DOA aux frontières du réel

Les deux premiers romans de DOA flirtent avec le fantastique ou l’anticipation. Ils nous offrent d’emblée une certitude quant aux talents de conteur du romancier. S’aventurant sur des terrains dangereux, minés, il parvient à nous maintenir en haleine, sans nous dégoûter, sans nous donner envie d’aller voir ailleurs.

Le premier d’entre eux est paru en 2004 aux éditions Fleuve Noir dans la collection “Rendez-vous ailleurs”, tout un programme. Et, avec Les fous d’avril, avant d’être ailleurs, nous sommes avant tout à un autre moment. Plus tard. En 2019. Nous sommes à un autre moment et le temps va rythmer les chapitres, ils égrainent un compte-à-rebours tout en nous Les fous d'avril (Fleuve noir, 2004)propulsant quelques semaines plus tard. Nous allons évoluer entre un futur proche et un futur à peine plus lointain. Le premier chapitre prend place à H+5512. Le suivant sera à J-6. Une manière de jouer avec le temps que D.O.A reprendra. Chaque titre de chapitre reprend les premiers mots de celui-ci.

En 2019, Markus Freys est un flic. Un flic recruté par Europol et exerçant à la préfecture de police de Paris sous les ordres du commandant Martin-Ruche. Une affaire va le ramener aux années qui ont précédé son arrivée dans la capitale. Une affaire qui commence de manière violente, un massacre dans un centre commercial, un massacre perpétré par un homme qui n’avait jusque là pas le profil pour ce genre d’acte. Un homme qui exerçait comme passeur sur le Réseau. Un “collègue” du frère de Markus, Joshua. Ou un homologue, tant le monde des passeurs est vaste. Ce massacre perpétré dans un centre commercial l’est quand Markus s’y trouve également… Le meurtrier va être arrêté, hospitalisé car son cerveau en a pris un coup. Mais l’affaire est bien plus compliquée qu’un simple coup de folie. Les passeurs sont devenus des cibles. Pourquoi ? Pourquoi les Etats-Unis s’intéressent-ils à l’affaire ? Avec l’aide de sa coéquipière, Nelly Trin-Dhi, Lise Redon, une psychiatre et Joshua, son frère passeur, Freys va mener l’enquête, tenter de comprendre de quoi il retourne et s’approcher d’êtres si semblables à lui.

Le Réseau, c’est le futur d’Internet. DOA imagine ce qu’il va devenir, son importance, comment il sera géré techniquement. Les travaux sur l’intelligence artificielle venant parasiter le tout.

C’est un roman qui envisage les conséquences de certains dangers, certaines failles. De certaines recherches. C’est un roman rythmé qui nous tient en haleine tout en nous offrant une galerie de personnages riche, variée.

C’est un roman noir où l’intrigue enfonce un peu plus, à chaque page, les personnages dans leur vulnérabilité, leurs côtés pas forcément avouables. Une intrigue qui les malmènent, les torturent.

DOA, dès ce premier roman, combine le rythme de certains thrillers, l’envie de tourner la page encore et encore, avec une intrigue lorgnant du côté de ce que l’âme humaine pourrait faire (à déjà fait) subir à quelques avancées scientifiques, tout en maltraitant ses personnages, comme la société le fait chaque avec la plupart d’entre nous…

Un roman noir d’anticipation.

Avec un petit clin d’œil en prime à Bret Easton Ellis, dont le premier chapitre d’American Psycho avait été maladroitement traduit par Les fous d’avril.

La même année, toujours aux mêmes éditions, paraît le deuxième opus du romancier. Cette fois, c’est dans la collection “Les Noirs”. La ligne de sang connaîtra quelques années plus tard, en 2010, une nouvelle version, revue par l’auteur et éditée dans la collection Folio policier. C’est cette version que j’ai lue.

Après la capitale de la France, nous sommes cette fois dans celle des Gaules. Un retour au présent et un déplacement vers les rives du Rhône. A Lyon, deux flics vont se trouver aux La ligne de sang (Fleuve Noir, 2004)prises avec une étrange affaire. Priscille Mer, de garde à ce moment-là, croise Marc Launay rentrant chez lui. Ils se croisent sur le lieu d’un accident. Un motard roulant vite est venu s’encastrer dans une voiture en se déportant dans un virage. Un banal accident de la circulation a priori. Mais l’accidenté, dans le coma, semble sortir de chez une femme qui a disparu. Marc Launay sent une affaire comme il en voit parfois à la PJ, où il est chef d’équipe.

Le motard est, d’après les témoignages recueillis, le dernier à avoir vu la disparue. Que s’est-il passé alors ? Un blessé dans le coma peut difficilement aider, témoigner. Les flics vont devoir aller chercher les informations où ils peuvent… Et ils vont petit à petit réaliser que leur instinct, celui qui les pousse à approfondir une affaire qui pourrait ne pas en être une, ne les trompe pas. Ils sont devant un cas à part. Une enquête comme on en rencontre rarement. Une enquête qui va se révéler sordide et à la limite d’un monde qu’ils croient connaître.

Après l’anticipation, DOA se confronte au fantastique. Un fantastique ancré dans le réel et se frottant aux plus bas instincts humains. Un fantastique affleurant dans une enquête tellement réelle.

Un homme est de nouveau dans le coma, un homme dont l’histoire va faire l’objet d’une recherche, dont l’histoire va progressivement se révéler. Et au fur et à mesure de la découverte, on s’enfonce un peu plus profondément. La progression est inéluctable et nous la suivons avec résignation et curiosité… Car, une fois de plus, les pages tournent toutes seules. Débarrassé de la nécessité d’expliqué un monde qui n’est pas tout à fait le nôtre, comme dans le roman précédent, DOA nous tient, nous happe. Il suggère et provoque le malaise sans avoir toujours besoin d’expliquer. Le trouble s’insinue comme il s’insinue dans l’esprit des personnages… Puis la réalité rejoint l’imagination. Celle qu’a provoquée l’auteur.

Le nom de la collection est particulièrement adapté, c’est noir. Et les deux flics, tout comme nous, s’enfoncent inéluctablement dans certains méandres de l’âme humaine plutôt nauséabonds.

D.O.A. va poursuivre son œuvre dans une autre maison d’édition et son exigence persistera. Pour notre plaisir.

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Bret Easton Ellis, son œuvre

Bret Easton Ellis a été publié très tôt. Les traductions en français de ses romans sont arrivés très vite, très peu de temps après leur parution aux Etats-Unis, et ce dès son tout premier livre. Ce premier roman paraît alors qu’il a tout juste vingt ans.

C’est Moins que zéro (Less than zero), roman qui va de plus marquer une approche innovante. Cette approche n’est pas forcément nouvelle mais le succès fait d’Ellis l’un des fers de Moins que zéro (Christian Bourgois, 1985)lance de cette façon de s’inscrire pleinement dans son époque en n’hésitant pas à utiliser des noms et citer des personnes parfaitement réel. Certains ont depuis appelé ça le « name dropping » mais pour Ellis, ce serait peut-être réducteur. Il choisit également de raconter des histoires proches du milieu qu’il connaît, ses personnages ne sont pas pour autant couvés, protégés. Son premier personnage principal, Clay, est un double de lui-même, même âge, même départ vers l’Est pour ses études dans des universités qui se ressemblent furieusement, l’une étant la réplique imaginaire de l’autre. Ellis nous décrit son retour pour les vacances à Los Angeles, son retour parmi sa bande d’amis, écumant les fêtes, assistant à une vie qui le laisse presque étranger, comme en retrait. Tout s’enchaîne, comme si la peur de l’ennui poussait à aller vers l’extrême, juste pour dire qu’on connaît, qu’on a déjà vu… Un snuff movie, MTV, de la drogue en veux-tu en voilà, des accouplements en tout genre. Brest Easton Ellis nous offre un portrait glaçant de la jeunesse dont il fait partie et jette déjà les bases de son œuvre, un regard désabusé, l’impression d’être perdu tout en voulant faire croire que l’on maîtrise, que ce ne sont que nos choix qui nous guident.

Désabusé, désenchanté, voilà le regard qu’Ellis nous propose et, au final, c’est un roman angoissant, la sensation d’une perte, d’une incapacité à décider quoi que ce soit… Dans un style, une narration, hallucinés, hallucinants. Hallucinatoires.

Son deuxième roman ne va pas renier le point de vue adopté dans le précédent. C’est en 1987 qu’il paraît et c’est comme un écho du premier… Les lois de l’attraction (The rules of attraction) nous raconte la vie sur un campus, celui évoqué dans le premier opus, au travers de trois étudiants. Après le versant retour chez soi, on a maintenant le versant nouvelle vieLes lois de l'attraction (Christian Bourgois, 1987) loin de tout et de nouveau, c’est un véritable mal-être que nous décrit Ellis. Ces trois étudiants sont déglingués, désabusés, avant l’heure, avant l’âge. Il nous les décrit de nouveau sans prendre de gant, sans rien nous épargner, sans joie. Car le bonheur, le plaisir, ne semblent à aucun moment faire partie du programme, il faut juste vivre et ça n’a rien de réellement plaisant, car vivre, cela veut dire se coltiner aux autres, à certaines exigences… Le monde d’Ellis, son univers, se confirme, s’affirme avec ce deuxième roman plus abouti au niveau du style, mais également peut-être plus froid, plus distancié.

Avant le fameux troisième roman, c’est de nouveau un roman important, un roman qui chamboule et nous décrit cette jeunesse (une certaine jeunesse) des années 80 et cela n’annonce rien de bon…

Le troisième livre d’Ellis est celui qui l’assoit définitivement au rang d’écrivain incontournable de son époque. Avec American Psycho, Ellis nous sort du monde estudiantin pour nous American psycho (Salvy éditeur, 1991)emmener dans celui des cadres supérieurs new yorkais. De ces jeunes gens qui ont tellement de pouvoir, d’argent, et qui vivent à cent à l’heure, qui se plongent dans toutes les occupations par peur de s’arrêter, sûrement, par peur de l’ennui, certainement. Mais le narrateur et personnage central ne se contente pas des soirées saupoudrées de coke, des exercices à répétition dans les clubs de remise en forme, il s’attaque également à ses semblables beaucoup plus directement, ne nous épargnant rien, nous gratifiant de tous les détails et nous exposant par la même occasion ses conceptions des choses, ses préférences musicales… C’est un véritable passage en revue d’une certaine frange de ces Etats-Unis triomphants des années 80-90 qu’Ellis nous offre. Un passage en revue qui nous entraîne dans un rythme, un tourbillon, affolant, effrayant. Entre deux études sur un chanteur ou un groupe en vogue, il nous raconte en longueur ses nuits et ses soirées passées à trucider son prochain avec autant de détails que pour les soirées avec ses amis si tant est qu’on puisse les appeler ainsi, car tout est factice. Il n’est question que d’affrontement, de mensonges et de compétition dans tous les compartiments de la vie de Patrick Bateman. Les sentiments ne sont que de pure forme, factices. Effrayant, nauséabond. Incontournable.

Il faut attendre trois ans l’arrivée de l’opus suivant. Zombies (The informers) paraît en effet en 1994 et il s’agit d’un recueil de nouvelles par forcément postérieures à American Psycho.Zombies (Robert Laffont, Pavillons, 1994) Des nouvelles qui vont nous remettre sur le tapis tout ce monde qu’Ellis s’acharne à dézinguer parce qu’il est peut-être le plus représentatif de l’époque. On navigue de nouveau entre antidépresseurs, drogues, ennuis que l’on aimerait tant éviter, ne pas connaître… Un recueil de nouvelles qui nous replonge dans cet univers dont nous nous délectons sûrement en nous disant que nous n’en sommes pas. En décrivant avec de tels détails la société, Ellis nous décrit un monde qui nous est étranger, un monde que l’on n’observe que de loin avec la même fascination et la même froideur que l’auteur états-unien. Un monde qui est pourtant une des composantes du nôtre…

Glamorama, roman suivant American Psycho, atterrit sur les gondoles en 1998. Victor Ward n’a pas l’intelligence, les capacités de raisonnement de Patrick Bateman Glamorama (Robert Laffont, Pavillons, 1998)mais il tente de faire son trou dans le même monde où l’apparence a autant d’importance que certaines convictions, certaines pensées. Il se retrouve empêtré dans un univers glauque et peu enviable. Comme pour les précédents, la réalité et la fiction se mêlent, les personnages imaginaires et les personnages réels, à tel point que Victor Ward, tout autant que nous, ne parvient plus à distinguer le vrai du faux, le réel du factice… Nous sommes sans cesse ballotés avec Ellis au chœur de cette description d’un monde que l’on s’acharne tellement à nous montrer ailleurs, partout, que l’on s’acharne tellement à nous exposer, qu’on ne sait plus s’il est tel qu’on nous le décrit sur papier glacé ou un immense fantasme. Fantasme plutôt cauchemardesque. De nouveau, c’est sanglant et clinquant.

Il faut s’accrocher pour avancer, il est tellement difficile parfois de s’intéresser au superficiel et de le décrire qu’on a l’impression qu’Ellis pourrait sans arrêt s’effondrer… Ça n’est jamais le cas.

Lunar Park va pousser la logique d’Ellis un cran plus loin. La part du vécu dans ses romans n’est jamais bien claire, on se demande sans arrêt si c’est un témoignage qu’il nous offre ou s’il fait uniquement œuvre de fiction. La réponse se trouve sans doute entre les deux. Mais lorsque paraît le roman, en 2005, on peut enfin lire l’histoire de Bret Easton Ellis lui-même. Lunar Park (Robert Laffont, Pavillons, 2005)Une histoire inventée et dans le même temps imbriquée étroitement dans le réel. L’image qui est la sienne dans les médias, l’image avec laquelle il a joué, ce monde d’apparences qu’il n’a cessé de dénoncé, d’attaquer, deviennent un objet de fiction. Dans cet opus qui peut parfois faire penser à Stephen King, entre autre, Ellis nous offre en pâture ce qu’il est devenu, ce qu’il aurait pu devenir. C’est un roman au bord de la folie, au bord du gouffre, si près que l’on se dit qu’il ne pourra qu’y sombrer… Mais une fois de plus, Ellis écrit un grand roman, un roman malade de son époque, un roman marquant. On ne peut sortir entier, tel qu’on l’était avant leur lecture des fictions de cet auteur. Il faut l’accepter, avoir envie de se faire bousculer, de se laisser embobiner dans des histoires à la limite d’un narcissisme puant. Ça n’est jamais le cas. Bret Easton Ellis demande un véritable effort, et au-delà de cet effort nous récompense avec la certitude de nous donner à lire des romans uniques, ne s’approchant, ne ressemblant, véritablement à aucun autre.

Suite(s) Impériale(s) (Imperial Bedrooms) vient de paraître et j’y reviendrai quand je l’aurai lu… Pour l’instant, pour ceux d’entre vous qui ne l’ont pas encore lu, n’hésitez pas, un tel auteur est rare.