Franz Bartelt, sexe, massacre et pommes de terre

En 1999, un an après son précédent roman et au cours d’une année riche en publications, Bartelt commence à prendre ses aises, à oser aller voir ici ou là, à explorer les genres… ou ce que l’on appelle ainsi parce qu’il est tellement aisé, pour se repérer, d’établir des classifications de toutes sortes… Quand je dis qu’il commence, je parle de ses ouvrages publiés. J’y reviendrai.

Ce n’est plus Gallimard qui s’y colle, mais presque. Cette fois, c’est le Mercure de France qui édite l’écrivain. Une maison d’édition liée à l’autre, la grande, la prestigieuse, pouvant plus oser parce que moins exposée, peut-être. Car il s’agit d’un roman qu’il faut oser publier. Un roman qui peut déranger. Il s’agit de Simple, paru dans la collection “Mercure galant”.

Simple (Mercure de France, 1999)Comme le titre de cet article le suggère, c’est un roman qui explore les relations intimes, charnelles. C’est un roman qui explore un pan de littérature, les possibilités qu’offre un vocabulaire peu usité, confiné à certaines collections. C’est explicitement cette exploration que nous propose Bartelt puisqu’il met en scène la rencontre d’un écrivain avec une jeune femme, vierge. Deux personnages qui passent un marché.

L’écrivain est en mal d’inspiration, il cherche le sujet qui le motivera suffisamment pour écrire cette œuvre qu’il sent en lui… Le sujet, c’est elle qui le lui amène, qui le propose. Le sujet, c’est elle, cette jeune femme qu’il rencontre et qui accepte de se confier, de se donner, contre la rédaction d’un roman pornographique… Elle va l’entraîner, le stimuler, le motiver. C’est l’histoire de l’écriture d’un roman et d’une relation aux mots crus, d’un échange dans lequel la parole prend toute sa place, la langue si riche de mots. Une langue que le roman va triturer en tout sens.

C’est donc à une exploration que nous invite Bartelt. L’exploration d’une langue mais aussi l’exploration de l’écriture, de son rapport à la langue, à la parole. Et comme souvent, Bartelt fouille son sujet à fond, il en parcourt les possibilités multiples… Au risque de nous perdre quelques fois, de nous étouffer sous un vocabulaire un peu trop…

C’est un nouveau pan de son univers que nous offre l’écrivain, cet amour de la langue qui le pousse à aller loin, très loin…

Cette même année, Bartelt publie Suite à Verlaine, des “notes pour un roman” autour du poète et de la période où il a vécu dans la partie champenoise des Ardennes, cette partie champenoise qui n’est pas sans nous rappeler les paysages décrits dans Simple. Il publie également pour une nouvelle maison d’édition, Quorum, des chroniques, des nouvelles et un roman, Massacre en Ardennes. Un roman noir qui sera publié de nouveau en 2006 aux éditions Labor, Quorum ayant disparu. Un roman qu’il écrit avec Alain Bertrand, autre écrivain ardennais, belge celui-là.Massacre en Ardennes (Labor, 2006)

Et ces deux écrivains commettent un roman situé dans les Ardennes… Un roman noir.

Une manifestation d’opposants à l’installation d’un centre d’enfouissement de déchets nucléaires débouche sur la mort d’un député écologiste français. Au même moment, Max débarque dans ces Ardennes que le corps médical lui a conseillé d’aller humer… Max débarque alors que l’hécatombe est en marche, il va y évoluer au milieu des magouilles, des règlements de compte, à la recherche d’un moral qu’il n’a plus… Et, ce genre d’aventure, on peut dire que ça requinque.

Ça requinque d’autant plus que, sous la plume de nos deux compères, tout y passe joyeusement. Ça dézingue et ça décape. Ça philosophe comme souvent chez Bartelt, nous offrant une vision de nos contemporains, du plus humble au plus ambitieux, sans concession. Chacun en prend pour son grade, nous aussi finalement…

C’est un roman à lire, un roman qui dépaysera peut-être ceux qui n’habite pas ce coin coupé par une frontière, entre Belgique et France. Un roman qui ravira les amateurs d’humour grinçant… un roman comme Bartelt nous en offre souvent.

Après ces escapades loin de son éditeur du début, Bartelt y reviens en 2000, avec un roman qui sera, comme le précédent, réédité chez Labor, Les bottes rouges.

Les bottes rouges (Gallimard, 2000)Ce roman est l’occasion de parler un peu des habitudes d’écriture du romancier. Comme il me l’avait raconté lors de notre rencontre, il écrit tous les jours une œuvre qui n’est pas forcément destinée à la publication. Il en extrait parfois un volume pour un éditeur ou un autre, il y pioche. Cette habitude d’écriture date de plusieurs années, avant même d’être publié. En fait, Bartelt a attendu d’être satisfait de ce qu’il écrivait, vraiment satisfait, pour le proposer à un éditeur… En l’occurrence, Gallimard. Et le roman qu’il a proposé à la maison d’édition de la rue Sébastien Bottin (à l’époque) est justement celui que j’aborde à présent, Les bottes rouges. Les éditions Gallimard lui ayant demandé d’autres romans avant de publier celui-ci…

Il reprend dans cette histoire deux thèmes abordés dans les deux précédents romans, les relations homme-femme et la dépression.

Le narrateur est journaliste pour la gazette local, suffisamment médiocre pour y avoir sa place. Mais il a une passion, l’épluchage des pommes de terre, la recherche de l’épluchure la plus fine… Il a également une habitude, celle de partager l’apéritif avec son voisin Basile. Ce voisin qui va lui confier ses mésaventures. Mésaventures conjugales.

Alors qu’il voue à son couple de vingt ans une certaine fidélité, le voilà qui tombe dans les bras d’une jeunette et que sa femme l’apprend… L’occasion d’une série de pensées sur le mariage, le couple, et sur les relations de voisinage… Bartelt commet une fois de plus un roman savoureux, pas seulement à cause des pommes de terre, mais surtout parce qu’il le parsème d’observations vachardes sur l’attachement des hommes aux femmes et ce que celles-ci peuvent faire subir à leur homme… en l’occurrence une dépression carabinée de l’épouse qui va mettre au trente-sixième dessous le mari adultère, qui va lui faire perdre toute capacité de réfléchir… Et qui va quelque peu chambouler l’environnement proche.

C’est un roman plein, à déguster, que le romancier nous concocte là.

Un roman qui annonce parfaitement la qualité des suivants. Leurs saveurs faites de rencontres improbables, de revendications cocasses, de philosophie populaire et de voisinage détonnant… Et toujours, ce recul, ce décalage, sources de sourire

Franz Bartelt, statues, grand singe et costume

Le premier roman publié de Franz Bartelt paraît en 1995, il s’intitule Les fiancés du Paradis.

C’est un univers original qui se déroule sous nos yeux. Un univers profondément ancré dans le réel, le social, mais qui s’en échappe, nous propose de nous en évader. L’univers d’un écrivain qui scrute ses semblables à la rechercher de ce qui les fait avancer, ce qui les meut.

Les fiancés du Paradis (Gallimard, 1995)Pour Frioul, ce sont les statues. Ces statues qui ornent nos espaces verts, nos rues. Qui surmontent nos monuments. Ces statues qui nous rappellent les grands anciens, ceux qu’il ne faut pas oublier… Et qui, pour Frioul, lui permettent de garder le contact avec leur modèle. Il va d’une statue à l’autre, organisant ses itinéraires dans la ville en fonction de ceux qu’il veut voir, de ceux avec qui il veut converser. Car il parle aux statues et celles-ci lui répondent.

Au gré de ses pérégrinations, il va croiser dans le square, une statue qu’il n’avait jusqu’ici pas remarquée. Mais rien de surprenant à cela, l’homme parsème encore de nos jours de statues les endroits les plus divers. Là, c’est un banc… Ils échangent, jusqu’à ce que Frioul constate que c’est bien un être en chair et en os qu’il vient de rencontrer, Zouline. Une pensionnaire de l’hôpital psychiatrique de la ville, une résidente du pavillon paradis, une femme qui ne se remet pas de sa séparation de l’homme qu’elle aimait et qu’elle aime toujours…

Frioul va lui ouvrir son univers, lui faire part de sa philosophie, lui faire rencontrer les humains qu’il fréquente. Un sculpteur, Guilledou, qui se refuse à faire du figuratif. Un patron de bar, Le méque, qui aime à penser qu’il parle en anglais et dont le troquet est, pour Frioul, un navire qui lui offre sa barre pour voguer vers les ailleurs qu’il se plait à imaginer. Frioul va se trouver un nouveau but, aider Zouline…

Avec se premier roman, nous entrons de plein pied dans un univers à part. Si proche, du nôtre, comme je l’ai dit, mais dont la vision décalée nous le fait voir pour la première fois. Pour la première fois, sous cet angle qui, à force d’être détaché, devient cocasse, frôle l’absurde. Et nous fait sourire.

Les personnages de Bartelt vont jusqu’au bout de leurs passions, de leur philosophie. Le style de l’écrivain les y emmène avec poésie. Un style si remarquable qu’il nous semble simple, allant de soi, et que l’on adopte sans effort…

L’année suivante paraît, toujours dans la collection “blanche”, La chasse au grand singe.

Trois amies d’enfance se trouvent réunies à la suite du décès du mari de l’une d’entre elles. Nadia ayant perdu Henri, ses deux amies, perdues de vue depuis plusieurs années, se font un devoir de l’épauler dans ces circonstances douloureuses. Un devoir qui va parfois ressembler à une concurrence acharnée, chacune voulant avoir la préférence de la toute récente veuve.La chasse au grand singe (Gallimard, 1996) Dans le même temps, ce sera l’occasion pour chacune d’entre elles de remettre en cause leur train-train quotidien. Un train-train qui va par là même être chambouler.

Mélosse est révoquée de l’Education Nationale après avoir frappé l’un de ses élèves. Les livres sont un de ses moteurs et elle va petit à petit se rendre compte qu’elle aspire à autre chose, une vie simple aux aspirations proches des seuls besoins vitaux… Elle va ainsi se rapprocher du grand singe du parc d’attraction de la ville, cherchant à assouvir avec lui son besoin de retour à la nature des choses, à une certaine bestialité. Avec un grand singe, ça tombe bien.

Gilda est la femme du libraire de la ville, M. Luirque. Un libraire qui a de grandes aspirations, lui aussi, briguer la mairie. Après la présidence du club de foot, ça semble être une progression logique. Seulement, des lettres anonymes vont se mettre à pleuvoir sur lui, dénonçant certaines pratiques qu’il s’est contenté d’hériter de ses aïeux. Il y a notamment le droit de cuissage qu’il exerce sur ses employées…

Nadia, quant à elle, tente de ressembler à l’image de la veuve que se fait son entourage. Tout en se laissant parfois emporter par sa liberté nouvelle…

C’est joyeux, vachard, caustique. Tout ce petit monde passe à la moulinette pour notre plus grand plaisir. Un plaisir teinté de sérieux, questionnant, puisque toutes ces bonnes gens et leurs travers, ne sont finalement pas si éloignées des nôtres. C’est là un des talents de Franz Bartelt de nous faire rire de nous…

Après avoir fait paraître de la poésie et des recueils des chroniques qu’il a commis pour le journal local, Bartelt revient au roman en 1998 avec Le costume.

C’est une nouvelle fois une veuve, Micheline, qui est à l’origine de l’intrigue. Mais une veuve qui va vivre son veuvage de manière bien différente de la précédente. Elle ne peut, en effet, Le costume (Gallimard, 1998)s’appuyer que sur la sollicitude de ses voisins immédiats, avec tout ce que cela peut avoir comme limite ou inconvénient.

Elle cherche à faire son deuil, en tentant d’effacer les traces de José, son défunt mari, du domicile conjugal. Elle n’a aucun mal à se débarrasser de ses habits… sauf de ce costume de tweed qui lui allait comme une seconde peau, qu’il portait si bien et qui se mariait si bien avec sa profession… Ce costume, elle finit par le céder au Secours Catholique en exigeant au passage qu’il ne soit donné qu’à un homme qui le porterait bien.

Et c’est le cas, finit-elle par constater. Un tel costume ne peut passer inaperçu et elle le voit sur le dos d’un inconnu qu’elle va finir par suivre puis aborder. Dans le même temps, sa voisine se charge de lui trouver un compagnon qui pourrait la satisfaire, elle est encore jeune et peut en profiter…

Le porteur du costume, Augustin Benoît Cheurte, va s’avérer adepte d’une discipline pour le moins originale et que Micheline va se faire un devoir d’adopter avec tout ce que cela pourra provoquer comme réaction dans son entourage…

Comme pour son premier ouvrage, Bartelt nous convie à une rencontre pour le moins insolite. Une rencontre qui ne va pas se faire sans heurt, sans difficulté. Une rencontre qui va chambouler les habitudes des personnages, les remettre en cause, les interroger.

A la manière de Simenon, Bartelt nous invite dans son intrigue au moment où un événement fait basculer la vie de ses protagonistes. A la différence de Simenon, c’est avec un certain recul qu’il jette un œil à ses personnages, nous en proposant une vision presque comique, sans implication. Et tout ceci avec un style savoureux, un style d’amoureux de la langue, u style au vocabulaire soigné, précis, riche…

Bartelt va ensuite poursuivre son exploration du langage, proposant des intrigues variées, visitant des genres qu’il n’avait pas encore abordés. En curieux nous invitant à sa suite.