John Harvey, Charlie Resnick et des disparitions d’enfants

En 1992 paraît la quatrième enquête de Charles Resnick, Off Minor. Elle est publiée en 1997 chez nous, traduite par un nouveau traducteur et non des moindres, Jean-Paul Gratias. Elle ne change pas de titre dans la langue de Hugo puisque ce dernier fait allusion à un morceau de Thelonious Monk.

Le premier chapitre s’ouvre sur les mésaventures de Raymond Cooke et les mesures qu’il prend pour se protéger. L’achat d’un cran d’arrêt pour éviter une nouvelle fois de se faire molester par une bande de jeunes en goguette. Le chapitre suivant nous remet en Off Minor (Payot & Rivages, 1992)présence de Resnick dans une période de calme, après un match de foot puis lors d’une soirée au club polonais, alors que sa dernière affaire remonte à septembre, la disparition d’une petite fille, Gloria Summers, toujours portée disparue deux mois après… Resnick est toujours seul, dans un entre deux, après avoir recroisé son ex-femme dans l’opus précédent. Ex-femme qu’il croise de nouveau d’ailleurs, dans une chambre d’hôpital, au moment où l’affaire prend une nouvelle tournure, le cadavre de la petite Gloria est découvert par Raymond Cooke dans un hangar où il avait emmené sa conquête inespérée de la soirée.

Ce rebondissement est l’occasion, pour nous, d’un retour dans le commissariat et de l’entrée en scène du reste de l’équipe de Resnick. Dans le même temps, un couple apparaît, Michael et Lorraine. Un couple marié avec enfant, Emily, la fille de Michael et de Diana, sa première femme. On suit notamment un samedi pour chacun d’entre eux. Millington, plein de ressentiments pour n’être encore qu’inspecteur, en plein devoir matrimonial, jouant les plombiers ; Divine, plein de ressentiments également pour n’être pas reconnu comme il le mérite, se réveillant aux côtés d’une jeune femme peut-être mineure ; Naylor dans sa maison vide ; Patel, oubliant pour quelques heures la discrimination dont il fait parfois l’objet, après un rendez-vous galant la veille ; Lynn Kellogg, s’éloignant également de la discrimination dont elle peut parfois être victime, en visite chez sa mère…

Harvey poursuit sa chronique d’une époque au travers d’affaires policières. Soulignant ici, lors d’un dialogue, la recrudescence de l’insécurité, ces bandes de jeunes au comportement agressif qui traînent presque impunément, insistant là sur la vie de tout un chacun, sortant le chat au réveil ou enfilant un jogging au retour du travail.

En nous faisant lire au plus près de la vie des différents protagonistes, John Harvey les rend proches de nous, avec leurs imperfections, leurs questionnements. Un traitement particulièrement humain des personnages.

Naylor affronte sa séparation et l’absence de sa femme et de sa fille à ses côtés, Patel vit sa liaison en devenir tout en s’investissant dans l’enquête et Resnick s’interroge. Au fur et à mesure que l’investigation progresse, il se pose des questions sur son comportement avec ses proches et celui qu’il a avec les individus qu’il rencontre dans le cadre professionnel. Il continue à nourrir ses chats, à élaborer des sandwiches qu’il savoure ensuite, à se détendre en écoutant les morceaux qui le tentent sur le moment, à ressasser sa relation avec Elaine, son ex-femme… à s’interroger sur pas mal de choses, le sort que quelques humains font subir à leurs semblables, qu’on s’appelle Lester Young ou qu’on soit une enfant.

Qu’est-ce donc qui nous pousse à nous emparer d’un homme qui, en dépit de sa maladie et des doutes qui le rongent, est capable de créer une telle splendeur, un Noir de trente-quatre ans à la peau claire, pour le jeter dans une prison militaire au fin fond de la Géorgie en lui déniant tous ses droits ? Qu’est-ce qui nous poussent à nous emparer d’une fillette blonde aux yeux d’un bleu de porcelaine, pour briser son corps et l’enfouir dans des sacs poubelles dans l’obscurité d’un terrain vague ?

Les personnages gagnent à chaque opus en épaisseur, les protagonistes d’un livre nous sont familiers rapidement. L’humanisme de Harvey devient contagieux et l’on éprouve de la compassion pour les drames et les doutes de chacun…

Parallèlement, le suspens monte et on se prend à se questionner sur lequel des suspects est finalement le coupable… et puis un ultime rebondissement concernant l’un des membres de l’équipe rend bizarrement le reste moins prenant alors que le sujet en question était quand même important, la pédophilie et l’enlèvement d’enfants, ses êtres plus souvent victimes qu’à leur tour, sans défense et subissant la volonté des adultes sans pouvoir lutter. Mais John Harvey n’attaque pas de front ce sujet, faisant appel à notre propre pouvoir d’évocation. Refusant de céder à un quelconque voyeurisme, il s’y frotte par petites touches qui finissent par faire mouche. Par rendre inquiétant le moindre détail, effrayante la moindre pensée…

Sous les doigts, le contact du bois fraîchement tourné était incomparable, lisse et soyeux, encore tiède du feu de la lame, comme la peau douce d’une enfant sous laquelle coule un sang chaud.

Le roman suivant de l’écrivain anglais s’intitule Les années perdues et il paraît en 1993.

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John Harvey, Charlie Resnick et l’hôpital en état d’urgence

En 1991, Viking, comme pour les deux précédents, publie la nouvelle aventure de Charlie Resnick, Cutting Edge. John Harvey y retrouve son inspecteur-chef de la brigade criminelle de Nottingham. Il nous parvient en 1995, traduit une nouvelle fois par Olivier Schwengler, sous le titre de Scalpel.

Charlie Resnick a décidé de rester dans sa maison, pour ses chats, parce qu’il ne se voit pas déménager. Le temps du livre, il y accueille Ed Silver, un ancien saxophoniste en perdition, et continue de nourrir ses chats, d’écouter du jazz, de savourer ces Scalpel (Payot & Rivages, 1991)sandwiches qu’il faudra sûrement un jour répertorier dans un livre de recettes. Il continue de tenter de se faire à sa vie de divorcé, célibataire, alors qu’Elaine, son ex-femme, se rappelle à son bon souvenir et que leur divorce nous apparait sous un jour différent, une synthèse des deux aperçus que nous en avions jusqu’ici… Sa faute à elle, son adultère, sa faute à lui, son envie d’enfants…

L’équipe de Resnick s’enfonce également un peu plus chaque jour dans la dépression, se débattant avec les difficultés à avoir une vie normale tout en étant flic.

Une nouvelle affaire les mobilise. Une affaire qui commence par l’agression d’un interne en médecine à la sortie de l’hôpital, le soir, tard. Tim Fletcher est en effet la victime d’une attaque violente à l’arme blanche, une attaque qui le laisse meurtri, probablement handicapé à vie, sauvé du pire par son amie, Karen Archer, venue à sa rencontre. Pas simple à résoudre car aucun indice ne permet d’identifier l’agresseur sur place. Les soupçons se portent alors sur Ian Carew, l’ancien petit ami de Karen, mais rien ne peut le rattacher à l’agression. Jusqu’à ce qu’il viole celle-ci…

Puis un autre employé de l’hôpital est violemment attaqué. A l’arme blanche… Et rien ne peut rattacher Ian Carew à cette nouvelle affaire…

Les membres de l’équipe de Resnick sont petit à petit tous mobilisés sur l’affaire. Naylor, Divine et Kellog sont dessus dès le début, Patel est relevé de la surveillance d’un entrepôt, Millington finira par les rejoindre après que son enquête sur des vols de camions transportant des cigarettes soit abandonnée, semblant tourner en rond…

Les fausses pistes se multiplient, Lynn Kellog est obnubilée par Carew qui pourrait s’en sortir malgré ce qu’il a fait subir à Karen. Kevin Naylor a de plus en plus de mal à supporter la dépression de sa femme, Debbie, et l’absence chronique de leur fille, trop souvent confiée à sa belle-mère. Ditpak Patel continue à croire à sa vocation de policier, Divine tente de faire avec ses opinions racistes, violentes, et Graham Millington essaie d’accepter sa condition, celle d’un flic ayant peu grimpé dans les échelons. Skelton, leur supérieur, tente, quant à lui, de se remettre, de faire avec ce qu’il a découvert sur sa fille dans l’opus précédent.

John Harvey approfondit ses personnages, ceux de l’équipe de Resnick. Il approfondit leur personnalité par petites touches, petites incursions hors du commissariat, dans leur vie privée. Celle de Resnick n’étant plus la seule, même si elle reste la plus importante. Resnick étant définitivement le personnage central.

John Harvey approfondit ses personnages et nous offre une intrigue à rebondissement, qui accapare de plus en plus chacun… un meurtre venant ponctuer la série criminelle en cours… Il faudra fouiller, il faudra l’implication de chacun. Compulser les archives de l’hôpital, y trouver des dossiers communs aux différentes victimes. Jusqu’à la résolution.

On consacrait la moitié de sa vie à la recherche de la perfection, de l’accord suprême et, un beau soir on glissait et tout n’était plus que feuilles mortes entre les doigts.

C’est un roman prenant. Un roman qui se fait de plus en plus choral en ce qui concerne les membres de l’équipe, toujours à la manière de McBain, même si Resnick reste le point d’ancrage de la série. Resnick et sa vie personnelle faite de souvenirs…

L’histoire de l’équipe de flics de Nottingham se poursuit l’année suivante avec Off-Minor.

John Harvey, Charlie Resnick et des cambriolages en série

En 1990, un an après le premier, Cœurs solitaires,  paraît le deuxième roman signé John Harvey, Rough Treatment, deuxième opus de la série ayant pour personnage central Charlie Resnick, inspecteur-chef de la brigade criminelle de Nottingham. Il est de nouveau traduit par Olivier Schwengler et nous parvient cinq ans plus tard sous le titre de Les étrangers dans la maison.

Charlie Resnick a pris la décision de vendre sa maison, celle dans laquelle il a tant de souvenirs, ceux de son mariage, ceux de sa liaison dans le roman précédent, ceux de l’agression violente qui s’y est déroulé… Il a du mal à accepter de se fier à une agence immobilière, sa femme étant partie avec l’un de ces agents.

En même temps, il continue à diriger son unité, à tenter de gérer les égos. A nourrir ses chats, à se faire des sandwiches élaborés, à écouter du jazz, et à enquêter avec la ténacité qu’on lui a découvert. Une affaire retient son attention alors qu’il arrive un matin, il s’agit d’un cambriolage présentant des similitudes avec d’autres commis en série quelques mois auparavant. Un cambriolage dont nous aLes étrangers dans la maison (Payot & Rivages, 1990)vons été les témoins, un cambriolage perpétré par un binôme, Grabianski et Grice, pas complètement assorti. Binôme tombé nez à nez avec Maria Roy, la maîtresse de maison, et ayant réussi à la convaincre de les aider sans usage de violence. Une maîtresse de maison troublée par l’un des deux, une maîtresse de maison dont le mari, Harold, semble s’être désintéressé. Le seul hic, c’est que dans le cambriolage, un kilo de cocaïne a été dérobé, drogue qui n’appartenait pas aux cambriolés et que Maria espérait peut-être cacher en se montrant coopérative… Il y a de l’affolement et le témoignage de la femme se contredit selon le policier qui l’interroge. Resnick s’accroche et navigue entre son commissariat, les agents immobiliers, les agents d’assurance, les conseillers en sécurité et la production télévisée. Resnick et son équipe. Il navigue entre grande incertitude et doute… tentant de maîtriser ses propres questionnements, ses propres humeurs…

Resnick avait appris, avec le temps, à reconnaître deux signes comme véritables points de repère de son humeur : lorsqu’il ne supportait plus de boire du café et lorsqu’il promenait ses doigts d’un bout à l’autre de sa collection de disques sans parvenir à en choisir un.

Un homme qui n’aime plus le jazz, n’aime plus la vie. Quelqu’un avait dû écrire ça quelque part, il ne savait plus qui, ni même, d’ailleurs si le poids de l’écrit donnait vraiment un caractère plus définitif au théorème. Il savait seulement qu’il ne s’aimait plus lorsqu’il était ainsi.

L’enquête sur les cambriolages est le ressort principal de l’intrigue mais d’autres petites affaires se greffent à celle-ci, des vols dans un centre commercial notamment. Toutes ces histoires, celle de Resnick et la vente de sa maison, celle de la liaison entre la victime et l’un de ses cambrioleurs, celle du mari et de ses démêlés avec son producteur, donnent à ce roman un ton, un intérêt singulier. Toutes ces histoires et celles du commissariat et des inspecteurs, les propos douteux de Divine à l’encontre de Patel, l’indien de l’équipe, les soucis de Naylor avec sa femme, jeune mère dépressive, Lynn dont la solitude est pesante, et jusqu’à Resnick qui, sans le dire, se remet difficilement de sa liaison avec Rachel dans l’opus précédent, sont un instantané de l’époque. Un témoignage de l’air du temps, un témoignage où les plus malhonnêtes, les moins épris de justice, pour en revenir à l’aspect policier de l’intrigue, ne sont pas forcément ceux que l’on croit… Où la communauté polonaise, de Nottingham et d’ailleurs, a décidément des ramifications qui s’étendent partout, d’un côté et de l’autre de la barrière de la loi…

C’est une nouvelle fois un plaisir de lecture que ce livre de John Harvey, un plaisir de lire une écriture aussi précise, simple, classique. De lire des descriptions de personnages qui s’enrichissent à chaque ligne, qui n’en font plus de simples êtres de papier. De lire une si grande humanité qui ne tombe jamais dans le pathos, dans une grandiloquence qui lui ait souvent inhérente. Pas de jugement. Parfois proche de Simenon, quand on y pense…

John Harvey semble avoir trouvé son rythme puisque l’épisode suivant des aventures de Charlie Resnick paraît l’année suivante. Il s’intitule chez nous Scalpel.

John Harvey, Charlie Resnick et les petites annonces

En 1989 paraît en Grande-Bretagne Lonely Hearts, le premier roman signé John Harvey, édité par Viking. Un roman policier de procédure, à la manière d’un Emile Gaboriau, suivant une enquête au plus près de la réalité de terrain, qui traverse la Manche en 1993 pour devenir Cœurs Solitaires, traduit par Olivier Schwengler.

Charles Resnisck est un inspecteur-chef de la brigade criminelle de Nottingham. Alors que commence le procès d’un père ayant abusé de sa fille de sept ans auquel il doit témoigner, une affaire lui tombe sur les bras, celle de l’assassinat d’une femme. Le corps est découvert par un policier effectuant du porte-à-porte pour recueillir des témoignages à propos d’une série de cambriolages Coeurs solitaires (Payot & Rivages, 1989)ayant eu lieu dans le quartier de la victime les jours précédents.

Resnick mène l’enquête avec son équipe alors que les pensées qui l’avaient assailli lors de l’affaire ayant mené au procès qui s’ouvre reviennent le hanter. Il lui faut en faire abstraction autant que possible, tant en sa qualité de témoin qu’en tant que responsable de l’enquête… Ceci est d’autant plus délicat qu’il ne peut s’empêcher de se rapprocher de Rachel Chaplin, celle qui assiste la mère et sa fille, qui les aide à vivre un procès particulièrement délétère pour elles.

Tandis que nous suivons les progrès des investigations concernant le meurtre de Shelley Peters, nous faisons connaissance avec Charlie Resnick. Divorcé après cinq ans de mariage, il est encore obnubilé par l’envie qu’il avait, presqu’une obsession, d’avoir des enfants, cette idée fixe qui a peut-être précipité la fin de sa vie conjugale. Il vit désormais seul dans la maison qu’ils avaient achetée. Pas tout à fait seul puisqu’il a quatre chats dont les noms soulignent sa passion pour le jazz, Bud, Dizzy, Miles et Pepper. Pas tout à fait seul puisqu’il plonge régulièrement dans l’écoute de ses morceaux préférés, notamment quand il cuisine, omelettes ou sandwiches assez élaborés.

Au travers de cette première aventure de Resnick, c’est également tout une équipe que nous observons vivre, un peu à la manière du 87ème District de McBain dont Harvey se réclame. Il y a ainsi Kellog, Patel, Millington, Naylor, Divine ou encore le chef Dickinson. Autant de personnages qui donnent de l’épaisseur à l’intrigue. Resnick doit faire avec les caractères de chacun, avec des personnalités pas toujours compatibles. C’est d’autant plus difficile que ce qui apparaissait au départ comme un crime passionnel va s’avérer être le premier d’une série de meurtres aux similitudes de moins en moins contestables… les victimes ayant toutes, notamment, passé des petites annonces dans la rubrique “cœurs solitaires” d’un journal local.

Au fur et à mesure que l’intrigue avance, Resnick s’isole, suivant sa conviction, celle que lui a inspiré son équipe, contre l’avis de son supérieur. Une intrigue qui trouvera d’ailleurs un écho dans une aventure d’un autre personnage récurrent de Harvey, Franck Elder, aventure intitulée D’ombre et de lumière.

Resnick navigue dans cette ville qui est la sienne, se rappelant de sa communauté, celle des polonais d’origine, assistant à un match de son équipe, Nottingham County, moins en réussite que l’autre club de la ville, Nottingham Forest.

Il pérégrine dans sa ville et suit sa conviction. Se révélant aussi adroit dans son métier qu’il peut être maladroit dans sa relation avec les autres, ses relations intimes avec les femmes notamment. Et Rachel en particulier… Il finit par se brûler à son enquête, approchant tellement de la vérité qu’il provoque des réactions difficilement maîtrisables… et violentes…

C’est un roman marquant qui inaugure l’œuvre d’Harvey. L’œuvre signée John Harvey puisque l’auteur s’était fait les dents sous d’autres noms. Un roman marquant surtout par la profondeur de ses protagonistes, Resnick se révélant un personnage particulièrement attachant. Le tout dans un style sobre.

Le deuxième roman de l’écrivain paraît un an plus tard sous le titre Les étrangers dans la maison.