Marc Behm, Lucy en vacances retrouve le Borgne

Le septième roman de Marc Behm paraît en 1994. Il s’intitule Crab et, comme les deux précédents, n’a toujours pas été publié dans sa version originale. Pour la version française, c’est Gérard de Chergé qui s’y colle pour la deuxième fois. Le roman devient Crabe sous la plume fidèle de l’excellent traducteur.

Lucy a décidé de tenir le compte dans un journal de l’alcool qu’elle ingurgite et c’est ce qu’elle fait à bord de l’avion qui l’amène au Canada après la soirée qu’elle vient de passer, récupérant l’un de ses êtres ayant vendu son hypostase contre une vie améliorée. CrabeC’est vrai qu’elle en fait une sérieuse consommation, nous l’avons constaté comme elle dans l’opus précédent, Et ne cherche pas à savoir.

Au Canada, sa tâche n’est pas simple, celle qu’elle vient chercher étant cachée au bord d’un lac difficile à dénicher. Lorsqu’elle y parvient, elle doit aller jusqu’au milieu du lac gelé pour mettre la main dessus. Alors qu’elle est à la veille d’un repos bien mérité, elle a un mauvais pressentiment au milieu de l’Elephant Lake.

Lucy décide de passer ses quelques jours de congés à Paris. Mais, à peine débarquée, elle ressent une présence qui ne  cesser de l’assaillir et va devenir son obsession. Son pressentiment était justifié.

En fait de vacances, nous assistons à un affrontement causant quelques dommages collatéraux. Lucy cherchant à identifier son adversaire. Un personnage croisé bien des années voire des siècles auparavant. Un personnage revenu sur terre à la suite d’incantations prononcées par d’inconscients adeptes du satanisme au bord d’une piscine.

C’est une succession de rebondissements. Tous plus fantastiques les uns que les autres. C’est que les deux êtres qui s’affrontent sont dotés de quelques pouvoirs.

Par l’intermédiaire de chevaux, d’ours ou de serpents, ils s’affrontent. Hypnotisant les êtres vivants croisés, simples d’esprit ou sorcière, ou les plaçant sur le chemin de l’autre.

Tous ces affrontements font revenir à la mémoire de Lucy leur première rencontre. En route vers Rome et dont le nom du lac où elle a eu son pressentiment n’est pas étranger.

C’est de nouveau un roman échevelé, hors norme, que nous offre Marc Behm. Un roman s’accordant toutes les libertés pour notre plaisir de lecteur.

Il le situe pour la première fois en France, dans ce pays qu’il a adopté, où il s’est installé. Une sorte d’hommage, jouant avec certaines expressions comme ce “froid de canard” que Lucy savoure.

Les thèmes de prédilection de l’auteur sont là, lesbianisme, violence, Shakespeare, poursuite, solitude et, bien sûr, course contre la mort…

Le plaisir de l’auteur est communicatif.

Le fait d’avoir de nouveau fait appel à Lucy donne parfois l’impression d’une récréation, Marc Behm ne s’embarrassant pas d’explications superflues. Il laisse libre cours à sa plume et ça donne un nouveau roman léger et savoureux.

Son huitième roman paraît trois ans plus tard, Tout un roman !, le retour d’une succession de voyages pour des aventures toujours à rebondissements.

Publicités

Marc Behm, Lucy débarque chez Bess, Véronique et Nan

En 1993, paraît Seek to Know no More, sixième roman de Marc Behm. Il est, comme pour quelques autres de l’auteur, d’abord publié en France, traduit par Gérard de Chergé, également traducteur de Jack O’Connell, écrivain à l’univers voisin de celui de Behm. Le titre français en est Et ne cherche pas à savoir, traduction littérale du vers de Shakespeare utilisé pour l’original.

Le Dr Hegel jubile, le tueur en série surnommée le Piqueur en raison de l’arme qu’il utilise vient de faire une nouvelle victime. Il peut abuser du cadavre qu’il est chargé d’autopsier. Il retrouve ensuite Véronique, son épouse, pour assister à la représentation d’Othello, après avoir rendu son rapport à la police.

Et ne cherche pas à savoir

Lucy débarque alors en ville, chargé de régler leur sort à Walter Gösta qui s’est vendu pour ne plus être impuissant et Antoine Koprosky pianiste qui a voulu la virtuosité jusqu’au bout. Elle arrive alors que le Piqueur fait une nouvelle victime, se méprenant, il a assassiné un travesti, le frère de Bess, Ken dit Fifi. Nan Corey, inspectrice, est persuadée d’avoir aperçu le meurtrier alors qu’elle faisait sa ronde.

Walter Gösta se révèle introuvable et la quête de Lucy se télescope à celle de la police et à la vie quelque peu débridée de la ville.

Les chapitres alternent les points de vue, passant d’un personnage à l’autre. Les quatre principaux sont Lucy, Nan, Véronique et Bess. Nous connaissons la première, les trois autres sont des amies d’enfance qui se sont un peu perdues de vue. Bess est la sœur de la nouvelle victime du Piqueur, Ken, avec lequel elle avait des relations ambigües, l’assistant dans l’assouvissement de ses penchants sexuels et enlevant son corps alors qu’il est à la morgue, elle passe la nuit à tenter de s’en débarrasser pour qu’on ne sache pas que Fifi était Ken. Véronique Hegel est la femme du médecin-légiste, un peu paumée et ne pouvant s’empêcher de penser à Nan et leur amour inassouvi malgré quelques caresses poussées dans leur adolescence. Et Nan Corey, devenue flic en raison de l’admiration qu’elle porte à l’une de ses maîtresses, Charlotte, la mère de Walter.

Tout ce petit monde évolue dans les rues juste avant Noël, slalomant entre une bourgeoisie décadente, un éléphant échappé du zoo, un crocodile, des bandes se disputant le pouvoir et les territoires, un junkie en vadrouille, une sorcière commandant aux rats, le fantôme de Ken récitant Richard III pour retrouver la mémoire, une cambrioleuse ayant besoin d’aide…

Nous étions si fragiles ! Rien de plus qu’une petite étincelle de vie dans une coquille aussi fine que du papier.

Pour la première fois, Lucy a du retard pour livrer son “client” et au gré de ses recherches, tout en rendant des comptes à Don Giovanni, son supérieur, elle chamboule ce petit monde, séduisant les unes et les autres, négociant de nouveaux contrats, éclusant une bonne quantité d’alcool et découvrant les liens familiaux cachés.

C’est un joyeux télescopage. Marc Behm mène son intrigue de manière toujours aussi réjouissante. Il propose une histoire aux thèmes proches de ses deux précédents romans, une envoyée de l’au-delà venant prendre les condamnés à l’image de celle que Joe Egan fuit dans Trouille, une série de meurtres perpétrés par un tueur en série dans un quartier, après le Boucher d’A côté de la plaque, c’est cette fois le Piqueur. Ces deux arrières plans lui permettent de décrire une communauté déjantée et de la malmener avec une certaine délectation.

Un an plus tard, Lucy revient dans Crabe.

Marc Behm, Patrick Nelson, Jenny Mund et le Boucher

Un an après Trouille, en 1991, le cinquième roman de Marc Behm est publié. Il s’intitule Off the Wall et est traduit par Nathalie Godard, sous le titre A côté de la plaque. Sa version originale n’a toujours pas été publiée.

Patrick Nelson n’arrive plus à dormir, des questions le taraudent, le prénom de la sœur Brontë qui a écrit Jane Eyre, le nom de famille d’Isabella, la date de la batailleA côté de la plaque d’Austerlitz. Comme il a l’habitude de ces insomnies, il part en vadrouille dans les rues de son quartier et, dans Colby, alors que les cigales se sont tues, il découvre un corps dépecé. Partant à la recherche de la tête du cadavre, il préfère rentrer chez lui et somnoler dans son hamac. Le corps est découvert le lendemain, il s’agit de la cinquième victime de celui qu’on appelle désormais le Boucher. Au matin, Ofélia, sa femme de ménage, lui annonce la nouvelle et il part au garage un livre dans la poche.

Patrick Nelson est un dilettante, excentrique, décalé, off the wall, à côté de la plaque. Riche de l’héritage de ses parents et soutenu par Nancy Shigi, sa comptable et la fille d’Ando Kawamoto, celui qui a géré ses biens durant son enfance, il vit une vie différente de la plupart des gens. Bien souvent dans un monde à lui, nourri par ses lectures. Pour l’heure, son imagination se consacre à un safari dans une Afrique fantasmée à la recherche d’un trésor légendaire.

Alors qu’il assiste, parmi les badauds, aux premières investigations de la police sur les lieux de la découverte de la cinquième victime du Boucher, Patrick voit apparaître une femme qui le subjugue. Une flicquette chargée de ratisser les environs et de ramasser tout ce qu’elle trouve pour analyse. Pour s’assurer qu’ils pourront entrer en contact, Patrick abandonne sa carte AAA dans un buisson. La police et Jenny Mund vont effectivement s’intéresser à lui, en manque de suspects qu’ils sont.

Deux histoires alternent dans ce roman, celle du présent, de l’enquête autour des crimes du Boucher et de la rencontre de Patrick et Jenny, de leur rapprochement, et, sous forme de journal d’exploration, écrit à la première personne, celle du safari imaginaire mené par un Patrick Nelson du XIXème siècle, à l’image de ces aventuriers partis explorer l’Afrique et ces recoins inconnus.

D’un côté, Patrick Nelson, quitte à passer pour le Boucher, veut continuer à attirer l’attention de Jenny Mund qui est chargée de se rapprocher de lui pour mieux évaluer son profil, de vérifier s’il peut être le Boucher. D’un autre, Patrick Nelson l’explorateur est à la recherche d’un endroit à l’existence duquel il est le seul à croire, la cité perdu d’Ophir.

Marc Behm a écrit une histoire rythmée comme à son habitude, une histoire originale comme on n’en lit pas. Faite de courts chapitres, c’est une narration pleine d’humour, cet humour, cette distance que l’on a vus se confirmer avec son troisième roman, La Vierge de glace, et qui était déjà perceptible dans les deux premiers. Un humour qui accentue le suspens, Patrick ne cherchant qu’à attirer encore et toujours l’attention de Jenny, prêt à courir le risque de passer pour un serial killer, inconscient des conséquences possibles ou s’en moquant.

C’est un personnage singulier, solitaire, livré à lui-même depuis la mort de ses parents. Entouré de femmes mais n’ayant pas de compagne, de maîtresse.

Comme les précédents, c’est un roman savoureux que l’on ne lâche que difficilement, pris que l’on est entre la romance entre Jenny et Patrick et les risques qu’il court en attirant sciemment les soupçons de la police sur lui. Et tout ça sur fond de Malher, Wagner et quelques références à Shakespeare.

Marc Behm est décidément un auteur singulier. Après avoir exploré la période de la deuxième guerre mondiale telle qu’elle a pu être vécue en Allemagne par une femme ne voulant réfléchir à ce qui se passait, s’être intéressé à un privé fasciné par une meurtrière en série, avoir imaginé un casse fomenté par des vampires puis un homme poursuivi par la mort, il dresse cette fois le portrait d’un homme vivant en marge de ses contemporains aussi bien physiquement que mentalement.

Ce sont d’ailleurs bien souvent des personnages en retrait de leur monde qu’il nous décrit, ne s’embarrassant pas de morale ou ayant la leur, obnubilés par un seul objectif, réduisant leur monde à lui seul. Pour Patrick, c’est Jenny… Alors bien sûr, il prend des risques mais ce qu’il obtient en retour lui fait penser que le jeu en vaut la chandelle. Et pendant ce temps, son esprit tente d’atteindre cette cité perdue d’Ophir. Et tout cela donne un roman noir particulièrement réussi, saisissant, procurant ces frissons que nous recherchons tant.

Le roman suivant de Behm s’intitule Et ne cherche pas à savoir et paraît deux ans plus tard.

Marc Behm, Joe Egan et la dame blonde

En 1990, huit ans après le précédent, La Vierge de glace, paraît le quatrième roman de Marc Behm, Afraid to Death. Il est d’abord publié en France, traduit par Nathalie Godard pour les éditions Sombres Crapules sous le titre de Trouille. Il ne sera édité chez les anglo-saxons que dix ans plus tard.

Joe Egan a toujours fui. Lors de la partie de poker qu’il dispute chez Maxie, par exemple, une simple réflexion suffit à ce qu’il prenne ses jambes à son cou. On lui avait pourtant juste dit qu’il venait de gagner avec “une main de mort”.

Cela remonte à ses onze ans, lorsqu’il a rencontré une femme blonde qui, après avoir échangé avec lui sur Ein Deutsches Requiem de Brahms qu’il connaissait phonétiquement par cœur, lui a demandé où habitait M. Morgan. L’après-midi même, il apprenait sa mort et lui revenait en tête la traduction que la femme blonde lui avait faite des paroles du morceau de Brahms.

Voyez, toute chair est comme l’herbe

Hélas ! L’herbe se flétrit et la fleur se fane

Il a à peine le temps de mettre en doute ce qu’il soupçonne n’être pas une coïncidence que la femme blonde aux yeux violets réapparait quelques minutes avant la mort de sa mère. Cette fois, il comprend qui elle est. Il parvient toutefois à tempérer sa peur grâce au pasteur qui lui dit que, de toute façon, la mort vient vous chercher un jour ou l’autre.

Les années ayant passé, il a trouvé un travail et une petite amie qui deviendra sa femme, Ada. Leur vie sexuellement débridée est également facilitée par son activité extra-professionnelle, il joue très bien au poker et pourrait en vivre. Quand la femme blonde réapparait, la peur ressurgit et il s’enfuit. Une fuite qui devient son nouveau mode de vie. Où qu’il aille il est toujours prêt à partir. Dès qu’il sent la présence de la femme, il laisse tout tomber, chacune de ses apparitions correspondant à une mort dans son entourage.

Décrit comme je viens de le faire, on pourrait se dire qu’il s’agit d’un roman particulièrement sombre, morbide, mais c’est avant tout un roman rythmé, échevelé, rocambolesque. Chaque fuite emmenant Joe vers une nouvelle ville, une nouvelle vie. On sourit à la peur irrationnelle de Joe, à ses réactions excessives, paranoïaques, qui l’empêchent de nouer des relations suivies avec qui que ce soit, à mener une vie normale, ordinaire. A force de bouger dans tous les sens, de s’agiter, on pourrait même se dire qu’il sera repéré plus facilement. C’est léger, rythmé, mais en même temps, cette course contre la mort, est prenante. Joe s’isole, vit sans attache, seul la plupart du temps, passant des mois dans un carton, dans des maisons isolées, puis reprenant sa course folle.

On pense tous que l’union fait la force. […] Le nervi de la mafia a sa famille, le catholique son église, le juif sa tribu, Lou Gerhig son équipe de base-ball. […] Mais à la fin, chacun meurt de la même mort solitaire, aussi seul qu’un vieux loup galeux se traînant dans les bois gelés.

Comme la plupart des personnages de Behm, il ne prend pas le temps de réfléchir ou quand il le fait, ses réflexions sont vite oubliées. Il agit en ne pensant qu’à lui, affolé la plupart du temps, même si parfois il parvient à trouver des moments de repos, paisibles, marqués par la lecture, bien souvent, notamment celle de Shakespeare, incontournable pour le romancier. Il ne pense qu’à sa survie, au sens propre. La course en avant est là, presque en miroir de celle de Mortelle randonnée. Nous sommes cette fois du côté de celui qui est poursuivi car on doute tout le temps que cette femme blonde soit celle qui apporte la mort, qui la prodigue, la dispense, même si les indices probants sont là. Mais ils font peut-être parties de la folie du personnage.

Joe croise quelques personnages à plusieurs reprises, constituant ses connaissances, ayant pour la plupart en commun une certaine folie, une façon de vivre en dehors de la société, souvent objets de portraits savoureux. Il y a Milch, le travesti effrayant, Nellie, l’amie d’enfance, Iraq, la medium, Maxie, la joueuse professionnelle souffrant de hausses de tension. Ils finissent par remplir sa vie, une vie follement pleine, débridée, terrifiée à en mourir. Dont au final il restera quoi ?

Son esprit engourdi n’était forgé que de choses oubliées.

Marc Behm est décidément un auteur savoureux, rare. Son roman suivant paraît un an plus tard et s’intitule A côté de la plaque.

Tim Dorsey, Serge A. Storms et l’histoire ferroviaire de la Floride

En 2003 paraît le cinquième opus de la série des Serge Storms, The Stingray Shuffle. Il est traduit, comme d’habitude, par Jean Pêcheux et publié cinq ans plus tard sous le titre de Stingray shuffle. Un titre pas simple à traduire puisqu’il évoque la raie et un déplacement ou une redistribution des cartes, un mélange, un remaniement. Il est bien sûr question des deux dans le roman et de plein d’autres choses, le (silver) Stingray étant un nom donné à l’un des trains circulant en Floride et la redistribution s’attaquant à la série déjà passablement secouée du romancier… Il peut aussi avoir une toute autre signification, comme celle de Serge…

A la saison des raies mantas, l’été, en Floride, les raies se posent sur le fond, près des côtes, sous une petite couche de sable, si bien qu’on ne peut pas les voir. En temps normal, les raies sont du genre à fuir plutôt qu’à combattre, mais si tu entres dans l’eau en marchant normalement et que tu poses le pied sur une d’entre elles, tu la cloues au fond, ce qui ne lui laisse d’autre choix que de te piquer la jambe avec le dard empoisonné qu’elle a au bout de la queue. […]

Mais le stingray shuffle, c’est aussi une excellente métaphore de cette espèce de danse qu’on doit danser chaque jour si on veut survivre en Floride et avoir un peu d’avance sur la dangereuse espèce dite humaine. Tu sais, quand on fait bien attention tout autour et qu’on est prêt à sauter sur le côté à tout moment.

Après Triggerfish Twist qui se situait pendant le premier opus de la série, nous nous retrouvons cette fois en 1997, avant Orange Crush et après Hammerhead Ranch Motel.

Un homme, pris d’hallucinations, tente de traverser une rue sur un pont basculant. Son état et celui de la circulation ne semblent pas favoriser son entreprise. Il ne sait pas au juste ce qu’il fait là et a du mal à se souvenir de son nom… Quand il s’en souvient, il se voit contraint de fuir. Nous le stingray-shuffle-payot-rivages-2003retrouvons ensuite, deux semaines plus tard, sur une plage où, après avoir repris ses esprits, Serge Storms, car c’est bien lui, commence à dispenser un cours sur l’histoire des trains en Floride au seul public possible là où il a échoué, des singes… et ça n’est que le prologue ! Le premier chapitre, quant à lui, s’attache à nous raconter l’histoire de la compétition acharnée que se sont livré quatre équipes de chercheurs pour produire la première machine fiable pour récolter les oranges. C’est l’occasion d’un joyeux et parfois barbare dézinguage tant des scientifiques que des propriétaires des orangeraies… et je ne vous parle pas de l’administration… Dans le troisième chapitre, nous rencontrons les cinq membres d’un cercle de lecture baptisé Bouquins, Bibines, Bonnes femmes. Samantha, Teresa, Rebecca, Maria et Paige sont en plein dans leur période Ralph Krunkleton, l’auteur fort méconnu de… The stingray shuffle, entre autres…

Ajoutez à cela la fameuse mallette contenant cinq millions, celle que nous avons suivie dans les trois précédentes aventures. Chronologiquement, les trois précédentes aventures. Il y a aussi le succès inespéré et imprévisible de The stingray shuffle, dix ans après sa publication, et la sortie de l’anonymat de Krunkleton, ou encore Johnny Vegas, le séducteur cherchant désespérément à perdre son pucelage… Et au milieu de tout cela, Serge, toujours flanqué de Lenny, celui qu’il a rencontré dans Hammerhead Ranch Motel, accompagné de La Ville et La Campagne, Serge, donc, qui se passionne pour l’histoire des trains en Floride, ceux qui ont permis à l’Etat de devenir accessible, une destination privilégiée. Une passion qui lui fait arpenter le Sunshine State, comme il en a l’habitude, qui lui vaut de passer régulièrement au tribunal. Et tout cela en continuant à suivre la mallette… détenue pour l’heure par Paul et Jethro, oui, ceux du motel… elle va bien sûr changer de mains très souvent.

Il ne faut pas oublier non plus le trafic de drogue, l’industrie principale évoquée dans la série. Un trafic et des trafiquants cherchant toujours de nouvelles manières d’acheminer leur précieuse marchandise. Les sous-marins offrant pour l’heure une perspective intéressante.

Tim Dorsey nous trimballe d’un personnage à l’autre, nous bouscule. Ça va vite, on n’a pas le temps de respirer, de souffler. On saute de l’un à l’autre, en en découvrant de nouveaux régulièrement. Avec toujours un retour vers Serge, un personnage que l’on n’aimerait pas avoir pour voisin dans un avion ou pour conservateur dans un musée consacré au chemin de fer ou comme passager dans le train que l’on prend. Ça tombe comme à Gravelotte et pas de manière conventionnelle… impossible quand un adepte de la sophistication comme Serge est dans les parages. Les rebondissements se succèdent et nous croisons au hasard, une troupe d’artistes de cabaret plutôt ringards, un joueur de blues pas vraiment aveugle, des anciens barbouzes des services secrets russes pas doués au service d’un cartel déjà croisé dans Florida Roadkill, une librairie arrondissant son chiffre d’affaire de manière particulièrement répréhensible, des étudiants aisés irrespectueux et finalement châtiés sèchement, une parodie trash du Crime de l’orient express, etc… Pour un temps, l’action est même transférée à New York, qui en prend au passage pour son grade, s’offrant comme figurants la série Law and order et Woody Allen…

C’est drôle, barré, ça fuse, ça jubile… Et ça en arrive à l’explication de cette amnésie dont Serge est frappé dans Orange crush… puis à sa mémoire recouvrée. La boucle est bouclée et nous allons pouvoir repartir de l’avant…

L’année suivante paraît le sixième opus, Cadillac Beach, qui va mettre plus de temps encore que les précédents à nous parvenir, une tendance à la hausse bien dommage que l’on aimerait tellement voir s’inverser.

Tim Dorsey, Serge Storms sur Triggerfish Lane

En 2002, paraît chez William Morrow le quatrième roman de Tim Dorsey, Triggerfish Twist. Quatrième roman qui coïncide avec la quatrième apparition du personnage fétiche du romancier, Serge Storms. Il est traduit en français par Jean Pêcheux sous le même titre et publié en 2006 chez Rivages. C’est le quatrième titre des aventures de Serge Storms mais Dorsey revient en arrière et l’action s’y déroule pendant le premier, Florida Roadkill. Du point de vue du personnage, c’est donc le premier ex-æquo à parler de lui… Je ne sais pas si on se comprend. Mais, en tout cas, cela nous met d’entrée dans le bain, Dorsey n’en a pas fini de partir dans tous les sens.

Edith Grabowski ouvre le livre sur un monologue. Elle se confie à nous avant d’entrer dans un studio californien de télévision pour raconter une nouvelle fois l’histoire de son mariage. Une histoire qui a ceci d’original, pour commencer, c’est qu’Edith est âgée de quatre-vingt-un ans et que son mari, Ambrose Tarrington en a, quant à lui, soixante-dix-huit… mais quand on apprend au cours de ses confidences d’avant plateau que ce mariage triggerfish-twist-payot-rivages-2002s’est déroulé au milieu du chaos et que Serge Storms aurait pu être le témoin de son mari, on se dit que son originalité doit aussi être aussi ailleurs… Elle passe ensuite la parole au narrateur.

L’histoire commence avec l’emménagement à Tampa de Jim Davenport et sa famille. Ce conseiller en consulting a décidé de s’installer en Floride en acceptant une promotion dont personne ne voulait. Sa motivation pour s’installer dans le “Sunshine State” est la publication du palmarès des villes où il fait bon vivre aux Etats-Unis et Tampa est classée troisième, ayant effectué un bond par rapport à l’année précédente. Bond dû uniquement à une erreur dans l’utilisation d’un tableur et ayant eu pour conséquence de déplacer la virgule des statistiques de Tampa… Toute la famille s’installe dans sa nouvelle maison de Triggerfish Lane. Bientôt accueillie par les voisins, amicalement ou non…

Nous sommes devenus une grande nation tellement préoccupée par son nombril que nous nous retrouvons comme le môme qui agite son patin à glace dont le lacet vient de lâcher en pleurant comme un veau. On ne connaît même plus nos voisins. Nous n’avons plus ni vergogne, ni considération, ni sens du devoir, ni sens du sacrifice.

Dans le même temps, après avoir tué par accident un homme qu’ils avaient pris en otage pour lui soutirer son argent, le trio tout juste constitué (ou plutôt retrouvé) de Serge, Coleman et Sharon, se voit contraint d’emménager également dans Triggerfish Lane. Une rue que Coleman, drogué et saoul comme à son habitude, a repérée à la suite d’une virée nocturne hallucinée et pas complètement maîtrisée. Virée nocturne qui s’est achevée par l’incendie involontaire de la maison de Serge…

On suit également John Milton, professeur remplaçant viré, devenant guichetier dans une banque puis vendeur de voitures d’occasion, puis découvrant sa véritable mission après avoir croisé le Christ et l’Antéchrist…

Triggerfish Lane est une rue qui pourrait être paradisiaque. De belles maisons dans une ville floridienne… Mais elle n’est pas ce qu’elle semble être. Objet de la spéculation de Lance Boyle, agent immobilier sans scrupule, elle est peuplée d’une faune particulièrement hétérogène. Et les Davenport la découvrent avec nous.

Il y a Gladys, la voisine envahissante avec toujours un plat à offrir en même temps que quelques commérages, Jack Terrier, le voisin d’en face, acariâtre, fou de sa pelouse et propriétaire d’un pittbull nommé Raspoutine qu’il n’attache pas, une bande d’étudiants toujours défoncés et ces voisins tout nouvellement arrivés, le trio ressuscité que nous connaissons bien…

Il y a Mme Glasgow et son télescope, M. Brinkley qui fait de l’échasse à ressort pour distraire ses insomnies. M. Renfroe nous disait que, si la lumière brillait tard dans la nuit, c’était parce qu’il écrivait un roman pour la jeunesse, mais on a découvert qu’en fait il fabriquait des bombes artisanales. Et bien sûr, il ne faut pas oublier Mme Anderson et ses vocalises tyroliennes. Sans la compagnie d’électricité qui a averti la police que les Crumpet avaient soudain multiplié leur consommation d’électricité par trois, nul n’aurait jamais produit de mandat sous les néons de leur salle de jeux clandestine. Qui j’oublie, encore ? Ah oui ! Tommy Lexington qui ne s’est jamais marié et qui a vécu avec sa vieille mère jusqu’à quarante-cinq ans avant d’être arrêté, tout couvert de sang, dans le MacDonald où il mangeait un Happy Meal.

Une belle brochette. Un échantillon représentatif de l’Amérique ? Ou juste de la Floride ?

Mais il y a également les McGraw, frères de la victime involontaire de Davenport, un cas de légitime défense, et tueurs sans scrupules, les quatre E, quatre vieilles inséparables dont fait parti Edith, celle du monologue d’introduction, Rocco Silverstone, vendeur de voitures d’occasion aux dents longues et aux pratiques plus que limite, et l’agent Mahoney, flic de la vieille école croisé dans Orange Crush, passionné par Serge et féru, comme lui, de l’histoire locale…

Et les histoires alternent, s’imbriquent. John Milton et sa trajectoire en forme de dégringolade, Jim Davenport à la chute parallèle pour une trop grande intégrité, Coleman et Serge qui continuent à voler et tuer… Les histoires alternent et se croisent, notamment au cours d’une virée nocturne au milieu d’une population effrayante.

Tous ces personnages et leurs rencontres donnent des scènes qui se télescopent, se succèdent, se répondent, après cette virée nocturne. Une tentative de fuite dans un parking sans issue, un match de base-ball et ses conséquences, jusqu’à l’apothéose en feu d’artifice pour le quatre juillet, fête nationale faite d’explosions, d’une partie de twister originale, de poursuites et de qui pro quo…

Serge, quant à lui, trace son chemin, de cours donnés à l’université jusqu’à une admiration sans borne pour les derniers héros, les pères de famille, en passant par la prise en charge toujours aussi délicate de Coleman et Sharon, en permanence entre deux trips…

Tout cela dans un monde en perpétuelle évolution… ou régression.

Tout marche à l’envers, maintenant. Avant tu n’étais pas censé manger de la viande. Maintenant, si. Et tu es censé lire les revues dans les boutiques. Et Rob Lowe travaille à nouveau…

On finit essoufflé, ébahi, mais pas loin d’être comblé devant cette peinture jubilatoire d’une société au bord de l’explosion… ce qui devrait nous effrayer est transformé en farce par un Dorsey particulièrement en forme et doué, très doué.

L’année suivante, Tim Dorsey comble le vide entre le numéro deux de la série, Hammerhead Ranch Motel, et le numéro trois, Orange Crush, en publiant Stingray Shuffle, pour nous expliquer, entre autre, l’amnésie dont a été victime Serge.

Tim Dorsey, Serge A. Storms, canicule hivernale et cyclone

En 2000, un an après la première, paraît la suite des aventures de Serge A. Storms, le personnage improbable de Tim Dorsey, Hammerhead Ranch Motel. Il nous arrive trois ans plus tard, traduit par Jean Pêcheux sous le même titre.

Nous reprenons l’histoire là où nous l’avions laissée dans le roman précédent, Florida Roadkill. Serge A. Storms est toujours à la poursuite des cinq millions de dollars cachés, à leur insu, dans le coffre de la Chrysler blanche de David Klein et Sean Been.

Mais avant de reprendre le cours de l’aventure et son rythme échevelé, Dorsey nous offre un prologue. Un prologue comme pour son premier roman hammerhead-ranch-motel-payot-rivages-2000qui commence par des considérations sur la Floride, quasiment les mêmes.

La Floride est si belle qu’on pourrait la croire civilisée.

Dès les premières pages, nous retrouvons Johnny Vegas, cherchant toujours à être dépucelé, et qui a troqué son hors-bord aux couleurs des Miami Dolphins pour une Porsche. Il semble une nouvelle fois sur le point d’arriver à ses fins quand un nouvel incident remet tout en cause. Une Chrysler blanche arrêtée sur le pont qu’il franchit stoppe les ardeurs de sa compagne…

Nous retrouverons le moment de ce prologue un peu plus loin dans le roman. Avant d’y arriver, Serge A. Storms, historien autodidacte de la Floride et psychopathe en liberté, désormais surnommé le Tueur des Keys, parvient à reprendre possession de la mallette contenant le pactole. Mais il se la fait prendre ensuite, de nouveau. Et l’aventure se déroule, au gré des uns et des autres, de l’apparition et de la disparition de personnages que nous croisons le temps de quelques pages ou pour plus longtemps. Il y a Harvey Fiddlebottom, alias Zargoza, le patron du Hammerhead Ranch Motel, et les Diaz, trafiquants bas du front, Art Tweed, à qui on vient d’annoncer la fin proche, et Jethro Maddox, sosie d’Hemingway, Sidney Spittle, voleur de pensions, et Patty Bodine, sa petite amie mineure, La Ville et La Campagne, deux filles en vadrouille, l’équipage d’un avion chasseur de cyclone, Lenny Lippowicz, aux multiples professions et présentement sosie du Sonny Crockett de Miami Vice, alias Don Johnson.

La mallette circule, comme tout ce petit monde, le long des routes de Floride. Routes où l’échantillon que nous propose Dorsey est à l’aune de la population qui y grouille et qu’il ne se prive pas de nous présenter.

Il y avait des voitures bourrées de valises et de radeaux pneumatiques de toutes les couleurs, avec des plaques minéralogiques chantant le beau pays de Dixie, des enjoliveurs décorés d’alligators de Floride et, sur les pare-chocs, des autocollants soutenant la candidature de Fob James au poste de gouverneur de l’Etat. Et puis un camion de maraichers revenant des champs, chargé de melons et de marijuana ; un couple de retraités de Newark qui convoyait des pierres précieuses volées ; un malheureux représentant en bauxite fuyant le mandat d’arrêt que le Michigan lui avait collé pour fraude dans un break mis à mal par les rigoureux hivers de Saginaw. Trois ados fugueurs de Texarkana dans une Taurus volée ; l’ex-président du Paraguay en exil dans une Chevrolet dont la transmission n’allait pas tarder à lâcher ; un ancien agent du KGB qui s’était retrouvé planté en Floride à la chute du régime soviétique et travaillait désormais à son compte comme homme de main pour le Comité démocrate du comté de Broward.

Après avoir vadrouillé le long des routes de Floride, ce petit monde semble attiré par un obscur motel, réplique de ranch du farwest et dont la principale originalité réside dans la décoration de la piscine, des têtes de requins-marteaux empaillés dont il tire son nom, le fameux Hammerhead Ranch Motel. Siège de trafics illicites, attirant une faune douteuse.

C’est de nouveau un savoureux moment de lecture. Nous suivons les personnages au gré de l’intrigue, apprenant leur histoire au fur et à mesure. Ce sont tous des désaxés, marginaux, délinquants, particulièrement sympathiques. Des fous qui ne voient aucun souci à dessouder leur prochain, quand c’est pour leur cause.

Tandis que les différentes histoires s’enchevêtrent autour de Serge, un ouragan, Rolando-berto, tourne autour de Tampa et de l’île où se trouve le motel, une campagne électorale se déroule pour une loi destinée à jeter les étrangers dehors. Tout cela au milieu de la violence et de la folie que la Floride est tellement habituée à produire qu’elle semble faire partie d’elle. Sous la plume déjantée de Dorsey, en tout cas.

Je me suis surpris à tenter de retarder la fin, à essayer de différer certains moments de lecture pour que le roman me dure plus longtemps… mais ça se lit comme du petit lait, ça avance à une vitesse impressionnante, zappant d’un personnage à l’autre, enchaînant les moments forts, pour nous amener vers un final où, une nouvelle fois, la culture de Serge prend tout son sel, Key Largo jouant un rôle dans le dénouement…

Et, alors que les différents protagonistes reprennent la route, on se dit que vivement le prochain, paru un an plus tard, il s’intitule Orange Crush.