John Harvey, Grayson et Walker et le meurtre de Stephen Bryan

En 2007, un an après avoir refermé la trilogie Frank Elder, John Harvey publie un nouveau roman, Gone to Ground. Il y crée deux nouveaux personnages récurrents, Will Grayson et Helen Walker, flics à Cambridge. Leur première aventure est traduite un an plus tard en France, par Mathilde Martin, sous le beau titre de Traquer les ombres.

Après la scène d’ouverture d’un film, sous sa forme scénaristique, nous assistons au réveil de Will Grayson et de sa famille, sa femme et ses deux enfants en bas âge, dans le désordre. Une discussion sur la reprise de son boulot par Lorraine, son épouse, Traquer les ombres (Payot & Rivages, 2007)entraîne une dispute et Will part au travail. A son arrivée, Helen Walker, sa collègue, est déjà là. Ils sont alors appelés sur les lieux d’un homicide. Ils sont flics, pas tout à fait égaux hiérarchiquement, mais échangeant sur un quasi-pied d’égalité. Will est l’inspecteur principal de l’équipe…

Le crime a eu lieu dans une maison, le cadavre git dans la baignoire, défiguré, battu violemment. Certaines pièces ont été explorées sans ménagement, certains objets volés. La victime est Stephen Bryan, un universitaire, homosexuel, célibataire depuis qu’il a rompu avec Mark McKusik. Et Grayson et Walker vont suivre les pistes qui s’offrent à eux. Celle de l’amant éconduit qui aurait pu avoir une crise de jalousie, un désir de vengeance, du style violente ; celle de l’agression homophobe, loin d’être un phénomène isolé…

Alors que Helen et Will échangent et discutent sur les différents mobiles possibles, la sœur de la victime, Lesley Scarman, débarque. Celle que l’on croyait en Nouvelle-Zélande était en fait revenue depuis peu à Nottingham pour reprendre son poste de journaliste radiophonique. Elle ne croit pas à la piste privilégiée par les enquêteurs et se pose des questions sur la disparition du travail de son frère, le début d’un livre consacré à une actrice des années 50, Stella Leonard. Un livre qu’Howard Prince, riche promoteur immobilier et époux de la nièce de l’actrice ne voyait pas d’un bon œil… Lesley prend la suite de son frère et se rapproche de la famille, notamment de Natalie Prince, étoile montante et fille d’Howard…

Deux pistes sont explorées, puis la violence frappe les policiers.

C’est un roman riche qui s’attarde autant sur les enquêtes qui se multiplient, se recoupent, que sur la vie des uns et des autres, leurs pensées, leurs questionnements. La vie de famille de Will Grayson est savoureuse, tellement réelle, entre la volonté de permettre aux enfants de s’épanouir dans un environnement sain, calme, et celle de ne pas perdre pied pour les parents, avec les discussions que cela implique… et les répercussions sur la vie professionnelle, la difficulté à mener les deux de front. La vie d’Helen Walker est également bien décrite, celle d’une célibataire, ayant du mal à faire une croix sur une relation passée, luttant pour remonter une mauvaise pente. Il y a également Lesley s’intéressant de plus en plus au travail de son frère et se prenant au jeu de rencontrer ceux qui ont connu Stella Leonard…

Les extraits du scénario du fameux film lu en ouverture ponctuent régulièrement l’intrigue… finissant par lui donner un écho sépia.

C’est un roman que j’ai trouvé particulièrement réussi, prenant. Un roman qui allie avec subtilité les passages plus ou moins légers sur la vie des uns et des autres et les investigations entre Cambridge et Nottingham, Will Grayson croisant même à l’occasion une vieille connaissance en la personne de Lynn Kellogg.

C’est un roman qui sans avoir l’air d’y toucher évoque également la création artistique, dont la peinture une nouvelle fois, comme dans Couleur franche, ses difficultés et son ancrage dans la vie des uns des autres, ses origines dans le vécu… John Harvey n’hésitant pas nous faire un clin d’œil.

Paradoxalement, c’était le problème avec les artistes, se dit Lesley, les écrivains, les réalisateurs, les musiciens : ceux qui ne mouraient pas jeunes semblaient s’accrocher à la vie. La plupart continuaient à travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Certains paraissaient même bénéficier d’une seconde jeunesse, trouver une nouvelle voie, tandis que d’autres se répétaient à l’infini, ne sachant pas ou ne voulant pas voir qu’ils avaient perdu l’inspiration.

Je ne sais pas dans quelle catégorie Harvey se range mais s’il continue à écrire et à nous offrir des romans aussi savoureux, plaisants, prenants, il n’est pas nécessaire qu’il cherche une nouvelle voie… C’est un roman qui non seulement se lit avec plaisir mais qui suscite également un certain questionnement, qui donne à réfléchir…

L’année suivante, Resnick est de retour, dans Cold in hand, avant que Grayson et Walker ne reviennent dans Le deuil et l’oubli.

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David Goodis, Eddie et le piano

En 1956 paraît Down There. Il est publié comme souvent par Gold Medal. C’est un roman important dans la carrière de Goodis puisque, traduit l’année suivante en France par Chantal Wourgaft et titré Tirez sur le pianiste, il sera adapté rapidement par Truffaut, en 1960. C’est un roman qui relance la notoriété de l’auteur, sans pour autant le relancer véritablement dans la création puisque le film sort alors que Goodis arrête quasiment de publier, rattrapé par la maladie.

Comme la vie du romancier est restée un mystère, on parle de ce roman comme d’une variation sur la vie de l’auteur… Philippe Garnier, qui se penchera quelques temps plus tard sur la vie de l’écrivain, modifiera cette analyse possible du bouquin. Mais il ne peut en faire oublier d’autres, La blonde au coin de la rue contenant également, de mon point de vue, pas mal d’éléments autobiographiques. Tirez sur le pianiste apparaît donc comme un complément. La description d’un musicien ayant connu la notoriété puis choisi l’anonymat rappelle en effet la trajectoire de l’écrivain… elle rappelle aussi un autre de ses romans, Sans espoir de retour. Mais on ne peut réduire le roman à ce seul intérêt…

Un homme est poursuivi dans la rue, alors que la nuit tombe. Il fuit à pied tandis qu’une voiture est à ses basques. Il finit par trouver ce qu’il cherchait, un bar qu’il ne connaissait que de nom, le Harriet’s Hut, mais où il savait pouvoir trouver Eddie, le pianiste du lieu. Eddie est son frère et Turley, l’homme poursuivi, espère qu’il pourra lui venir en aide mais Eddie est comme ailleurs, seulement occupé par sa musique, ce qui se passe autour de lui ne le touche plus.

Dans un sursaut, Eddie aide Turley à s’enfuir. Mais c’est à son tour d’être le centre de l’attention des deux truands, Morris et Feather, qui en veulent à Turley. Et une autre personne se met à s’intéresser à lui, Lena, la serveuse. Jusque là, ils coexistaient, Tirez sur le pianiste ! (Gallimard, 1956)Eddie observait le manège de Plyne, le videur, tournant autour d’elle, visiblement mordu. Lena l’accompagne en sortant du café et ils réussissent à semer leurs deux poursuivants… des émotions qu’Eddie pensaient à jamais oubliées s’éveillent en lui… des émotions qui le ramènent vers le passé, son passé. Des émotions qui s’amplifient encore quand, le lendemain, après avoir de nouveau faussé compagnie aux deux malfrats, Lena l’appelle par son nom, Edward, celui qui était le sien sept ans auparavant, celui qui était sur les affiches de ses concerts de soliste au Carnegie Hall ou ailleurs. Du temps où il était un pianiste reconnu, mondialement acclamé, Edward Webster Lynn.

Les souvenirs remontent avec les émotions qui les accompagnaient, des émotions qu’Eddie a mises en veille, qu’il croyait éteintes. Des émotions qui l’ont amené loin, qui auraient pu le perdre. De l’amour à la haine, du bonheur au malheur, au dégoût… Les sentiments, il les a connu, il y a goûté, mais il s’en est affranchi, pour ne pas tomber du mauvais côté. Et il a fini dans ce bar, à jouer pour les clients, indifférent au monde.

Avec Lena, Eddie sent tout cela revenir, mais cette attirance pour les émotions, ce retour à une certaine dépendance, une impossibilité de s’en défaire, va le conduire de nouveau loin. Car, chez lui, il y a une forte propension à l’exacerbation…

Avec Tirez sur le pianiste, Goodis poursuit son chemin, il continue de creuser le sillon qui est le sien. Et il confirme l’évolution apparue dans son roman précédent, Descente aux enfers, en faisant la part belle à l’introspection, en lui cherchant une nouvelle forme. Elle était jusque là extérieure au personnage, une plongée de l’auteur omniscient dans les pensées de ses personnages, telle que la littérature nous la propose habituellement. Cette fois, les réflexions d’Eddie prennent la forme d’un monologue intérieur, un monologue à la première personne, introduit par des guillemets. Nous sommes, comme toujours, au cœur du questionnement d’un homme, mais nous sommes aussi dans ses limites. Les réflexions qu’il se fait, les décisions qu’il prend, ne sont pas toujours suivies d’effet, car il n’a pas entièrement prise sur ses actes. Sa volonté, celle qu’il exprime, ne dicte pas sa loi…

De même que Sans espoir de retour m’avait marqué positivement, Tirez sur le pianiste est également un roman remarquable, un roman noir, où l’on assiste au parcours du personnage principal semé d’obstacles et de violence… Un parcours qui peut nous dire que sortir de sa condition n’est pas toujours chose facile, mais encore une fois, l’œuvre de Goodis ne peut être réduite à une morale, surtout pas aussi simpliste que celle que j’évoque. Il y a cette difficulté à affronter la société, à s’y intégrer, à s’y faire. Une difficulté qui tend à l’impossibilité.

Comme Sans espoir de retour bien plus tard, Tirez sur le pianiste a été adapté au cinéma. Je n’ai pas vu l’adaptation de Fuller pour le premier mais celle de Truffaut m’est familière. Il peut être intéressant de voir la lecture qu’un autre a pu faire d’un même roman et une adaptation cinématographique est souvent celle de son réalisateur ou de son scénariste. Avec Truffaut, on sait qu’il était les deux à la fois et qu’il ne filmait que des sujets choisis pas lui…

En adepte de la “série noire”, un adepte aussi de ses traductions dont il disait qu’elles rehaussaient parfois la qualité du roman original, Truffaut, après le succès de son premier film, Les 400 coups, a voulu payé sa dette au cinéma états-unien et à ce genre mineur de littérature qu’il affectionnait particulièrement. Il a jeté son dévolu sur Goodis, un auteur qu’il appréciaitTirez sur le pianiste ! Affiche film Truffaut particulièrement. Il a voulu payer sa dette et commettre un film en réaction au précédent, film sur l’enfance, ancré dans une certaine réalité…

Je disais plus haut qu’une adaptation cinématographique était une lecture d’un roman mais c’est aussi l’œuvre d’un cinéaste, ce qu’était sans conteste Truffaut. Aussi a-t-il fait du Pianiste, une œuvre personnelle, en parfaite symbiose avec le reste de sa filmographie.

On navigue entre le drame et le burlesque, les hommes ne discutent que des femmes et de leurs relations avec elles, qu’ils soient truands ou non. C’est un film sérieux et qui fait sourire. Truffaut affirme que c’est ce qu’il ressentait à la lecture de Goodis, les pages comiques alternant avec celles proches du mélodrame. Le côté “conte de fées” du roman noir est également quelque chose qui l’a attiré. Il a d’ailleurs situé l’intrigue du film dans un lieu difficile à déterminé puisque jamais nommé explicitement…

Le résultat est un film rapide, nerveux, mais en même temps très libre. Un film qui alterne les moments tendus et les aérations principalement musicales, avec notamment la mise en avant de Boby Lapointe. Truffaut y apporte ses propres thèmes mais, au final, il réalise un film assez fidèle à l’original… Un film qui reste, bien des années plus tard, d’une grande qualité…

Je dis assez fidèle à l’original car Goodis, que Truffaut est l’un des rares à avoir rencontré et avec lequel il a même correspondu, a dans un premier temps dit apprécier l’adaptation. Il l’a ensuite vu sous-titré et en a eu une autre vision, la bande son créant un décalage avec ce qui est montré à l’écran, apportant une touche de légèreté et insistant sur les relations hommes-femmes, ce que Goodis fait de manière beaucoup plus discrète… Même s’il s’agit bien là d’un de ses thèmes de prédilection.

Truffaut et Goodis se rejoignent, en tout cas, sur leur intérêt pour les hommes en marge, seuls, incapables de se faire à la société.

Le film n’a pas été un succès à sa sortie. Il a pourtant contribué à relancer l’intérêt pour Goodis en France… Aux Etats-Unis, Truffaut raconte que les spectateurs croyaient à une œuvre cent pour cent française…

Le roman suivant de Goodis paraît un an après, il s’intitule L’allumette facile.

Dangereuses adaptations ?

Je ne sais pas si être adapté plusieurs fois est un signe mais… Je pense que Les liaisons dangereuses sont d’une telle force que certains n’ont pu résister. Elles ont été déclinées, en plus d’un sketch parodique des Nuls, en opéra, pièce de théâtre et au cinéma, donnant l’occasion à plusieurs réalisateurs et scénaristes de s’illustrer. En plus, adapter un roman du XVIIIème permet de cacher son envie d’être quelque peu incorrect, dérageant, derrière l’argument de l’adaptation d’une référence littéraire, d’un incontournable. L’intérêt d’adaptations multiples est l’accès à de multiples lectures d’une même œuvre, d’en saisir l’intensité et parfois certaines subtilités passées inaperçues.

Se pencher sur les différentes adaptations cinématographiques proposées peut donc valoir le coup. Je ne m’attarderai que sur quelques unes d’entre elles, n’étant pas familier avec les autres. En effet, les liaisons… ont fait l’objet d’un travail un peu partout dans le monde, en Allemagne (à partir d’une adaptation théâtrale), au Japon, en Tchécoslovaquie et jusqu’en Corée du Sud. La dernière en date à être évoquée sur le site de référence en ligne en matière de cinéma (qui ne semble pas forcément complet, de nombreuses adaptations oubliant de préciser leur source d’inspiration) est même un film porno gay. On voit que l’histoire a pu être adaptée de manière bien différente, actualisée ou détournée. Toutes ces versions ont sans aucun doute un intérêt mais elles restent difficilement accessibles en France.

Je commencerai par les adaptations qui ont transposé l’intrigue dans une autre époque. Souvent celle où le film a été réalisé. Je m’arrêterai aux deux qui me sont les plus familières.

Roger Vadim a, en son temps (1959), adapté l’intrigue, conviant des acteurs-phares puisque Gérard Philippe y est Valmont et Jeanne Moreau, Merteuil. L’histoire prend donc place dans Les liaisons dangereuses, Roger Vadimles années cinquante et les relations épistolaires ont été en partie supplantées par les communications téléphoniques. On y sent l’atmosphère du livre, parfois. Mais je l’ai trouvé un peu trop éloigné à certains moments sans que cet éloignement propose une alternative intéressante. En effet, en amateur de l’œuvre originale, l’idée de remplacer certaines lettres par des conversations téléphoniques peut sembler la seule idée… Bonne idée ? La question se pose puisqu’on en oublie le décalage qu’il peut y avoir dans un échange épistolaire, les lettres qui peuvent se croiser et les incompréhensions qui peuvent en résulter. Je ne sais pas si c’était une fausse bonne idée mais si le seul intérêt du film réside dans celle-ci, ça fait un peu léger… Pourtant, Jeanne Moreau en madame de Merteuil, ça a de l’allure mais on a l’impression que Vadim est resté à la surface, n’osant pas aller loin dans ce qui fait tout l’intérêt de livre de Laclos. A noter que Roger Vadim a dû se passionner pour ce roman puisque, sans le dire, il en a proposé une deuxième adaptation avec l’actrice érotique des années soixante-dix.

Plus récemment, en 1999, Roger Kumble a transposé le roman dans le New York du siècle finissant, au sein de la haute bourgeoisie. L’intrigue conserve toute sa force. Sous couvert d’un film pour ado, ou à propos des ados, il nous sert l’intrigue du roman en s’attardant plus particulièrement sur les relations entre Merteuil et Valmont, le couple central de l’histoire, et en faisant d’eux un beau-frère et une belle-sœur au sein d’une famille recomposée. Ce film a peut-être su gardé une certaine intensité par le casting (par sa Cruel intentionsjeunesse surtout) qu’il propose et le rythme de l’intrigue. Le montage accentue l’impression d’impossibilité de résister à la lutte dans laquelle se lancent les deux principaux protagonistes. Mais, peut-être est-ce dû à une certaine vision nord-américaine des relations entre hommes et femmes, tout semble se résumer à la simple bagatelle quand chez Laclos, les personnages se perdre à force de résister à leurs sentiments. Les sentiments et la morale sont le moteur du livre de Laclos, ce que semble avoir oublié Kumble. Pour lui, nous sommes dans un jeu, ce qui est le cas du bouquin, mais un jeu beaucoup plus subtil et le discours de Kumble, teinté d’un certain puritanisme ou, en tout cas, d’un discours qui se veut critique du puritanisme, en arrive à nous présenter les femmes et les hommes uniquement menés par leurs instincts sexuels, se contentant du côté graveleux, quand le livre nous propose également une vision de la femme et de sa force allant au-delà de ce que nous en dit le cinéaste états-unien. Ce Cruel Intention (rebaptisé Sexe Intentions, en bon français, révélant peut-être les intentions réelles du long métrage, y collant plus) a connu un certain succès, occasionnant deux autres films s’en réclamant, je ne les ai pas vus, redoutant un peu les libertés prises. Il faut un certain talent pour se le permettre.

Entre ces deux adaptations, et presque coup sur coup, deux films ont débarqué sur les écrans. Deux films se voulant plus fidèles à l’intrigue originale et respectant, au moins, les lieux et l’époque de celle-ci. Ce sont donc deux films en costumes qui nous furent offerts et que j’ai goûté de manière différente.

Le premier à avoir atteint les grands écrans est l’adaptation de Stephen Frears. Les liaisons dangereuses (Dangerous liaisons en v.o.) est un film tiré de l’adaptation théâtrale de Les liaisons dangereuses, Stephen Frears 2Christopher Hampton. Le fait d’être adapté d’une pièce à succès garantit un rythme efficace. De plus, Hampton a voulut coller au texte original et il a transposé, transformé en scène, ce que les personnages racontent. Il a transposé ce qui était transposable et ce qui pouvait donner des scènes intéressantes. Travail de réexpression donc et de sélection. Etant adapté d’une pièce, le côté galipette si prisé par d’autres adaptations est quelque peu gommé, laissant la place à un certain suspens, à l’expression des sentiments. Et à la guerre que se livrent Merteuil et Valmont, deux êtres interprétés avec délectation par Glenn Close et John Malkovich. Tous le casting est d’ailleurs de haute tenue, Michelle Pfeiffer en Tourvel est parfaite de retenue et d’émotions refoulées, de tentative de contrôle de soi, tout comme les deux jeunes Uma Thurman et Keanu Reeves face aux affres des premiers émois et des premières attirances difficilement domptables. L’adaptation de Frears est sans doute, de mon point de vue, l’une des plus intéressantes, l’une des plus proches de l’idée du texte et du texte lui-même.

Le deuxième film anglo-saxon, en costume, ayant atteint les écrans, en 1989, un an après Frears, est celui de Milos Forman. Cette adaptation signée par Forman et Carrière a décidé de Les liaisons dangereuses, Milos Formanse centrer sur le personnage de Valmont, comme son titre l’indique. Un parti pris intéressant puisque Valmont a parfois tendance à n’être qu’un faire-valoir pour Merteuil alors que son rôle dans la partition est de la première importance. Il est l’homme au prise avec des émotions qu’il ne veut avouer ni s’avouer. L’homme qui veut garder sa force, ne montrer aucune faiblesse quand il est au prise avec les siennes propres. Le parti pris est intéressant mais un peu éloigné de la volonté de Laclos. Les auteurs, Carrière et Forman, ont également décidé d’une distribution en accord avec les âges de l’œuvre originale, les rôles sont donc joués par des acteurs au début de leur carrière, Colin Firth ou Annette Benning. Cette adaptation souffre de la comparaison avec le film de Frears, trop éloignée de l’œuvre originale, elle nous perd un peu en route…

Avant ces deux adaptations, la télévision française s’était penchée sur le roman que nous évoquons. Charles Brabant avait commis une œuvre d’une autre dimension que celles passées en revue jusqu’ici.

Les liaisons dangereuses, Charles BrabantEn effet, dans cette adaptation inspirée de l’œuvre et de la vie de Laclos, les deux sont intimement mêlées. On y voit l’auteur conversant avec ses personnages et éclairant son roman de ses expériences personnelles. Ça n’a rien de rébarbatif, au contraire, Merteuil et Laclos s’affrontent pour donner leur interprétation de l’histoire dans laquelle le deuxième a plongé la première. Les personnages écrivent et disent leurs lettres sans que cela ne soit lourd, à aucun moment. Les scènes reprenant l’intrigue du roman sont d’une grande fidélité et on sent, on retrouve tout ce qui se joue dans cette intrigue, la guerre des sexes, la guerre de pouvoir qui ne se joue pas avec les mêmes armes et qui doit, malgré tout se jouer selon les carcans qu’imposent l’époque et la société. Société si proche de la nôtre.

Merteuil et Laclos s’affrontent, luttant pour décrire la condition des femmes. Merteuil soulignant tout ce que l’œuvre de Laclos peut avoir de contestable dans le fait qu’elle décrit sans juger, donnant au lecteur ce pouvoir. La chute inexorable des personnages est décrite avec minutie. Nous avons là une œuvre intelligente, vous donnant l’impression de l’être, tout en vous distrayant.

Si vous ne connaissez pas ce film réalisé pour la télévision, cherchez-le. Il n’est pas facile à trouver mais je crois qu’il est désormais édité en dvd et accessible pour peu que l’on se donne la peine. Regardez le film mais n’oubliez surtout pas de lire Laclos et ses Liaisons dangereuses si ce n’est pas encore fait.

Satoshi Kon à l’œuvre

Satoshi Kon a réalisé son premier long métrage après avoir fait ses armes auprès de mentors qui sont des références dans le monde du manga animé, Katsuhiro Otomo et Mamoru Oshii…

Et, comme je l’ai dit précédemment, c’est une réussite. Adapté d’un roman de Yoshikazu Takeuchi, Perfect Blue (1997) Perfect Blueest un thriller malade, hallucinatoire, qui joue sur la perception, notre perception et celle des personnages. Une jeune vedette de la pop nippone décide de passer à autre chose, de devenir actrice… mais la voilà aux prises avec ses fans, qui ne veulent pas la voir arrêter, et un serial killer. Nous sommes dans des perceptions, Kon joue avec les images au point de nous faire perdre nos repères comme ses personnages les perdent. La folie guette la jeune femme et nous sommes en plein dedans. Ce jeu sur les images, sur nos sens n’est, à mon avis, possible qu’avec les images animées, je ne sais pas comment cela aurait été possible avec des acteurs en chair et en os. Kon exploite les possibilités du dessin au point de nous donner une œuvre si proche, pour moi, d’un roman où notre imaginaire est plus libre mais peut-être plus malléable.

C’est une œuvre prenante, éprouvante, mais un film à ne pas manquer… On pense parfois à David Lynch. Et les dessins de Kon sont au diapason, pas de point faible. Un film à voir et à revoir tant qu’on peut.

En 2001 arrive sur les écrans sa deuxième œuvre, il s’agit de Millenium Actress. Il s’agit de nouveau d’une œuvre hors norme, ambitieuse et particulièrement réussie. Kon exploite à nouveau les possibilités de l’image et semble pouvoir Millenium actressrendre ses possibilités infinies… C’est une histoire à priori simple mais dont le traitement est tellement en adéquation avec son sujet que c’est de nouveau une œuvre incontournable, marquante que nous offre le réalisateur japonais.

Après avoir traité de la porosité entre la réalité et l’imagination, la réalité et sa perception, Kon traite ici de la porosité entre la réalité et sa représentation.

L’histoire d’une actrice, son histoire à travers l’histoire japonaise, est racontée en nous faisant parcourir en même temps l’histoire du cinéma japonais. Chaque étape, chaque pan de la vie de l’actrice, nous est montré sous la forme d’un style phare du cinéma japonais. Et nous parcourons l’histoire d’un pays visuellement par l’histoire de son cinéma… C’est enivrant, bluffant… Magistral (on peut le dire), captivant époustouflant.

A voir, à voir, à voir.

Le film suivant ne se fait pas attendre et atteint les toiles du grand écran deux ans plus tard.

Tokyo Godfathers est un film à l’intrigue plus classique. Cette intrigue peut d’ailleurs rappeler celle d’un western de John Tokyo godfathersFord avec John Wayne. Un trio trouve un bébé et n’aura de cesse de l’aider… Le trio que nous propose Kon n’est pas le même que dans le film de Ford, il s’agit d’un trio de marginaux et le traitement change également, se rapprochant du burlesque tout en évoquant un autre sujet sérieux, celui de la misère et de l’exclusion. Et ces mondes qui s’entrecroisent, qui vivent habituellement à côté les uns des autres et qui, là, vont se percuter.

Kon nous offre un petit conte de Noël distrayant, en décalage avec ses œuvres précédentes. Mais, j’insiste, c’est une distraction de qualité, jouant avec l’émotion sans jamais tomber dans le larmoyant. Loin de bien des productions états-uniennes du même acabit.

Kon réalise ensuite une série pour la télévision, Paranoïa Agent (2004) où le réel est parasité par le surnaturel, et il Paprikarevient au cinéma en 2006, avec ce qui sera son dernier film, Paprika, adapté d’un roman de Yasutaka Tsutsui. Je ne l’ai pas encore vu mais il semble dans la lignée de ses œuvres précédentes, cette fois, c’est le réel qui pénètre les rêves…

Une dernière fois (avant peut-être de revenir sur ses deux dernières œuvres quand je les aurai vues), Satoshi Kon est à mon avis un auteur rare, avec un univers bien à lui, un univers dans lequel il ne faut pas hésiter à pénétrer.