Craig Johnson, Walt Longmire et l’Eglise apostolique de l’Agneau de Dieu

En 2013, l’année suivant A vol d’oiseau, paraît le neuvième roman de la série des Walt Longmire, A Serpent’s Tooth. Il vient de nous arriver dans une traduction de Sophie Aslanides, La dent du serpent.

Lors de l’enterrement de l’une des citoyennes modèles du comté d’Absaroka, Walt Longmire se trouve coincé par Barbara Thomas. Un bouquet orange et noir au revers, les couleurs de Durant, elle lui explique que des anges viennent entretenir sa maison en son absence. Réparant ici ou là, prenant soin de tout, en respectant ce qu’elle leur demande, inscrit dans un carnet des choses à faire. Elle ne les a jamais vu mais a découvert qu’ils aimaient particulièrement le poulet pané de Chester et prendre une douche de temps à autre. Passant outre les sarcasmes de Vic Moretti, son adjointe, Walt se rend chez Barbara Thomas et parvient à surprendre l’Ange Bricoleur qui réussit à s’enfuir malgré l’acharnement de Vic. Walt le retrouve un peu plus tard et l’héberge dans la prison en attendant de savoir d’où vient l’adolescent…

Dans les affaires de celui-ci, celles qu’il a abandonnées dans la remise de Barbara Thomas en fuyant, une bible mormone portant les initiales d’Orrin Porter Rockwell, l’un des membres du conseil des cinquante de l’organisation des Saints des Derniers Jours, créée par Joseph Smith, le fondateur de cette église et l’auteur du Livre de Mormon au dix-neuvième siècle. Un livre qui semble assez vieux pour être authentique et dont le propriétaire débarque un peu plus tard dans l’histoire, un propriétaire censé avoir deux cents ans. A partir de ce moment, Walt, ses adjoints, Vic, Double Tough et Saizarbitoria, et Henry Standing Bear, à la recherche de la mère disparue de l’ado, se rapproche d’une autre secte imaginée par un certain Van Ross Lynear et que ses fils ont fondée et développée, l’Eglise apostolique de l’Agneau de Dieu.

Tandis qu’ils cherchent et s’intéressent de plus en plus à cette église, Cord, l’adolescent banni et Orrin Porter Rockwell n’en finissent pas de disparaître puis de réapparaître, multipliant les évasions ou ce qui pourrait s’y apparenter étant donné qu’ils ne sont pas vraiment en état d’arrestation, conséquences de la compassion du shérif ou de son indécision.

… c’est là que se trouve ta véritable force, dans ce putain d’espoir que tu as toujours, mais j’ai aussi vu l’après, quand ça ne se résout pas comme tu l’entends et qu’on te regarde tous ramper pour t’extraire des décombres…

On ne pourra pas dire que nous n’avons pas été prévenus.

Evoquant parfois une philologie réinventée, les visites aux deux propriétés de la secte, les rencontres avec ses membres ici ou là, rythment une intrigue où les scènes se répètent, évoluant vers une tension qui s’accroit et une enquête qui met à jour des motivations cachées à l’installation de la secte dans des endroits proches d’anciennes exploitations pétrolières.

Comme le dit le proverbe, le cynique est l’homme qui connaît le prix de tout et la valeur de rien. Les soldats de pacotilles […] ne comprendraient jamais la valeur d’une vie humaine comparée à leurs croyances démesurées dans le positionnement géostratégique. Ils n’avaient jamais été formés dans le feu de la guerre, où on apprend que la seule chose qui demeure dans ces moments extrêmes, effrayants, et la raison même pour laquelle on se bat, depuis le début, c’est l’homme à côté de soi, son frère d’armes.

Dans le même temps, Walt est de plus en plus troublé par sa relation avec Vic. La vivant de plus en plus intensément.

L’évolution perçue dans l’opus précédent se poursuit. L’intrigue principale nous décrit un nouvel aspect du Wyoming et des Etats-Unis mais ce n’est pas ce qui fait le sel de ce roman, on finit presque par s’en désintéresser et lui préférer les à-côtés. Après ses relations avec Lolo Long et les habitants de la réserve des Cheyennes du Nord, c’est ici la relation entre Walt et Vic qui intrigue, ce sont les personnages secondaires qui nous intéressent, Henry, encore et toujours, Double Tough, les frères Lynear et, pour cet épisode, Orrin Porter Rockwell. Les personnages sont touchants, humains, et certains épisodes poignants. Mais la cohabitation d’un suspens extérieur qui nous perd un peu, entre contrebande, spiritualité et CIA, et d’un enrichissement de la personnalité du shérif et des personnages secondaires donne un roman un peu bancal, déséquilibré.

Walt souffre dans sa chair comme souvent, d’autres aussi, assez fortement, mais on ne retrouve pas le souffle de Tous les démons sont ici, de Dark Horse, du Camp de morts ou de Little Bird.

L’épisode suivant ou presque (inscrit dans la chronologie sans être un épisode en tant que tel), Steamboat, déjà traduit chez nous, retrouve un peu de ce souffle, tendu autour d’une intrigue unique. Vient ensuite celui que nous attendons désormais, un titre évoquant n’importe quel autre nom.

Duane Swierczynski, Serafina Holland ou l’âge adulte imposé

En 2014, paraît le neuvième roman de l’écrivain de Philadelphie, Canary. Après trois romans non encore traduits chez nous ayant comme personnage central Charlie Hardie, un ex-flic aux aventures violentes et rocambolesques, il revient au roman unique, d’un seule tenant, sans avant ni après. Il vient d’être publié ici, traduit une nouvelle fois par Sophie Aslanides, sous le titre de Canari.

Pour bien réfléchir à ce qui lui est arrivé, Sarie écrit à sa mère en ce 27 novembre, veille de Thanksgiving. Elle le fait comme son père le lui a conseillé et comme elle le fait toujours pour comprendre et apprendre, écrire. Elle veut comprendre les événements qui l’ont amenée à ce qu’elle est devenue.

Une soirée étudiante ordinaire, dont elle n’est pas familière, mais à laquelle elle est allée pour s’aérer, sur les conseils de son père, qui ne la voit pas assez sortir. Elle y a siroté une bière, la faisant durer aussi longtemps que possible en y ajoutant régulièrement de l’eau. Et puis, elle s’est surprise à prendre une véritable bouffée d’un bong, elle qui ne prend pourtant jamais de drogue. Ça l’a détendue. Peut-être un peu trop puisqu’elle a ensuite accepté de véhiculer D., un étudiant plus âgé, troublant. Il lui a proposé d’aller manger un morceau après qu’il soit passé récupérer un livre chez un pote, en passant. Alors qu’elle l’attend en stationnement à peine licite, elle comprend qu’il ne s’agit sans doute pas d’un livre. Quand il descend ensuite pour s’acheter un cheesesteak, elle l’enjoint de prendre avec lui son sac, obligée qu’elle est de faire le tour du pâté de maisons étant donné l’absence de place libre pour se garer. Elle ne veut pas que de la drogue traîne dans sa voiture quand celui qui l’a achetée, pour peut-être la revendre, n’est pas là. Hors de question. Malheureusement, un flic l’arrête ensuite pour maraudage, trop de fois à tourner autour du block, et découvre de la drogue dans le blouson que D. a laissé à l’arrière de la voiture. Sans trop savoir pourquoi, elle prévient D. et est emmenée au poste pour cette action. Ne voulant pas livrer D., elle devient indic pour le flic, Wildey, qui sait pertinemment qu’elle n’y est pour rien, puisqu’il les a suivis depuis le lieu d’achat de la drogue, chez Chukie Morphine, le gros dealer qu’il cherche à faire tomber…

Nous comprendrons vite que si Sarie écrit à sa mère, c’est parce que celle-ci n’est plus là, disparue l’année précédente, au lendemain de Noël. Elle n’est pas la seule à nous raconter l’histoire puisque les points de vue alternent, entre le sien, à travers ce journal qu’elle tient en s’adressant à sa mère, celui de Wildey, de son père, Kevin Holland, et de son jeune frère, Marty, puis des différents personnages apparaissant au fur et à mesure.

C’est une plongée de plus en plus risquée dans l’univers du trafic, Sarie cherchant à satisfaire son officier traitant en lui livrant un dealer, puis un autre, mais jamais celui qu’il veut. En étudiante sérieuse, travailleuse, elle s’informe, se documente, découvrant ainsi que le surnom que lui donnait son père quand elle était enfant coïncide avec l’un de ceux donnés aux indics et décide de l’adopter. Elle se surnomme alors Sarie Canari et finit par en savoir pas mal, suffisamment pour se mettre à courir de plus en plus de risques. Elle s’investit à fond, comme dans tout ce qu’elle a étudié jusqu’ici.

Après Jack Eisley dans The Blonde ou Mickey Wade dans Date limite, c’est une nouvelle fois un innocent, en l’occurrence une innocente, qui se trouve en plein milieu d’un univers qu’elle ne connait pas. C’est de nouveau un personnage manipulé au milieu d’un panier de crabes, tel Patrick Lennon dans A toute allure, Michael Kowalski dans The Blonde ou les différents protagonistes de Mort à tous les étages.

Tout le monde se pose des questions, les personnages foisonnent.

Le rythme n’est pas tout à fait celui des précédents romans, moins entraînant dans les premières pages, poussant moins à tourner les pages sans prendre le temps de respirer. Il le devient petit à petit pour nous happer véritablement dans les derniers chapitres. Dans cet univers plus réaliste qui paraît à peine moins déjanté que ceux que nous avons déjà croisés sous la plume de l’auteur, l’intrigue se fait un peu plus folle, plus violente, au fur et à mesure que Sarie s’investit dans sa nouvelle condition, se fait plus invraisemblable pour nous prendre. Dans ce Philadelphie que nous connaissons un peu mieux à chaque fois, le Philadelphie de Swierczynski où les histoires qu’il nous a racontées sont maintenant parties intégrantes de son univers et de l’histoire de cette ville aux quartiers si contrastés.

Les relations entre les personnages ne sont pas le côté le moins intéressant de ce livre, semblant être l’aspect que le romancier a voulu développer. Relation entre le père et la fille, entre l’indic et le flic, entre la sœur et son frère, exacerbées par une situation qui se tend… Un aspect qui explique peut-être le rythme moins effréné de l’intrigue au regard des précédentes.

Comme d’habitude avec Duane Swierczynski, on n’est jamais perdu, l’alternance des points de vue nous permettant d’avoir souvent plusieurs longueurs d’avance sur chacun des personnages. Pas tout le temps…

L’année suivante, en 2016, paraît le dixième roman de l’auteur, Revolver, un nouveau roman s’inscrivant parfaitement dans son œuvre puisqu’il met en avant les générations d’une même famille, à l’image de ce roman, Canari, ou de Date limite.

Duane Swierczynski, Mickey Wade et sa famille de tout temps

Deux ans après Mort à tous les étages, le cinquième roman de Duane Swierczynski, Expiration Date, paraît outre-Atlantique. Son cinquième polar en solo. Il nous arrive quatre ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides, comme les précédents. Et c’est un roman qui s’attaque à une nouvelle facette du roman populaire.

Un homme, le narrateur, est étendu sur le sol, baignant dans son sang, transpercé de trois balles. Les secours sont appelés mais il s’agit bien d’un corps et plus d’un homme à terre. Pour mieux comprendre comment il en est arrivé là, Mick Wade, l’homme mourant, va nous expliquer. Retour en arrière.

Mickey a dû déménager, revenir dans le quartier qu’il avait cru quitter définitivement quelques années plus tôt, Frankford. Mais voilà, il vient de perdre son boulot de journaliste au City Paper et doit se résoudre à réduire son train de vie. Il emménage donc dans l’appartement de son grand-père, libéré par ce dernier depuis quelques jours, depuis qu’il a été hospitalisé, plongé dans un coma profond. Meghan, sa meilleure amie, aide Mickey dans ce déménagement.

Dans la nuit suivant leur première soirée dans son nouvel appartement, Mickey est pris de migraine et, après avoir pris les cachets de Tylenol trouvés dans l’armoire à pharmacie de son grand-père, est confronté à une expérience particulièrement déroutante. Il se retrouve seul dans la pièce où il était mais aménagée légèrement différemment et lorsqu’il sort, il découvre le quartier en plein hiver, beaucoup moins repoussant que ce qu’il en avait vu en arrivant, plus proche des souvenirs du Frankford dans lequel il a grandi. Détail supplémentaire, les voitures garées le long des trottoirs datent toutes du début des années 70.

Très rapidement, il comprend qu’il voyage dans le temps. Qu’il revient dans les premières années de sa vie, en tant qu’adulte cette fois et invisible pour la plupart des gens de l’époque. Mais pas tous. Certains le voient et cela n’a, bien sûr, rien d’un hasard.

Mickey va devoir comprendre à quoi peut lui servir ce don, comme tout héro qui se respecte, il va également devoir apprendre à le maîtriser, à y survivre et à éventuellement mettre dans la confidence quelques personnes de son entourage.

C’est un roman haletant, prenant et qui, comme d’habitude avec Swierczynski, bouscule.

Il bouscule d’autant plus que les questions étiques inhérentes à tout voyage dans le temps sont prégnantes puisqu’elles concernent la famille de Mickey, les Wade ou Wadckeck, comme ils se nommaient avant. Il en va du changement du passé et des conséquences dans le présent mais aussi de l’intégrité de Mickey, car il y a un prix à payer à tous ces voyages, un talon d’achille, dans le présent et le passé, qui pousse à peser encore plus le pour et le contre.

Comme souvent chez Swierczynski, les personnages principaux trinquent, souffrent et ne peuvent tout maîtriser. Et ce, quel que soit le genre dans lequel s’aventure l’écrivain.

Après A toute allure et le roman noir classique, The Blonde et le thriller déjanté, Mort à tous les étages et l’espionnage qui dézingue à tout va, Swierczynski s’inscrit cette fois dans le voyage dans le temps, cher à H.G. Wells et auquel Ken Grimwood a offert l’une de ses références les plus marquantes. Il s’y inscrit à la manière de ses ainés en y mettant beaucoup de lui-même, en s’y impliquant. En effet, Swierczynski a vécu à Frankford, il a connu le quartier et la famille dont il parle au nom d’origine polonaise comme le sien, n’est pas si éloignée de la sienne, comme il en témoigne dans les remerciements en nous racontant l’histoire de ce roman. C’est peut-être ce qui nous y rend plus sensible encore.

C’est prenant, touchant. Et c’est peut-être son meilleur roman jusqu’ici. Celui que j’ai préféré sans aucun doute. De la relation entre Mickey et Meghan et que celui-ci ne parvient pas à comprendre, à celle entre Mickey et le reste de sa famille et son histoire familiale, il y a une énorme richesse, une grande humanité. Il s’agit de comprendre les autres, de comprendre leur comportement, de comprendre pourquoi sa famille a vécu ou subi tel ou tel événement, et de savoir si envisager de se sacrifier vaut vraiment la peine.

Duane Swierczynski commet ensuite trois romans avec un personnage récurrent, Charlie Hardie, non encore traduits à ce jour. Le roman suivant du romancier, publié en 2015 aux Etats-Unis, vient tout juste de nous arriver, il s’agit de Canari.

Duane Swierczynski, la liquidation de Murphy, Knox et associés

En 2008, deux ans après le précédent, paraît le quatrième roman de Duane Swierczyncki, Severance package. Il nous arrive sept ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides sous le titre Mort à tous les étages.

Alors qu’il se lève, en ce samedi matin, Paul ne sait pas qu’il n’a plus que quelques minutes à vivre. Tandis que Molly, son épouse, se douche avant de partir à une réunion extraordinaire à son boulot, il descend et se laisse tenter par la salade qu’elle lui a préparé. Sa succulente salade de pomme de terre, tellement proche de celle que préparait sa grand-mère dans les grandes occasions. Et, on peut dire qu’il succombe à la tentation, car il meurt après en avoir ingurgité à peine un morceau… sous le regard de sa femme.

Quelques minutes plus tard, plusieurs personnes se rendent à cette fameuse réunion prévue de manière inhabituelle un samedi matin. Elle concerne les principaux cadres d’une agence financière. Ils sont au nombre de huit. Outre David Murphy, le patron, et Molly Lewis, son assistante, avec laquelle nous venons de faire connaissance, il y a Jamie DeBroux, Amy Felton, Ethan Goins, Roxanne Kurtwood, Stuart McCrane et Nichole Wise. C’est la canicule sur Philadelphie en ce mois d’août et leurs préoccupations oscillent entre la curiosité de connaître la raison de cette réunion et l’envie d’être ailleurs, de fuir la chaleur. Bientôt, une fois leur curiosité satisfaite, leur envie sera décuplée.

Parmi les huit, seuls deux d’entre eux, Jamie et Roxanne, ne connaissent pas l’activité exacte de l’entreprise. Ils ne sont pas membres de cette Clique constituée des autres, qui savent parfaitement qu’elle opère pour le compte du CI-6, la fameuse agence gouvernementale secrète qui emploie également Michael Kowalski, rencontré dans les deux romans précédents. Ils savent parfaitement qu’il s’agit pour eux de pirater et supprimer les comptes bancaires de terroristes.

Pour l’heure, il n’est question que de connaître le pourquoi de cette réunion.

David Murphy a bien fait les choses. Cookies, jus d’orange et même champagne ! Puis l’annonce. L’entreprise va disparaître et, pour disparaître, chacun des participants à la réunion doit mourir. Toute fuite est impossible, les ascenseurs sont programmés pour ne plus s’arrêter à l’étage et les sorties de secours sont piégées au gaz sarin. Le seul choix qui reste est celui de la façon de mourir, soit en ingurgitant un mélange de champagne et jus d’orange savamment empoisonné, soit d’une balle dans la tête. C’est Molly, en bonne assistante, qui fournit à David l’arme…

Et c’est parti pour un joyeux dézinguage ! Car, en dehors de Stuart qui choisit le cocktail mimosa, et de David, victime immédiate de Molly, d’une balle d’une autre arme dans la tête, les autres n’ont pas l’intention de suivre le programme de leur patron… A commencer par Molly, donc, qui a décidé de profiter de cette opportunité pour faire une démonstration de ses aptitudes à tuer ses semblables, sous les yeux de ceux qui, à 5600 kilomètres de là, observent les événements grâce aux caméras disséminées dans tout l’étage…

En même temps que Molly suit le plan qu’elle s’est fixé, les autres tentent de réagir. La rupture ou le licenciement évoqués dans le titre se transforment en entretien d’embauche ou en tentative de survie.

Et, bien sûr, rien ne se passe comme prévu, ceci donnant lieu à un déchaînement de violences et une accumulation d’affrontements nous faisant frôler l’overdose… Un jeu sur les limites pas toujours évident, qui peut parfois donner la sensation d’un trop-plein.

Mais Swierczynski ne cherche pas à nous épargner, il est, comme pour les romans précédents, dans le genre, il s’y inscrit pleinement. Cette fois, il s’agit de s’immerger, de s’ébattre, jusqu’à l’excès bien sûr, dans le pulp, avec d’ailleurs des illustrations qui ponctuent certains rebondissements, qui les soulignent, comme au bon vieux temps des romans paraissant en feuilleton dans les journaux. Un pulp qui irait voir du côté de l’espionnage mais juste comme toile de fond, un espionnage proche du film Kingsman : The Secret Service ou de Deadpool, le film ou le comic dont Swierczynski a d’ailleurs scénarisé l’un des épisodes.

Ça peut paraître trop par moment mais le but est de divertir, de vider la tête, et cet objectif est parfaitement rempli, nous poussant à tourner les pages avec une certaine gourmandise, titillant un voyeurisme pas forcément honteux par moment, peut-être un peu régressif…

Deux ans plus tard, le romancier continue à explorer les genres avec Date Limite.

Duane Swierczynski, Michael Kowalski, Jack Eisley, une blonde et les Mary Kates

En 2006, un an après A toute allure, paraît le troisième roman de Duane Swierczynski, The Blonde. Il est le premier de ses livres publiés chez nous, quatre ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides, sous le même titre.

A l’aéroport de Philadelphie, alors qu’il boit un boilermaker, Jack est interpelé par une blonde assise à côté de lui, elle lui apprend qu’elle vient de l’empoisonner. Elle a versé une substance incolore et inodore dans son verre. Comme il ne la croit pas et se méfie d’un plan drague bizarre, elle lui explique ce qu’il va ressentir dans les heures suivantes. Ne comprenant toujours pas pourquoi elle l’a abordé, il la laisse là et prend un taxi jusqu’à son hôtel. Il a rendez-vous le lendemain avec l’avocat de sa femme et il ne veut en aucun cas que la procédure de divorce ne tourne au fiasco parce qu’il aurait répondu positivement à la demande de cette blonde. Elle voulait qu’il l’emmène jusqu’à son hôtel avant de lui donner l’antidote.

Au même moment, Michael Kowalski, celui qui avait surgi dans les dernières pages d’A toute allure, s’apprête à loger une balle dans la tête de sa cible quand il est interrompu par les vibrations de son téléphone. Il renonce à son entreprise de vengeance, la mission qu’il s’est assigné, pour remplir ses occupations professionnelles, assez proches de celles qui l’occupent pour le moment. Kowalski travaille pour une agence gouvernementale secrète, le CI-6, et en est un de leurs exécutants. Son contact habituel à l’agence lui demande d’aller récupérer la tête d’un cadavre à Houston. Il se rend donc à l’aéroport, celui de Philadelphie.

Entre temps, Jack a vécu exactement les symptômes annoncés par la blonde. Des nausées et des vomissements carabinés. Il décide donc de retourner à l’aéroport, à la recherche de la blonde pour récupérer l’antidote.

Alors qu’il arrive devant le terminal des départs, Kowalski est de nouveau contacté par celle qui s’occupe de ses missions pour lui dire que celle-ci a changé. Il doit désormais retrouver une certaine Kelly White…

L’action est rythmée et alterne les points de vue de manière rapide. Swierczynski ne nous laisse pas respirer, égrainant les minutes, tout au long de cette aventure. Le temps d’une nuit. On passe de Michael à Jack, de Kowalski à Eisley, au gré des rebondissements. Ils se croisent sans avoir le temps d’échanger beaucoup, chacun des deux emporté dans un maelström trépidant. La fameuse Kelly White les entraînant dans un tourbillon, au cœur d’un Philadelphie pourtant bien calme.

D’une banlieue de Philadelphie à un club bien particulier, d’un hôtel à l’aéroport, du métro à l’hôpital, nous sommes ballotés, comme les personnages. D’un homme dragué mourant de façon soudaine et assez atroce à une course-poursuite dans un train puis l’hôpital, les rebondissements s’enchaînent.

Swierczynski est toujours en grande forme et son imagination file à toute allure. D’un début calqué sur celui de Mort à l’arrivée à des nano-machines mortelles, amélioration du concept, en passant par une tête trimballée dans un sac de sport, un salon où l’on se fait plaisir à distance, des cascades violentes, des cerveaux qui implosent, du gaz en pleine face, rien n’est épargné aux protagonistes. A commencer par la souffrance. Pour notre plus grand plaisir. Car tout cela est raconté sur un ton qui amène le sourire régulièrement, une façon de raconter qui ne se prend pas au sérieux, qui prend de la distance, et qui peut se permettre d’en rajouter.

Jubilatoire et entraînant, un cocktail pas si simple, que le romancier maîtrise pourtant pour la deuxième fois sous nos yeux. Il doit y avoir du talent là-dessous. Un talent que la traduction ne trahit pas… Il y a aussi une certaine érudition, Swierczynski rendant de nouveau hommage à ses aînés du polar.

Et puis il y a aussi Philadelphie, ville tellement différente des aventures qui s’y déroulent, un contraste accentuant le côté déjanté de l’intrigue.

C’est un univers que le romancier construit sous nos yeux depuis deux romans. L’intrigue de celui-ci se déroulant quelques mois après celle du précédent et les pensées et les actions de Kowalski restant hantées par ce qui s’est passé alors, cette partie de sa vie qui a sérieusement été ébranlée, voire anéantie.

On en arriverait presque à se demander ce qui se passe dans la première fiction de l’écrivain, et en quoi elle pouvait être liée à ce que nous avons lu depuis.

Deux ans plus tard, l’auteur poursuit son parcours. Ce sera Mort à tous les étages, tout un programme.

Duane Swierczynski, Patrick Lennon et le casse de la banque Wachovia

En 2005, la même année que le premier, Secret dead men, paraît le deuxième roman en solo de Duane Swierczynski, The Wheelman. Il nous parvient six ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides, sous le titre A toute allure.

Patrick Lennon est garé devant la Wachovia quand l’alarme se déclenche. Il a le choix, laisser ses complices coincés dans le sas de sécurité qui s’est refermé sur eux ou se porter à leur secours. Après une manœuvre, il enfonce la cage de verre blindé où sont prisonniers Bling et Holden et prend le chemin qu’il a prévu pour leur fuite. Après un changement de voiture et la cache du butin, la réussite est là… au moment où un van enfonce violemment leur véhicule, les envoyant dans le décor.

Nous sommes vendredi matin et pas au bout de nos peines.

En effet, vendredi après-midi, deux potes doivent rendre service au père de l’un d’eux. Il s’agit de jeter des sacs dans une conduite d’égout qui sera bientôt recouverte par un musée. Seulement l’un des sacs se met à bouger et le bras qui en sort les maltraite. La lutte s’engage et Lennon réapparaît, un Lennon toujours aussi silencieux, et pour cause, nous comprenons qu’il est devenu muet à la suite d’un accident.

Les péripéties et les rebondissements s’enchainent alors, Lennon tentant de remettre la main sur son butin tout en voulant comprendre pourquoi le casse n’a pas réussi. Un butin qui attire bien d’autres personnes et les morts qui se multiplient autour n’arrangent pas l’ambiance.

C’est un véritable feu d’artifice que nous offre Swierczynski. Ça dézingue à tout va, ça va d’une surprise à une autre, entre la mafia russe grandissante et une mafia italienne en décrépitude. Avec au milieu, Lennon, comme un chien dans un jeu de quilles.

Les points de vue viennent compléter celui du chauffeur et nous permettent parfois d’anticiper sur les rebondissements qui se percutent les uns aux autres. Ça trahit, ça épanche sa soif de vengeance à tout va.

Et ça nous scotche.

Entre des personnages savoureux, pour la plupart ayant fait leur preuve mais particulièrement faillibles, trop ou pas assez sûrs d’eux, et une visite de Philadelphie pour le moins originale, on tourne les pages sans effort. Il y a de tout, un ancien flic vénal, un mafieux italien, capo sans parrain, un mafieux russe, père déboussolé, un ancien gangster devenu conseiller financier, une femme prête à tout et cherchant à annoncer une heureuse nouvelle, des étudiants musiciens arrondissant leurs fins de mois en faisant des petits boulots illégaux et un agent de la CIA…

On passe d’un quartier à un autre, d’une résidence d’étudiants à une planque, d’un pavillon qui part en fumée à des appartements luxueux dans une résidence de grand standing.

Le style est à l’avenant, rapide, précis. Pas le style sec ou mitraillette que l’on peut lire ailleurs, le vocabulaire y est plus riche pour permettre à un certain humour de s’épanouir. Nous sommes souvent en avance sur les personnages et guettons leurs réactions fassent aux obstacles qui les attendent.

C’est au final une lecture plaisante. Un livre qui se lit vite, violent et déjanté, un alliage pas si simple à obtenir mais que Swierczynski parvient à rendre stable. Le roman d’un auteur qui rend hommage à ses aînés, dont Westlake et son Dortmunder ou l’autre pan de son œuvre, Richard Stark et Parker.

Son roman suivant, The Blonde, paraît un an plus tard et c’est le premier à être traduit chez nous.

Duane Swierczynski entre mes mains

C’est d’une façon plus inhabituelle qu’à l’habitude que ce romancier est arrivé jusque sous mes yeux. En tout cas, d’une façon dont je n’ai pas parlé jusqu’ici. Et c’est l’occasion d’évoquer ces personnes un peu dans l’ombre qui nous amènent tant de lectures.

C’était il y a quelques mois, lors d’une journée autour du polar. Après un spécialiste du sujet, universitaire de son état, après un écrivain pas mal calé non plus, et avant qu’un autre écrivain venu du Wyoming ne parle de son métier, j’avais eu la chance d’assister au témoignage d’une traductrice. La traductrice de l’écrivain en question et de Duane Swierczynski. Sophie Aslanides, vous l’avez compris.

C’était vraiment intéressant et je me suis dit qu’effectivement, les traducteurs font parti de ceux qui nous donnent envie de lire. Ce sont des pourvoyeurs de lecture, des défricheurs de nouveaux univers, des découvreurs et parfois conseillers auprès des éditeurs. Il y en a tellement que je ne pourrais pas commencer à les citer, de peur d’en oublier tellement. Juste peut-être Jean-Paul Gratias pour l’avoir croisé sur le défunt forum Pol’Art Noir.

Après avoir tourné autour des romans de Swierczynski, je vous en parle, c’est promis, dans mon prochain billet.