John Le Carré, George Smiley de Vladimir à Alexandra

En 1979, paraît le troisième volet de la trilogie de Karla, racontant la lutte à distance entre Smiley et l’espion russe, Smiley’s People. Comme depuis Le miroir aux espions, il est traduit par Jean Rosenthal et est publié l’année suivante en France. Le titre qui lui a été choisi est la simple traduction de l’original, Les gens de Smiley.

Une femme est abordée par un inconnu à la sortie de son usine. Cette femme s’appelle Ostrakova, réfugiée politique, et celui qui l’aborde est de toute évidence là comme un écho de son passé. Il l’invite à la suivre et lui explique qu’il sait beaucoup de chose sur elle, notamment que sa fille, Alexandra, restée en Russie, n’est pas celle de son mari, Ostrakov, mais le fruit de sa liaison avec Glikmann alors qu’elle s’était retrouvée seule lors de la fuite de son mari vers l’ouest. Les souvenirs ressurgissent, cette fille qu’elle a abandonnée la hantant encore. L’inconnu, utilisant différents moyens pour la convaincre, finit par lui faire signer un document demandant la venue de sa fille et la déclarant prête à l’accueillir. A la suite de cette rencontre, Ostrakova se pose des questions et se persuade qu’elle ne reverra jamais sa fille, qu’elle a seulement permis aux Russes d’obtenir une identité pour une femme qu’ils veulent faire passer de l’autre côté du rideau de fer. Après mûres réflexion, elle décide de contacter le Général, un homme dont elle se souvient qu’il menait la lutte contre les nouveaux maîtres russes et que son mari disait de confiance.

Un jeune homme, en Allemagne, prend un ferry. Il est envoyé là pour déposer un sac sur un banc le temps de la traversée puis le récupérer avant de descendre. Pour ce faire, il respecte scrupuleusement les instructions données par le Général, l’homme qui l’envoie. Sa mission se passe a priori comme prévue.

Ces deux événements en provoquent un troisième qui rappelle Smiley à ce métier qu’il a longtemps exercé. Le Cirque l’a appelé en pleine nuit pour se rendre dans un parc de Londres où un cadavre vient d’être découvert. Il s’agit d’un homme avec lequel il a longtemps été en contact, qu’il est à même de reconnaître. Un homme qui sévissait avant les changements au Cirque dus à la découverte de la Taupe, premier opus de la trilogie. Cet homme, prénommé Vladimir, était également connu sous le nom de Général. Et Smiley est chargé de comprendre s’il s’agit juste d’un acte crapuleux ou si cette exécution d’une balle en plein visage pourrait être l’œuvre d’un service étranger.

Alors qu’il n’est engagé qu’à titre secret, Smiley mène sa tâche aussi sérieusement que possible, comme à son habitude. Il commence par rencontrer les membres du groupuscule que dirigeait le Général et qui a un temps été financé par le Cirque, du temps de Smiley. Il apprend qu’il était sur une affaire dont il pensait qu’elle lui permettrait de regagner l’estime du Cirque et de celui qu’il appréciait par-dessus tout, son agent traitant, Max, qui n’était autre que Smiley. Le Général ayant tout gardé pour lui, le groupuscule n’ayant plus son entière confiance, Smiley se lance sur une piste plutôt difficile. Mais il comprend bientôt qu’il tient là une chance d’affronter une nouvelle fois celui dont il a fait son adversaire principal, Karla. Toutes les méthodes utilisées lui ressemblant trop pour que ce soient de simples coïncidences.

Smiley mène l’enquête seul dans un premier temps, de manière non officielle. Il retourne sur le terrain et retrouve petit à petit ses repères. De Londres à la France, en passant par l’Allemagne, il suit un fil bien fragile. S’appuyant au passage sur ceux avec qui il travaillait et qui ont aussi raccroché, de Connie, l’archiviste spécialiste de la Russie à Toby Esterhase, l’ancien chef des lampistes du Cirque. Petit à petit, l’affaire se précise et pourrait bien être la dernière occasion pour Smiley de coincer Karla…

Comme son personnage, John Le Carré prend son temps pour installer l’intrigue. Il s’attarde sur les descriptions précises des lieux, développe les trajets, les parcours, l’observation des uns et des autres. Toujours à la limite de nous perdre, de nous lasser, sans que ce soit le cas cette fois-ci. Smiley s’accroche tellement qu’il nous tient et nous pousse à le suivre, sans que tout soit bien clair, sollicitant notre propre esprit de déduction ou d’imagination. Les changements n’ont plus de prise sur lui, il avance.

Chaque nouvelle mode avait été accueillie comme une panacée : « Maintenant nous allons vaincre, maintenant la machine va fonctionner ! » Chacune s’en était allée avec des pleurnicheries, en laissant derrière elle le fouillis britannique habituel, dont il se voyait de plus en plus, avec le recul, comme l’éternel présentateur. Il avait pratiqué l’indulgence, en espérant que d’autres en feraient autant, et ce n’avait pas été le cas. Il avait trimé dans des chambres sur cour pendant que des hommes de moindre envergure occupaient la scène. Et l’occupaient encore. Voilà cinq ans encore, il n’aurait jamais osé professer de telles opinions. Mais aujourd’hui, sondant avec calme son propre cœur, Smiley savait qu’il n’avait pas trouvé de maître et qu’il n’en trouverait peut-être jamais ; que les seules contraintes qu’on lui imposait étaient celles de sa propre raison et de sa propre humanité. Tout comme son mariage, tout comme son sens du service public.

Trois ans plus tard, avec La petite fille au tambour, John Le Carré passe à autre chose, laissant là George Smiley.

John Le Carré, George Smiley et Jerry Westerby

En 1977, Le Carré ouvre le deuxième volet de sa trilogie tournée vers l’affrontement de Smiley et Karla, The Honourable Schoolboy. Il paraît la même année chez nous, traduit comme d’habitude par Jean Rosenthal, sous le titre Comme un collégien.

Le dossier Dauphin, même s’il aurait pu commencer à une autre date, celle de la naissance de la taupe du roman précédent, de l’annexion de Hong Kong par l’Angleterre, débute un samedi du milieu de l’année 1974 au Club des Correspondants Etrangers de la colonie britannique. Alors qu’un typhon se déchaîne, les journalistes présents tentent de tromper l’ennuie jusqu’à ce que l’un d’entre eux, Luke, un jeune Californien, ne lâche une information qui les passionne tous soudainement. Maison Haute est de nouveau libre à la location. La Maison Haute désertée par ses occupants, cela signifie le départ précipité du service d’espionnage britannique, le Cirque. Une nouvelle tellement étonnante qu’un petit groupe de reporters décide de braver la tempête pour aller constater de visu et confirmer l’événement inattendu. Les articles rédigés par les différents correspondants à ce sujet ne vont pas jusqu’à la publication, peut-être étouffés, en dehors de celui de Craw, l’Australien.

Jerry Westerby, installé dans un coin reculé d’Italie, est destinataire d’un message. Il abandonne tout, la petite maison qu’il avait adoptée, la femme surnommée l’Orpheline avec laquelle il vivait, pour rentrer à Londres.

Pendant ce temps à Londres, justement, le Cirque est en plein chambardement. Après la découverte par Smiley de la taupe qui sévissait au sein du service, il s’en est vu confier la direction provisoire. Et ses premières décisions sont de tout remettre à plat. Il s’entoure d’une garde restreinte, ceux en qui il a véritablement confiance, une poignée, et campe dans les locaux presqu’en ruine après le passage des spécialistes de l’écoute et du contre-espionnage. A la suite de ces remaniements, les activités du Cirque ne peuvent être que restreintes, Smiley s’attellent à la recherche d’affaires étouffées par la taupe et qui pourraient le remettre sur la piste de Karla et de son réseau. Un bon moyen pour redonner de l’élan au service. Connie, la spécialiste de la documentation, en déniche une ayant pris place en Asie, au Laos plus précisément, à Vientiane, sa capitale. Celui qui a mené l’enquête sur place, Sam Collins, et dont le rapport s’est vu étouffé puis enterré à son arrivée à Londres est convoqué et interrogé. On découvre qu’il s’agissait d’une filière de financement russe en dehors du circuit habituel. Une filière fleurant bon Karla. Smiley comprend aussi que Collins cherche à cacher autre chose, à protéger quelqu’un.

Pour la poursuite de l’enquête, Jerry Westerby est envoyé sur place, reprenant sa couverture de journaliste.

L’intrigue oscille alors entre Londres et Hong-Kong puis cette Asie du Sud-Est en plein conflit. A Londres, Smiley négocie avec les autres services, passe un accord d’entraide avec la CIA, et poursuit l’enquête, suivant les pistes dénichées par Jerry sur place. A Hong-Kong puis ailleurs, Jerry tente de suivre le fil de ce financement. Il s’agit de découvrir en quoi son destinataire, Drake Ko, est lié à l’URSS.

Les différentes investigations vont d’une personne à l’autre, à Londres et en Asie. A l’affût de ceux qui ont connu Ko ou sa maîtresse, Liese Worth. Alors que Smiley parcourt Londres et ses environs à la recherche de souvenirs sur l’un ou l’autre des protagonistes, Jerry tente de retrouver les uns et les autres au milieu du conflit finissant, du Laos au Viet Nam en passant par la Thaïlande et le Cambodge.

C’est l’occasion pour Le Carré de nous offrir des scènes de ce conflit vieux de quarante ans, entre la guerre d’Indochine puis celle du Viet Nam. Il nous offre des portraits d’occidentaux coincés ayant un moment cru qu’ils pourraient régner sur cette partie du monde. Mais les autochtones ont réussi à rappeler qu’ils étaient chez eux et l’enquête utilise les moyens d’une CIA qui va bientôt devoir évacuer les lieux, à la suite des accords de Paris puis de la chute de Saigon.

En marge, Jerry emprunte les pistes, les routes, s’approche des habitants sans jamais réellement les croiser, naviguant parmi les vestiges d’une colonisation ayant laissé son empreinte et les derniers affrontements, les explosions ou tirs résiduels.

Entre Hong-Kong la financière et les pays ravagés, Le Carré décrit une région pleine de contrastes et de contradictions. C’est aussi un lieu d’affrontement entre l’Ouest et l’Est. Entre les occidentaux et le bloc soviétique, avec au milieu une Chine pas totalement neutre.

L’intrigue déroule l’enquête, à la suite de Smiley et Westerby. Elle décrit des investigations dirigées depuis Londres et qui doivent être respectées sur place, en Asie. Pas de place pour l’humain, pour la compréhension, il faut aller vite et réussir. Seulement, dans une enquête menée par des hommes, ne pas laisser la place à l’humain paraît difficile, une gageure. Et, à force de croiser d’autres êtres humains, les sentiments peuvent affleurer et pourraient tout compromettre. Il faut prendre cela en compte et ça n’est pas simple. Comme il n’est pas simple d’accepter sans réfléchir les directives venues d’en haut ou d’une autre agence…

John Le Carré excelle à nous décrire la lente avancée d’une recherche. Les précautions nécessaires contre un ennemi invisible, un ennemi qui se cache derrière d’autres. Dans un style donnant parfois l’impression d’être recouvert par la poussière déposée par les années qui ont suivi, comme souvent chez le romancier, il faut souffler, frotter, pour que l’intrigue se précise, gagne en netteté. Une fois cet effort accepté, concédé, c’est un superbe roman prenant et qui réserve une dernière partie pleine de doutes, de suspens, malgré un rythme qui pourrait en rebuter plus d’un, un rythme d’un autre temps, propre à son époque. Un livre nous montrant des individus aux prises avec des enjeux devenus trop importants, trop inhumains. Au premier rang desquels un George Smiley indécis et têtu à la fois, sachant où il veut aller mais se refusant à trop le dévoiler.

La trilogie de Karla se clôt trois ans plus tard avec Les gens de Smiley.

John Le Carré, George Smiley et Gerald

En 1973, John Le Carré voit son huitième roman publié par la maison d’édition londonienne Hodder et Staughton, il s’intitule Tinker, Taylor, Soldier, Spy. Il est traduit la même année par Jean Rosenthal pour Robert Laffont, sous le titre La taupe. Ce roman, inspiré par l’affaire des cinq de Cambridge dont Le Carré fut l’une des victimes collatérales, constitue le premier volet d’une trilogie autour du personnage de Karla et marque le retour au premier plan de George Smiley, déjà croisé dans L’appel du mort et Chandelles noires, puis rejeté au second plan dans L’espion qui venait du froid et Le miroir aux espions et disparu à partir d’Une petite ville en Allemagne. Un retour en écho à ses deux premières apparitions puisqu’en parallèle à une affaire d’espionnage, on suit la vie dans un collège privé typiquement anglais…

Un nouveau professeur débarque au collège privé de Thursgood, dans la campagne anglaise, à la suite du décès soudain de son prédécesseur, le major Dover. Il s’appelle Jim Prideaux et son arrivée n’est pas banale puisqu’il traine derrière sa voiture une caravane et s’installe dans le Creux, un endroit singulier du parc du collège. Un élève, Bill Roach, observe la venue de ce personnage qui va le fasciner.

A Londres, George Smiley vit une journée particulière. Cherchant à s’habituer à sa retraite toute récente, ressassant les difficultés de son mariage, il est abordé par un ancien collègue dont il accepte l’invitation à son cercle. A son retour chez lui, les signes indéniables d’une visite le mettent sur le qui-vive, sachant qu’il ne peut s’agir d’Ann, sa femme, partie, de nouveau, avec un nouvel amant. Peter Guillam l’attend dans son salon et l’invite à le suivre, ils se rendent tout deux à une entrevue discrète chez Lacon, un collaborateur du premier ministre, plus particulièrement en matière de renseignement. Chez Lacon, un homme, Ricki Tarr, attend d’exposer sa dernière mission à Smiley. Mission qui s’est achevée sur un fiasco, le grillant auprès des services, et qui fait ressurgir les soupçons d’un agent renseignant les russes sur les activités du Cirque, surnom de l’Intelligence Service, le service d’espionnage britannique. Un agent sans doute bien placé dans la toute nouvelle hiérarchie instaurée récemment par Percy Alleline, le successeur de Control. Car la grande nouveauté, c’est le départ de Control…

Smiley est chargé de mener une enquête de l’extérieur de l’Intelligence Service, Guillam étant celui de l’intérieur qui lui fournira tout ce dont il aura besoin sans éveiller les soupçons.

George Smiley reprend du service, une nouvelle fois, alors que sa situation n’a rien d’enviable. En fait de retraite, il vient d’être, comme d’autres, saqué, à la suite de l’échec retentissant de la mission Témoin. Il l’a été en tant que très proche collaborateur de l’ancien directeur, Control. Mais il s’agit d’une mission dont il n’avait pas été informé, menée par le seul Control et qui a pris par la suite, pour le public, le nom d’Ellis, du patronyme de l’agent ayant été blessé et capturé en Tchécoslovaquie. Cette mission avait eu lieu alors que l’étoile de Control pâlissait au détriment de celle d’Alleline, ce dernier ayant réussi à obtenir des informations d’un groupe d’agents russes nommé Merlin…

Au cours de son enquête, menée dans l’ombre, Smiley reprend pied dans ce qui était son métier, il reprend les choses là où il les avait laissées et tente de comprendre tout ce qui a causé les récents bouleversements. Il consulte les dossiers des missions, interroge ceux qui, comme lui, ont été remerciés et essaie de savoir ce qui a amené le service jusqu’à la situation dans laquelle il est, infiltré de manière très efficace par Gerald, surnom donné à celui que tout le monde redoutait jusqu’ici, un agent double travaillant pour le service russe, plus précisément pour Karla, super espion de Moscou. Les soupçons se portent sur les principaux dirigeants du service, Percy Alleline, Bill Haydon, Toby Esterhase et Roy Bland.

Le roman de Le Carré pourrait ressembler à un thriller mais il est indéniablement plus proche du roman policier, voire du roman noir. Il est dans la lignée d’Une petite ville en Allemagne et Smiley dans celle d’Alan Turner. En effet, l’enquête n’est pas menée tambour battant, Smiley, comme à son habitude, prend le temps de tout comprendre, tout en se cachant, épaulé par Guillam et Mendel. Il ausculte une organisation reflétant la société dans laquelle elle s’inscrit. Il prend le temps de se rapprocher des quatre suspects principaux désignés de manière codé par les mots de la comptine ayant donné son titre original au livre. Il ne s’agit pas d’un roman d’espionnage comme ceux que l’on lit d’habitude, les espions étant ici des gens presque ordinaires, exerçant un métier dont il faut connaître les codes comme pour la plupart des métiers. Un roman policier dont l’intrigue progresse au fur et à mesure que les informations s’accumulent, que la situation s’éclaircit. Même si, il faut bien le dire, les choses peuvent apparaître parfois incompréhensibles. Car ce sur quoi enquête Smiley est avant tout de l’humain. L’humain avec toutes ses failles, ses faiblesses… Des humains pourtant habitués à tout dissimuler. Smiley étant le premier de tous les personnages à être dans le doute, une incertitude dont il ne peut se départir. Obnubilé par ses obsessions, ses échecs… et par Ann, son épouse volage, et Karla, son adversaire russe, invisible mais pourtant présent.

Ce doute, cette incertitude, chez tous les protagonistes, des espions pourtant aguerris, les poussent à se méfier de tout et de tous, d’eux-mêmes comme des autres. Le Carré nous plonge dans un questionnement constant, une remise en cause incessante. Pour nous offrir au final un roman d’une grande qualité, d’une grande humanité, où les relations et les sentiments, qui devraient être mis de côté, qui ne devraient pas influencer les uns et les autres, deviennent des variables avec lesquels il faut frayer… Où tous ont l’impression d’être suivis malgré toutes les précautions qu’ils prennent et tout le professionnalisme qui les caractérise.

C’est un grand roman de John Le Carré car profondément humain, comme je l’ai déjà dit, mais aussi car il offre un aperçu de notre société pas vraiment reluisant et où la trahison omniprésente n’est pas forcément là où on le pense. Un roman qui, à l’époque de sa sortie, évoque une affaire pas complètement résolue d’agents-doubles britanniques à la solde du KGB.

Quatre ans plus tard paraît le deuxième opus de la trilogie de Karla, Comme un collégien, dans lequel le retour de Smiley et sa rivalité avec Karla se confirme.

John Le Carré, Alan Turner à la recherche de Léo Harting puis Cassidy de l’amour

Le cinquième roman de John Le Carré est publié en 1968 et s’intitule A small town in Germany. Il traverse la Manche un an plus tard, traduit par Jean Rosenthal pour les éditions Robert Laffont, sous le titre Une petite ville en Allemagne. C’est le premier dont George Smiley est complètement absent.

Un homme en suit un autre dans une ville allemande, une ville envahie par des affiches aux slogans forts, pouvant paraitre d’un autre temps. Alors qu’il est sur le point de le rattraper et après avoir été contrôlé par la police, il le voit monter dans une voiture et lui échapper.

Deux membres de l’ambassade britannique de Bonn se rendent ensemble sur leur lieu de travail. Meadowes est employé aux archives tandis que Cork est au Chiffre. Alors que leur auto est prise dans les embouteillages d’une ville qui ne semble pas adaptée à accueillir autant de monde, la conversation une-petite-ville-en-allemagne-robert-laffont-1968des deux hommes finit par ressembler à deux monologues, les pensées de Cork étant accaparées par la grossesse de sa femme et les investissements qu’il pourrait faire, dans l’acier suédois, par exemple, et Meadowes étant surtout soucieux de la disparition d’un collaborateur des archives et de plusieurs dossiers. A Londres, Alan Turner est convoqué pour partir en Allemagne rapidement, non en raison de la montée en puissance d’un mouvement qui pourrait remettre en cause la construction européenne mais bien pour remettre la main sur ce fameux Léo Harting, employé disparu de l’ambassade de Bonn et pourtant inconnu du Foreign Office.

Turner est employé au service des recherches, efficace et tenace mais peu versé dans l’empathie ou la compassion. A son arrivée à Bonn, ceci est d’ailleurs confirmé par Meadowes qui a eu déjà eu à faire à lui, en Pologne. N’étant pas libre de ses mouvements en raison de l’actualité, le mouvement de protestation mené par Karlberg prenant de l’ampleur et ciblant la Grande-Bretagne comme ennemie, notamment dans l’optique du choix de continuer dans le Marché Commun ou d’adhérer à un axe allant plutôt du côté de Moscou, Turner mène ses investigations au sein de l’ambassade même. Il échafaude divers scénarii expliquant l’évolution et la disparition de Harting, sans réussir à être convaincu par ses différentes hypothèses… Dans le même temps, il gravite dans le microcosme que constituent les employés de l’ambassade et leurs relations…

Turner prend son temps, il cherche et se triture l’esprit pour comprendre ce que Harting a bien pu faire. Il cherche et se triture l’esprit au point de se laisser parfois embarquer dans des pensées qui mélangent sa vie personnelle et ses préoccupations du moment, qui mélangent ses investigations et d’autres trahisons comme celle de sa femme, celle-ci l’ayant quitté pour un autre homme…

Turner prend son temps et tente d’avancer alors que les soucis de l’ambassade ne sont pas seulement constitués du départ d’Harting. Il y a ce fameux mouvement et les négociations en cours à Bruxelles pour la mise en place du Marché Commun. L’ambassade ne semble par forcément heureuse de la présence de Turner, une présence leur rappelant le faux-pas et l’erreur commise. Elle ne semble pas disposée à favoriser son enquête, soucieuse qu’elle est d’offrir une image positive, et le désistement d’un de ses employés pourrait nuire à cette image…

Turner avance donc dans un monde hostile qu’il contribue à rendre encore plus méfiant par son comportement parfois très limite, voire agressif. Sans pitié. Un comportement qui finit d’ailleurs par ressembler à de l’insubordination obligé qu’il est de désobéir pour progresser…

En même temps qu’une enquête haletante, captivante, Le Carré nous brosse le portrait d’une époque sur le fil. La Guerre Froide remettant en cause les alliances et les orientations des gouvernements et des peuples. Le Mouvement de Karlberg rappelle de mauvais souvenirs, ressemblant à un autre mouvement populaire qui a sévi quelques années plus tôt en Allemagne.

Harting et ses motivations semblent insaisissables dans ce contexte, Turner devant s’enfoncer dans les tréfonds d’une ambassade peu coopérative, devant également fouiller dans une histoire encore très récente, trop proche. Il avance dans des suppositions qu’il échafaude et qui ressemblent tellement à des cauchemars… un cauchemar qui au final pourrait être bien édulcoré en regard de la réalité…

C’est un roman original, différent de ceux qu’il nous avait proposé jusque là, instillant une angoisse plus sourde. Une variation autour de l’espionnage que j’ai trouvée agréable et intéressante… Au contraire du suivant.

Trois ans plus tard, un nouveau roman de Le Carré est sur les gondoles des librairies. Il s’intitule The naive and sentimental lover et est publié par un nouvel éditeur, Hodder et Staughton. Comme pour le précédent, il nous arrive l’année suivante, traduit par Jean Rosenthal, sous le titre d’Un amant naïf et sentimental. Et c’est un roman surprenant au regard de la bibliographie de l’écrivain, un roman qui détone. Un roman, comme d’autres à venir, ayant une forte connotation personnelle, autobiographique, pour celui-ci, il s’agit de son divorce et du lien qu’il a tissé ensuite avec un couple.

Un homme roule dans la campagne anglaise. Il cherche son chemin, s’aventurant sur un territoire qui lui est peu familier mais qui l’attire, bien à l’abri de sa puissante et confortable automobile. Il arpente ces routes de campagne pour y trouver la maison qu’il convoite, un manoir bien caché dans cet endroit reculé. Alors qu’il enfile ces routes, son esprit vagabonde, vers son couple ou porté par son imagination. Il s’y voit déjà.

Alors qu’il parvient enfin à destination, entre chien et loup, ses pensées s’envolent de plus belle. Il se rêve en maître des lieux, de cette vaste propriétéun-amant-naif-et-sentimental-robert-laffont-1971 et de cette demeure imposante. Il est bientôt surpris de constater que l’endroit est encore habité. Les héritiers n’ont pas complètement déserté la bâtisse. C’est d’abord un homme qui vient à sa rencontre puis qui l’invite à entrer. A l’intérieur, une femme lui apparaît dans le plus simple appareil avant de disparaître. Le couple excentrique le fascine. Il l’imagine modelé par des années de noblesse puis comprend que ce sont des occupants sans autorisation. Des squatteurs avant l’heure.

Ils partent pour une soirée de beuverie. Cassidy découvre un peu plus Helen et Shamus. Lui auteur ayant commis un livre marquant quelques années plus tôt, elle l’ayant épousé. Ils ont renoncé aux possessions et se sont effacés du monde, allant jusqu’à passer pour mort. Après leur virée, Cassidy reprend le cours de son existence. Une existence réussie, professionnellement parlant. Mais il ne voit plus sa vie du même œil, un grain de sable est entré dans la mécanique bien huilée de son existence. Un grain de sable qui amplifie son insatisfaction quant à sa vie privée.

Coincée dans une vie conjugale peu réjouissante, Cassidy se prend à rêver. Il finit, lors d’un déplacement à Paris, par reprendre contact avec Shamus et l’y inviter. Ils se rapprochent alors l’un de l’autre et partent à l’aventure.

C’est un roman décomplexé que nous offre Le Carré, celui d’une époque qui va bientôt mettre en avant l’amour libre et celui de la liberté. Cassidy se débarrasse des chaînes qui le maintiennent prisonnier d’un train-train devenu ennuyeux depuis qu’il n’invente plus comme il a pu le faire précédemment.

C’est un roman déroutant, auquel il faut s’accrocher tellement il offre peu de prise, se laissant vagabonder comme ses personnages. Une histoire qui pourrait nous perdre en chemin… et qui m’a perdu. J’en reprendrai peut-être la lecture plus tard mais je l’ai mis de côté, ne parvenant à y trouver un intérêt.

Décidément, quand Le Carré s’éloigne de l’espionnage, il ne réussit pas à me convaincre.

Heureusement pour le lecteur que je suis, deux ans plus tard il revient du côté de ce genre qui semble lui convenir à merveille, avec une nouvelle réussite, La taupe, une intrigue brodant de nouveau autour d’un épisode de la vie du romancier.

John Le Carré, Avery, Haldane et Leiser en mission pour le Service

En 1965 paraît le quatrième roman de John Le Carré, The Looking-Glass War. Après le succès du précédent, paru deux ans plus tôt, il marque un changement d’éditeur pour l’écrivain, passant de Gollancz à William Heinemann. Changement d’éditeur qui se répercute de ce côté-ci de la Manche, de Gallimard à Robert Laffont. Le traducteur attitré de Le Carré devient alors Jean Rosenthal, le roman devenant chez nous Le miroir aux espions, la même année que sa publication britannique. Il s’agit du roman de la confirmation, car, cette fois, l’écrivain est attendu. Pour cela, Le Carré retrouve l’univers qui a fait son succès, celui de l’espionnage, un espionnage feutré, risqué, sans gadget, reposant essentiellement sur des hommes en perpétuel doute. Ne pouvant que difficilement avoir confiance dans leurs semblables, à peine en eux-mêmes.

Dans un aéroport enneigé de Scandinavie, un homme attend. Il est le seul à savoir que l’avion qui doit atterrir, le prochain, le dernier de la journée, aura du retard. Il est le seul à connaître la véritable raison de ce retard, la non-officielle, celle qui ne sera pas annoncée parce que même la compagnie le-miroir-aux-espions-robert-laffont-1965dont il fait partie n’en sait rien. Taylor, c’est son nom, passe du bar à la salle d’attente puis au bar, éclusant un peu trop de Steinhäger, boisson locale qu’il commence à trouver à son goût. L’avion atterrit finalement alors que la météo est à la limite de l’en empêcher… Taylor est le dernier au bar, les personnes qu’il côtoyait jusque là ayant récupéré ceux pour lesquels ils étaient venus. Le pilote finit par se montrer et glisser sans discrétion une pellicule dans la poche de l’agent anglais contre l’enveloppe que celui-ci lui tend… Ce procédé ne correspond en rien à ce qu’on avait expliqué à Taylor, courrier habituellement officiel entre ambassades, exceptionnellement employé dans une mission secrète. L’absence de discrétion s’explique principalement par l’énervement du pilote qui, pour prendre les photos d’un site ayant éveillé les soupçons, a dû dérouter son appareil et a été pris en chasse par des avions du même nom… Il jure qu’on ne l’y reprendra plus.

Taylor quitte l’aéroport avec en poche le but de sa mission et regagne son hôtel à pied, les taxis ayant déserté les lieux, le trafic étant interrompu pour la nuit. Taylor regagne son hôtel et il est renversé en route, n’ayant pas entendu une voiture derrière lui. Son existence s’achève ainsi et la pellicule tombe de sa poche, roulant dans le champ qui a recueilli son dernier souffle.

A Londres, c’est l’émoi dans le Service. Leclerc, son directeur, a rappelé en urgence John Avery, son secrétaire et principal assistant. Il l’envoie récupérer le corps tandis qu’il mène des négociations de son côté. Des négociations avec le ministère dont le Service dépend… C’est que le Service, équivalent militaire du Cirque, supplanté par ce dernier dans l’esprit du gouvernement, voit là une opportunité de regagner en reconnaissance et en financement. La mission pour laquelle Taylor avait été enrôlé consistant à confirmer les soupçons de l’installation d’une base lance-missile dans le nord de l’Allemagne de l’Est. La mort de Taylor constitue une preuve qu’il y a bien quelque chose qu’on cherche à cacher…

Tandis qu’Avery revient en ayant fait chou blanc, la pellicule demeurant introuvable, il découvre le Service en pleine effervescence, en pleine résurrection. Leclerc a de nouveau de la motivation, il a obtenu des crédits et Haldane, jusqu’ici responsable de la documentation, épaulé d’Avery vont avoir en charge la formation d’un agent qui va s’introduire en Allemagne de l’Est afin d’obtenir la confirmation de ce que tous les indices tendent à faire penser, une affaire des missiles européenne après celle qui s’est déroulée à Cuba…

John Le Carré nous décrit trois missions, deux échecs qui mènent à en monter une troisième qu’il nous décrit en détail, du recrutement à son déroulement en s’attardant sur la formation et les soucis logistiques auxquels est confronté le Service, n’ayant plus l’habitude de ce type d’action.

Le recruté est un homme ayant travaillé pour l’Angleterre pendant la guerre, un polonais maîtrisant parfaitement la langue germanique et familier des missions d’infiltration. Mais c’était des années plus tôt et la technologie a évolué, tout comme l’affrontement s’est modifié. Pour obtenir la certitude de la présence de fusées au sud de Rostock, il faut passer la frontière, barbelée et surveillée, se fondre dans la population et communiquer ses découvertes. Vérification nécessaire puisque les soupçons reposent jusque là sur des témoignages indirects et des clichés flous obligeant à une certaine imagination… mais les indices concordent et Leclerc est trop impatient de se lancer de nouveau dans l’action.

Des rumeurs, une hypothèse, une intuition que l’on suit ; c’est facile d’oublier ce que c’est que le renseignement : une question de chance et de réflexion. De temps en temps une aubaine, de temps en temps un coup sensationnel. Parfois, on tombait sur une histoire comme ça : ça pouvait être très important, ça pouvait n’être qu’une ombre.

Le Carré nous invite à sa suite, décrivant un service encore imprégné des méthodes qui ont fait leur preuve en temps de guerre mais la guerre a changé et certaines méthodes se sont éventées. Le Service joue là-dessus pour déjoué les nouvelles habitudes mises en place et profiter de la vulgarisation d’objets de pointes dans les décennies précédentes.

Le Cirque est sollicité et sa curiosité titillée… Control et Smiley aident le Service sans savoir de quoi il retourne… Restant en lisière, à la bordure de l’intrigue. Dans un second plan qui garde son importance. Comme pour L’espion qui venait du froid, le second plan, ce qui agissent en sous-main, que l’on ne voit pas et qui sont seulement évoqués, restent présents à l’esprit de tous, lecteurs et personnages… et manipulent ?

Avery, le bleu de service, apporte une touche d’humanité à un monde qui veut s’en défier. Qui veut ne rien éprouver… sans y parvenir parfaitement.

C’est, au final, un livre prenant, intriguant, qui prend son temps. Décrivant une mission sous un angle différent du précédent, là où L’espion qui venait du froid adoptait le point de vue de l’agent en mission, cette fois, il multiplie les points de vue et privilégie celui des commanditaires, Leclerc et ceux à qui il confie la supervision, Haldane et Avery. Il n’est peut-être pas au niveau de son prédécesseur, l’effet de nouveauté, de surprise ne jouant plus, mais il reste d’une grande qualité et glaçant. Comme le monde qu’il décrit.

Le roman suivant arrive trois ans plus tard et renouvelle l’œuvre de Le Carré, il s’intitule Une petite ville en Allemagne.

John Le Carré, Leamas et Mundt

Le troisième roman de John Le Carré est publié en 1963, un an après Chandelles noires, chez Victor Gollancz & Pan, il s’intitule The spy who came in from the cold. Il est traduit l’année suivante par Marcel Duhamel et Henri Robillot pour Gallimard. Publié hors collection, il s’intitule L’espion qui venait du froid. Avec ce roman, Smiley passe au rang de figurant, évoqué en creux, dans les conversations, à peine croisé, même s’il semble être de retour dans le service, exerçant toujours dans l’ombre, influent et manipulateur…

Berlin, un poste frontière aux abords du tout récent mur érigé entre l’est et l’ouest. Leamas attend dans la guérite des gardes-frontière ouest-allemands. C’est un agent de l’Intelligence Service et son contact à l’est, son atout majeur, Karl Riemeck, s’apprête à passer la frontière, il est grillé et lespion-qui-venait-du-froid-gallimard-1963Mundt est à ses trousses. C’est d’abord une femme à bord d’une auto qui se présente, elle passe sans encombre, il s’agit de la maîtresse de Karl. Puis vient le tour de ce dernier, il est à vélo et, alors qu’il a franchi le poste frontière est-allemand, il est soudain pris en chasse et abattu… Le réseau que Leamas était parvenu à monter à l’est vient de connaître son ultime disparition, réduit à néant.

Il se savait rayé des listes, inéluctablement. Il lui faudrait désormais s’accommoder de ce fait et continuer à vivre comme un cancéreux ou un prisonnier. Nul effort de sa part n’arriverait à combler le fossé qui coupait sa vie. Mais Leamas affrontait l’échec comme il affronterait probablement la mort quelque jour, avec l’amertume d’un cynique et le courage d’un solitaire.

Leamas doit abandonner Berlin pour Londres où Control, le directeur de l’Intelligence Service, l’attend pour son rapport. Mais leur entretien prend une tournure inattendue, en effet, Control soutient le désir de vengeance de Leamas vis-à-vis de Mundt, croisé déjà dans L’appel du mort, et il lui propose une mission qui pourra faire tomber leur ennemi d’Allemagne de l’Est.

On assiste alors à la mise au rencart de Leamas, à sa déchéance, sa descente dans l’alcool et la société. Après avoir été mis au placard dans un service sans intérêt pour lui, Leamas quitte le Cirque et vivote. Tout cela est rendu d’autant plus vraisemblable que contrairement à ses collègues, Leamas n’est pas issu des meilleures écoles ni d’un milieu protégé. De petit boulot en recherche d’emploi, d’une bouteille à l’autre, il échoue dans une bibliothèque où il rencontre Liz, sympathisante communiste, qui devient sa maîtresse, mais sa descente n’est pas finie. Alors qu’il demande un crédit à son épicier qui le lui refuse, la réaction de Leamas est violente et l’envoie en prison pour quelques semaines… A sa sortie, un homme le suit, un homme qui l’a déjà croisé à Berlin. Même si Leamas ne se souvient pas de lui, il accepte l’invitation à manger de son suiveur, un dénommé Ashe, et s’amuse devant son manque de professionnalisme pour le recruter… Car il s’agit bien de le recruter pour lui acheter ce qu’il sait. Après qu’il ait joué le mauvais coucheur sans toutefois cacher son intérêt pour une éventuelle proposition, il passe de son recruteur à un homme plus aguerri, Sam Kiever, pour finalement s’envoler vers l’est après être passé par les Pays-Bas. Leamas gravit les échelons de la hiérarchie est-allemande au fur et à mesure qu’il voyage. Les informations qu’il a données, sans croire lui-même à ce qu’elles pourraient impliquer, à leur importance, semblent en effet particulièrement intéressantes, sous-entendant la présence d’un agent-double dans les services de contre-espionnage est-allemand… Leamas, adoptant toujours le profil de celui qui ne croit pas aux déductions de son interlocuteur, Fiedler, voit l’étau se resserrer autour de Mundt, devenu chef de l’espionnage est-allemand…

John Le Carré nous entraîne, dans cette histoire directe et prenante, à la suite d’un agent qui connait les ficelles de son métier, un agent ayant fait ses preuves et dont les pensées nous sont petit à petit dévoilées. Nous le voyons d’abord plonger dans une certaine déchéance, un certain abandon, un renoncement, pour mieux devenir la proie des agents d’en face. Ensuite, au fur et à mesure de ses aveux, nous pénétrons son esprit et comprenons que tout ce qu’il avoue et raconte fait partie d’un plan établi, construit avec Control. Le seul élément qui échappe à l’intrigue proprement dite est la liaison de Leamas avec Liz et les projets qu’ils forment chacun de leur côté. Une part d’humanité qui surnage. Nous sommes dans un monde de faux-semblant, où il faut affirmer le contraire de ce que l’on veut faire croire pour parvenir à ses fins. Où pour piéger l’adversaire, il faut lui faire croire qu’il a un coup d’avance, ou que son recul, sa vue d’ensemble, lui permettent des déductions inaccessibles à celui qui ne possède qu’une partie de l’équation… Un jeu de dupes, mené sur la corde raide, avec un maximum de risques…

L’homme qui tient un rôle, non pas aux yeux des autres, mais vis-à-vis de lui-même, encourt des dangers psychologiques évidents. En soi, la pratique du mensonge n’a rien de particulièrement éprouvant ; c’est une question d’habitude professionnelle, une ressource que la plupart des gens peuvent acquérir. Mais alors que l’aigrefin, l’acteur de théâtre ou le joueur professionnel peuvent rejoindre les rangs de leurs admirateurs après la représentation, l’agent secret, lui, ne peut se payer le luxe de la détente. Pour lui, l’imposture est avant tout de l’autodéfense. Il doit se protéger non seulement de dangers extérieurs, mais aussi du dedans, et contre les plus naturelles des impulsions ; bien qu’il gagne parfois des fortunes, son rôle peut lui interdire l’achat d’un rasoir. Erudit, il peut se voir astreint à ne prononcer que des banalités. Mari et père de famille dévoué, il lui faut, en toute circonstance, refréner son envie de se confier aux siens.

C’est un roman prenant, un roman qui captive et pousse à tourner les pages écrites d’une écriture fluide, précise, entraînante. C’est tellement bien raconté que l’on a également l’impression de posséder un coup d’avance sur les uns et les autres, que le suspens et les luttes nous sont annoncés avant qu’ils ne frappent les protagonistes. Un roman qui joue avec notre intelligence tout en nous décrivant un monde plutôt froid, où la vie des hommes de l’ombre n’a au final pas une grande importance, où la véritable importance est ce que l’on parvient à faire croire à l’ennemi pour garder de l’avance sur lui…

Avec ce roman, Le Carré assoit sa notoriété.

Grâce à cette œuvre de référence, cette œuvre-phare dans sa bibliographie, il va par la suite pouvoir devenir écrivain à plein temps.

Son roman suivant paraît deux ans plus tard, il s’agit du Miroir aux espions.

John Le Carré, George Smiley à l’école de Carne

En 1962, John Le Carré voit son deuxième roman publié, il s’agit de A murder of quality. Titre qui fleure bon le roman policier anglais classique. En traversant la Manche, il devient Chandelles noires après être passé par la traduction de Maurice Rambaud et Marcel Duhamel et, comme pour le précédent, il paraît dans la collection “Panique” de Gallimard. Pour ce deuxième roman, Le Carré, après avoir évoqué l’un des aspects de son expérience professionnelle avec l’espionnage dans le premier, L’appel du mort, en aborde un autre, celui de l’enseignement.

L’école de Carne est une école privée comme on les imagine en Angleterre. Une école destinée à l’élite de la société, celle qui peut se la payer, située dans un village isolé et constituant à elle seule une micro-communauté avec ses usages bien particuliers. Après avoir assisté à un dîner donné par l’un chandelles-noires-gallimard-1962de ses professeurs, Terence Fielding, pour l’un de ses collègues et son épouse, les Hecht, nous retournons à Londres. Miss Brimley, rédactrice en chef de l’hebdomadaire La voix chrétienne, y reçoit une lettre d’une femme appartenant à une des familles abonnées depuis les débuts du périodique, il s’agit de Stella Rode, épouse d’un professeur de l’école de Carne et accusant ce dernier de vouloir la tuer… Brimley, quelque peu alarmée, décide de faire appel à une vieille connaissance, un homme avec lequel elle avait travaillé pendant la seconde guerre mondiale, quand elle collaborait à l’Intelligence Service. Cet homme, c’est George Smiley, retiré lui aussi des services secrets depuis L’appel du mort.

Après avoir lu la lettre de Stella Rode, Smiley décide de s’informer sur la situation en contactant un professeur qu’il connait à Carne, le frère d’un membre de cette équipe qu’il a dirigée au cours de la guerre précédente, Fielding. Grâce à cet appel, il apprend le décès de Stella Rode, retrouvée morte après un dîner chez Fielding…

Smiley, qui n’a plus guère d’occupation, prend la décision de se rendre à Carne pour en savoir plus sur cette affaire. Il y mène son enquête en collaboration avec la police du lieu et, en l’occurrence, l’inspecteur Rigby. Au gré des rencontres et des discussions, une image de la victime se précise, celle d’une femme active dans les associations de charité mais peu intégrée à la communauté de l’école. Une femme victime d’un meurtre violent dont bien des aspects restent étranges, inexpliqués. Notamment la fuite de l’assassin…

Au gré des discussions et des rencontres, on retrouve Smiley tel qu’on l’avait découvert dans l’opus précédent, circonspect, dont la physionomie n’a rien d’impressionnant et faisant même à l’occasion l’objet de la risée de ses semblables en raison de ses déboires matrimoniaux… Smiley n’impressionne pas, ce qui lui permet de devenir insistant à l’occasion, de fouiner sans pour autant attirer l’attention des uns et des autres. Il cherche à se construire une vision la plus claire possible de la situation…

Avec ce deuxième roman, tâtonnant, se cherchant encore, Le Carré se coltine avec le roman policier traditionnel, le roman à énigme historiquement attaché à la littérature de son pays. Comme un passage obligé. Il nous offre un roman loin de l’univers pour lequel il sera par la suite renommé et dans lequel il avait pourtant paru à son aise pour son entrée en littérature. Peut-être à cause de cet éloignement, on le sent gêné aux entournures, pas complètement à l’aise, cherchant un rythme qu’il ne trouve pas. Il y était pourtant parvenu dans le précédent.

Dans le même temps, il en profite pour régler quelques comptes, ou dézinguer un microcosme qu’il a fréquenté. Peut-être sa véritable motivation pour écrire cette fiction. Les professeurs des écoles privées en prennent pour leur grade, présentés comme élitistes et tenants d’un traditionalisme peu en prise avec une société en grande évolution.

Carne n’est pas une école. C’est un hospice pour lépreux de l’esprit. Les premiers symptômes se manifestent quand nous débarquons de l’Université ; une gangrène progressive de nos extrémités intellectuelles. Jour après jour, nos cerveaux meurent, notre intellect s’atrophie et pourrit. Chacun guette les progrès du mal chez les autres, dans l’espoir de les oublier en soi-même.

Au final, dans un style précis et classique, l’écrivain nous a offert une récréation dans son œuvre naissante, une intrigue un peu empesée, laborieuse, pas vraiment prenante, et une atmosphère dans laquelle on commence à discerner quelques aspects bien particuliers, en cherchant bien, de ces aspects caractéristiques qui feront de lui un auteur. A commencer par son exploration du personnage de George Smiley. Mais l’intrigue et le genre qu’il a choisi ici ne lui conviennent pas, de toute évidence. Il va d’ailleurs y renoncer et même devenir hésitant sur la place de Smiley dans son œuvre. Avant de le remettre au premier plan.

Pour asseoir et affirmer ce que son premier roman avait laissé pressentir, John Le Carré va retourner du côté de l’espionnage, confirmant de manière magistrale qu’il s’agit bien là de son univers, avec L’espion qui venait du froid.