Franz Bartelt, la mort de la mère

En septembre dernier est paru un texte de Franz Bartelt, Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, aux éditions du Sonneur dans la collection Ce que la vie signifie pour moi dirigée par Martine Laval. Il s’agit d’un texte court, presqu’un témoignage, dans la lignée de Je ne sais pas parler, un texte nous racontant les deniers jours d’une mère vus par son fils… Comment il l’accompagne, comment il affronte cet événement inéluctable.

Le fils, narrateur de l’histoire, a pris l’habitude d’une visite quotidienne à sa mère. Elle vit à Charleville, ville proche de chez lui. Il lui rend visite chez elle pour lui préparer son repas du soir, discuter et voir si tout va bien. Il lui rend visite et, à travers les petits Depuis qu'elle est morte elle va beaucoup mieux (Sonneur, 2015)moments qu’il raconte, nous suivons l’évolution de cette femme se détachant petit à petit du monde. Mêlant son passé au présent, mêlant ses souvenirs au quotidien. S’emmêlant. Elle prépare ainsi le repas pour sa mère morte depuis quarante ans, se dit qu’elle doit écrire à sa sœur disparue depuis une quinzaine d’années. Elle s’accroche pour rester indépendante, rester chez elle. Son fils essaie de la confronter à la réalité, de mettre en contradiction ses souvenirs et ce qu’elle raconte de ses journées. Mais est-ce indispensable ?

Puis l’état de la vieille femme évoluant, elle se retrouve à l’hospice, “résidence pour personnes âgées” en langage politiquement correct. Son détachement se poursuit.

Finalement, rendre visite à ses parents âgés, c’est venir les regarder mourir et s’habituer à cette pensée atroce de leur dénouement et de notre vie sans eux, qui étaient notre dernier rempart. Une fois qu’ils sont morts, la vie travaille à nous presser de les rejoindre, évidemment. Notre tour est arrivé. Nos plus fidèles alliés ont lâché prise. Nous sommes en première ligne et nous savons qu’il n’y aura même pas de bataille.

C’est un superbe texte que Bartelt nous donne à lire. Un texte tout en délicatesse, un texte écrit à coups d’observation, de petits moments du quotidien, n’oubliant pas d’être drôle, suprême élégance. Un texte écrit dans un style concis, simple, ciselé.

Un livre très émouvant tout en restant léger et profond à la fois.

Car face à l’un de ses parents qui s’éloigne, nos perspectives évoluent.

Si j’avais un vœux à formuler en frottant la lampe, ce serait celui de ne jamais avoir à laisser à la mort le soin de faire tout le travail. Je tiens beaucoup à me détruire avec les égards que l’homme se doit à lui-même, en abusant de toutes les préméditations imaginables, le vin, le tabac, les repas entre copains dans les graillonneries crapuleuses de la zone frontière, les promenades dans les bois et le long des ruisseaux, la lecture, l’écriture, les plaisanteries de mauvais goût, la musique à fond les biscottes, la mauvaise foi, la contestation politique, l’effervescence antireligieuse et bien d’autres manigances de salubrité personnelle.

A travers l’observation de moments a priori anodins, Bartelt fait remonter en nous, sans les provoquer, ces questions que l’on refoule parfois, que l’on tient à distance…

Un petit bijou qui nous rappelle que les livres sont là pour nous aider à vivre, nous rendre les choses plus légères et nous pousser à réfléchir, en provoquant quelques émotions, tant qu’à faire… Une œuvre de santé publique.

Franz Bartelt, brocante et mariage

En même temps que  La bonne a tout fait aux éditions Baleine, Le fémur de Rimbaud est paru aux éditions Gallimard. Deux romans coup sur coup de Bartelt, l’un dans la série du Poulpe et l’autre comme un retour aux sources, dans la maison d’édition “historique” du romancier, chez qui le dernier livre en date était  Le testament américain.

Il y a d’ailleurs une certaine filiation, un certain rapport entre les trois histoires. Comme pour Le testament américain, il est question d’argent, d’héritage, et de ce que cela implique, Le fémur de Rimbaud (Gallimard, 2013)modifie, dans les relations entre les personnages. Comme pour La bonne a tout fait, les patrons n’ont pas bonne presse et méritent de passer devant la justice des hommes, officielle ou non, car ils sont coupables de bien des crimes.

Tout commence par la rencontre entre Majésu Monroe et Noème Parker. Majésu, le narrateur, aurait pu exercer bien des métiers, tant son intelligence et son physique lui offraient de perspectives, selon ses dires. Au final, il est brocanteur. Une jeune femme s’intéresse un jour à une bague qu’il propose sur son étal, une bague ayant appartenu à la fille de Raspoutine… à l’une de ses deux filles. Cette bague a une histoire, ainsi que tous les objets que Majésu Monroe vend. C’est que, pour bien vendre, il faut une histoire, avec certificats à l’appui. Et des histoires, le brocanteur en a à revendre.

Il y a des objets qui demandent des années de maturation, de calculs, de soins ardents. Plus ils sont dénués d’intérêt, plus il convient de les charger d’histoire. L’objet d’exception est une création de l’esprit et l’aboutissement de la volonté.

La jeune femme qui s’intéresse ce jour-là à la bague ne lui est pas indifférente, il va jusqu’à lui faire crédit, et l’invite à écluser quelques boques dans le bar d’à côté. Noème, c’est son prénom, est en butte avec les nantis, les puissants. Communiste déçue, elle voudrait étriper les patrons, les éviscérer, au sens propre. Avec Majésu, elle trouve à qui parler, il est le véritable auteur de l’assassinat de Maximilien Dourdine. Voilà un couple parfaitement assorti qui se forme. Si assortis qu’il ne leur faut pas longtemps pour se décider à convoler. Et comme un pied de nez, ce sera en haillons qu’ils se diront oui. Pied de nez aux patrons, aux exploiteurs, en général, et aux parents de Noème en particulier, car ceux-ci sont de la caste des riches, de ces riches qu’elle exècre au point de forcer Majésu à promettre qu’il leur fera la peau comme ils le méritent, comme il l’a fait pour Dourdine… Mais ça n’est pas si simple.

Un événement, qui aurait pu s’avérer heureux, change tout. Les relations, les convictions et l’aventure s’emballent, d’arrestation en prise d’otage, de fuite en poursuite, de garde à vue en règlement de compte… La police, les pauvres, les objets, l’argent, tout s’emmêle. Et les merveilleuses histoires inventées, les mensonges, finissent par poser problème, par se retourner contre leurs auteurs. A la manière de ces vers de Rimbaud, qualifié dans le roman de “poète de saison”, réarrangés et cités en exergue :

Menti sur mon fémur !

… j’ai deux fémurs bistournés et gravés !

J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur !

C’est cela que depuis quarante ans je bistourne

Sur le bord de ma chaise aimée…

A la manière de ces vers qui donnent leur titre au livre, il est question du mensonge, de la fiction et de ses conséquences imaginées, imaginaires, outrancières…

Pour un brocanteur, le mensonge n’est jamais qu’un dispositif de légitime défense. S’il était tenu à servir la vérité, il ne gagnerait jamais un centime. Le bénéfice n’est jamais que le fruit d’un trafic. Il faut bien vivre.

De là à faire un rapprochement entre le brocanteur et l’écrivain…

A sa manière si personnelle, Bartelt nous entraîne dans une histoire rocambolesque, où l’amour peut mener à bien des choses. Où le travail sur la langue est toujours aussi savoureux. Un travail autour du langage et de sa force.

Le langage n’est qu’un petit coup de pouce qui confère de l’élan et de l’allure à une réalité qui n’a rien pour elle.

Après deux romans publiés simultanément, on espère qu’il ne nous faudra pas attendre longtemps avant de lire la prose du romancier, qui nous a également offert quelques poésies cette année dans le recueil Presque rien au monde publié par Arch’libris et illustré par Jean Morette.

Franz Bartelt amène le Poulpe en Ardenne

En septembre 2013, un an après Facultatif bar, deux romans de Bartelt paraissent coup sur coup pour ne pas dire simultanément. Le premier d’entre eux, celui dont je parlerai d’abord, La bonne a tout fait, prend place dans la série du Poulpe aux éditions Baleine. Après bien d’autres écrivains tels que Jean-Bernard Pouy, son créateur, Didier Daeninckx ou Marcus Malte plus récemment, Bartelt s’y colle, se prend au jeu. Gabriel Lecouvreur entre ainsi dans l’univers si remarquable de l’auteur, style unique et dépaysement ardennais incontournables.

La bonne a tout fait (Baleine, 2013)Depuis un an le Poulpe reçoit des lettres de Versus Bellum, un ami anar de Pedro. Anar et ardennais. Ce Versus Bellum tient à la venue de Gabriel pour éclaircir le meurtre de Madame Bermont par son mari, il en est sûr. Il doit venir pour faire toute la lumière et permettre à l’enquête bâclée de la maréchaussée d’aboutir. Justice sera alors rendue. Les missives ardennaises coïncident avec une série de disparitions qui intriguent Gérard, le patron du Pied de porc à la sainte Scolasse. Devant cette conjonction de sollicitations, le Poulpe cède et prend le chemin des Ardennes. En train puis en bus. Il passe devant des étendues de champs comme il n’en a jamais vues, devant des étendues de forêt à l’avenant et des tas de bois tout aussi nombreux et impressionnants.

Gabriel débarque au fin fond de nulle part pour écouter Versus Bellum, lutin surprenant, persuadé de la culpabilité de Bermont et de la complicité forcée de sa bonne, cette dernière ayant témoigné en faveur de son patron pour ne pas perdre son emploi. Telles sont les théories de l’anar ardennais. Anar ardennais qui a également échafaudé tout un stratagème pour piéger le meurtrier. Et faire avouer la bonne. Pour cela, le Poulpe, à la personnalité déjà double, va devoir endosser le costume d’une troisième identité, celle d’Amadéo Pozzi, émissaire de malfrats luxembourgeois imaginaires près à acheter les immenses étendues forestières dont Bermont a hérité à la mort de son épouse.

Les aventures du Poulpe sont, comme toujours, rocambolesques, et l’histoire dans laquelle il plonge est cocasse comme souvent sous la plume de Bartelt. C’est que les observations et autres aphorismes de l’écrivain sont savoureux. Et la série a le don de libérer les auteurs. Ce qui pour l’écrivain ardennais est déjà dans les gènes.

Les Ardennes, les humains et le Poulpe en prennent ainsi pour leur grade. “Qui aime bien châtie bien” et le romancier aime de toute évidence son pays et ses contemporains… et, bien sûr, l’écriture. Pour notre plus grand plaisir.

Le Poulpe est ainsi mis au parfum sur les autochtones par Versus Bellum :

Par ici, tu sais, c’est tous des littéraires. Ils ne ratent jamais une occasion de placer une parole historique. Ni de dire une connerie, d’ailleurs. Enfin, quand on y regarde de près, c’est pareil.

Il est mis au parfum à la descente de son voyage en autocar. Un voyage qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, lui a fait voir des quantités de champs, de forêts ou de bois, qu’il n’aurait jamais imaginées embrasser en un seul coup d’œil. Voyage qui lui a également permis de découvrir l’aménagement routier du coin, un aménagement routier ô combien original.

Les Ardennes, c’est le pays des virages. Les historiens affirment même que c’est les ardennais qui ont inventé le virage. Avant eux, personne n’en avait eu l’idée. Regarde les voies romaines ! C’est de la route sans surprise, sans fantaisie, sans mystère.

Et voilà que Gabriel Lecouvreur, le Poulpe, alias Amadéo Pozzi, se lance à son tour dans une description bien sentie du coin où il a mis les pieds.

Ce pays où seul le cochon sauvage survit aux rigueurs du climat.

Malgré toutes ces descriptions et avertissements, Gabriel se laisse submerger par la personnalité qu’il incarne, Amadéo Pozzi, et en oublie les plus élémentaires précautions. Il se laisse submerger et s’imagine être arrivé dans un pays où il peut en remontrer à tous. Les trouvant par trop théâtraux, mauvais acteurs, et facilement cernables. Mais il faut se méfier des endroits et des mœurs que l’on ne connaît pas. Ne pas les juger à l’aune de ses habitudes… Et ne pas se laisser enivrer par la bière d’abbaye que l’on y boit comme du petit lait. L’inflexibilité recommandée pourrait bien vite se noyer.

C’est un roman savoureux. Un roman original, décalé, par rapport à la série du Poulpe.

La vérité finira par éclater, tant en ce qui concerne l’épouse de Bermont que les disparitions en série survenues dans le coin. Bartelt évoquant au passage une page de l’histoire du coin, une communauté anarchiste en parfaite adéquation avec le héro de la série dans laquelle il s’est glissée.

Dans le même temps, un autre roman est paru aux éditions Gallimard, Le fémur de Rimbaud.

Franz Bartelt, fée et cimetière

En 2011, Bartelt revient du côté des éditions Le Dilettante où il avait déjà publié deux romans en 2008,  La belle maison et Les nœuds. Ça s’appelle cette fois La fée Benninkova. Et c’est une fiction loufoque, décalée.

L’histoire nous est racontée par Clinty Dabot, elle débute quand la fée Benninkova débarque chez lui. Elle déboule chez lui, de force, pour utiliser ses toilettes, et cette irruption est le La fée Benninkova (Le Dilettante, 2011)prétexte à un retour en arrière pour expliquer comment il en est arrivé là. Car elle le découvre déprimé. Ruiné, au bout du rouleau… Parce qu’il l’a accueillie, Benninkova lui promet de réaliser un vœu et lui demande d’y réfléchir… La réflexion appelle les souvenirs et l’arrivée de la créature magique, car c’en est une, est comme un signal, celui du grand déballage. Seulement, Benninkova est une fée sans baguette, elle doit en attendre une nouvelle et les confidences prennent de l’ampleur avec le temps qui s’écoule.

Au fur et à mesure de ses souvenirs, le narrateur revit sa relation avec Marylène, la caissière du supermarché. Clinty Dabot est handicapé et quand Marylène lui prête attention, il sait qu’il a enfin trouvé quelqu’un avec qui partager pas mal de choses. Et elle va se montrer particulièrement conciliante… Il peut alors rattraper le retard accumulé dans les relations humaines… Mais on n’a rien sans rien…

Bartelt s’en donne à cœur joie en instillant un peu de fantastique dans une histoire qui pourrait n’être qu’un constat socialisant, le récit d’un banal fait divers. Rien n’étant jamais banal sous la plume de l’écrivain, on voit se dérouler sous nos yeux la descente, la dégringolade, d’un naïf… Mais la naïveté ne nuit pas toujours et la fée Benninkova se charge de le lui prouver.

C’est féroce, irrévérencieux, caustique, et, comme toujours, servi à point.

Après un retour chez Le Dilettante, c’est Gallimard que retrouve Franz Bartelt l’année suivante. Il y était déjà revenu en 2010 pour le recueil de nouvelles La mort d’Edgar. Il y revient cette fois pour un roman, Le testament américain, qui trouve parfaitement sa place dans sa bibliographie et ses thèmes de prédilection. Une petite communauté, un groupe de personnes, se trouve confronté à un événement improbable.

Le petit village de Neuville hérite de Clébac Darouin, un millionnaire états-unien, né par hasard dans la commune, mort récemment et ayant tenu à être enterré dans sa terre natale.Le testament américain (Gallimard, 2012) L’héritage n’a rien de classique, il s’agit d’un cimetière. Un cimetière aménagé par des paysagistes et des architectes et où chaque habitant se voit offrir une sépulture. Une sépulture qui a tout du tombeau grandiose, plus grand que la vie si chère à ceux d’outre-Atlantique, habitable s’il ne s’agissait pas d’un tombeau. Les esprits s’en trouvent bouleversés… Chacun connaît désormais sa dernière demeure et ça chamboule un peu.

Les habitants prennent pourtant la nouvelle avec philosophie, un certain bon sens. Mais des petits riens vont les faire évoluer, vont bousculer le quotidien du patelin reculé.

C’est une galerie de personnages que nous offre le romancier. Une galerie de personnages somme toute ordinaires mais confrontés à une situation extraordinaire, incongrue, déstabilisante. Le premier à en faire les frais, à profiter du cadeau du millionnaire n’est autre que le maire, Albert Pneu, qui trépasse lors de l’inauguration du lieu… Un maire par intérim est désigné, il s’agit de René Vendrèche, et tout pourrait aller pour le mieux.

La veuve doit être satisfaite, comme il est de coutume dans le village, dans tous ses appétits, Fricoteau s’y colle… René Vendrèche a la velléité de tout régenter bien que doté d’une certaine bêtise…

Tout se déglingue, tout passe à la moulinette, l’inceste ancestral d’une famille, les constructions du village moins solides que celles du cimetière et la nouvelle qui commence à se répandre au-delà des frontières de la commune et dont il faut gérer l’impact.

Le village est confronté à des choix difficiles, chaque habitant hésite, des amants s’affrontent pour savoir s’ils seront toujours unis pour l’éternité ou pas, d’autres familles hésitent à accueillir de nouveaux membres en leur sein…

Bartelt s’amuse à décrire les tares de ses contemporains en les plaçant dans une situation qui va révéler leurs travers, leur capacité d’adaptation frisant le grotesque. Et on s’amuse avec lui.

Ça frise le plaisir inavouable de voir ainsi maltraité son prochain. Mais, c’est tellement bon. Et si bien conté.

L’année 2012 n’est pas finie pour l’écrivain, un autre roman paraît aux éditions D’un noir si bleu, un roman dont on reparle bientôt. Un roman noir.

Franz Bartelt, écriture, parole et allocations

En 2008, Bartelt continue d’écumer les éditeurs. C’est cette fois aux Editions La Branche qu’il commet et publie un nouveau court roman, Nadada. Comme pour Oppel et la même maison, il s’agit d’un hommage, au moins dans le titre, à Jean-Patrick Manchette et, pour cette fois, son Nada.

Dans ce livre typique de Bartelt, on suit Moncheval. Ce dernier s’est mis en tête d’écrire un bouquin et, pour mettre toutes les chances de son côté, il mène une investigation. Auprès Nadada (La Branche, Suite Noire, 2008)d’autres piliers de bar, il s’informe de ce que ça peut vouloir dire écrire un bouquin, qu’est-il nécessaire pour parvenir à pondre un best-seller. Car s’il veut écrire un bouquin, c’est pour se faire du fric et, il en est sûr, la littérature peut permettre de s’en faire un paquet. Dans le même temps, en parallèle, Moncheval nous raconte l’histoire de Moncheval menant une enquête sur le tueur en série qui sévit dans la ville, l’histoire qu’il aimerait tant écrire… Deux investigations pour un roman savoureux.

Les personnages sont, comme toujours chez l’écrivain, particulièrement réussis, on imagine son appétit à observer et à nous livrer le fruit de cette observation, mâtinée d’une dose d’imagination. Comment un de ces personnages comme on en croise souvent pourrait-il devenir le personnage d’une intrigue romanesque ? C’est sans doute la question que doit souvent se poser le romancier. Tremper la réalité dans la fiction, mélanger, en ne lâchant rien de la réalité ou de la fiction… On obtient chez Bartelt des situations loufoques, décalées, avec des personnages tellement proches de ceux que l’on voit tous les jours qu’on ne pouvait, jusque là, pas les imaginer dans une de ces fictions que l’on aime…

Le tout est assaisonné de maximes, de ces pensées qui décrivent le monde et le mettent en boîte en quelques mots. De ses pensées profondes qui ont pour principal attrait de nous faire sourire tellement elles sont péremptoires, définitives et décalées, vues d’un point de vue si particulier qu’il transpire de lui-même de la phrase… De ces phrases dont il suffit d’un rien, l’ajout de quelques mots, pour en détourner le sens, en faire un autre aphorisme.

Vous l’aurez compris, c’est un Bartelt pur jus, si l’on peut dire, un de ces bouquins plongeant ou plongés résolument dans l’univers original de l’écrivain.

En 2010, l’année suivant la parution d’un recueil de textes intitulé Petit éloge de la vie de tous les jours faisant partie d’une série commandée à différents auteurs, ce sont les éditions Finitude qui publie le nouveau roman de l’écrivain, Je ne sais pas parler.Je ne sais pas parler (Finitude, 2010)

Dans ce texte, les pensées d’un écrivain se succèdent, nous sont donner à lire, pour nous expliquer pourquoi cet écrivain ne sait pas parler. C’est un monologue qui vient à la suite d’une invitation à un entretien que l’écrivain, le personnage central du livre, celui qui écrit à la première personne, n’a pu refuser, lui qui parvenait toujours à éviter cet exercice.

Le temps fuit, le moment fatidique approche et l’angoisse monte dans la gorge du personnage principal.

Nous sommes de nouveau confrontés aux pensées d’un homme, un homme pétri de certitudes, se connaissant et connaissant les autres. A sa manière. Un homme démuni, qui ne sait plus comment faire face à la réalité. Comment affronter les autres. Il va donc imaginer les stratagèmes possibles pour vaincre l’épreuve…

C’est un texte simple, direct, que nous propose Bartelt. Un de ces textes dont il a le secret, un de ces textes qui, sous couvert d’évoquer un cas très particulier, finit par nous parler à nous, nous toucher…

La même année paraît le texte suivant de l’écrivain, une novella éditée par les éditions de l’atelier in8, dans la collection Polaroïd dirigée par Marc Villard, Parures.

Parures (in8, 2010)L’histoire nous est racontée à la première personne par un enfant devenu grand. Il nous décrit son quartier, un quartier d’immeubles, de pauvreté, un quartier d’où l’on jette les ordures par la fenêtre… Son plus grand souvenir est celui d’un incendie, celui de l’église, un spectacle pour tout le voisinage. Il revient ensuite sur son enfance, une enfance difficile parce qu’il n’était pas à sa place, il était comme un mouton noir.

Cette histoire, comme une confidence, est celle des relations entre le narrateur et sa mère. De ses relations et des conséquences sur son existence de tous les jours. Sa mère s’est, en effet, passionnée pour les habits, les modes et a tout fait pour que son fils soit paré des plus beaux atours. Elle a sacrifié leur budget à cette folie. Le fils était une poupée qu’elle habillait au mieux, dont l’apparence était sa seule préoccupation…

Seulement, l’apparence, dans un tel quartier, a ses exigences. Un gamin se doit d’être sale, ses habits se doivent d’être élimés, rapiécés. Ils vont l’apprendre à leur dépend. Le môme en premier, victime des brimades de ses camarades, d’une mise en quarantaine des enseignants.

Et puis, la mère… Elle ne vit que pour habiller son enfant, toute son existence est rythmée par cette folie, cette passion, qui en vaut bien d’autres. Mais c’est une passion déplacée et l’assistante sociale va se charger de lui faire comprendre. A partir de cet instant, de la mise sous surveillance des allocations données par la mairie, la mère perd pied…

Bartelt, à travers la description de cette famille, épingle une société qui ne tolère pas les écarts, les excentriques, les singularités. Quel que soit l’endroit, il faut se conformer à son environnement…

C’est, comme souvent chez l’auteur, une histoire qui, sous couvert de décalage, de bizarrerie, nous amène à nous poser des questions sur ce monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons. Il nous en propose une vision acide. Posant le doigt sur ses travers… Par forcément ceux des individus mais aussi ceux des groupes qui ne raisonnent plus, qui suivent des habitudes sans plus jamais s’interroger.

Avec ces trois textes, Bartelt observe ses contemporains et cette société qu’ils ont créée et qui est loin d’être parfaite. Qui ne prend plus en compte l’individu et ses particularités. Il faut se fondre dans la masse pour avancer sans être montré du doigt. Ecrire ne peut être envisagé par le premier venu, il y a des codes à respecter. Quand un livre est écrit, il convient de communiquer et de maîtriser cette société de communication. Et, quelque soit l’endroit où l’on vit, il faut se conformer aux us et coutumes, sous peine de s’isoler, de perdre sa place…

Bartelt continue dans ses livres suivants à nous montrer la société telle qu’il la voit, cruelle, comique. Parce qu’il vaut mieux en rire… jaune ou noir.

Franz Bartelt, famille, humanisme et entreprise

L’année 2005 et ses brèves explorations achevées, le prix Goncourt de la nouvelle remporté pour son excellent recueil Le bar des habitudes, Bartelt revient dans la collection qui lui a valu son plus grand succès. Après avoir publié chez divers éditeurs plus modestes, il retourne dans le giron des éditions Gallimard et retrouve la “série noire” avec Chaos de famille. Nous sommes en 2006 et même si la collection a changé de format, elle accueille de nouveau l’écrivain.

Chaos de famille est un roman que Bartelt ne peut renier. On y trouve tout ce qui fait sa singularité, tout ce qui l’a singularisé aux yeux des lecteurs. C’est tonitruant, d’aucuns diront Chaos de famille (Gallimard, 2006)truculent, ça va à fond dans son sujet, très loin…

Dépression et voisinage, ces deux fléaux touchent Carmina et son mari, le gros Plonque. Le gros Plonque fait ceinture depuis longtemps, depuis que sa femme lui préfère la télévision, il fantasme sur la voisine tandis que la dépression explique le comportement de sa femme et de sa famille… Ça va tomber comme des mouches.

Le verbe est haut. En couleur, en gouaillerie. Les personnages sont bruts de décoffrage et la part belle est donnée aux dialogues. L’histoire n’est pas au centre du bouquin, advienne que pourra…

Et bizarrement, je ne suis pas allé au bout. Allez savoir pourquoi ? J’avais pourtant lu jusque là tout ce que le romancier nous proposait, avec une certaine délectation pour ne pas dire une délectation certaine. J’ai lu depuis les autres romans avec plaisir mais là, je me suis arrêté… Un accident.

Peut-être la collection dans laquelle il était publié m’a-t-elle induit en erreur ?… Peut-être. Mais d’un autre côté, c’est pour le nom en haut sur la couverture, pas celui en bas, que j’ai acheté le bouquin.

Alors, voilà, il y a des mystères. On ne peut pas tout aimer en bloc chez un auteur, il faut bien qu’à un moment ça coince, un peu ou beaucoup. Pour Bartelt, ce fut juste le temps d’un livre… Du coup, j’y reviendrai sûrement un jour ou l’autre à ce livre. Comme pour Ellroy

La même année paraît un recueil de textes savoureux sur la ville dans laquelle il a grandi et près de laquelle il vit toujours, Charleville-Mézières… absolument moderne. Il s’agit d’un beau livre, avec photos de Jean-Marie Lecomte et Thierry Chantegret, publié par les éditions Noires Terres. L’ironie et l’observation décalée de Franz Bartelt donnent aux souvenirs égrainés un ton particulièrement réjouissant.

Après un recueil de textes parus chez Gallimard en 2007, Pleut-il ?, Bartelt revient vers la fiction l’année suivante par le biais de deux courts romans édités par Le Dilettante.

La belle maison nous conduit à Cons-sur-Lombes. Village plutôt fier de lui, surtout au travers de son maire, M. Balbe. Un maire plein d’ambitions et porté sur le bonheur de son prochain, une volonté teintée d’humanisme. Un humanisme qui ne demande pas son avis à ceux à qui sont destinées ses faveurs… Car Cons ne compte pas de chômeur, mais il a ses La belle maison (Le Dilettante, 2008)deux marginaux, Mortimer et Constance Boulu que la population s’est empressée de surnommer les Crapouilles. Pour Balbe, les Crapouilles font tache, il faut trouver une solution pour que Cons ait encore plus fier allure, pour que Cons soit encore plus exemplaire… La solidarité va être sollicitée pour construire au couple une maison.

Franz Bartelt s’en donne à cœur joie, il esquinte toute cette gentille population à commencer par son premier magistrat. Et il le fait avec un bonheur communicatif. Tout y passe… sauf les deux Crapouilles.

C’est qu’ils se sont construit une petite vie qui leur convient et qui n’a pas besoin de l’aumône des âmes bien-pensantes. Une vie qui peut laisser libre court à leur imagination, aux visites inattendues…

Franz Bartelt nous offre avec cette Belle maison une œuvre d’une grande qualité et qui sous couvert de légèreté, épingle une nouvelle fois les travers de ses contemporains. Le style est toujours aussi impeccable, agréable, tout sauf tiède…

Le deuxième texte publié par Le Dilettante s’appelle Les nœuds.

Les noeuds (Le Dilettante, 2008)Les Porquet se sont transmis de père en fils, de génération en génération, l’entreprise familiale. Une entreprise spécialisée dans la fabrication des cordes à nœuds. Mais comme beaucoup d’entreprises artisanales, elle n’a pas su se diversifier et exerce une activité pas loin d’être obsolète. Le dernier de la lignée, Basile, en a parfaitement conscience, tout comme il a, chevillé au corps, dans les gènes, le devoir de faire perdurer le plus longtemps possible l’entreprise. Il est à la croisée des chemins… tiraillé.

Bartelt développe au long des pages la monomanie de Basile et de ses ancêtres. Il approfondi le sujet jusqu’à plus soif, jusqu’au vertige… Et c’est un plaisir de le voir passer par tout ce que l’on peut imaginer autour d’une fiction sur le nœud.

C’est un livre ludique comme beaucoup des livres de son auteur, un livre dont le sujet est approfondi, étudié, tourné en tout sens, comme souvent. C’est un aspect des livres de Bartelt qui en fait des objets uniques, ils ne sont pas écrits pour un lecteur en particulier, pour le lecteur, ils sont des explorations de l’écrivain. Exploration d’un vocabulaire, exploration des possibilités offertes pas un postulat de départ… C’est ce qui leur donne ce goût unique, ce qui accroche un sourire aux lèvres du lecteur pour peu qu’il aime ce type de jeu…

Avec ces deux romans publiés en même temps, Bartelt nous donne à voir deux facettes de son talent, deux caractéristiques de ses histoires, l’observation d’une communauté et celle d’un individu, les deux se mélangeant rarement. Même si l’individu est toujours vu en rapport avec ce qui l’entoure et la communauté présentée au travers des individus la composant…

Après Le Dilettante, Franz Bartelt va continuer à voyager d’un éditeur à l’autre pour nous offrir des textes singuliers et mieux revenir vers son éditeur d’origine, Gallimard, pour de nouveau s’en éloigner…

Franz Bartelt, brèves explorations

Après la publication et le succès inattendu du Jardin du Bossu, Franz Bartelt publie une série de textes courts chez divers “petits” éditeurs.

Ça commence en 2004, la même année que le Bossu, chez l’Estuaire, avec Terrine Rimbaud. Un roman qui joue avec les mots et la célébrité du poète carolopolitain. Je suppose… car il s’agit d’un texte court qui aura eu un certain succès, publié à un nombre restreint d’exemplaires, non réédité depuis, et qui est aujourd’hui difficile à dénicher. Je ne l’ai pas eu entre les mains. Ou peut-être que si, mais je ne l’ai pas acheté à ce moment-là et il semble qu’il soit trop tard à présent. Si je le dégotte, je modifierai ce passage.

L’année suivante, Bartelt publie deux courts romans épistolaires aux éditions Galopin.

Le premier que j’évoquerai, et pour rester dans la référence culinaire du précédent, s’intitule Liaison à la sauce. C’est un roman constitué de la correspondance de Max et Nadège. Max et Nadège se sont rencontrés sur le parking d’un supermarché où il a réparé la roue de son caddie à elle, l’empêchant de continuer à couiner. Ils ont échangé leurs adresses s’étant Liaison à la sauce (Galopin, 2005)mutuellement tapés dans l’œil. Leur histoire va prendre des proportions inimaginables… Ce sont deux héros au physique particulièrement peu attirant, il l’appelle “grosse vache”, elle le compare à un porc. Il a flashé sur son corps énorme, son visage envahi de boutons, la bave au menton. Leurs odeurs se sont répondu, des odeurs que tout un chacun pourrait trouver repoussantes… Mais pas eux. Ils se sont trouvés. Et vont vivre un amour fou.

Un amour qui va les pousser à s’explorer, à vouloir connaître ce que l’autre renferme vraiment, ce qu’il y a dans l’autre… Littéralement… Nous évoluons petit à petit vers un roman scatologique. Et Bartelt s’en donne à cœur joie, maniant un vocabulaire peu courant dans le monde romanesque. Un vocabulaire dont il se délecte comme se délecte Max de la production de Nadège… En arrivant à l’appeler sa “monitrice de la fiente en folie”.

C’est un roman court et pour lequel il faut s’accrocher. Peu ragoûtant. Le plaisir de Bartelt de jouer avec les mots est communicatif malgré l’angle nauséabond qu’il a choisi. Un roman jusqu’auboutiste comme pouvait l’être également Simple dans un autre genre ou encore Le costume, pour ce qui était de la logique alphabétique appliquée à tout.

Un roman exigeant qui exige du lecteur qu’il passe par-dessus la morale ou certaines conventions de notre société. Certaines conceptions que l’on nous a inculquées.

Le deuxième roman paru la même année, toujours aux éditions Galopin, est La beauté maximale. Il s’agit d’un roman épistolaire qui a fait l’objet d’une pièce radiophonique et d’une adaptation théâtrale.

La beauté maximale (Galopin, 2005)De nouveau, Bartelt va mettre à mal certaines conventions de la société. Certaines lois que celle-ci édicte sous couvert de mode ou de tendance. Certaines tendances auxquels d’autres de soumettent sans réfléchir, juste par souci d’intégration. Après Nadège qui ne voulait absolument pas être considérée comme une pouffe, en voici une qui tend vers d’autres aspirations, pas si éloignées au bout du compte.

Berthe Dufour est une fille de la campagne. Une fille de la campagne qui vient à la ville pour y travailler. Mais surtout pour y rester, pour devenir une vraie fille des villes. Elle va ainsi s’imposer une discipline draconienne pour tendre vers cette beauté maximale que l’on vante tant, devenue indispensable pour certains.

C’est une nouvelle fois savoureux et vachard. Les personnages ne sont pas épargnés et l’intrigue ne fait pas de concessions, allant jusqu’au bout d’un parti pris du romancier. Le style de Bartelt s’adapte et nous emmène avec plaisir dans cette histoire qui joue avec les clichés. Débusquant les travers humains.

Sous une forme légère, l’écrivain moque une certaine tendance de la société… et c’est, au final, plaisant.

Toujours en cette année 2005, Franz Bartelt publie un savoureux recueil de nouvelles chez Gallimard, Le bar des habitudes, qui lui vaudra d’ailleurs le Goncourt de la nouvelle. A lire, comme les nouvelles de Marcus Malte, de Daeninckx ou encore de Yoko Ogawa.

Il continue ensuite dans le court aux éditions Liber Niger avec Teddy, illustré par Blutch.Teddy (Six pieds sous terres, Liber Niger, 2005)

C’est un fait divers qui devient le prétexte à une galerie de personnages particulièrement soignée. L’occasion pour l’auteur d’épingler une nouvelle fois ses contemporains. Un adolescent a disparu et tous s’interrogent. Sur les raisons qui l’ont poussé à cette fugue et sur ce qui les fait avancer eux-mêmes. C’est le prétexte ou l’opportunité pour remettre en cause certaines habitudes, pour se remettre en cause, et se demander si tout cela vaut la peine.

Par petites touches, le romancier nous permet d’approcher la réalité de ses différents personnages, leurs doutes, leurs difficultés à se conformer à ce que la société attend d’eux. Des personnages dont les choix de vie n’ont pas toujours été de leur fait… Des personnages subissant et dont la fugue de Teddy va constituer, très modestement, un révélateur.

Un roman noir particulièrement réussi.

Après cette période de publication de textes courts, Bartelt va revenir en 2006 à la “série noire”.