Marc Behm, Fecunditatis à la lutte pour l’Incal Vert et sa survie

Le dernier roman de Marc Behm, Dime Novel, paraît en 1997 en France, trois ans après Crabe. Non publié dans sa version originale, il est traduit, pour la troisième fois, par Gérard de Chergé, sous le titre de Tout un roman !.

Un enfant nait à Ajaccio dans la maternité Marie-France. Il a juste le temps de commencer à respirer qu’un groupe de faux pompiers vient l’arracher aux bras de sa mère. Ils ne vont pas bien loin car leur camion plonge dans la mer à cause d’une flaqueTout un romand’huile à quelques centaines de mètres de la maternité. Seul l’enfant survit, il est recueilli à bord d’un bateau de pêche, le Fecunditatis. Le capitaine, Loulou Saïd, décide de l’adopter et il le baptise du nom du bateau.

Ainsi commencent les mémoires que Fecunditatis s’est décidé à écrire. Sa vie est à l’aune de ses premières heures et nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer. Même si son enfance, ses années d’apprentissage sont plus calmes. Il grandit au milieu d’une famille nombreuse et se rapproche particulièrement de sa sœur, Suzy, les deux s’initiant mutuellement. Quelques années encore et c’est avec la deuxième femme de Loulou Saïd qu’il s’adonne à quelques plaisirs défendus. Pratiques qui lui valent de se retrouver à nouveau à la mer après une altercation avec son père adoptif. Il échoue sur une plage de Capri, à quelques mètres du cadavre d’un homme, une flèche dans le cœur, et d’une jeune femme éplorée, en robe de mariée, son fiancée venant d’être tué par son oncle, coutumier du fait. Une histoire d’héritage.

Et tout cela en quelques pages !

Les rebondissements ne s’arrêtent plus. De l’Italie à la France puis aux Etats-Unis et à l’Afrique, Fecunditatis multiplie les ennemis, les qui pro quo s’ajoutant aux incompréhensions. Nous croisons ainsi les services secrets israéliens, des membres de l’OLP, de l’IRA, de la Mafia et d’un autre groupe improbable, la CAPEB. Il rencontre des personnages plus inquiétants ou surprenants les uns que les autres, Matityahu Yigal et Ida, Pat O’Keegan et Julia, Mad Dog Magee, Phoebe et oncle Rufus, Mary Parcmètre, Caligula Rasec, Lily et ses Douze Donzelles Dansantes, Atalaya et Pedro, l’Aigle. Des personnages qu’il ne va cesser de fuir et de croiser, avec lesquels il va fuir aussi parfois selon les situations, de Grenoble à Chicago puis Los Angeles, le long d’un fleuve africain, à Sidi-Ifni puis à Paris en passant par l’Espagne.

C’est de nouveau un roman de course-poursuite sous la plume de Marc Behm, comme La Reine de la nuit, Mortelle randonnée ou encore Trouille et, à un degré moindre, Crabe. Un roman qui part dans tous les sens, où ça flingue à tout va, où les fléchettes empoisonnées fusent autant que les balles et où les associations, les alliances, se font et se défont, au gré des luttes et des affrontements. Rien n’est jamais stable.

Au cours de ses péripéties, Fecunditatis parviendra à découvrir qui était sa mère, une exploratrice dont tous veulent connaître le secret, nouveau prétexte à une chasse à l’homme. Il découvrira même qui était son père. Tout cela pour parvenir à une conclusion qui n’en est pas une…

Comme à son habitude, l’écrivain nous emmène dans sa folle imagination, nous brinqueballe, nous tient en haleine, dans cette suite d’aventures rocambolesques. Décidément, Marc Behm est un auteur à part, comme on en croise rarement et dont on se dit au final qu’on a été chanceux de le rencontrer.

L’œuvre de Marc Behm s’arrête là, il disparaît dix ans plus tard, en 2007. Son nom apparaîtra encore sur une couverture de roman à l’occasion de l’adaptation par son petit-fils, Jérémy, d’un de ses scénarii, Le Hold-Up des salopettes.

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Marc Behm, Lucy débarque chez Bess, Véronique et Nan

En 1993, paraît Seek to Know no More, sixième roman de Marc Behm. Il est, comme pour quelques autres de l’auteur, d’abord publié en France, traduit par Gérard de Chergé, également traducteur de Jack O’Connell, écrivain à l’univers voisin de celui de Behm. Le titre français en est Et ne cherche pas à savoir, traduction littérale du vers de Shakespeare utilisé pour l’original.

Le Dr Hegel jubile, le tueur en série surnommée le Piqueur en raison de l’arme qu’il utilise vient de faire une nouvelle victime. Il peut abuser du cadavre qu’il est chargé d’autopsier. Il retrouve ensuite Véronique, son épouse, pour assister à la représentation d’Othello, après avoir rendu son rapport à la police.

Et ne cherche pas à savoir

Lucy débarque alors en ville, chargé de régler leur sort à Walter Gösta qui s’est vendu pour ne plus être impuissant et Antoine Koprosky pianiste qui a voulu la virtuosité jusqu’au bout. Elle arrive alors que le Piqueur fait une nouvelle victime, se méprenant, il a assassiné un travesti, le frère de Bess, Ken dit Fifi. Nan Corey, inspectrice, est persuadée d’avoir aperçu le meurtrier alors qu’elle faisait sa ronde.

Walter Gösta se révèle introuvable et la quête de Lucy se télescope à celle de la police et à la vie quelque peu débridée de la ville.

Les chapitres alternent les points de vue, passant d’un personnage à l’autre. Les quatre principaux sont Lucy, Nan, Véronique et Bess. Nous connaissons la première, les trois autres sont des amies d’enfance qui se sont un peu perdues de vue. Bess est la sœur de la nouvelle victime du Piqueur, Ken, avec lequel elle avait des relations ambigües, l’assistant dans l’assouvissement de ses penchants sexuels et enlevant son corps alors qu’il est à la morgue, elle passe la nuit à tenter de s’en débarrasser pour qu’on ne sache pas que Fifi était Ken. Véronique Hegel est la femme du médecin-légiste, un peu paumée et ne pouvant s’empêcher de penser à Nan et leur amour inassouvi malgré quelques caresses poussées dans leur adolescence. Et Nan Corey, devenue flic en raison de l’admiration qu’elle porte à l’une de ses maîtresses, Charlotte, la mère de Walter.

Tout ce petit monde évolue dans les rues juste avant Noël, slalomant entre une bourgeoisie décadente, un éléphant échappé du zoo, un crocodile, des bandes se disputant le pouvoir et les territoires, un junkie en vadrouille, une sorcière commandant aux rats, le fantôme de Ken récitant Richard III pour retrouver la mémoire, une cambrioleuse ayant besoin d’aide…

Nous étions si fragiles ! Rien de plus qu’une petite étincelle de vie dans une coquille aussi fine que du papier.

Pour la première fois, Lucy a du retard pour livrer son “client” et au gré de ses recherches, tout en rendant des comptes à Don Giovanni, son supérieur, elle chamboule ce petit monde, séduisant les unes et les autres, négociant de nouveaux contrats, éclusant une bonne quantité d’alcool et découvrant les liens familiaux cachés.

C’est un joyeux télescopage. Marc Behm mène son intrigue de manière toujours aussi réjouissante. Il propose une histoire aux thèmes proches de ses deux précédents romans, une envoyée de l’au-delà venant prendre les condamnés à l’image de celle que Joe Egan fuit dans Trouille, une série de meurtres perpétrés par un tueur en série dans un quartier, après le Boucher d’A côté de la plaque, c’est cette fois le Piqueur. Ces deux arrières plans lui permettent de décrire une communauté déjantée et de la malmener avec une certaine délectation.

Un an plus tard, Lucy revient dans Crabe.

Marc Behm, Patrick Nelson, Jenny Mund et le Boucher

Un an après Trouille, en 1991, le cinquième roman de Marc Behm est publié. Il s’intitule Off the Wall et est traduit par Nathalie Godard, sous le titre A côté de la plaque. Sa version originale n’a toujours pas été publiée.

Patrick Nelson n’arrive plus à dormir, des questions le taraudent, le prénom de la sœur Brontë qui a écrit Jane Eyre, le nom de famille d’Isabella, la date de la batailleA côté de la plaque d’Austerlitz. Comme il a l’habitude de ces insomnies, il part en vadrouille dans les rues de son quartier et, dans Colby, alors que les cigales se sont tues, il découvre un corps dépecé. Partant à la recherche de la tête du cadavre, il préfère rentrer chez lui et somnoler dans son hamac. Le corps est découvert le lendemain, il s’agit de la cinquième victime de celui qu’on appelle désormais le Boucher. Au matin, Ofélia, sa femme de ménage, lui annonce la nouvelle et il part au garage un livre dans la poche.

Patrick Nelson est un dilettante, excentrique, décalé, off the wall, à côté de la plaque. Riche de l’héritage de ses parents et soutenu par Nancy Shigi, sa comptable et la fille d’Ando Kawamoto, celui qui a géré ses biens durant son enfance, il vit une vie différente de la plupart des gens. Bien souvent dans un monde à lui, nourri par ses lectures. Pour l’heure, son imagination se consacre à un safari dans une Afrique fantasmée à la recherche d’un trésor légendaire.

Alors qu’il assiste, parmi les badauds, aux premières investigations de la police sur les lieux de la découverte de la cinquième victime du Boucher, Patrick voit apparaître une femme qui le subjugue. Une flicquette chargée de ratisser les environs et de ramasser tout ce qu’elle trouve pour analyse. Pour s’assurer qu’ils pourront entrer en contact, Patrick abandonne sa carte AAA dans un buisson. La police et Jenny Mund vont effectivement s’intéresser à lui, en manque de suspects qu’ils sont.

Deux histoires alternent dans ce roman, celle du présent, de l’enquête autour des crimes du Boucher et de la rencontre de Patrick et Jenny, de leur rapprochement, et, sous forme de journal d’exploration, écrit à la première personne, celle du safari imaginaire mené par un Patrick Nelson du XIXème siècle, à l’image de ces aventuriers partis explorer l’Afrique et ces recoins inconnus.

D’un côté, Patrick Nelson, quitte à passer pour le Boucher, veut continuer à attirer l’attention de Jenny Mund qui est chargée de se rapprocher de lui pour mieux évaluer son profil, de vérifier s’il peut être le Boucher. D’un autre, Patrick Nelson l’explorateur est à la recherche d’un endroit à l’existence duquel il est le seul à croire, la cité perdu d’Ophir.

Marc Behm a écrit une histoire rythmée comme à son habitude, une histoire originale comme on n’en lit pas. Faite de courts chapitres, c’est une narration pleine d’humour, cet humour, cette distance que l’on a vus se confirmer avec son troisième roman, La Vierge de glace, et qui était déjà perceptible dans les deux premiers. Un humour qui accentue le suspens, Patrick ne cherchant qu’à attirer encore et toujours l’attention de Jenny, prêt à courir le risque de passer pour un serial killer, inconscient des conséquences possibles ou s’en moquant.

C’est un personnage singulier, solitaire, livré à lui-même depuis la mort de ses parents. Entouré de femmes mais n’ayant pas de compagne, de maîtresse.

Comme les précédents, c’est un roman savoureux que l’on ne lâche que difficilement, pris que l’on est entre la romance entre Jenny et Patrick et les risques qu’il court en attirant sciemment les soupçons de la police sur lui. Et tout ça sur fond de Malher, Wagner et quelques références à Shakespeare.

Marc Behm est décidément un auteur singulier. Après avoir exploré la période de la deuxième guerre mondiale telle qu’elle a pu être vécue en Allemagne par une femme ne voulant réfléchir à ce qui se passait, s’être intéressé à un privé fasciné par une meurtrière en série, avoir imaginé un casse fomenté par des vampires puis un homme poursuivi par la mort, il dresse cette fois le portrait d’un homme vivant en marge de ses contemporains aussi bien physiquement que mentalement.

Ce sont d’ailleurs bien souvent des personnages en retrait de leur monde qu’il nous décrit, ne s’embarrassant pas de morale ou ayant la leur, obnubilés par un seul objectif, réduisant leur monde à lui seul. Pour Patrick, c’est Jenny… Alors bien sûr, il prend des risques mais ce qu’il obtient en retour lui fait penser que le jeu en vaut la chandelle. Et pendant ce temps, son esprit tente d’atteindre cette cité perdue d’Ophir. Et tout cela donne un roman noir particulièrement réussi, saisissant, procurant ces frissons que nous recherchons tant.

Le roman suivant de Behm s’intitule Et ne cherche pas à savoir et paraît deux ans plus tard.

Marc Behm, Joe Egan et la dame blonde

En 1990, huit ans après le précédent, La Vierge de glace, paraît le quatrième roman de Marc Behm, Afraid to Death. Il est d’abord publié en France, traduit par Nathalie Godard pour les éditions Sombres Crapules sous le titre de Trouille. Il ne sera édité chez les anglo-saxons que dix ans plus tard.

Joe Egan a toujours fui. Lors de la partie de poker qu’il dispute chez Maxie, par exemple, une simple réflexion suffit à ce qu’il prenne ses jambes à son cou. On lui avait pourtant juste dit qu’il venait de gagner avec “une main de mort”.

Cela remonte à ses onze ans, lorsqu’il a rencontré une femme blonde qui, après avoir échangé avec lui sur Ein Deutsches Requiem de Brahms qu’il connaissait phonétiquement par cœur, lui a demandé où habitait M. Morgan. L’après-midi même, il apprenait sa mort et lui revenait en tête la traduction que la femme blonde lui avait faite des paroles du morceau de Brahms.

Voyez, toute chair est comme l’herbe

Hélas ! L’herbe se flétrit et la fleur se fane

Il a à peine le temps de mettre en doute ce qu’il soupçonne n’être pas une coïncidence que la femme blonde aux yeux violets réapparait quelques minutes avant la mort de sa mère. Cette fois, il comprend qui elle est. Il parvient toutefois à tempérer sa peur grâce au pasteur qui lui dit que, de toute façon, la mort vient vous chercher un jour ou l’autre.

Les années ayant passé, il a trouvé un travail et une petite amie qui deviendra sa femme, Ada. Leur vie sexuellement débridée est également facilitée par son activité extra-professionnelle, il joue très bien au poker et pourrait en vivre. Quand la femme blonde réapparait, la peur ressurgit et il s’enfuit. Une fuite qui devient son nouveau mode de vie. Où qu’il aille il est toujours prêt à partir. Dès qu’il sent la présence de la femme, il laisse tout tomber, chacune de ses apparitions correspondant à une mort dans son entourage.

Décrit comme je viens de le faire, on pourrait se dire qu’il s’agit d’un roman particulièrement sombre, morbide, mais c’est avant tout un roman rythmé, échevelé, rocambolesque. Chaque fuite emmenant Joe vers une nouvelle ville, une nouvelle vie. On sourit à la peur irrationnelle de Joe, à ses réactions excessives, paranoïaques, qui l’empêchent de nouer des relations suivies avec qui que ce soit, à mener une vie normale, ordinaire. A force de bouger dans tous les sens, de s’agiter, on pourrait même se dire qu’il sera repéré plus facilement. C’est léger, rythmé, mais en même temps, cette course contre la mort, est prenante. Joe s’isole, vit sans attache, seul la plupart du temps, passant des mois dans un carton, dans des maisons isolées, puis reprenant sa course folle.

On pense tous que l’union fait la force. […] Le nervi de la mafia a sa famille, le catholique son église, le juif sa tribu, Lou Gerhig son équipe de base-ball. […] Mais à la fin, chacun meurt de la même mort solitaire, aussi seul qu’un vieux loup galeux se traînant dans les bois gelés.

Comme la plupart des personnages de Behm, il ne prend pas le temps de réfléchir ou quand il le fait, ses réflexions sont vite oubliées. Il agit en ne pensant qu’à lui, affolé la plupart du temps, même si parfois il parvient à trouver des moments de repos, paisibles, marqués par la lecture, bien souvent, notamment celle de Shakespeare, incontournable pour le romancier. Il ne pense qu’à sa survie, au sens propre. La course en avant est là, presque en miroir de celle de Mortelle randonnée. Nous sommes cette fois du côté de celui qui est poursuivi car on doute tout le temps que cette femme blonde soit celle qui apporte la mort, qui la prodigue, la dispense, même si les indices probants sont là. Mais ils font peut-être parties de la folie du personnage.

Joe croise quelques personnages à plusieurs reprises, constituant ses connaissances, ayant pour la plupart en commun une certaine folie, une façon de vivre en dehors de la société, souvent objets de portraits savoureux. Il y a Milch, le travesti effrayant, Nellie, l’amie d’enfance, Iraq, la medium, Maxie, la joueuse professionnelle souffrant de hausses de tension. Ils finissent par remplir sa vie, une vie follement pleine, débridée, terrifiée à en mourir. Dont au final il restera quoi ?

Son esprit engourdi n’était forgé que de choses oubliées.

Marc Behm est décidément un auteur savoureux, rare. Son roman suivant paraît un an plus tard et s’intitule A côté de la plaque.

Marc Behm, Cora, Tony et Brand, nocturnes dans la dèche

En 1982, un an après Mortelle randonnée, Marc Behm commet son troisième roman, The Ice Maiden. Il est d’abord traduit par Rosine Fitzgerald pour la “série noire” sous le titre de La vierge de glace, avant d’être publié dans sa version originale l’année suivante.

Un être, un monstre d’après ce que l’on comprend, installé dans les égouts, est assailli par ses pensées. Elles le mènent sans cohérence de cet égout à la forêt, une autre forêt dans un autre temps. C’est si lointain mais ça ressemble tellement à des souvenirs, au gré de l’histoire d’Angleterre. Il lui faut du vin pour comprendre pourquoi cela lui revient en mémoire, ces pensées qui l’amènent jusqu’à Anthony… comme s’il sentait sa présence. Anthony, sa première victime, avec lequel il a tant partagé. Cela revient au même moment à la mémoire d’Anthony, ou Tony. Les pensées de l’esprit de l’un et de l’autre se mélangent. Leur rencontre au bord d’un lac au XVIIIème siècle, quand le monstre a mordu l’autre, puis leur voyage en Europe. Si leurs souvenirs se mêlent si facilement, c’est qu’ils sont proches comme le comprend le monstre dans les égouts, au moment où ils s’endorment tous les deux, ou s’éteignent, dans leur cercueil.

Alors que le soleil se couche, Cora s’éveille. La jeune femme ressuscite dans son appartement confortable. Comme tous les soirs, après s’être remise en forme, elle se prépare à aller travailler au cercle de jeux où elle s’occupe de la roulette.

Nous comprenons très vite de quelle nature sont les protagonistes principaux de l’histoire, trois vampires, vieux de quelques siècles, qui cherchent à s’intégrer malgré leur mode de vie différent. Nous suivons principalement Cora, croupière et violoncelliste, surnommée “la vierge de glace” par F. S. Fitzgerald quand ils se sont croisés dans les années 20, et Tony, pianiste de bar, avant de retrouver Brand, le monstre des premières pages, ancien compagnon de Robin des Bois.

Tandis que nous les suivons dans leur vie quotidienne, c’est leur passé qui nous est conté. Comment ils sont devenus ce qu’ils sont, comment ils ont traversé les époques et combien la vie est une éternelle réadaptation, une éternelle lutte pour parvenir à survivre. Entre les boulots de nuit, inhérents à leur condition, et la chasse pour garder de l’énergie.

C’est un livre plutôt léger que nous propose Marc Behm. Une récréation après deux romans plus sombres, plus étouffants, même s’ils avaient également une certaine distanciation qui les rendait ironiques. Les personnages ne semblaient pas croire en eux, cette fois, ce sont des personnages qui ont une existence encore moins croyable, condamnés à mourir chaque matin pour revenir à la vie au coucher du soleil.

Après avoir parcouru la vie des uns et des autres, l’intrigue prend un tour différent. Les vampires ont en effet un sérieux problème, celui d’assurer leur existence, leurs revenus, à un niveau décent. Pour cela, Cora va faire une proposition alléchante aux deux autres, un moyen de toucher le pactole, un casse. Ils vont devoir utiliser tous leurs pouvoirs, notamment ceux de se transformer, entre autre en chauve-souris, dans une ville où les milices s’organisent pour faire la chasse à ces nuisibles nocturnes.

C’est sur un ton volontairement joyeux, dans une succession de rebondissements plutôt rocambolesques que Marc Behm nous raconte l’histoire.

Une histoire que j’ai pris plaisir à lire, légère, cynique et rythmée, accentuant ce ton que l’écrivain avait déjà dans les précédents, gommant cette fois le côté noir ou lui donnant un aspect plus grandguignolesque, plus outrancier.

Le roman suivant de Marc Behm paraît huit ans plus tard, ce sera Trouille.

Marc Behm, l’Œil et Joanna à travers les Etats-Unis

En 1980, deux ans après son premier roman, Marc Behm voit le deuxième publié, Eye of the Beholder. Il est traduit par Rosine Fitzgerald pour sortir en France l’année suivante sous le titre de Mortelle randonnée.

L’œil travaille pour la Surveillance, une agence de recherche privée. Pour le moment, il est cantonné à son bureau avec vue sur le parking et des mots croisés pour passer le temps. Son bureau se situe dans le coin de la grande pièce qui en contient d’autres. Une vue sur le parking qui lui permet d’assister au manège d’un voleur se chargeant des voitures une par une quand le gardien ne l’a plus à l’œil.

Alors qu’entre deux définitions, il observe pour la énième fois la photo de classe de sa fille, cherchant toujours à découvrir laquelle des petites filles elle est, sa femme ne lui ayant jamais répondu, l’Œil est appelé par son patron dans son bureau où il l’attend en compagnie d’un couple, les Hugo, célèbres chausseurs, inquiets pour leur fils et la jeune fille sur laquelle il a jeté son dévolu et qu’ils ne connaissent pas. L’Œil, trop content de pouvoir enfin sortir, de voir la quarantaine dont il faisait l’objet levée, part à la recherche de Paul Hugo. Il le trouve très facilement, le suit sans trop de problème, l’observe retirant une somme rondelette de la banque puis retrouvant une jeune fille dans un parc. Ils s’embrassent, offrent l’image parfaite d’un amour sincère… La suite révèle que cet amour n’est pas que balbutiant puisqu’ils se marient et partent pour leur nuit de noce. L’œil  les observe toujours et voit la jeune épouse, Lucy Brentano, se pavanant dans le plus simple appareil, verser un liquide dans le verre de son tout nouveau mari alors qu’il prend son bain… Elle le lui apporte et une fois l’agonie passée, transporte le cadavre jusqu’à une barque et le coule dans le lac attenant à leur bungalow.

Sans avoir le temps de reprendre son souffle, il suit Lucy Brentano alors qu’elle a changé de perruque, devenant Eva Granger, et assiste, de nouveau, à un mariage… Cette fois, c’est un médecin qui devient très rapidement la nouvelle victime. L’Œil affirme à son employeur qu’il est toujours en filature de Paul Hugo et continue de surveiller la jeune femme aux identités et aux perruques changeantes. Il se familiarise avec elle, avec les seules possibilités de la définir, une médaille représentant un signe du zodiaque, le Capricorne, son habitude de manger des poires, d’écouter ou de fredonner la Paloma et de lire le Hamlet du grand William.

C’est une fascination qui s’empare de l’Œil, une fascination pour cette femme qui sème des cadavres sur son chemin tout en parcourant les Etats-Unis en long en large et en travers, par avion ou en voiture. Une fascination qui le pousse à la protéger en tachant de mieux cacher les cadavres quand elle semble ne pas bien s’y prendre, en l’incitant à fuir quand il y a un danger qu’elle n’a pas repéré.

Il est fasciné par cette femme, par son mode de vie, par son histoire… Fasciné tout en continuant à être occupé par ses mots croisés et la photo de classe de sa fille…

C’est un roman enlevé qu’a écrit Marc Behm. Un roman qui suit le rythme des meurtres et des changements d’identité de sa protagoniste principale, observée par l’Œil sans qu’elle ne l’identifie jamais, narrateur et ange gardien, parfois ange maléfique quand il ne supporte pas une relation trop prolongée…

Les semaines, les années passent et les deux personnages centraux poursuivent leurs pérégrinations. L’Œil continuant à mentir sur sa filature puis renonçant à son boulot, Lucy, Eva, Joanna, ou qui quelle soit, sombrant petit à petit, au fur et à mesure que sa jeunesse s’en va, que son pouvoir de séduction s’amenuise, que sa vulnérabilité et sa folie prennent le dessus.

C’est un roman sur la perte, celle d’une enfant, d’une famille. Un roman sur l’obsession, la fascination, du détective pour sa cible, sa mission. Les histoires personnelles de l’une et de l’autre pourraient parfois se confondre.

Un livre réussi malgré son aspect répétitif, un rythme qui suit chaque meurtre, chaque déplacement, chaque changement d’identité, de perruque. Et qui égraine les pensées de l’œil, celles qui lui passent par la tête en poursuivant cette femme, celles qui le hantent, enfantées par ses souvenirs, son enquête précédente, sa femme, sa fille…

C’est un roman si réussi que sûrement pris de folie, un scénariste en a acheté les droits pour l’adapter au cinéma, trois ans plus tard. Pas n’importe quel scénariste, puisqu’il s’agissait de Michel Audiard. Il a embarqué son fils, Jacques, dans l’aventure de l’adaptation et c’est Claude Miller qui avait réalisé deux ans plus tôt un autre long métrage dialogué par Audiard, Garde à vue, qui se colle à la réalisation. Le tout avec un acteur qu’ils connaissent bien tous les deux, Michel Serrault.

Il est difficile d’adapter un bon bouquin, plus aisé de faire un bon film avec un roman moyen, et cela se vérifie en partie cette fois. C’est en effet un film un peu bancal mais intéressant que réalise Miller. Un film qui déplace l’intrigue en Europe et principalement en France, dans un rythme étrange et un temps resserré. Malgré ses défauts, c’est un film que j’apprécie, pour Serrault et Adjani, pour ses dialogues et pour un désenchantement, une noirceur assumée. Il n’a pas le brillant de leur collaboration précédente, sa simplicité, son épure, mais il reste touchant, émouvant, peut-être parce qu’il raconte un peu cette perte qu’ont vécu l’acteur principal et le scénariste. Sûrement. Mais aussi parce qu’il assume d’être l’adaptation d’un roman comme ce n’est pas si souvent le cas. Un film qui donne envie de lire le bouquin dont il est tiré, c’est rare, un film qui y pousse, ça l’est encore plus.

Deux ans plus tard, Marc Behm commet un nouveau roman, plus léger, La vierge de glace.

Marc Behm entoilé malgré tout

Nouvel auteur sur Mœurs Noires, Marc Behm était un romancier discret. Au point que sa mort n’a été rendue publique que quelques temps après. Malgré ce peu de publicité autour de l’auteur, sa notoriété est là comme la Toile en atteste au travers de quelques articles qui par leur qualité témoignent de l’intérêt que lui portent ceux qui l’ont lu.

C’est Sabrina Champenois qui évoque dans un article pour Libération le décalage entre sa mort et son annonce avant de poursuivre sur une évocation de l’écrivain assez intéressante. Présentant le même intérêt, deux autres articles sont accessibles en ligne, l’un de Pascal Perrot sur Brouillons de culture, l’autre sur 13ème rue.

Un documentaire lui avait été également consacré en 1995, réalisé par Olivier Bourbeillon et produit par Paris-Brest.

Outre-Manche, il a fait l’objet de deux articles dans le Guardian, l’un de Christopher Hawtree, l’autre de l’un de ses éditeurs anglais, Maxim Jakubowski.

En ce qui me concerne, Marc Behm a d’abord été associé à Mortelle Randonnée, la seconde collaboration entre Michel Audiard, Claude Miller et Michel Serrault. Il m’aura fallu quelques années pour en venir aux romans de l’écrivain à l’origine d’autres films comme Charade de Stanley Donen ou Help de Richard Lester, celui avec les Beatles.

Après ces petites lectures pour mieux connaître l’auteur et qui dévoilent quelques intrigues (on appelle aussi ça des spoilers, non ?), donc à éviter si vous voulez garder l’attrait de la découverte, je vais vous parler des miennes concernant ses romans, à commencer par La Reine de la nuit, le premier d’entre eux.