.

D’un côté, Patrick Nelson, quitte à passer pour le Boucher, veut continuer à attirer l’attention de Jenny Mund qui est chargée de se rapprocher de lui pour mieux évaluer son profil, de vérifier s’il peut être le Boucher. D’un autre, Patrick Nelson l’explorateur est à la recherche d’un endroit à l’existence duquel il est le seul à croire, la cité perdu d’Ophir.

Marc Behm a écrit une histoire rythmée comme à son habitude, une histoire originale comme on n’en lit pas. Faite de courts chapitres, c’est une narration pleine d’humour, cet humour, cette distance que l’on a vus se confirmer avec son troisième roman, La Vierge de glace, et qui était déjà perceptible dans les deux premiers. Un humour qui accentue le suspens, Patrick ne cherchant qu’à attirer encore et toujours l’attention de Jenny, prêt à courir le risque de passer pour un serial killer, inconscient des conséquences possibles ou s’en moquant.

C’est un personnage singulier, solitaire, livré à lui-même depuis la mort de ses parents. Entouré de femmes mais n’ayant pas de compagne, de maîtresse.

Comme les précédents, c’est un roman savoureux que l’on ne lâche que difficilement, pris que l’on est entre la romance entre Jenny et Patrick et les risques qu’il court en attirant sciemment les soupçons de la police sur lui. Et tout ça sur fond de Malher, Wagner et quelques références à Shakespeare.

Marc Behm est décidément un auteur singulier. Après avoir exploré la période de la deuxième guerre mondiale telle qu’elle a pu être vécue en Allemagne par une femme ne voulant réfléchir à ce qui se passait, s’être intéressé à un privé fasciné par une meurtrière en série, avoir imaginé un casse fomenté par des vampires puis un homme poursuivi par la mort, il dresse cette fois le portrait d’un homme vivant en marge de ses contemporains aussi bien physiquement que mentalement.

Ce sont d’ailleurs bien souvent des personnages en retrait de leur monde qu’il nous décrit, ne s’embarrassant pas de morale ou ayant la leur, obnubilés par un seul objectif, réduisant leur monde à lui seul. Pour Patrick, c’est Jenny… Alors bien sûr, il prend des risques mais ce qu’il obtient en retour lui fait penser que le jeu en vaut la chandelle. Et pendant ce temps, son esprit tente d’atteindre cette cité perdue d’Ophir. Et tout cela donne un roman noir particulièrement réussi, saisissant, procurant ces frissons que nous recherchons tant.

Le roman suivant de Behm s’intitule Et ne cherche pas à savoir et paraît deux ans plus tard.