Duane Swierczynski, Patrick Lennon et le casse de la banque Wachovia

En 2005, la même année que le premier, Secret dead men, paraît le deuxième roman en solo de Duane Swierczynski, The Wheelman. Il nous parvient six ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides, sous le titre A toute allure.

Patrick Lennon est garé devant la Wachovia quand l’alarme se déclenche. Il a le choix, laisser ses complices coincés dans le sas de sécurité qui s’est refermé sur eux ou se porter à leur secours. Après une manœuvre, il enfonce la cage de verre blindé où sont prisonniers Bling et Holden et prend le chemin qu’il a prévu pour leur fuite. Après un changement de voiture et la cache du butin, la réussite est là… au moment où un van enfonce violemment leur véhicule, les envoyant dans le décor.

Nous sommes vendredi matin et pas au bout de nos peines.

En effet, vendredi après-midi, deux potes doivent rendre service au père de l’un d’eux. Il s’agit de jeter des sacs dans une conduite d’égout qui sera bientôt recouverte par un musée. Seulement l’un des sacs se met à bouger et le bras qui en sort les maltraite. La lutte s’engage et Lennon réapparaît, un Lennon toujours aussi silencieux, et pour cause, nous comprenons qu’il est devenu muet à la suite d’un accident.

Les péripéties et les rebondissements s’enchainent alors, Lennon tentant de remettre la main sur son butin tout en voulant comprendre pourquoi le casse n’a pas réussi. Un butin qui attire bien d’autres personnes et les morts qui se multiplient autour n’arrangent pas l’ambiance.

C’est un véritable feu d’artifice que nous offre Swierczynski. Ça dézingue à tout va, ça va d’une surprise à une autre, entre la mafia russe grandissante et une mafia italienne en décrépitude. Avec au milieu, Lennon, comme un chien dans un jeu de quilles.

Les points de vue viennent compléter celui du chauffeur et nous permettent parfois d’anticiper sur les rebondissements qui se percutent les uns aux autres. Ça trahit, ça épanche sa soif de vengeance à tout va.

Et ça nous scotche.

Entre des personnages savoureux, pour la plupart ayant fait leur preuve mais particulièrement faillibles, trop ou pas assez sûrs d’eux, et une visite de Philadelphie pour le moins originale, on tourne les pages sans effort. Il y a de tout, un ancien flic vénal, un mafieux italien, capo sans parrain, un mafieux russe, père déboussolé, un ancien gangster devenu conseiller financier, une femme prête à tout et cherchant à annoncer une heureuse nouvelle, des étudiants musiciens arrondissant leurs fins de mois en faisant des petits boulots illégaux et un agent de la CIA…

On passe d’un quartier à un autre, d’une résidence d’étudiants à une planque, d’un pavillon qui part en fumée à des appartements luxueux dans une résidence de grand standing.

Le style est à l’avenant, rapide, précis. Pas le style sec ou mitraillette que l’on peut lire ailleurs, le vocabulaire y est plus riche pour permettre à un certain humour de s’épanouir. Nous sommes souvent en avance sur les personnages et guettons leurs réactions fassent aux obstacles qui les attendent.

C’est au final une lecture plaisante. Un livre qui se lit vite, violent et déjanté, un alliage pas si simple à obtenir mais que Swierczynski parvient à rendre stable. Le roman d’un auteur qui rend hommage à ses aînés, dont Westlake et son Dortmunder ou l’autre pan de son œuvre, Richard Stark et Parker.

Son roman suivant, The Blonde, paraît un an plus tard et c’est le premier à être traduit chez nous.

Duane Swierczynski entre mes mains

C’est d’une façon plus inhabituelle qu’à l’habitude que ce romancier est arrivé jusque sous mes yeux. En tout cas, d’une façon dont je n’ai pas parlé jusqu’ici. Et c’est l’occasion d’évoquer ces personnes un peu dans l’ombre qui nous amènent tant de lectures.

C’était il y a quelques mois, lors d’une journée autour du polar. Après un spécialiste du sujet, universitaire de son état, après un écrivain pas mal calé non plus, et avant qu’un autre écrivain venu du Wyoming ne parle de son métier, j’avais eu la chance d’assister au témoignage d’une traductrice. La traductrice de l’écrivain en question et de Duane Swierczynski. Sophie Aslanides, vous l’avez compris.

C’était vraiment intéressant et je me suis dit qu’effectivement, les traducteurs font parti de ceux qui nous donnent envie de lire. Ce sont des pourvoyeurs de lecture, des défricheurs de nouveaux univers, des découvreurs et parfois conseillers auprès des éditeurs. Il y en a tellement que je ne pourrais pas commencer à les citer, de peur d’en oublier tellement. Juste peut-être Jean-Paul Gratias pour l’avoir croisé sur le défunt forum Pol’Art Noir.

Après avoir tourné autour des romans de Swierczynski, je vous en parle, c’est promis, dans mon prochain billet.

Duane Swierczynski sur la Toile

Swiercynski est apparu dans le paysage du polar il n’y a pas si longtemps. En 2005 paraissait son premier polar, pour ce qui pourrait nous intéresser.

Sur la toile, il n’est pas non plus omniprésent, ayant même tendance à se faire plus discret au fur et à mesure. Plus discret personnellement, laissant les autres parler de lui un peu plus au fur et à mesure.

Scénariste de comics, on le trouve tout naturellement du côté des sites spécialisés dans le domaine de la bande dessinée. Ainsi, sur Canal BD et sur BD.net, on trouve sensiblement les mêmes informations sur son travail dans ce type de fiction, au point de se demander s’il ne s’agit du même site. Ce travail de Swierczynski nous est confirmé également dans son pays, directement, notamment sur le site de Marvel.

Pour ce qui nous concerne et les livres que nous prisons plus, une page à propos du romancier existe sur Polars pourpres, une autre sur Zone livre et, bien sûr, sur l’incontournable encyclopédie collaborative.

Pour aller plus loin, du côté anglo-saxon, on trouve un entretien sur Stay Thirsty, un autre sur Mystery People. Il y a aussi une page sur l’autre site incontournable, Fantastic Fiction.

Mais comme malgré tout, on n’est jamais mieux servie que par soi-même, notre curiosité peut être satisfaite grâce à l’auteur lui-même, au travers de son agent, de son compte Twitter ou de sa page de présentation personnelle sur son ancien blog.

 

Je vais bientôt m’y mettre aussi et présenter ses romans après avoir parlé de ma rencontre avec son œuvre.

Tim Dorsey, Serge retrouve Coleman au No Name Pub

En 2005, paraît la septième aventure annuelle de Serge A. Storms, Torpedo Juice. Elle met dix ans pour traverser l’Atlantique. Dix ans ! C’est long ! Rien à voir avec ce que pourrait faire les meilleurs skippers ou ce que faisait feu le Concorde… Mais enfin, il nous arrive malgré tout dix ans plus tard, traduit comme c’est désormais l’habitude par Jean Pêcheux, sous le même titre. Celui d’un cocktail prisé par quelques personnages.

Le prologue démarre sur un non démarrage. Je m’explique, étant donnée la météo, l’histoire est retardée. C’est ce que nous dit la voix off. Elle tue le temps en nous racontant cela et en nous révélant l’information principale de ce nouvel opus, le retour de Coleman. Il avait voulu tenter sa chance à Hollywood, c’est pourquoi il avait disparu de la série, mais à la suite de son échec, il est de retour… et la réapparition de son personnage se fait avec torpedo-juice-payot-rivages-2005une explication comme d’habitude particulièrement tirée par les cheveux. Le narrateur omniscient cherchant toujours à tuer l’ennui finit par accepter ce que lui propose justement Coleman, des pillules… mauvaise idée ! Une voix off remplaçante prend donc le relais. Et l’histoire commence alors qu’un cadavre a été découvert crucifié tête en bas sur la tour aux chauves-souris.

Alors que l’US 1 est bloquée par les embouteillages, comme à l’habitude, deux flics, Gus et Walter voient les problèmes s’additionner. Les dépêches se succèdent, leur apprenant l’arrivée de personnages potentiellement dangereux. Des personnages avant tout définis par leur véhicule, en l’occurrence, une Plymouth Duster marron et une Trans Am vert métallisée. Des automobiles qui viennent s’ajouter à celle dont nous avait parlé la voix off historique avant de disjoncter, une Mercedes blanche aux vitres teintées. Sans oublier la Buick Riviera dorée modèle 71 dans laquelle prend place Coleman pour fuir le motel dans lequel il logé et dont il ne pouvait payer la note. La même Buick Riviera qui, quelques kilomètres plus loin, dépasse le Greyhound dans lequel Serge est monté avec guitare et bagage, réussissant rapidement à porter sur les nerfs de tous les passagers. C’est que Serge a décidé de percer dans la chanson, de devenir le nouveau Jimmy Buffett…

Tout ce petit monde se dirige vers les Keys. Essaie d’avancer dans le gigantesque embouteillage, sous l’œil de trois habitués du No Name Pub, Sop Choppy, Bob le comptable et Bob sans chemise.

Pour être complet dans la distribution proposée, il faut ajouter Gaskin Fussels, avocat, un parrain de la drogue ayant adopté un surnom original, Brenda et Molly, deux bibliothécaires, et des daims miniatures, emblématiques du coin…

Tim Dorsey, comme pour le précédent opus de la série, Cadillac Beach, situe l’action de ce nouvel épisode dans un endroit unique de Floride. Après Miami, ce sont les Keys. Contrairement à ce que peut laisser penser l’ouverture du roman, il n’y aura pas de voyage, pas de périple. L’unité de lieu parfaitement respectée.

… la beauté naturelle à l’état pur, la liberté sans limites et les autochtones un peu zarbis. […] … ici, personne n’est ce qu’il paraît être. Quand les gens des autres régions du pays veulent se réinventer, ils viennent en Floride. Et quand les gens de Floride veulent se réinventer, ils vont dans les Keys.”

Serge persévère dans son désir d’intégration, après avoir essayé d’accéder au monde du travail et de la libre entreprise, il a cette fois-ci décidé de se confronter à une autre grande valeur cardinale de notre société, le mariage. Pour se marier, il faut une fiancée et Serge s’attelle à la trouver, sans chercher la facilité ou la simplicité, refusant, par exemple, de se tourner vers celle qui se pâme devant lui. Il va, bien sûr, avoir d’autres soucis à gérer dans le même temps, des adeptes, Coleman, une étrange voiture qui le suit…

Tout cela, on s’en doute constitue un cocktail détonant. Et qui va détoner !

Entre un parrain qui n’en est pas vraiment un, un mariage dont les exigences sont surprenantes pour Serge, une quasi-secte qui fait de plus en plus d’adeptes…

Le monde devient décidément trop stressant. Les deux parents qui travaillent, le fric investi qui disparaît en fumée, la course aux activités extrascolaires, les week-ends passés à ne pas pouvoir finir des travaux d’aménagement qui semblaient tout simples sur la chaîne Ma Maison. On ne s’attendait pas à ce que ça ressemble à ça l’âge adulte. « Bordel de merde ! C’est toujours plus de responsabilités ! Peut-être que si je travaille un peu plus dur, ça deviendra plus facile… Eh non, c’est encore plus dur, et… Oh ! putain ! Je fais un infarctus ! »

C’est un épisode surprenant. Un épisode qui se centre, en ce qui concerne Serge, sur la recherche de l’âme sœur. Pas d’arrêts intempestifs pour des photos, pas de circuit pour revisiter l’histoire de la Floride. En parallèle, les intrigues satellites prennent également leur temps, notamment celle du trafic de drogue et de ses implications. Puis les choses s’accélèrent avec le mariage, un superbe mariage, particulièrement original, et une lune de miel à couper le souffle. La série reprend alors son cours, renouant entre autres avec ces morceaux d’histoire, populaire ou officielle. Nous aurons quand même eu le droit pour patienter à quelques épisodes savoureux, les conversations entre les deux flics et la vie de Gus que tout le monde semble connaître, l’élimination d’un cadavre particulièrement bien vue… et, en fil rouge, les démêlées de Fussels avec les autochtones et l’arrivée dans le coin d’un homme d’affaire véreux, promoteur immobilier poursuivi pour détournement mais s’en étant sorti en utilisant des comptes off-shore, un avatar de Madoff ou d’un autre, au prénom peut-être pas si innocent de Donald.

Un roman qui se clôt sur une notice typographique, comme pour deux des précédents, dans leur version française du moins. Une notice, bien entendu, détournée, décalée, humoristique. Une des marques de fabrique de Tim Dorsey. Après Orange Crush et la Leubenhoek Gothic, Cadillac Beach et la Sardonic Bold, elle nous précise que, cette fois, c’est la Kartonia Linotype qui été utilisée pour composer ce livre.

Toujours au même rythme, le huitième épisode paraît l’année suivante aux Etats-Unis et s’intitule The big bamboo. Un rythme peut-être un peu trop soutenu puisque nous l’attendons toujours par ici…

Tim Dorsey, Serge et Lenny écument Miami

En 2004, respectant le rythme annuel de la série, paraît le sixième épisode des aventures de Serge A. Storms, Cadillac Beach. Respectant également la tendance de ce côté-ci de l’Atlantique, il met plus de temps que les précédents à être traduit, sept ans cette fois, toujours sous la plume de Jean Pêcheux, son titre ne changeant pas.

Après la brève évocation d’un audacieux vol de diamants en 1964, nous nous retrouvons dans une limousine avec quatre VRP en vadrouille. Pour conclure leur nuit pleine d’excès, ils ont décidé de faire une mauvaise blague à Dave, un collègue sur le point de débarquer pour le séminaire qui les a cadillac-beach-payot-rivages-2004tous amenés en Floride. Alors que Doug a fini par raccrocher après une conversation avec sa femme à laquelle il a dû mentir, leur voiture s’approche d’un jet privé. Doug, Keith, Rusty et Brad glissent un sac sur la tête de Dave et le balancent de force dans la limousine. Petit souci, alors que la voiture repart, ils découvrent que le type qu’ils ont embarqué n’est pas Dave et qu’il a une arme… Ça se met à dézinguer de partout, dans l’auto et à l’extérieur. Des tireurs embusqués canardent, des 4×4 les prennent en chasse. Seule la dextérité de leur chauffeur leur permet d’échapper aux représailles qui se profilent… Et ça n’est que le prologue !

Puis l’histoire débute et Serge apparaît, d’abord à Tampa en 1996 puis de nos jours… et c’est reparti pour un joyeux maelström de folies.

La vie est un orgasme. C’est bon, mais c’est bref, alors il vaut mieux y prêter attention.

Nous renouons avec le cours de la vie de l’allumé floridien. Alors que les deux précédents opus, Triggerfish Twist et Stingray Shuffle, nous avaient ramenés en arrière, la marche en avant reprend… enfin, tout est relatif. A la suite des deux romans cités, Tim Dorsey semble avoir pris goût aux jeux avec le temps. C’était déjà le cas avec ses prologues qui nous racontaient par anticipation un épisode à venir de l’intrigue. Dans celui-ci, il repart également dans l’autre sens et déroule en parallèle deux moments étroitement liés, l’un entre 1963 et 1964, l’autre, contemporain de sa parution, en 2004. Après la prolepse, l’analepse.

Serge, après la parenthèse amnésique d’Orange Crush, roman précédant chronologiquement celui-ci, est de nouveau flanqué de Lenny. Ils vivent chez la mère de celui-ci et vont retrouver, au cours de rebondissements en série et d’une intrigue aussi échevelée que d’habitude, celles qu’ils ont croisées dans Hammerhead Ranch Motel, la Ville et la Campagne. Le quatuor reconstitué. Sa mémoire retrouvée donne des idées nouvelles à Serge, notamment celle de rentabiliser sa passion pour l’histoire de son état. Il décide de créer une agence proposant des circuits décalés aux touristes désireux de découvrir Miami. Un projet qui peut également lui permettre de mener à bien ses autres objectifs.

… créer ma nouvelle ligne de boissons énergisantes et la tester sur le marché, sauver de l’extinction les souris du marais de Loxahatchee, résoudre le mystère de la mort de mon grand-père, retrouver les diamants volés au cours du plus grand vol de bijoux jamais commis aux Etats-Unis, donner un coup d’arrêt aux activités de la Mafia en Floride du Sud, discréditer Castro sur la scène internationale, aider la Chambre de commerce à restaurer son image, rendre le respect qu’ils méritent à ces hommes et ces femmes qui ont travaillé avec tant de courage pour les services de renseignements américains, faire revenir l’émission Today à Miami pour donner un coup de boost à la fierté et à l’économie locale, vivre mon époque à plein comme Robert Kennedy (si la météo le permet) et accomplir tout cela grâce à mon entreprise fondée sur les principes de la nouvelle économie, du respect de l’environnement, du développement spirituel et de la prise en compte de l’héritage historique. Tout ça par Internet, bien évidemment.

Au fur et à mesure que se déroulent les circuits qu’il propose, un en particulier, les étapes coïncident avec les endroits qui jalonnent l’intrigue de 1963-1964. Une intrigue au centre de laquelle se trouve le grand-père de Serge, Sergio. Un grand-père régulièrement accompagné de son petit-fils, Serge junior.

Et c’est de nouveau l’occasion de découvrir l’histoire de la Floride, cette fois particulièrement celle de Miami. De la visite de Kennedy peu avant son assassinat à celle des Beatles ou de Cassius Clay. Du tournage de Scarface, Raging Bull ou de Goldfinger à celui de l’émission Today ou des séries Miami Vice, Flipper le dauphin ou Les experts : Miami.

Et c’est l’occasion, une nouvelle fois, d’une galerie de personnages savoureux. Une souris baptisée Vonegut ; les acolytes du grand-père, Chi-Chi, Mort, Tommy le Grec ; Lou, une bombe portant la poisse aux hommes dans les bras desquels elle tombe ; Bixby et Miller, agents du FBI ; Mahoney, le détective se croyant dans les années 50, spécialiste de Serge et interné ; des espions en tous genres, pro-Cuba ou pro-USA ; Tony ou Palermo, de la mafia locale ; Mick Dafoe, journaliste sportif ; etc.

Serge multiplie les activités, de tour operator à enquêteur en passant par épistolier actif ou fomenteur d’une opération anti-castriste, sans oublier, bien sûr, sa propension à être là où il ne faut pas et à devenir le centre de l’attention de beaucoup de monde, FBI, CIA, mafia, en n’oubliant pas son penchant pour le meurtre élaboré, à coup de micro-onde ou de peinture dorée (une citation) par exemple, tout en mettant au point son grand plan…

Les mathématiciens ont découvert qu’il y a un ordre dans le chaos. Et moi, j’ai décidé de tabler dessus.

Et son personnage s’enrichit de l’évocation de ses premières années et de ce grand-père à qui il ressemble sur bien des points.

Tim Dorsey tente d’intégrer Serge dans le monde du travail, mais c’est difficile. Le contraire nous eut étonnés ! Il voudrait s’assagir mais ses semblables ne l’entendent pas de cette oreille. Au pays de la libre entreprise et des self-made men, Serge apparaît comme un canard boiteux, trop différent… trop lucide ? Tant pis, de toute façon, on le préfère déjanté !

Toujours au même rythme, l’épisode suivant paraît un an plus tard, Torpedo Juice. Le délai s’accentuant toujours, il ne nous parvient que dix ans après sa parution originale…

Craig Johnson, Walt Longmire dans le Montana chez les Cheyennes du Nord

En 2012, paraît la huitième enquête du shérif du comté d’Absaroka, As the Crow Flies. Sa traduction nous est parvenue il y a quelques semaines, comme toujours par Sophie Aslanides pour les éditions Gallmeister, sous le titre d’A vol d’oiseau. Après sa course à travers la montagne, dans Tous les démons sont ici, et sa convalescence active, dans la toujours non-traduite novella Divorce Horse, Walt Longmire voit le mariage de sa fille Cady approcher.

C’est l’été. Longmire se trouve à Lame Deer, dans la réserve des Cheyennes du Nord, pour achever les préparatifs du mariage de sa fille. Il y est avec Henry Standing Bear, l’organisateur de la cérémonie, alors que Vic Moretti, adjointe du shérif et sœur du futur marié, s’apprête à prendre le large a-vol-doiseau-gallmeister-2012pour suivre un séminaire qui a surtout l’intérêt de l’éloigner de l’endroit où le reste des Moretti ne va pas tarder à débarquer… moins elle les voit… Leur déplacement dans la réserve se révèle très vite indispensable, en effet, l’endroit réservé pour le mariage, celui auquel tient tant Cady, Crazy Head Spring, n’est plus disponible. C’est ce que leur annonce Lonnie Little Bird, le tout récent chef de la tribu et vielle connaissance du shérif et des lecteurs de ses aventures. Il a dû céder devant une personne à qui on ne refuse rien, la bibliothécaire de l’université Arbutis Little Bird, sa sœur, pour y accueillir un stage linguistique d’apprentissage du cheyenne en immersion… Dépités, mais souhaitant d’abord voir si l’affrontement peut être évité, les deux hommes vont explorer une autre possibilité, Painted Warrior, sur les conseils de Lonnie. Le pick-up du shérif étant utilisé par Vic pour se rendre à son séminaire, les voilà en route dans le Rezdawg, l’antique véhicule de l’Ours, auquel ce dernier accorde un respect immense… Véhicule que, par contre, Walt déteste car il semble n’en faire qu’à sa tête et lui rendre son aversion. Et ça ne manque pas, en route pour le fameux éventuel nouveau lieu de mariage, ils se font arrêter par la chef de la police tribale pour plusieurs non-conformités de l’automobile avec les règles en vigueur…

Une fois sur place, et tandis qu’ils prennent des photos pour tenter de convaincre Cady, ils assistent à une chute depuis la falaise qui surplombe le site. Une chute vertigineuse, spectaculaire et fatale. Alors qu’ils se sont précipités, la femme qui est tombée meurt sous leurs yeux. Et le Chien, compagnon fidèle du shérif, se met à aboyer plus loin après avoir découvert un bébé ne souffrant que de quelques égratignures, protégé qu’il a été dans leur chute par sa mère… Deux semaines avant le mariage de sa fille, Walt Longmire est alors sûr de deux choses, le site ne conviendra pas à sa fille et il va avoir du mal à ne pas s’impliquer dans l’affaire qui vient de débuter sous ses yeux… D’autant que l’enquête est confiée à la chef de la police tribale, Lolo Long, grâce à son intercession auprès du FBI, et qu’il s’avère qu’elle a grand besoin d’aide, débutante qu’elle est et peu douée pour les relations apaisées avec ses congénères qu’elle se révèle rapidement être aussi.

C’est avec un plaisir certain que l’on retrouve le personnage de Craig Johnson. Ou plutôt les personnages de Craig Johnson car, outre Walt Longmire, Henry Standing Bear revient sur le devant de la scène après deux ou trois épisodes où il s’était fait plus discret, Cady prend également une part dans l’histoire, tout comme Cliff Cly, l’agent du FBI déjà croisé dans Dark Horse. Sans oublier le Chien, bien sûr. Et puis, il y a Lolo Long, la chef de la police tribale… Un personnage marquant qui prend, une fois n’est pas coutume, le dessus sur la victime, Audrey Plain Feather. Elle est toute nouvelle dans le métier et en a une approche pour le moins rigoureuse voire rigide, sans une ombre de compassion. Comme Longmire la décrit à un moment donné, c’est une Vic Moretti qui n’aurait pas eu de formation policière. La relation qui s’installe difficilement entre le shérif expérimenté et la toute fraîche chef de la police est savoureuse. Il tente d’ébranler ses certitudes et de tempérer ses jugements à l’emporte-pièce, quand elle lui en remontre en conduite nerveuse et poursuites musclées. Ils finiront évidemment par s’estimer et leur collaboration se révèlera efficace.

Mais il n’y a pas que cette relation qui est savoureuse, il y a également celle qu’entretient le policier expatrié le temps d’une intrigue avec le Rezdawg, le pick-up d’Henry Standing Bear. Le Rezdawg en devient un personnage à part entière. Récalcitrant, têtu, presque un miroir pour le flic…

Ajoutez à cela quelques épisodes qui resteront, comme cette nuit de cérémonie du peyote à laquelle Longmire est convié. L’unes de ces expériences qui l’emmènent au-delà de lui-même en même temps qu’au plus profond de son être… à la rencontre d’un ours, croisé dans l’opus précédent, puis du côté de ces corbeaux, évoqués dans le titre et qui survolent régulièrement l’histoire de Painted Creek à Crazy Head Spring…

C’est un épisode réussi, comme toujours, même si l’on finit par se désintéresser un peu de l’enquête pour goûter tous les personnages secondaires que je n’ai pas évoqués et leur relation avec le policier blanc. Pour goûter également la vie et les relations telles que nous les décrit le romancier dans une réserve. Il y a là le chef, la radio locale, la police tribale, les restaurants, l’hôpital… tout un microcosme où tout le monde se connait ou presque, où les familles sont liées, s’arrangeant plus ou moins entre elles… Le regard de l’auteur sur cette société miniature, qui en rappelle tellement d’autres, est certainement ce qui donne cette qualité indéniable à la série. Une bonne dose d’empathie que l’on sent tellement sincère… un témoignage d’un monde qui nous semble plus proche à chaque épisode de la série…

L’aventure à venir du shérif du comté d’Absaroka est publiée l’année suivante, son titre original évoque une dent de serpent…

Tim Dorsey, Serge A. Storms et l’histoire ferroviaire de la Floride

En 2003 paraît le cinquième opus de la série des Serge Storms, The Stingray Shuffle. Il est traduit, comme d’habitude, par Jean Pêcheux et publié cinq ans plus tard sous le titre de Stingray shuffle. Un titre pas simple à traduire puisqu’il évoque la raie et un déplacement ou une redistribution des cartes, un mélange, un remaniement. Il est bien sûr question des deux dans le roman et de plein d’autres choses, le (silver) Stingray étant un nom donné à l’un des trains circulant en Floride et la redistribution s’attaquant à la série déjà passablement secouée du romancier… Il peut aussi avoir une toute autre signification, comme celle de Serge…

A la saison des raies mantas, l’été, en Floride, les raies se posent sur le fond, près des côtes, sous une petite couche de sable, si bien qu’on ne peut pas les voir. En temps normal, les raies sont du genre à fuir plutôt qu’à combattre, mais si tu entres dans l’eau en marchant normalement et que tu poses le pied sur une d’entre elles, tu la cloues au fond, ce qui ne lui laisse d’autre choix que de te piquer la jambe avec le dard empoisonné qu’elle a au bout de la queue. […]

Mais le stingray shuffle, c’est aussi une excellente métaphore de cette espèce de danse qu’on doit danser chaque jour si on veut survivre en Floride et avoir un peu d’avance sur la dangereuse espèce dite humaine. Tu sais, quand on fait bien attention tout autour et qu’on est prêt à sauter sur le côté à tout moment.

Après Triggerfish Twist qui se situait pendant le premier opus de la série, nous nous retrouvons cette fois en 1997, avant Orange Crush et après Hammerhead Ranch Motel.

Un homme, pris d’hallucinations, tente de traverser une rue sur un pont basculant. Son état et celui de la circulation ne semblent pas favoriser son entreprise. Il ne sait pas au juste ce qu’il fait là et a du mal à se souvenir de son nom… Quand il s’en souvient, il se voit contraint de fuir. Nous le stingray-shuffle-payot-rivages-2003retrouvons ensuite, deux semaines plus tard, sur une plage où, après avoir repris ses esprits, Serge Storms, car c’est bien lui, commence à dispenser un cours sur l’histoire des trains en Floride au seul public possible là où il a échoué, des singes… et ça n’est que le prologue ! Le premier chapitre, quant à lui, s’attache à nous raconter l’histoire de la compétition acharnée que se sont livré quatre équipes de chercheurs pour produire la première machine fiable pour récolter les oranges. C’est l’occasion d’un joyeux et parfois barbare dézinguage tant des scientifiques que des propriétaires des orangeraies… et je ne vous parle pas de l’administration… Dans le troisième chapitre, nous rencontrons les cinq membres d’un cercle de lecture baptisé Bouquins, Bibines, Bonnes femmes. Samantha, Teresa, Rebecca, Maria et Paige sont en plein dans leur période Ralph Krunkleton, l’auteur fort méconnu de… The stingray shuffle, entre autres…

Ajoutez à cela la fameuse mallette contenant cinq millions, celle que nous avons suivie dans les trois précédentes aventures. Chronologiquement, les trois précédentes aventures. Il y a aussi le succès inespéré et imprévisible de The stingray shuffle, dix ans après sa publication, et la sortie de l’anonymat de Krunkleton, ou encore Johnny Vegas, le séducteur cherchant désespérément à perdre son pucelage… Et au milieu de tout cela, Serge, toujours flanqué de Lenny, celui qu’il a rencontré dans Hammerhead Ranch Motel, accompagné de La Ville et La Campagne, Serge, donc, qui se passionne pour l’histoire des trains en Floride, ceux qui ont permis à l’Etat de devenir accessible, une destination privilégiée. Une passion qui lui fait arpenter le Sunshine State, comme il en a l’habitude, qui lui vaut de passer régulièrement au tribunal. Et tout cela en continuant à suivre la mallette… détenue pour l’heure par Paul et Jethro, oui, ceux du motel… elle va bien sûr changer de mains très souvent.

Il ne faut pas oublier non plus le trafic de drogue, l’industrie principale évoquée dans la série. Un trafic et des trafiquants cherchant toujours de nouvelles manières d’acheminer leur précieuse marchandise. Les sous-marins offrant pour l’heure une perspective intéressante.

Tim Dorsey nous trimballe d’un personnage à l’autre, nous bouscule. Ça va vite, on n’a pas le temps de respirer, de souffler. On saute de l’un à l’autre, en en découvrant de nouveaux régulièrement. Avec toujours un retour vers Serge, un personnage que l’on n’aimerait pas avoir pour voisin dans un avion ou pour conservateur dans un musée consacré au chemin de fer ou comme passager dans le train que l’on prend. Ça tombe comme à Gravelotte et pas de manière conventionnelle… impossible quand un adepte de la sophistication comme Serge est dans les parages. Les rebondissements se succèdent et nous croisons au hasard, une troupe d’artistes de cabaret plutôt ringards, un joueur de blues pas vraiment aveugle, des anciens barbouzes des services secrets russes pas doués au service d’un cartel déjà croisé dans Florida Roadkill, une librairie arrondissant son chiffre d’affaire de manière particulièrement répréhensible, des étudiants aisés irrespectueux et finalement châtiés sèchement, une parodie trash du Crime de l’orient express, etc… Pour un temps, l’action est même transférée à New York, qui en prend au passage pour son grade, s’offrant comme figurants la série Law and order et Woody Allen…

C’est drôle, barré, ça fuse, ça jubile… Et ça en arrive à l’explication de cette amnésie dont Serge est frappé dans Orange crush… puis à sa mémoire recouvrée. La boucle est bouclée et nous allons pouvoir repartir de l’avant…

L’année suivante paraît le sixième opus, Cadillac Beach, qui va mettre plus de temps encore que les précédents à nous parvenir, une tendance à la hausse bien dommage que l’on aimerait tellement voir s’inverser.