James Sallis, Lamar Hale chronique sa ville

En 2016 paraît Willnot. Trois ans après le précédent roman de Sallis, Others of my kind, non encore traduit en France, et quatre après le dernier bénéficiant d’une version française, Driven. Willnot garde son titre en traversant l’Atlantique et en passant sous la plume traductrice d’Hubert Tézenas.

 

Le Dr Hale assiste à la découverte d’un charnier. Convié en tant que médecin, il est là parmi d’autres pour l’exhumation macabre.

Lors d’une promenade, un habitant de Willnot a d’abord senti une forte odeur qui avait attiré son chien. Le premier policier sur place a creusé et découvert des os. C’est Willnot (Payot & Rivages, 2016)seulement ensuite que Lamar Hale a été contacté, au même titre que le shérif Hobbes. Il a dû reporter une intervention chirurgicale pour se rendre disponible. Les aléas du métier.

De retour à son cabinet, notre narrateur-médecin, Lamar Hale, n’a pas le cœur à consulter et annonce à sa secrétaire qu’elle peut prendre le reste de sa journée. La porte n’étant pas fermée, un homme entre quelques minutes plus tard. C’est un ancien patient, Brandon, que l’on l’appelle désormais Bobby, un patient dont le praticien se souvient. Alors qu’il avait seize ans, il était tombé dans le coma.

Voilà un mardi bien chargé.

Le lendemain, au réveil, Lamar est interrogé par son compagnon, Richard, sur ce qui s’est passé la veille. Tout se sait vite dans une petite ville comme Willnot. Les nouvelles sont arrivées jusqu’au collège où Richard enseigne. La question est de savoir s’il y a eu assassinat avant l’ensevelissement des corps. Ce dont, bien sûr, Lamar ne peut avoir connaissance, l’enquête étant en cours.

Une équipe spécialisée arrive bientôt pour analyser le charnier. C’est ensuite une agent du FBI qui l’attend à son cabinet, à la fin d’une journée bien chargée, entre le suivi des patients à la clinique et les consultations. Elle est là pour parler avec Lamar de Brandon Lowndes désormais appelé Bobby. Il est recherché.

 

Deux enquêtes, deux affaires, constituent l’ouverture du roman. Elles ne vont pourtant pas occuper la place centrale de l’histoire. C’est la vie au jour le jour du narrateur qui constitue le cœur du livre de James Sallis. Une vie peuplée de souvenirs, les siens et ceux des autres.

Ceux de ses patients, comme celle dont il a dû annuler l’opération le jour de la découverte du charnier et qu’il va voir le lendemain. Elle lui confie que cela lui a rappelé des souvenirs, l’a fait réfléchir sur les gens qui disparaissent, notamment le couple qui l’a recueilli à la mort de ses parents.

Une de mes amies de l’époque, quand j’ai appris la mort des Waters, m’a dit : « Ils sont partis recevoir leur récompense, Ellie. » Je l’ai regardée un moment et j’ai répondu : « Tu penses vraiment ce que tu dis ou tu ouvres juste la bouche et les mots sortent tout seuls ? » Nell ne s’est plus trop intéressée à moi après ça. Mais la bêtise, on ne peut rien y faire. Et certainement pas la tuer. »

Ce sont ensuite les souvenirs du narrateur qui remontent. Son père, écrivain de science-fiction, désolé qu’il n’ait pas suivi son exemple, et tous ses amis, camarades dans le genre. Le coma qu’il a lui-même subi à douze ans et les curieux rêves qu’il y a vécu, dans la peau d’autres malades, visiteur d’autres vies que la sienne, et qui bientôt le rattrapent.

La réalité quotidienne et les échappées dans ses souvenirs poussent Lamar à relativiser l’importance de chacun, à commencer par lui.

… la plupart du temps nous n’aidons pas les gens à vivre plus longtemps, ni mieux, nous ne faisons que changer la façon dont ils meurent.

Lamar navigue entre réalité et fiction, celles imaginées par son père et ses semblables, gardant comme point de repère, comme ancrage, sa vie avec Richard. Se construisant de tout ça.

S’il nous manque quelque chose ? Sans aucun doute. Mais c’est pour ça qu’on lit, non ? Pour ça qu’on tisse des liens avec les autres. Ça nous permet de nous faire une idée des vies qu’on ne peut pas vivre.

 

C’est un livre de lecteur autant que d’écrivain. Le roman d’un auteur qui se rappelle à nous et qui nous rappelle qu’il est notamment celui qui a imaginé Lew Griffin ou John Turner.

Le choix de le publier dans une collection de polars peut intriguer mais ce genre est tellement protéiforme… On ne peut désormais que prendre son mal en patience pour attendre le prochain roman de cet auteur à la voix d’une rare qualité.

Publicités

Benjamin Whitmer, Mopar Horn et Jim Cavey autour d’Old Lonesome

En 2018, il y a quelques mois, est paru le troisième roman de Benjamin Whitmer. Son titre original est Old Lonesome mais il n’a pas encore été publié outre-Atlantique. Traduit par Jacques Mailhos pour les éditions Gallmeister, il est devenu Evasion et nous arrive trois ans après le précédent, Cry Father.

 

Réveillon du Nouvel An dans le Colorado, 1968.

Des matons et des détenus sont chez Pearl. Ils y sont cachés, car les détenus se sont évadés et les matons sont devenus leurs prisonniers. Ils ne sont pas loin de la prison, Evasion (Gallmeister, 2018)l’évasion vient juste d’avoir lieu. Etant donné le nombre qu’ils étaient, ils se sont séparés. Il y a chez Pearl, outre Mopar, Bad News, Wesley Warrington et Mitch Howard. Il s’agit de trouver de nouvelles fringues puis de s’éloigner dans la tempête de neige qui s’est abattu sur la ville. Si possible en voiture.

Jim Cavey rentre chez lui. A pied, comme d’habitude. Il a entendu la sirène, celle qui signale les évasions mais il n’a pas changé pour autant son programme. Sa journée est finie, il rentre chez lui. Très vite, il entend une voiture dans son dos, le coupé Chrysler du directeur adjoint, Adam Bellingham. Il ne peut faire autrement que monter dans l’auto. Comme à chaque fois, tous les matons sont réquisitionnés pour la chasse à l’homme qui s’engage et Jim est sûrement le plus doué d’entre eux pour traquer. Même dans le blizzard.

L’événement mobilise d’autres personnes, deux journalistes du Rocky Mountain News, Stanley Hartford et Garrett Milligan, la cousine de Mopar, Dayton et, bien sûr, la police et les matons commandés par le directeur Jugg.

Au milieu de la tempête, les uns tentent de fuir les autres. La traque s’organise et s’annonce, comme à chaque fois, sans pitié, violente.

 

Le seul moyen de communication, ou presque, est la radio locale. Le directeur Jugg l’a réquisitionnée pour informer la population et guider ses troupes. Les chasseurs d’hommes ont toute latitude pour agir, avec autorisation de tirer si besoin est…

Alors qu’ils parcourent les alentours, la forêt, d’une maison à une autre, les uns et les autres se souviennent du passé plus ou moins récent, de ce qui les a amené jusque là. La météo domine tous les choix, la neige oblige à la prudence, domine les mécaniques et cloitre les gens chez eux.

C’est dans cette atmosphère que s’affrontent des hommes, on finit par se demander lesquels sont les plus sauvages, les plus meurtriers. Les évadés ne se font pas de cadeau, c’est chacun pour sa peau. Les matons ont la gâchette facile et le soutien de leur chef en cas de réaction excessive. Et la population est prête à tout pour que tout rentre dans l’ordre.

Deux hommes dénotent, Mopar Horn et Jim Cavey. Horn a été surnommé le petit Dillinger par des journalistes et a un certain soutien de la population, celui qu’il a tué n’était pas vraiment aimé, ni aimable. Il n’a pas vraiment envie de partir, de quitter cette ville qu’on ne peut jamais vraiment quitter.

Quand on ne trouve rien d’autre à faire, on roule. C’est ça, la vie, dans cette ville. On roule pour se laisser croire qu’on peut partir. On se dit qu’on pourrait juste faire tourner la grande roue et filer vers Denver, Cheyenne ou Las Vegas à n’importe quel moment. Personne ne le fait jamais. Et même si vous le faisiez, vous finiriez par revenir de toute façon.

Jim Cavey est maton sans conviction parce qu’il faut vivre. Il vit comme un paria, en marge, et n’est pas apprécié de ses collègues, trop différent, trop singulier. Il a le don de comprendre ceux qui fuient, peut-être un don qui lui vient de son enfance, de ce qu’il a subi ou de ce qu’il subi encore.

Une femme essaie de sauver Mopar, Dayton, parce qu’il est son cousin et qu’elle se sent proche de lui. Elle est en même temps proche de Cavey, de ce qu’elle comprend de lui.

 

Benjamin Whitmer nous offre un roman différent des deux précédents. Même si c’est à nouveau une histoire d’hommes perdus. Au milieu d’une tempête mais également parmi leurs semblables. Une histoire d’hommes qui ne sont pas à leur place parmi les autres. Cette fois, ils subissent la violence, tachant de faire avec, et voudraient juste vivre loin de la société.

Nous ne suivons l’action que le temps de la traque et de la fuite. Le temps d’une nuit, d’une tempête. Ça suffit pour nous donner une vision particulièrement pessimiste des hommes et de leurs instincts.

De nouveau, le romancier ne fait pas l’économie de la violence à fleur de peau ou enfouie en chaque homme ou presque.

Il y a toujours dans son style la recherche de la poésie, l’envie de contempler, impossible à satisfaire. Une frustration que vivent ses personnages.

Nous avons déjà lu des histoires d’évasion, chez Horace McCoy ou David Goodis, dans le blizzard, chez Craig Johnson, et celle-ci, comme les autres, a une petite musique qui ne trompe pas, celle d’un auteur.

 

En trois romans, Benjamin Whitmer a installé sa vision du monde, mis sur le devant de la scène les marginaux, ceux qui n’ont rien demandé et à qui la société ne laisse aucune place.

Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer.

Il ne nous reste plus qu’à attendre les suivants.

Benjamin Whitmer, Patterson Wells et Junior dans la San Luis Valley

En 2014, paraît le deuxième roman de Benjamin Whitmer, Cry Father. Comme le précédent, Pike, il ne change pas de titre en traversant l’Atlantique. Les éditions Gallmeister le publient l’année suivante, traduit de nouveau par Jacques Mailhos.

 

Patterson Wells rend visite à Chase qu’il n’a pas vu depuis deux semaines. Ce dernier est assis devant un tas de crystal meth et en a pris un sérieux coup, physiquement. Passant aux toilettes, il découvre une femme ligotée dans la baignoire. Il la libère et cogne Cry Father (Gallmeister, 2014)violemment sur son ancien collègue avant de partir. La femme réapparait dans le bar où il prend un verre pour se remettre du choc mais Patterson repart sans elle.

Sur la route du retour, il écrit à son fils disparu, Justin, pour lui raconter sa saison. Patterson s’est spécialisé dans le déblayage, le nettoyage des zones ayant subi une catastrophe météorologique. C’est sur l’un de ses endroits dévastés qu’il a croisé Chase.

De retour dans la San Luis Valley, dans sa cabane sur la mesa face au mont Blanca, Patterson laisse son chien Sancho reprendre ses habitudes tandis qu’il renoue avec son voisinage. Henry, un éleveur de chevaux, et Emma son assistante, ainsi que Laney, sa femme, la mère de Justin avec laquelle il ne vit plus. Il rencontre aussi Junior, le fils d’Henry, trafiquant de drogue et adepte d’une violence subie ou assénée.

 

Au fil de chapitres courts, alternant entre Junior, Patterson et le journal que celui-ci écrit à son fils, Benjamin Whitmer nous décrit une société déglinguée, en marge bien que résolument ancrée dans le coin où elle tente de survivre et dont elle est un avatar.

Les relations des personnages entre eux n’ont rien de simple, comme leur vie. Patterson aime toujours Laney, sa femme, mais il ne parvient plus à s’en approcher longtemps, résistant à sa demande insistante de prendre part au procès qu’elle voudrait voir intenté contre le médecin qui n’a pas su diagnostiquer ce qui arrivait à leur fils. La fille qu’elle a eu alors qu’il était loin de chez eux, fuyant l’endroit qui lui rappelle trop son fils, ne facilitant pas les choses. Junior, entre deux bagarres et la consommation de cocaïne, ne supporte plus son père Henry qu’il rend responsable d’une enfance chaotique et violente. Il ne peut plus vivre non plus avec la mère de son enfant.

… rien ne peut vous faire vous haïr vous-même aussi puissamment que d’avoir un enfant. Rien ne sait mieux mettre à nu tous les trous qu’il y a dans la personne que vous avez passé votre vie à vous dire que vous êtes.

Les deux personnages centraux sont adeptes de la route, l’un pour transporter de la dope au service d’un cartel, l’autre pour fuir tout ce qu’il peut.

Mais on ne peut pas fuir éternellement et certains démons réapparaissent, la violence se déchaîne, amplifiée par l’alcool ou la drogue coulant dans le veines.

 

C’est un coin des Etats-Unis peu reluisant que nous décrit Whitmer, d’un quartier où la puanteur le dispute à l’insalubrité à des montagnes où un Brother Joe diffuse sur les ondes sa vision d’un monde livré aux complots de toutes sortes.

Ce qui se passe quand on travaille dans des zones sinistrées, c’est qu’on s’attend à ce que le reste du pays soit en meilleur état. Et peut-être bien que certains endroits le sont. Certaines parties des côtes, peut-être, là où vivent les gens importants. Mais l’intérieur est en naufrage perpétuel, et les ruines que laisse un ouragan ne sont pas différentes en degré de celles que l’on trouve dans n’importe quelle ville du Midwest.

C’est sombre, brut de décoffrage et scotchant.

Décidément, Whitmer est un romancier important de la décennie, singulier et si proche du monde dans lequel nous vivons qu’il en est effrayant. Le constat est sans appel, la société que nous connaissons s’effondre. Mais il nous reste encore quelques échappatoires.

Penser est une bonne chose, mais lire est une bonne protection contre l’excès de pensée.

Qu’il est difficile d’être père dans cette société !

 

Le roman suivant de Whitmer nous est arrivé il y a quelques semaines et pas sûr que son constat y soit moins désespéré, moins amer. Ça s’appelle Evasion.

Benjamin Whitmer, Krieger et Pike autour de Wendy

En 2010 paraît le premier roman de Benjamin Whitmer, Pike. Il est traduit deux ans plus tard par Jacques Mailhos pour les éditions Gallmeister sous le même titre.

 

Derrick vient de descendre un jeune noir. Il vérifie qu’il a son compte, rengaine son colt et fuit car tout le quartier finit par le poursuivre. Il parvient à rejoindre un coin moins dangereux de Cincinnati.

Pike (Gallmeister, 2010)Dans un bar de Nanticote, Pike a rendez-vous avec Dana, une amie de sa fille. Elle vient lui confier une gamine, Wendy, la fille de Sarah et donc la petite-fille de Pike. Sarah vient de mourir, d’une overdose, et Alice, l’ex-femme de Pike, est morte d’un cancer, comme il l’apprend en discutant avec Dana, juste avant qu’elle ne reparte.

Depuis qu’il est de retour, Pike vit de travaux de rénovation confiés par Jack, le chef de la police locale. Il les effectue avec l’aide de Rory, un jeune homme qu’il a pris sous son aile.

Lorsque, quelques jours plus tard, Derrick, invité à s’éloigner pour un temps de sa ville pour se faire oublier et le temps que les émeutes qu’il a déclenchées se calment, croise le chemin de Wendy et tente d’échanger avec elle parce qu’elle lui rappelle quelqu’un, le détachement de Pike s’évanouit.

 

Derrick Krueger est un homme dont la réputation n’est plus à faire, un flic qui flingue, aux jugements expéditifs. Décrié, particulièrement détesté par la communauté noire, trouble, trafiquant, ne suivant que sa propre morale.

Pike est une légende dans son coin, un homme qui est parti un temps au Mexique et dont la violence est redoutée.

L’un doit se faire oublier, l’autre découvre un instinct familial, presque paternel, qu’il ne se connaissait pas. Lui qui s’était désintéressé de sa fille avant même d’avoir mis les voiles, de s’être éloigné de la femme qu’il frappait.

J’ai abandonné ta mère quand elle était encore plus petite que toi. Il fallait que j’affronte l’étendue des dégâts.

 

Rory et Pike cherchent à connaître la réelle fin de Sarah. Pour cela, ils se rendent à Cincinnati et enquêtent dans les milieux qu’elle fréquentait. Les bas-fonds de notre époque.

Derrick hante le coin où il devrait faire profil bas, continuant à n’obéir qu’à ses instincts, dépositaire d’une justice toute personnelle.

Les personnages secondaires sont à l’aune des principaux, emplis de souffrances, l’aboutissement d’histoires particulièrement sombres, violentes, déglinguées.

 

Benjamin Whitmer nous offre une balade parmi les laissés pour compte de la société états-unienne. Progressant le long de ceux qui vivent en marge.

Dans un style âpre et poétique, nous suivons deux hommes qui n’espèrent plus rien, qui tentent de survivre, à coup de poings ou les armes à la main. Il n’y a que très peu de place pour la discussion, toutes les vérités sont noires ou juste bonnes à alimenter le désespoir. La violence est décrite sans voile, le dégoût est là, toujours affleurant.

Un rêve est un hachoir à saucisses qu’on alimente en y pressant sa vie. La nuit est froide comme les dents d’une fillette.

 

C’est au final un roman fort, puissant, sidérant, qui pourrait donner la nausée. Un roman si bien écrit nous décrivant sans fard des Etats-Unis abîmés, une société qui n’en a plus que le nom. Une absence de jugement des personnages, la volonté de les décrire tels qu’ils sont, font de Whitmer un romancier à suivre dès son premier roman.

 

Le suivant arrive quatre ans plus tard, il s’intitule Cry Father et se frotte une nouvelle fois à un pays abîmé, des pères paumés et une violence incontournable, un peu plus à l’ouest.

Benjamin Whitmer sur le Net et sous mes yeux

Benjamin Whitmer a conquis les lecteurs français de romans noirs depuis trois romans. Dès le premier, il a eu ses aficionados… mais il lui reste semble-t-il a faire de même outre-Atlantique tant sa présence sur la toile paraît être plus importante par chez nous que dans ces Etats-Unis qu’il décrit avec un tel talent.

 

Pas de page en anglais dans l’encyclopédie en ligne qui a supplanté les imprimées incontournables il y a quelques années encore. Sa page en français est légère mais elle existe. Il faut ensuite bien fouiller pour dénicher quelques sites qui nous parlent un peu de lui. Outre la biographie de son éditeur en France, les éditions Gallmeister, on peut trouver quelques occasions de l’entendre, comme dans l’Humeur vagabonde sur France Inter, ou de le voir, comme dans la Grande Librairie sur France 5. Il a même eu les honneurs de Télérama et de son émission Le cercle polar. En dehors de cela, il se fait rare, ce sont principalement ses romans qui ont les honneurs des chroniques, ce qui n’est après tout pas si étonnant ni illogique.

La parution de ses deux premiers bouquins lui ont valu également les honneurs de quelques entretiens dans sont pays, comme sur Fiction Unbound, LitReactor, Electric Lit ou Mystery People. Mais il s’avère relativement peu présent, je ne suis même pas sûr que la version originale de son dernier roman paru par ici, Évasion, ait été publiée dans son pays.

 

En attendant les critiques dont il a bénéficié ici m’ont poussé à le lire et je vous parle très bientôt de ces lectures.

Léo Malet, les Etats-Unis et l’ombre du grand mur

En 1944, la même année que la première enquête de Nestor Burma, paraît le deuxième roman signé Léo Malet, L’ombre du grand mur. Un roman “doux”, ainsi qu’il le décrit, qui ressemble à un hommage, ou au passage obligé auquel se plieront d’autres auteurs après lui, notamment Jean Amila avec Y a pas de bon Dieu ! Puisque le genre dans lequel s’est inscrit l’auteur avec la première enquête de Nestor Burma vient des Etats-Unis, ou est réputé comme tel, il se fend d’une intrigue située de l’autre côté de l’Atlantique. Dans son avant-propos, Léo Malet se permet un clin d’œil à son héro pas encore récurrent en affirmant que c’est ce dernier qui lui a amené le manuscrit de l’histoire que nous allons lire. Qu’il la lui a amené en espérant qu’il la modifierait pour lui faire une place, en faire un des protagonistes de l’intrigue… Mais le romancier n’a pas accédé à la requête de Burma.

 

Lewis Ted Crawford, le narrateur, sort de prison après avoir purgé sa peine et s’être fait remarqué par ses pairs en les soignant mieux que ne le faisait le médecin de la prison. Il est libéré après avoir purgé une peine dont il n’a pas compris l’origine mais qu’il a L'ombre du grand mur (SEPE, 1944)acceptée pour sauver l’honneur de son alibi d’alors. Une condamnation pour un avortement clandestin qu’il n’a pas commis. Son séjour à l’ombre du grand mur lui vaut également de ne plus avoir le droit d’exercer sa profession. Après une nuit à l’hôtel face à la prison, il fait le tour de ses anciens amis et constate qu’il n’en a plus… Il part alors pour une autre ville, Buffalo, loin de ce New York où il ne se voit plus vivre, pour rencontrer une femme et lui donner des nouvelles de son ami emprisonné. A peine arrivé, il est mis à contribution pour soigner un homme blessé ne pouvant faire appel à un médecin honnête. Une blessure par balles, fruit d’un braquage ayant mal tourné. Sa dextérité lui vaut de devenir le médecin de la bande l’ayant sollicité…

Ce n’était pas ma faute, bon sang, si je n’avais trouvé réconfort qu’auprès des hors-la-loi ; si les honnêtes gens m’avaient, par sot préjugé et étroitesse d’esprit, rejeté de leur sein, précipité dans les bras du crime…

La vie prend un cours presque normal, Christiane, la femme qu’il est venu voir, devenant sa compagne, la bande pour laquelle il travaille assurant ses revenus. Mais on ne s’éloigne jamais de l’ombre du grand mur, on ne s’en défait pas, même les innocents… Un séjour en prison fait de vous un paria à jamais.

Je traînais après moi l’ombre du grand mur et sur toute ma personne l’empreinte de la grille des barreaux d’acier dur, mots croisés dans lequel jamais ne s’inscrit l’adjectif : libre.

 

Léo Malet écrit un roman beaucoup moins joyeux que les Nestor Burma, un roman qui décrit une société sans merci, où vivre en marge s’impose à tous ceux qui ont un jour été pointés du doigt même s’ils ont purgé leur peine en réparation de leur faute. Léo Malet nous décrit également un système judiciaire qui ne pardonne pas, qui ne laisse pas la place à la défense et qui n’instruit qu’à charge. Le docteur Crawford, devenu Lew Ford dans sa nouvelle vie de gangster, ne peut pas s’en sortir. Jusqu’au jour où la vérité sur sa condamnation lui apparaît, vient à lui, sans qu’il l’ait cherchée…

C’est un roman noir, âpre, tendu, sans excès de graisse, avec quelques rayons de lumière vite occultés par une réalité désespérante, implacable. Un roman qui annonce ceux que commettra l’auteur en marge de la série consacrée à son détective récurrent, notamment sa trilogie noire dont le premier opus paraîtra dans sa forme définitive quatre ans plus tard, La vie est dégueulasse.

 

En attendant, et après cette évasion, noire, le temps d’un roman, Léo Malet revient à Burma l’année suivante, deux aventures du détective paraissent en 1945, Nestor Burma contre CQFD puis L’homme au sang bleu.

Craig Johnson, Walt Longmire dans le comté de Campbell

En 2014 paraît le onzième opus de la série des Walt Longmire, Any Other Name. Il est publié l’année suivant la parution des deux précédentes aventures du shérif du comté d’Absaroka, La Dent du serpent et Steamboat, deux romans nous offrant le moins bon et le bon, non loin du meilleur, de cette série. Sa traduction par la fidèle Sophie Aslanides est parue il y a quelques semaines, deux ans après celle du dixième et un an après celle du neuvième (oui, je sais, c’est un peu bizarre, mais c’est comme ça)…

 

C’est le troisième hiver que nous vivons dans le comté d’Absaroka. Trois ans se sont écoulés dans sa vie depuis l’apparition en littérature du shérif du comté le moins peuplé de l’état le moins peuplé des Etats-Unis.

Noël vient de passer, Longmire attend à un passage à niveau que l’un de ces trains interminables transportant le charbon en finisse de bloquer sa progression. Il est plus Tout autre nom (Gallmeister, 2014)patient que son passager, Lucian Connally, son prédécesseur et ancien patron, qui descend pour fumer sa pipe. C’est pour rendre service à ce dernier que le shérif a accepté de l’accompagner dans le comté de Campbell, voisin de celui d’Absaroka, où il ne peut refuser la demande qui lui a été faite.

L’hiver est là et la neige tombe tandis que les deux hommes, accompagnés du Chien, ouvre la porte de la maison ou Lucian voulait se rendre. Ils sont à Gillette et descendent au sous-sol pour rencontrer la femme qui vit là, Phyllis Holman. Elle n’accepte pas la disparition de son mari, Gerald, qui s’est suicidé deux semaines plus tôt dans la chambre d’un motel de deux balles dans la tête. C’est pourquoi elle demande à Lucian de l’aider à comprendre et, bien sûr, c’est Walt qui va s’y coller sur cette affaire que le shérif du comté, Sandy Sandburg, a déjà classée. Il s’y consacre alors qu’il devrait avoir la tête ailleurs et aimerait bien être bien plus à l’est, à Philadelphie où Cady, sa fille, est sur le point d’accoucher.

Gerald Holman, retraité mais souhaitant toujours exercer, avait été affecté aux affaires non résolues et les dossiers auxquels il se consacrait intriguent Walt Longmire. Trois disparitions de femmes dont une particulièrement récente curieusement déjà considérée comme non résolue, une basque exerçant dans une boîte de strip tease, Jone Urrecha.

 

On retrouve avec plaisir le shérif du comté d’Absaroka, après qu’il se soit replongé avec Lucian dans ses souvenirs juste avant Noël dans Steamboat et alors qu’il récupère à peine de son affrontement avec l’Eglise apostolique de l’Agneau de Dieu raconté dans La dent du serpent. Il n’est pas le seul à avoir dû récupérer et les habitués arrivent au fur et à mesure, Lucian est déjà là, Ruby, la standardiste lui passe un appel de sa fille, Cady, Vic Moretti revient de vacances… et Henry Standing Bear finit, bien sûr, par faire son apparition, de manière originale.

Longmire est une fois de plus lancé, on sait qu’il va avoir du mal à s’arrêter, comme un chien sur une piste ou un bison à travers les plaines. Il est lancé et il croise une fois de plus quelques spécimens, un flic plein de convictions et ayant oublié d’être aimable au point que le diminutif de son prénom lui va comme un gant, un jeune policier plein d’enthousiasme, des propriétaires de motel d’origine indienne (d’Inde), un postier, un ancien espoir du football, celui qui se joue avec les mains, une femme infirme écrivant les sous-titres des émissions en direct, une propriétaire d’une boîte de strip tease et sœur de shérif, …

Une autre activité du coin est mise en avant, après le pétrole, l’élevage de chevaux, c’est au tour du transport du charbon. Une ponctuation qui revient régulièrement au long du roman. Tout comme l’évocation des roses, présentes dès le titre, une nouvelle référence à Shakespeare.

Les morceaux de bravoures ne manquent pas, une nouvelle poursuite dans le blizzard aussi prenant que les deux précédentes, une autre le long d’une voie ferrée, font la part belle à l’action. Les coups de feu sont toujours aussi peu nombreux mais toujours aussi importants, marquants.

 

C’est vrai qu’on pourrait avoir l’impression que les enquêtes de Longmire tournent en rond, se répètent, mais j’ai trouvé cette aventure plus réussi que La dent du serpent, qui elle ne l’était pas vraiment, et aussi prenante que Steamboat. La lassitude n’est pas encore là, le fait d’aller dans un autre comté permet peut-être de l’éviter, mais c’est vrai qu’en refermant le livre, on peut se dire que l’aspect roman populaire, avec ses multiples rebondissements et cette propension qu’a le shérif à se jeter systématiquement dans la gueule du loup, de chercher les ennuis et d’en réchapper comme les Pearl White, Judex ou autre Fantomas, au temps du cinéma muet, est ce qui nous tient encore… jusqu’à quand ?

Toujours est-il que j’ai pris plaisir à lire cet épisode et que je croise les doigts pour le suivant, une histoire d’os secs, jouant sur les mots, et peut-être une nouvelle référence à Shakespeare.