Blacksad sur la route

En novembre 2013 est paru le cinquième opus de la série de bande dessinée au chat détective récurrent, Amarillo. La déclinaison des couleurs se poursuit et elle est annoncé dès le titre, Amarillo (Dargaud, 2013)le jaune aura la priorité. L’exploration des années 50 aux Etats-Unis se poursuit également, une exploration en forme d’hommage au cinéma, à la littérature et à la musique de ces années-là. La musique a à voir avec le blues et le jazz, la littérature avec la “beat generation”, pour cette fois. Et John Blacksad traverse pour l’occasion certains états des Etats-Unis, à la suite de poètes et autres romanciers de ce courant littéraire.

A l’instar des épisodes précédents, peu de temps a passé depuis sa dernière aventure. Blacksad est toujours à la Nouvelle Orléans, coincé, sans assez de fond pour regagner ses pénates new yorkaises. Il accompagne à l’aéroport Weekly, le journaliste naviguant en eaux troubles, bien loin d’un Pulitzer, et trouve un boulot en même temps qu’un portefeuille, alors qu’il se demande comment regarnir son compte en banque.

Le portefeuille est celui d’un riche texan, ou ce qui y ressemble. Et, comme Blacksad lui rend son maroquin, il lui propose de ramener pour lui sa voiture à Tulsa, Oklahoma, pas tout à fait le Texas, donc. Une voiture jaune, presque dorée, une Eldorado.

Blacksad eldorado

La bande dessinée prend la route, une road-BD. Elle prend la route à la suite du chat détective et va, comme lui, croiser le chemin d’un duo, Chad Lowell et Abraham Greenberg. Deux poètes-routards, de ceux qui n’ont pas la soif du succès, juste le besoin des mots, de continuer à avancer, à bouger. Pas la soif du succès mais une autre soif, inextinguible celle-ci, celle des espaces et de l’alcool. Celles de se cacher, de fuir on ne sait quoi. Celle de vivre pleinement, sur la route.

Parce qu’ils ont subtilisé la voiture dont ils avaient la charge, Blacksad les poursuit, et tous les moyens de transports y passent, moto, train, car. De bars en gares routières ou ferroviaires, en passant par un cirque, spectacle ambulant presqu’idéal pour se cacher.

Blacksad cirque

Les poursuivants se multiplient, Blacksad se retrouve flanqué d’un avocat, les flics leur emboitent le pas… Et tout cela avec un roman écrit sur un rouleau de papier. Ça pourrait en rappeler un autre.

Les citations foisonnent sans empêcher l’originalité de l’histoire. Une histoire dans cet univers que nous connaissons, sous le trait toujours aussi inspiré de Guarnido.

Pour coller à ce nouveau pan de littérature, Diaz Canales a abandonné le monologue du privé, nous proposant l’action pure, une errance le long de la route 66. Cette route qui passe notamment par Amarillo, Texas, et son monument à la gloire de l’automobile, ces fameuses Cadillac plantées dans le désert.

La série est décidément savoureuse et on attend avec impatience les prochains opus annoncés pour 2016.

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XIII, Sente, Jigounov, le Mayflower et… ça repart

Jean Van Hamme et William Vance en ont fini avec leur personnage amnésique. Mais ils n’ont pas fermé la porte à une suite éventuelle, imaginée par d’autres. Yves Sente, qui l’a déjà fait pour Blake et Mortimer, à la suite d’Edgar P. Jacobs, ou encore pour Thorgal, autre série de Van Hamme, se lance en s’associant à Iouri Jigounov. Le premier opus de leur contribution à la série s’appelle Le jour du Mayflower et paraît en 2011.

Comme leurs prédécesseurs, Sente et Jigounov s’inspirent de l’histoire des Etats-Unis pour l’intrigue. Le titre ne nous y trompe pas. Ils se lancent dans l’aventure en reprenant également l’aspect central de la série, l’amnésie du personnage Le jour du Mayflower (Dargaud, 2011)principal et en relançant le complot qui était la toile de fond des volumes précédents.

Débarrassé de tout ce qui l’empêchait de se pencher sur son infirmité, MacLane s’y consacre pleinement. Il consulte. Il consulte et ça n’est pas forcément bien vu puisqu’il continue à faire l’objet d’une surveillance multiple. Le passé ne peut être entièrement effacé. XIII est l’objet de convoitises, de méfiances… Et se trouve bientôt, de nouveau, accusé à tort, obligé de fuir, tout en cherchant, parmi les indices qu’il a réussi à glaner, un déclencheur, un stimulateur de sa mémoire perdue… Ce sera le Mayflower, ce bateau qui a vaincu une mer démontée pour traverser l’Atlantique, accoster au large de Cape Cod et en mémoire duquel Thanksgiving est commémoré. Un lien existerait entre XIII et ce fameux bateau… Un lien dérangeant puisque de nouveau les armes se déchaînent dans son sillage. Il doit s’enfuir et rejoindre deux de ses amis, les Préseau, en France…

Les ingrédients sont là, le ton est respecté. Sente marche dans les pas de Van Hamme tandis que Jigounov emprunte ceux de William Vance. Mais en même temps, la série prend une nouvelle impulsion, connait un certain renouveau.

Elle se poursuit l’année suivante avec L’appât.

En couverture, c’est le colonel Jones… Après les Préseau, d’autres proches de MacLane reprennent le collier, regagnent une place dans la nouvelle série. Outre Jones, Ben Carrington réapparaît.

Cette fois, tandis qu’il profite de l’hospitalité de ses amis en France, XIII doit se décider à aller délivrer Jones, prisonnière des talibans en Afghanistan. Il reprend contact pour l’occasion avec Carrington, coulant une paisible retraite chez sa L'appât (Dargaud, 2012)sœur et élevant son petit-fils. Tous les deux, ils acceptent d’apporter clandestinement la rançon qui permettra de délivrer Jones et les autres prisonniers. En même temps Betty, marquise de Préseau, part aux Etats-Unis pour poursuivre sur place les recherches que menaient XIII et y exploiter certains indices qu’il n’a pas eu le temps d’approfondir lui-même…

Le renouveau se confirme. Outre l’exploration de l’histoire des Etats-Unis, Sente inscrit la série dans l’actualité, dans l’histoire immédiate. Les intrigues menées en parallèle, comme dans certains opus précédents, entre le présent et le passé de XIII, sont rythmées et à rebondissement.

Et puis, le personnage de Betty s’étoffe, devient l’un des moteurs de l’histoire. Ce n’est pas le moindre intérêt de cette nouvelle série pour moi, tant il semblait avoir été sous-exploité précédemment au point que Van Hamme en avait créé un clone en la personne de Jessica Martin…

La série prend un nouvel élan sans renier l’ancienne, notamment au travers de ce nouveau personnage de tueuse qui n’est pas sans rappeler les précédents ennemis de MacLane…

Sente et Jigounov ne nous perdent pas en chemin et ont trouvé un angle pour relancer la série qui n’est pas sans intérêt… Les prochains opus devront confirmer cette impression. Il n’y a plus qu’à attendre.

XIII, Van Hamme, Vance et Giraud à la conclusion

Avant de passer le relais à d’autres auteurs, Van Hamme s’offre un dernier baroud dans l’univers qu’il a créé. Univers dont il est tellement familier qu’il peut s’y ébattre à son aise et s’autoriser une récréation avant de conclure en reprenant ce qu’il a déjà imaginé…

Pour la récréation, qui n’en est pas vraiment une, il quitte le continent américain et revient de ce côté-ci de l’Atlantique. En Irlande, plus précisément. Et pour que le dépaysement soit complet, ce n’est plus Vance qui est aux crayons mais Jean Giraud, excusez du peu ! Il fallait au moins celui-ci pour remplacer celui-là.

La version irlandaise est publiée en 2007. Elle se présente sous la forme d’une discussion, la confession de Kelly Brian à son ami Jason Fly. L’histoire de sa vie… Depuis ses premières prises de conscience lorsqu’il s’appelait Seamus O’Neil La version irlandaise (Dargaud, 2007)jusqu’aux dernières années où il a côtoyé son camarade à l’université de Boulder.

L’histoire part de la fameuse grève de la faim des dix de Belfast pour se liée au destin de Jason Fly/MacLane. Une nouvelle fois, Van Hamme inscrit son histoire dans l’histoire récente. Il suit les pas des républicains irlandais. Et notamment ceux de ce jeune homme dont le père meurt en prison. Seulement, l’engagement dans la lutte qu’il choisit se révèle violent et parfois sans pitié… Le doute s’instille en même temps qu’une romance tourne au drame.

C’est une intrigue qui a plus à voir avec un destin individuel dans la lutte choisie. C’est un album à part dans la série. Non seulement parce qu’il est dessiné par un autre mais aussi parce qu’il s’attache à un personnage en marge de l’histoire de XIII et qu’il nous propose son histoire en un seul opus.

Le dessin de Jean Giraud est moins neutre, moins austère que celui de Vance. Plus chaleureux. Il convient au destin de Seamus O’Neil, emporté dans le courant de l’Histoire tout en cherchant vivre son adolescence puis son entrée dans l’âge adulte comme les autres…

Le changement de dessinateur offre à Giraud la possibilité d’inventer les traits du visage de XIII, celui d’avant son opération, celui que nous n’avions jamais vu jusque là.

Et cette fois, nous savons pourquoi Jason Fly ou Seamus O’Neil est parti à Cuba après avoir, déjà, croisé Jessica Martin.

La même année paraît l’ultime opus imaginé par le duo Vance – Van Hamme. C’est Le dernier round.

Pour ce dernier opus, XIII et ses compagnons vont se trouver devant une obligation. Après une dernière tentative, ils doivent se rendre à l’évidence, ils ne peuvent plus fuir sous peine de semer les morts à leur suite. Nous les retrouvons au Mexique et, après un dernier baroud sanglant, Washington devient le centre de l’intrigue. La couverture nous l’annonçait, Jason MacLane va, cette fois, devoir affronter le Capitole et ses politiques.Le dernier round (Dargaud, 2007)

Tandis qu’en coulisse, certains tentent d’effacer des traces, d’éliminer quelques témoins gênants, un procès se prépare au congrès. Procès qui va devoir faire toute la lumière sur des événements récents dans lesquels MacLane est impliqué.

Daniel Finkelstein, le frère d’un des journalistes ayant rassemblé les documents constituant le dossier sur le mystère XIII, treizième volume de la série, est parvenu à les faire publier. Un autre document s’ajoute à ce dossier, celui qu’il a constitué lui-même à partir du témoignage de Jessica Martin et qui s’intitule The Kelly Brian Story, que les lecteurs connaissent, eux, sous le titre un autre titre, La version irlandaise, opus précédent évoqué plus haut.

Comme pour le treizième volet de la série, Van Hamme et Vance reviennent sur l’ensemble de la saga. Ils reprennent ce que nous savons déjà et l’utilise comme base pour une nouvelle intrigue. Comme pour le treizième volet, ils mettent en avant le pouvoir des médias, ce fameux quatrième pouvoir tant décrié, dénoncé, fustigé, ou encensé, c’est selon.

Ils nous offrent également une autre forme de fiction chère aux auteurs d’outre-Atlantique, le procès. Déjà abordé dans Le jugement mais sous une forme militaire, à la manière du film de Robe Reiner Des hommes d’honneur (A few good men) par exemple, et sous une forme clandestine… Cette fois, nous sommes proche de cette paranoïa qui semble aller de paire avec les Etats-Unis, de retour dans une théorie du complot et des services secrets n’obéissant qu’à eux-mêmes…

En vingt-huit ans, comme le souligne Jean Van Hamme à la fin de cet épisode, et en dix-neuf épisodes, la série aura donc balayé tout un pan de la fiction contemporaine, allant du thriller au la fiction de procès, de la course-poursuite à la politique fiction…

Après cet ultime épisode, Van Hame, comme pour d’autres séries qu’il a scénarisées, laisse la possibilité à d’autres auteurs de prendre le relais, ce que vont s’empresser de faire Iouri Jigounov et Yves Sente, férus du genre.

XIII à la relance…

Comme je l’ai dit précédemment, on pouvait penser, après la parution du douzième opus de la série, Le jugement, que Van Hamme et Vance en avaient fait le tour. Certes, il restait quelques mystères en suspens mais tous les mystères sont-ils appelés à être résolus ?

En guise de conclusion, le treizième volume de la série se présente comme une enquête. Reprenant les épisodes précédents pour en faire un condensé. Enumérant les différentes intrigues dans l’intrigue, listant et décrivant les The XIII mystery  l'enquête (Dargaud, 1999)personnages apparaissant à un moment ou un autre dans l’histoire. The XIII mystery : l’enquête pouvait apparaitre lors de sa parution, en 1999, comme une tentative d’épuisement du sujet. Une tentative d’épuisement par les auteurs eux-mêmes.

Cette compilation de tout ce qui a fait la série jusque là prend la forme d’un travail journalistique. A partir des rares éléments qui ont pu échapper à la vigilance des services secrets, deux journalistes se sont lancés sur la piste de XIII, mystérieux personnage au cœur de certaines des affaires ayant défrayé l’actualité les années précédentes. En parallèle des dossiers compilés, une douzaine allant du clan Sheridan à la personnalité même de XIII, nous suivons la fuite d’un des deux journalistes après l’exécution de son partenaire.

Une forme originale pour reprendre une série qui s’essouffle quelque peu… Qui se répète. Avec chaque dossier, nous avons droit à de vrais morceaux d’histoire des personnages évoqués, des vrais morceaux éclairant un peu plus chacun d’entre eux…

Au travers de ce qui pouvait paraître comme une conclusion, pointe un nouvel élan. L’histoire de XIII va-t-elle rester secrète ou éclore et éclabousser sérieusement quelques pontes ? Un autre personnage, instrument de la relance va également faire le lien avec les épisodes suivants…

En 2000 arrive sur les étales Secret défense. Nous retrouvons en couverture Jessica Martin, celle-là même qui avait conclu l’opus précédent…

XIII est au secret, personnage gênant pour le pouvoir en place comme pour les précédents. Sachant trop de choses. Ses alliés sont contraints à l’exil et ne peuvent lui venir en aide… Ce qui peut encore le sauver, ce sont les rivalités entre services secrets plus ou moins officiels et organisations criminelles et les haines qu’il a pu déclencher chez les uns et lesSecret défense (Dargaud, 2000) autres…

Ce quatorzième épisode des aventures de Jason MacLane est une chasse à l’homme. XIII fuit ceux qui veulent l’exécuter. Il s’agit d’un exercice rythmé, maîtrisé, mais ressemblant avant tout à un exercice de style… Des rebondissements comme on en voit habituellement dans ce type d’aventures. Rien ne manque.

Mais la chasse à l’homme ne se conclut pas à la fin de l’épisode, elle se poursuit de plus belle dans le numéro suivant.

C’est en 2002 que la série se poursuit avec Lâchez les chiens !.

La chasse à l’homme n’est pas finie et Van Hamme et Vance approfondissent le personnage de Jessica Martin. La principale poursuivante de XIII travaillant sur deux tableaux, services secrets et organisation criminelle. Ce personnage Lachez les chiens (Dargaud, 2002)confirme que nous sommes bien toujours dans la même série. Elle apparaîtrait même comme une tentative de rattrapage d’un personnage qui n’a pas eu la place que les auteurs auraient pu lui donner dans l’histoire.

Jessica Martin est, en effet, une femme qui s’est trouvé embringuée dans les services secrets faute de mieux. Devenue la maîtresse de son patron, elle en est également devenu l’un de ses bras armés. Malgré elle. Et elle le dit comme Betty Barnowski l’avait dit avant elle dans SPADS, “tout ce qu’[elle] sait faire, c’est tuer sur commande, de cinquante manières différentes”.

On découvre également qu’elle en sait pas mal sur XIII et sur le pourquoi de son départ pour Cuba et de son entraînement là-bas, l’ayant conduit ensuite à devenir El Cascador.

La série connaît un nouvel élan même si pour la relancer, il aura fallu pas moins de trois volumes…

En 2004, la suite de la série va se pencher sur une des dernières énigmes non résolues jusque là, à savoir celle du trésor caché par les ancêtres de XIII. C’est Opération Montecristo qui ouvre le diptyque

XIII est parvenu à échapper à ceux qui le poursuivaient et à rejoindre ses amis… Ils se trouvent entraînés à sa suite car les frontières n’arrêtent pas forcément certaines polices secrètes. Ils sont tous de retour au Costa Verde. Mais le pays doit se soumettre à une demande des Etats-Unis qui veut récupérer la bande de “traîtres” que forme MacLane et ses Opération Montecristo (Dargaud, 2004)amis. L’occasion se présente de dénicher la dernière montre d’argent (celle des Trois montres d’argent) et d’ainsi, connaître l’emplacement exact du coffre dérobé par les aïeux de MacLane et Mullway.

Parallèlement à cette recherche, on assiste, une fois de plus, à la lutte entre pays riches et pays pauvres, au chantage auquel les premiers peuvent soumettre les deuxièmes. Une fois de plus…

Les ressorts habituels sont utilisés encore et encore…

Avec cet opus et le suivant, j’avoue avoir frôlé la saturation.

Le suivant, L’or de Maximilien paraît en 2005.

On atteint la fin de cette recherche du trésor tandis qu’aux Etats-Unis, les affaires se corsent, la vérité se fait de plus en plus difficile à cacher et les politiques ne savent plus sur quel pied danser. Continuer à cacher les faits ou les exposer L'or de Maximilien (Dargaud, 2005)définitivement au grand jour.

Nous alternons entre l’aventure de XIII, la recherche du trésor, et les interrogations suscitées aux Etats-Unis.

Ce n’est pas l’opus qui m’a le plu convaincu, comme je l’ai déjà dit. Je l’ai lu pourtant. Et j’ai même continué à lire la série.

Arrivé au dix-septième opus de la série, c’est comme si elle était devenue incontournable. L’envie d’en savoir toujours plus dans cet univers que j’avais parcouru de long en large a maintenu mon intérêt. L’envie et certainement une certaine qualité du contenu. Même si certains aspects de cette aventure au long court m’ont moins touché.

Les deux albums suivants, ceux qui concluront la série vue par Van Hamme et Vance avant de passer le relais à d’autres, présentent un réel intérêt. Un intérêt qui ne m’a en rien fait regretter d’avoir suivi l’aventure jusque là, bien au contraire. La série est devenue si riche que la conclusion par ses auteurs pouvait présenter de l’intérêt. L’utilisation de ce qu’ils avaient créé, se citant eux-mêmes, permet d’aborder une forme de fiction qu’ils avaient jusqu’ici effleurée… Mais avant la conclusion, la collaboration exceptionnelle de Jean Giraud allait donner l’un des numéros les plus intéressants de la série…

XIII, Costa Verde, racines et fin du complot

Après avoir découvert l’identité du numéro I du complot des XX, Jason MacLane, alias XIII, est contraint de fuir les Etats-Unis. Il trouve refuge auprès du marquis Armand de Préseau. Nous en sommes là quand débute Pour Maria, album paru en 1993 chez Dargaud.

Pour relancer la série, XIII s’expatrie. Ce sont cette fois les relations des Etats-Unis avec certains de ses voisins qui vont Pour Maria (Dargaud, 1992)constituer l’ingrédient principal de l’intrigue. La politique extérieure et les relations économiques, deux intérêts n’allant pas toujours de paire.

XIII se découvre un passé au Costa Verde, un pays d’Amérique centrale à l’actualité mouvementé, passé d’un gouvernement de gauche, proche de Cuba à un gouvernement proche de l’armée et soutenu par les états-uniens. Jason MacLane aurait pris part aux derniers soubresauts politiques de ce petit pays. Il aurait épousé une jeune femme, Maria, fille du président récemment assassiné. MacLane, qui se faisait alors appeler Kelly Brian, est appelé à la rescousse pour délivrer son épouse des geôles du Costa Verde.

Son retour pourrait aussi relancer la résistance puisqu’il avait su se rendre populaire, grâce à des actions d’éclats qui lui avaient valu le surnom d’El Cascador…

C’est en 1994 que paraît la suite de l’opus costaverdien, El Cascador. XIII essaie d’échapper à des poursuivants qui ne lui veulent pas que du bien tout en cherchant à savoir s’il est bien ce Kelly Brian, Che Guevara du Costa Verde, dont la photo du cadavre a fait le tour du monde…

Tandis que Jason MacLane lutte, un groupe se forme autour de lui. Fidèles qui l’ont toujours soutenu dans ces El Cascador (Dargaud, 1994)différentes aventures, le major Jones, Betty et Armand de Préseau, et même, plus éloigné, le général Carrington.

XIII découvre un nouveau pan de son passé. Un pan qui garde une certaine part de mystère puisque les motivations qui l’ont mené là restent obscures. Mais dans la petite troupe qui l’accompagne, un nouveau venu pourrait l’aider à y voir plus clair, Sean Mullway. Ce trafiquant expatrié au Costa Verde l’a côtoyé lorsqu’il était Kelly Brian… De plus, il porte le nom de la propre mère de MacLane…

Sean Mullway va lui parler de ses racines, ses origines.

Trois montres d’argent paraît en 1995. Il est essentiellement constitué d’une histoire que Sean Mullway raconte à MacLane. L’histoire des origines de leur famille, l’histoire de trois irlandais qui vont choisir d’émigrer aux Etats-Unis…

Après avoir parcouru l’histoire contemporaine des Etats-Unis et quelques formes de fiction qui lui sont intimement liés, Trois montres d'argent (Dargaud, 1995)Van Hamme et Vance se penchent sur l’histoire d’une population ayant pris la place des occupants d’origine… Occupants d’origine absents de la série. Une certaine vision de l’histoire du pays.

Ce sont trois jeunes hommes venus d’Europe que nous suivons donc. Ils vont se trouver aux prises avec la mafia après avoir rendu le commerce de leur beau-père florissant… Leurs descendants vont prendre part à la deuxième guerre mondiale et s’intégrer à un pays en s’intégrant à différents aspects du pouvoir tel qu’il nous est servi depuis longtemps dans la fiction états-unienne. La mafia, la police et le journalisme mènent à tout.

C’est une famille emblématique qui nous est servi…

Van Hamme et Vance ont décidé, avec cette série, de nous délivrer une vision fantasmée d’un pays. Ils se sont tenus à leur idée, leur choix. Cette série va connaître une conclusion faisant la part belle à la paranoïa qui va de paire avec tout ce qu’ils ont jusqu’ici présenté… Une fin spectaculaire juste avant le numéro treize.

En 1997 arrive sur les gondoles ce qui apparaît alors comme la conclusion d’une série rythmée qui aura parcouru un pays au travers des différents aspects qu’il met lui-même en avant. En scène. Ce douzième opus de la série s’intitule Le jugement.

La paranoïa reprend le dessus et le complot des XX va se conclure dans cet album. Le personnage central est mis quelque peu à l’écart dans cette conclusion. Van Hamme semble avoir constamment hésité dans cette série entre le Le jugement (Dargaud, 1997)pays et XIII… Les albums oscillant de l’un à l’autre sans qu’un parti pris soit définitivement arrêté. C’est un défaut, une frustration parfois pour le lecteur, mais ça peut également représenter son originalité, son attrait. Les personnages auront perdu l’épaisseur qu’ils pouvaient espérer mais la série aura ainsi gardé un certain rythme… Difficile de savoir si ce sont ces choix qui empêchent la série d’atteindre à une qualité qu’elle aura frôlé à certains moments, notamment avec les opus Le dossier Jason Fly et La nuit du 3 août qui avaient pour eux de mettre en avant les conséquences que l’histoire d’un pays malade pouvait avoir sur un destin individuel. Cette fois, c’est l’impact qu’une ambition individuelle peut avoir sur tout un pays qui est mis en avant. Ce que l’individualisme forcené peut contenir de plus néfaste…

Après ces douze albums, c’est une série à la fois plaisante et frustrante qui nous a été offerte. Loin de la vision hallucinée d’un James Ellroy ou plus apaisée d’un Dennis Lehane… Un hommage à un pays et aux fictions qu’il a véhiculées, avec les limites que ce genre d’exercice peut comporter.

Mais contrairement à l’impression du moment, lors de la sortie du Jugement, la série va être relancée. De manière quelque peu artificielle au départ mais pour nous apporter au final deux de ses opus les plus intéressants.

XIII, passé et numéro I

En 1990, deux albums de la série paraissent. Le premier d’entre eux est Le dossier Jason Fly.

L’identité de XIII ne prête plus à discussion, plus de place au doute, il est Jason Fly. Dorénavant, la question qui se pose est de savoir qui était Jason Fly. XIII part donc sur ses propres traces à Greenfalls, la ville où il a vécu jusqu’à la mort de son père, Jonathan.

Désormais, XIII ne recherche plus cette partie de son identité qui pourrait figurer sur son passeport, mais celle qui le définit plus profondément, plus sensiblement… Pas si simple. Mis à part vous-même, qui peut savoir qui vous êtes ? Le dossier Jason Fly (Dargaud, 1990)Surtout quand vous réalisez que votre histoire se mêle à une autre. A l’autre, celle avec un grand h. Jason Fly, ou son père, son étroitement liés à une époque, une époque qui n’avait rien de reluisante. Une époque qui faisait la part belle aux haines de toutes sortes. A la haine de l’autre, celui qui pense autrement, qui est différent.

C’est dans un endroit refermé sur lui-même qu’il s’aventure, une petite ville où tout le monde se tient, où règnent les petites rancœurs mais où le linge sale se lave en comité clos, restreint. Une petite ville dont rien ne doit sortir. XIII arrive comme un chien dans un jeu de quille. A la recherche de qui il était, il va bousculer un bel ordonnancement qui tenait finalement plus mal que bien… mettant chacun face à ses petites lâchetés. Obligeant chacun à quelques concessions pour ne pas avoir à assumer ses faiblesses.

C’est un album en vase clos, peut-être plus intimiste, s’attaquant aux petits travers de chacun qui, associés les uns aux autres, peuvent rendre l’atmosphère nauséabonde. Mais XIII amène également avec lui son passé récent, et ses ennemis tenaces… Il remue ce petit coin des Etats-Unis et fait remonter à la surface les relents que chacun s’attachait à ne pas sentir. Mais l’action est également là, avec la Mangouste qui s’approche dangereusement près.

L’action de l’album précédent se poursuit dans La nuit du 3 août. XIII et Jones sont pris en chasse tandis qu’ils s’approchent de la vérité sur la mort de père de Jason, Jonathan.

La Mangouste à leurs trousses, coincés par une avalanche qui a coupé la ville du reste du pays, ils veulent mettre à jour l’enchaînement des événements qui ont mené à la disparition du journaliste qu’était Jonathan Fly. Après l’assassinat La nuit du 3 août (Dargaud, 1990)d’un président dans les premiers albums, on se retourne vers les années cinquante et la guerre froide qui a engendré, à l’époque, un anti-communisme primaire… Qui a fortifié, justifié, certaines haines, provoqué certains procès. Une autre page sombre du pays.

Les deux albums qui se sont enchaînés au cours de l’année 1990 sont plus tournés vers la personnalité de Jason Fly. Celle qui pourrait expliquer ses choix ultérieurs. Les éclairer. Ce ne sont pas des opus psychologiques, mais ils laissent la place à une certaine introspection. Une introspection qui se développe en parallèle d’une observation de l’histoire d’un pays, de plaies qui n’ont pas encore cicatrisé et d’une tendance à la paranoïa qui régit tout…

Après cette chasse à l’homme dans des montagnes enneigées, cette découverte d’un passé une fois de plus lié à son pays, XIII va être rattrapé par le complot des XX qui avait été le moteur des opus précédents… Il va mettre à jour une vérité qui, jusque là, avait pu rester cachée.

L’opus numéro 8 de la série paraît en 1991. Avec Treize contre un, c’est donc le complot qui avait mené toute la première partie de la série qui reprend une place prépondérante. La focale change.

XIII sait désormais qui il a été, il sait qu’il est Jason MacLane, le fils de Jonathan MacLane qui avait dû changer d’identité Treize contre un (Dargaud, 1991)pour fuir la chasse aux sorcières des années 50. Il a été réhabilité. Et cette réhabilitation va connaître une nouvelle étape avec la proposition de président lui-même, Wally Sharidan, de travailler pour lui. Il le charge de faire toute la lumière sur le complot des XX et de débusquer, si c’est encore possible, le numéro I.

MacLane est cette fois du bon côté, du côté du pouvoir. Mais son enquête va le mener à douter. Le pouvoir est-il vraiment le bon côté ? Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ?

Petit à petit, XIII réalise qu’il a accepté une mission qui pourrait bien le faire replonger dans la clandestinité, la fuite… Il met à jour les côtés inavouables d’un homme contre lequel il lui sera difficile de lutter… Il remet ses pas dans ses propres traces pour aboutir quasiment à ce qui avait marqué le début de la série. Son arrivée sur une plage, mémoire effacée, des tueurs et les services secrets aux trousses.

Même si on peut reprocher à la série une certaine profondeur, un côté trop bien huilé, avec des rebondissements juste au bon moment, parfois tirés par les cheveux, il faut lui reconnaître une certaine efficacité dans ce parti pris. Ce qui lui donne de la qualité à mes yeux, c’est le traitement réservé aux personnages. Des personnages qui gagnent en netteté au fur et à mesure. Qui gagnent en humanité également, à l’image de XIII et du major Jones. Des personnages qui refusent parfois de se soumettre à leurs sentiments…

La série se poursuit ensuite avec l’exploration d’une autre facette du passé de MacLane, obligé de fuir, et la fin du complot des XX

XIII, identité, entraînement et conspiration

C’est toujours au rythme d’un opus par an que se poursuit la série.

En 1987 paraît SPADS. XIII marche sur les traces de Ross Tanner, le soldat qui a vraisemblablement pris la place de Steve Rowland pour remonter aux sources de la conspiration des XX. Quête avortée à peine commencée d’une balle en pleine tête, ou la frôlant, pour les conséquences que l’on sait…

La construction est la même que dans le volume précédent. Pendant que XIII se démène pour échapper à une SPADS (Dargaud, 1987)machination qui s’acharne sur lui, les huiles tentent de dénouer les fils d’une succession de complots dont le point central est l’identité de l’amnésique.

XIII est en plein entraînement dans un bataillon d’élite, les SPADS… Petit à petit des inimitiés se font jour, inimitiés qui vont se révéler comme ayant toujours la même origine, le besoin d’éliminer XIII qui, malgré son amnésie, reste un témoin gênant. Un témoin qui pourrait permettre de remonter aux chefs du complot…

Une nouvelle identité possible est révélée pour XIII au cours de cet album qui voit apparaitre Betty Barnowski, une femme engagée dans l’armée mais qui va devenir une fidèle du héros récurrent.

Une nouvelle fois, Carrington et Jones sont des alliés précieux dans cet opus qui pourrait rappeler par certains aspects Le maître de guerre (Heartbreak Ridge) de Clint Eastwood, datant de l’année précédente. Il pourrait également, et toujours, faire penser à ces grands classiques de l’espionnage ou du faux-coupable, cher à Hitchcock entre autres.

Un opus qui voit se découvrir certains membres de la conspiration… mais les têtes pensantes ne sont toujours pas là.

En 1988, un premier moment-clé est mis en scène. Une première lutte ouverte contre le complot des XX.

Dans Rouge total, l’actualité du pays est double.

D’un côté, il y a la campagne électorale pour la présidence qui voit s’affronter Joseph Galbrain, le vice-président de William B. Sheridan devenu président après son assassinat, et Wally Sheridan, le propre frère du président défunt.Rouge total (Dargaud, 1988)

De l’autre côté, de vastes manœuvres de l’armée sont mises en place, une répétition grandeur nature d’une invasion du pays par des troupes hostiles… Ces deux événements vont se télescoper et XIII vient y ajouter son grain de sel.

Cette fois, notre amnésique se dénomme Jason Fly. Et sa recherche d’identité va l’amener à se frotter aux numéros II et III de la conspiration qui prend la forme d’une tentative de coup d’état à la faveur de ces fameuses manœuvres grandeur nature.

C’est toujours l’aspect militaire qui prend le pas mais d’une manière particulièrement paranoïaque, très fidèle à l’image que ce grand pays d’outre Atlantique nous renvoie régulièrement. Une paranoïa tellement prononcée qu’elle en arrive à produire ses propres ennemis, ceux qui, sous couvert de vouloir protéger la démocratie, rêvent d’une dictature…

Les destins de Jones et de XIII deviennent véritablement prenants, la somme des opus commence à profiter à la série et en faire une œuvre d’une certaine richesse.

Après ce premier point d’orgue, la série va repartir de plus belle et nous offrir une succession de trois volumes que je trouve la plus intéressante de l’ensemble…