Jack O’Connell, Quinsigamond et le Limbo

En 2008 paraît le cinquième roman de Jack O’Connell, The Resurrectionist. Il ne lui faut qu’une année pour nous parvenir, traduit par Gérard de Chergé, sous le titre Dans les limbes. En traversant l’Atlantique, il passe des éditions Simon and Schuster à Payot et Rivages, dans la collection “Rivages/Noir”.

C’est un roman singulier, dérangeant, prenant.

Un roman qui s’inscrit d’emblée dans la suite du précédent, Et le verbe s’est fait chair. On y trouve une clinique perchée sur une colline, Menlo, l’auteur de comics croisé dans BP 9 et dont l’origine, l’identité, est effleurée dans Et le verbe…, et l’impact d’une histoire sur son lecteur quand le précédent touchait à l’origine d’une fiction, ses racines dans la réalité. Fiction qui pourrait bien être celle qui était restée cachée, secrète, dans le précédent.

L’action se déroule de nouveau à Quinsigamond, double fictif, fantasmé, de Worcester, la ville de l’auteur. Une ville Dans les limbes (Rivages, 2008)postindustrielle, sinistrée.

Sweeney débarque dans la ville. Il est embauché comme pharmacien dans la clinique du Docteur Peck, pas vraiment une promotion, mais dans le même temps, la clinique a accepté son fils comme patient. Danny est dans le coma depuis un an et la clinique est spécialisée et réputée dans le domaine. Même si le docteur Peck paraît étrange, Sweeney ne voulait pas rater l’occasion. Il emménage dans un appartement au sous-sol de la bâtisse qui domine la ville. Quand Danny arrive, il se remet à lui lire les aventures de ses héros. Une série qui s’intitule Limbo et qui met en scène les pérégrinations d’une bande de monstres de cirque ayant fui cette Bohème, déjà présente dans Porno Palace et Et le verbe s’est fait chair, pour un autre pays imaginaire, Gehenna. Ils sont menés par Bruno, un hercule en rupture, et tentent d’échapper au docteur Fliess, tout en croisant la route de Lazarus Cole, le résurrectionniste. Ce monde imaginaire, cette fiction, au départ un comics, a pris de l’ampleur et est devenu l’objet de jeux de cartes, de figurines, de dessins animés, de films et autres produits dérivés. En outre, quand les personnages du monde réel, Peck, Sweeney, ou un des autres membres de la clinique, descendent en ville, ils plongent dans un monde en perdition, le quartier des usines désaffectées, en ruines, peuplé d’êtres bizarres, dont, entre autres, une bande de bikers se surnommant eux-mêmes les Abominations, menée par Buzz Cote assisté de l’Araignée. Une bande de bikers aux desseins peu clairs, installée dans une ancienne usine de prothèses. Désaffectée.

Trois mondes cohabitent. Nous passons de l’un à l’autre au gré des chapitres. De la clinique à la ville, en passant par l’univers fictif du comics dans lequel s’ébattent Chick, le garçon-poulet, Kitty, la naine, Nadja, la fille-homard ou encore Milena, l’hermaphrodite. L’étrangeté d’un endroit déteint sur l’autre, l’étrangeté d’un de ces mondes fictifs s’invite dans les deux autres… Limbo, le titre de la BD, prend des significations différentes selon l’endroit où il est évoqué, des liens apparaissent, les mondes s’interpénètrent. Débordent, se fondent.

L’univers, le tissu de la réalité, se composait de particules de désir ardent, d’une sorte de besoin quantique de communication absolue.

La fiction devient dérangeante et fascinante au fur et à mesure que l’on y progresse. Nous sommes dans les limbes, celles du titre français, les limbes des patients dans le coma, celles de la fiction dessinée, imaginée par Menlo, auteur dont on a déjà croisé les œuvres auparavant, ou les limbes de la ville en voie d’extinction. Celles des couloirs et des chambres de la clinique tout aussi inquiétants que le reste.

Et Sweeney tente de progresser. Pris entre Nadia, l’infirmière, Alice Peck, la fille du patron de la clinique, elle-même médecin, et la bande des Abominations. Il doit faire des choix, doit choisir entre les uns et les autres… Renoncer à ce qu’il a toujours cru.

Néanmoins, susciter un nouveau mode de pensée était un processus précaire, comme d’invoquer les démons.

Jusqu’à ce que les différents mondes se confondent…

C’est un roman qui nous confirme ce que disait le précédent, que la frontière entre la fiction et la réalité est poreuse. Que la fiction influe sur la réalité, comme la réalité influe sur la fiction. Un roman qui nous offre un imaginaire captivant, dérangeant. Naviguant entre un certain gothique, une réalité noire, désespérée, et une bâtisse inquiétante, abritant des docteurs à la limite de la mégalomanie.

Un roman qui nous offre un nouvel aperçu de Quinsigamond, confirmant l’évolution de son auteur, déjà perçue dans le roman précédent, s’éloignant de Bangkok Park ou de la Zone du Canal, endroits jusqu’ici presque centraux, pour s’attarder dans le quartier des usines abandonnées croisé précédemment avec la “Reine des ondes”, le diner boite de nuit de La mort sur les ondes, ou encore l’ancienne usine de papier investie par les Tung puis les “Magiciens” et celle occupée par Kroger, la Bardo, dans Et le verbe s’est fait chair.

Un roman qui gagne en profondeur, à l’instar des précédents, au travers des noms choisis par le romancier. Quinsigamond désignant le nom indien de l’endroit où Worcester s’est construite ; Maisel, ville fictive de cette Bohème qui confirme son importance dans l’univers d’O’Connell, empruntant son nom à l’une des synagogues de Prague, capitale de cette même Bohème ; Gehenna évoquant un endroit biblique, proche de l’enfer ou du purgatoire… Un roman enrichit par cette trinité toujours présente chez O’Connell, les trois points de vue de BP 9, les trois jours de La mort sur les ondes, les trois bobines de Porno Palace, les trois personnages d’Et le verbe s’est fait chair et les trois mondes de celui-ci…

C’est le dernier roman en date d’O’Connell. Un roman marquant qui rend impatient, qui fait espérer que le prochain viendra bientôt. Un roman qui a enfin permis au romancier de toucher du bout des doigts la reconnaissance qu’il mérite.

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Murakami Haruki, final automnal

Le troisième livre de la trilogie de Murakami, 1Q84, se déroule d’octobre à décembre. Après le printemps dans le livre 1, l’été dans le livre 2, Aomamé et Tengo vivent une troisième saison de cette année particulière… Si proche de celle que nous avons connue mais pas tout à fait la même. Un nouveau point de vue rejoint le leur, celui d’Ushikawa, personnage croisé auparavant. L’alternance des chapitres se fait donc entre eux trois.

Après s’être quasiment frôlés, nos deux protagonistes se sont éloignés. Leur désir le plus profond est pourtant de se voir, de se retrouver… Aomamé reste dans l’appartement d’où elle a aperçu Tengo et Tengo va vivre dans la ville où son 1Q84 Livre 3 Octobre- Décembre (2010)père est hospitalisé pour être près de cet endroit où il a revu Aomamé, ou son double.

Le temps est un autre personnage de l’histoire, une donnée importante. On le croise dans les conversations et il ne passe pas de la même manière pour chaque personnage… Nous les suivons en parallèle mais pas toujours au même moment.

“En réalité, le temps n’est pas rectiligne. Il n’a même aucune forme. C’est quelque chose qui, dans tous les sens du terme, ne possède pas de forme. Mais comme nous ne sommes pas capables de concevoir des choses qui n’ont pas de forme, nous le figurons sous l’apparence d’une ligne droite, par commodité. […] Peut-être que le temps ne ressemble pas du tout à une ligne droite. Peut-être qu’il se présente sous la forme d’un donut en escargot.”

Le temps se dilate pour les uns quand il passe si vite pour les autres mais, au final, il concorde pour tous. Ce jeu sur le temps et l’alternance des points de vue nous permet parfois de vivre la même scène sous trois angles différents… à des moments différents du livre.

Ushikawa, lui, se bat contre le temps… Il doit retrouver Aomamé, il doit racheter une faute dont il n’est pas entièrement responsable. Et les Précurseurs sont toujours là malgré la disparition de leur leader. Ils sont là et affectent toujours la vie des protagonistes.

Aomamé et Tengo se cherchent et sont recherchés. Nous sommes maintenant sûrs qu’ils vivent la même histoire, dans le même monde. Nous sommes sûrs de ce lien et d’autres… Certains vont apparaître au long de ce troisième volume.

Et Murakami joue de ces différents ingrédients. Il sonde, observe, chacun. Il fouille, prend son temps. Les pensées de ses personnages nous sont livrées, les rebondissements ne sont pas pléthores mais on ne peut décrocher. Ce n’est pas un de ces romans qui nous obligent à tourner les pages pour savoir ce qu’il se passe ensuite ; c’est un roman qui nous prend, nous rend curieux, nous donne envie d’en savoir toujours plus sur les protagonistes comme pour vérifier que nous les connaissons vraiment… Et nous finissons par les connaître.

C’est un roman exigeant, qui oblige le lecteur à s’enfoncer loin en chacun. A s’enfoncer et à l’accepter. A accepter la dissection des personnages. A s’interroger… Ce n’est qu’à ce prix que nous pouvons percevoir une grande partie de l’histoire.

Et puis, l’intrigue nous rattrape, nous attrape et nous pousse à savoir ce qu’il va enfin arriver et comment cela arrivera… Elle nous pousse à nous demander qu’elle est réellement l’emprise du temps. En quoi le temps nous change et en quoi il nous préserve… Peut-on lui échapper ?

Au bas de la dernière page, la dernière ligne laisse perplexe “fin du livre 3”… Murakami en a-t-il fini avec cette année ?

Murakami Haruki et sa trilogie parallèle

Je ne savais pas comment le dire, mon titre est peut-être un peu grandiloquent, improbable, mais voilà ce dont il s’agit quand on ouvre 1Q84, la dernière œuvre en date de l’écrivain japonais. Dernière œuvre en date au titre imprononçable. A l’intrigue singulière, comme toujours.

1Q84, donc, roman ayant connu un succès énorme à sa sortie au Japon en 2009 et qui nous arrive précédé de ce succès et de bien des commentaires. Pour le replacer dans le travail de l’auteur, il s’agit d’un de ces romans qu’il appelle roman synthèse, comparable à Kafka sur le rivage, Les chroniques de l’oiseau à ressort ou encore, peut-être, La fin des temps. Un roman tellement total qu’il sera publié en trois volumes, trois parties dont deux viennent de paraître de ce côté-ci de la planète.

Le livre 1 se déroule d’avril à juin. Nous suivons alternativement Tengo et Aomamé dans leurs pérégrinations, leurs 1Q84 Livre 1 Avril-Juin (2009)occupations personnelles, professionnelles ou autres. Chacun des deux a un métier et s’est engagé dans une activité en parallèle. Tout commence avec Aomamé bloquée dans un taxi au milieu d’un embouteillage, une musique passe à la radio et le chauffeur lui donne un conseil si elle est pressée. Après quelques hésitations, elle accepte la proposition et emprunte une échelle de sortie destinée aux services d’entretien… Tengo est professeur de mathématiques et écrivain à ses temps perdus, un écrivain n’ayant jamais été publié. Il va également accepter une proposition, celle de son éditeur. Il va accepter de réécrire le roman d’une jeune fille de dix-sept ans.

Sans qu’ils le sachent, leur monde va basculer. Et Murakami nous décrit ce changement qui se niche d’abord dans des petits riens, quelques détails…

Nous sommes, une fois encore avec cet auteur, à la limite. La limite entre le monde tel que nous le connaissons et un monde qui pourrait être. Cette limite, cette frontière, son franchissement, se manifestent dans des petits détails, des observations qui pourraient être insignifiantes mais vont se révéler pleines de sens.

Et Murakami nous entraîne à sa suite et à la suite de ses personnages dans ce monde qui pourrait être le nôtre.

Le livre 2 de 1Q84 se déroule de juillet à septembre. Et la dérive continue. Lente, à peine perceptible, ou inéluctable, accomplie.

Tengo et Aomamé poursuivent leur évolution, approfondissent leur questionnement et continuent à être entraînés dans ce monde dont ils ont à peine conscience. Dont ils doutent. Ils continuent à être entrainés dans cette histoire, 1Q84 Livre 2 Juillet-Septembre (2009)cette intrigue dont ils ne sont que des éléments.

Tengo revient sur son passé, Aomamé ne peut que se repencher dessus tant ce qu’elle vit le ravive. Leurs pensées se rapprochent, ils se souviennent l’un de l’autre de manière de plus en plus prégnante. Je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue à ceux qui n’ont pas ouvert le premier livre.

Murakami, sans en avoir l’air, comme à son habitude, avec un style tout à l’économie, tout en simplicité, nous emporte, nous force à tourner les pages sans que nous soyons dans un livre à suspens. Il y a peut-être, quand même, du thriller chez lui. Ou un certain pouvoir peu ordinaire. Toujours est-il qu’il fascine, qu’il nous fascine et nous fait avancer.

On ressort différent de la lecture d’un de ses livres. Notre vision du monde change grâce à lui. Petit à petit.

Il ne nous reste plus qu’à patienter quelques mois avant la conclusion de cette trilogie… pour nous qui ne lisons pas le japonais.

Murakami Haruki à l’œuvre (4)

Avant d’évoquer les deux premiers tomes de la trilogie en cours de Murakami, je vais m’attarder sur le roman qui l’a précédée et dont je n’ai pas encore parlé.

En 2004 paraît au Japon Le passage de la nuit. Un an après Kafka sur le rivage. Il faudra attendre 2007 pour pouvoir le lire dans la langue de Molière… Les routes menant du pays du soleil levant à l’hexagone sont particulièrement sinueuses.

Le passage de la nuit (2004)A la différence du précédent, et un peu sur le même rythme qu’avant, selon une certaine alternance, c’est un roman court. Un roman court au même titre que Les amants du Spoutnik ou Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. Là où Kafka… nous emmenait dans la nature, Le passage… reste en ville et nous offre une peinture du passage d’un jour à l’autre dans une mégalopole. Les personnages de ce roman ne sont pas errants mais ils vivent à une heure ou d’autres dorment, ils traversent la nuit différemment de la plupart de leurs congénères.

Comme souvent chez Murakami les chapitres alternent les points de vue, nous passons de celui de Mari à celui de sa sœur, de Takahashi à Koaru. Mari a décidé de passer la nuit éveillée tandis que sa sœur dort, Koaru gère un hôtel actif par nature aux heures de repos des autres et Takahashi répète avec son groupe dans une cave, prenant des pauses régulières.

Tout ce petit monde va se croiser, échanger.

Ce qui peut paraître sommaire, déjà lu, à partir de ces quelques lignes résumant l’intrigue, ne l’est pas, évidemment. Murakami nous entraîne dans une histoire simple mais déstabilisante. S’interroge sur ce que la nuit peut représenter, sur les liens qu’elle pourrait tisser avec un ou des ailleurs. Peut-être nous interroge-t-il aussi. Comment la nuit passe-t-elle ? Qu’y faisons-nous ?

Un roman court mais intrigant.

Murakami Haruki à l’oeuvre (3)

Cinq ans après Les chroniques de l’oiseau à ressort, paraît le roman suivant de Murakami. Les amants du Spoutnik marque une évolution dans sa façon d’aborder une histoire.

Il a mis cinq ans, non pas parce que l’inspiration l’a fui mais parce qu’il s’est consacré pendant ce temps à une enquête, une série d’interviews avec des victimes de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo par la secte Aum. Cet événement, survenus deux mois après le tremblement de terre de Kobe, sa ville natale, l’a profondément marqué, le faisant revenir au Japon alors qu’il vivait aux Etats-Unis et le faisant s’intéresser à des faits on-ne-peut-plus réels bien loin de ses fictions habituelles. Il publiera une série d’entretiens et un recueil de nouvelles directement inspirées de ces deux catastrophes.

En 1999, de retour à la fiction, il nous offre donc ces amants du Spoutnik. Nouvelle évolution. C’est un roman court, un Les amants du Spoutnik (1999)roman à la construction assez simple, par opposition à ses romans longs qui entrecroisent de multiples intrigues qui finissent par se rejoindre. Cette fois, le narrateur n’est pas spectateur de sa propre vie, obligé de s’y intéresser, de la prendre en main, il est le spectateur d’une histoire qui lie deux autres personnes. C’est un triangle mais un triangle dont il est plutôt exclu. Spectateur à nouveau.

Ce narrateur sans nom est amoureux de Sumire qui tente en vain d’écrire une histoire éditable et Sumire, quant à elle tombe amoureuse Myû, femme plus âgée qu’elle et qui devient sa patronne. Au cours d’un voyage en Grèce, Sumire va disparaître après que Myû ait résisté à ses avances… Le narrateur part à sa recherche et découvre la vie de Myû puis leur histoire lors de ce voyage.

De nouveau, nous sommes à la frontière du surnaturel, d’autres mondes existent relié au nôtre… Murakami explore les sentiments et nous donne un roman intriguant, bizarre, une fois de plus déstabilisant. Je l’ai dit autrement par .

Il entreprend ensuite la rédaction d’un nouveau roman, un roman total, un roman synthèse comme il les appelle. Non sans être passé par la case nouvelle entre temps, comme à son habitude, et être revenu sur le tremblement de terre et l’attentat au gaz sarin.

Ne trouvant le moyen d’écrire un roman sur ces deux événements marquant de 1995, il écrit Kafka sur le rivage qui est publié en 2003. Nouveau roman foisonnant. Où les intrigues se mêlent, s’imbriquent, avancent en parallèle.

Kafka Tamura, 15 ans, s’enfuit de chez lui, il part pour Shikoku et décide de visiter une bibliothèque dont il avait vu des photos auparavant, lui le passionné de ce genre d’endroit. Il cherche à comprendre ce qui lui manque, à savoir où ce Kafka sur le rivage (2003)manque se situe et s’il pourra jamais combler ce vide. Nous apprenons en parallèle, au moyen de dossiers confidentiels de l’armée, qu’un incident a pris place à la fin de la deuxième guerre mondial, des enfants, une classe, ont perdu connaissance en même temps. Nous suivons également Tanaka, personnage un peu simple, mais qui a le don de parler aux chats et de pouvoir ainsi mener des enquêtes et retrouver ceux que leurs maîtres recherchent… Ces trois intrigues vont se développer, s’effacer pour laisser plus de place aux autres et tendre vers un même point, se frôler. La question du temps se pose au bout d’un moment, quand se passe l’une par rapport à l’autre, quand vont-elles aboutir à une seule et même histoire. Le surnaturel fait une nouvelle fois avancer les choses, attire.

“ Ce qu’on nomme l’univers du surnaturel n’est autre que les ténèbres de notre esprit.”

Les personnages se frottent aux frontières de notre monde, les cherchent.

“Il y a un autre monde à côté du nôtre.”

C’est un livre prenant, intense, bouleversant. Comme le dit Marie-Laure Delorme, citée en quatrième de couverture, Murakami « fait appel à notre souplesse et à notre ouverture ». Il écrit surtout des livres qui nous donnent l’impression d’avancer, qui nous font avancer, j’en suis sûr. Il nous donne à lire des livres qui touchent un recoin de notre esprit dont nous ne soupçonnons pas toujours l’existence. Et il le fait avec une telle grâce, qu’il faut le lire, il est si rare de rencontrer un auteur aussi talentueux et intriguant.

Murakami Haruki à l’oeuvre (2)

Après deux romans écrits coup sur coup et ayant confirmé une certaine notoriété, Murakami va mettre du temps pour son livre suivant. Il va chercher, comme à son habitude, tâtonner… Et nous offrir finalement, en 1992, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, roman au titre de nouveau en référence à une, non, deux chansons.

Avec ce roman, Murakami nous promène dans un Japon actuel, à la suite d’un homme rattrapé par son passé, Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil (1992)incapable de s’en défaire. Sans qu’on sache réellement si tout ce qu’il vit est le fruit de son imagination ou si son passé est venu le hanter… Mais il le hantait déjà auparavant.

C’est de nouveau une histoire à la lisière, qui frôle les limites de notre monde pour se frotter à quelque chose d’autre. Une histoire d’amour pas complètement évidente, une histoire d’amour dont les racines plongent dans l’incertain… Comme souvent pour les histoires d’amour ?

Hajime a vécu une amitié intense dans sa jeunesse, amitié intense avec une fille unique, comme lui. Tellement importante, cette amitié l’a marqué comme un premier amour… Nous naviguons sans cesse dans l’incertitude. La vie de Hajime prend un tour nouveau, bizarre, instable et toute l’histoire va le devenir, bizarre et instable, nous obligeant à accepter cette incertitude…

C’est un roman prenant, dont on veut connaître la suite. Murakami excelle encore dans l’économie au niveau du style, une simplicité qui fait mouche, touche, et retranscrit les sentiments pour nous les faire ressentir à notre tour. Il y a décidément un grand talent chez cet auteur.

Après ce roman court, c’est un roman d’une autre épaisseur que nous propose l’auteur à partir de 1994, Chroniques de l’oiseau à ressort. D’une ampleur impressionnante et qui brasse quantité d’approches autour des pérégrinations d’un personnage central, un personnage miné par les interrogations… Interrogations sur les raisons du départ de sa femme, sur ces femmes qui l’entourent, qui apparaissent comme par enchantement, interrogations sur la bonne manière de rebondir, de trouver Chroniques de l'oiseau à ressort (1994)un endroit pour se concentrer sur ce qui le préoccupe sans subir d’interférences… Sans emploi, il veut comprendre ce qui lui arrive, ce que la perte d’un emploi et de son épouse peuvent signifier ou lui laisser entrevoir de l’avenir. Il va aller loin dans l’introspection, franchir quelques portes. Descendre profondément, dans les tréfonds, entendre parler d’un événement militaire dont il ne savait rien et rentabiliser un don dont il veut connaître l’origine, comprendre la provenance.

C’est un roman total, comme le dit lui-même Murakami. Un roman qui se confronte à une page d’histoire, au surnaturel qui, pour son auteur, n’est autre qu’un monde dont nous avons tous conscience et que nous ne parvenons pas toujours à distinguer du monde réel. Toru Okada entend régulièrement un oiseau à ressort chanter, il n’a pas trouvé de meilleur nom pour cette oiseau inconnu et va finir par être lui-même surnommé ainsi, il devient l’oiseau à ressort dont nous lisons les chroniques… dérangeantes, déstabilisantes…

Des chroniques toutes murakamiennes comme vous l’aurez compris…

Petite anecdote sur ce roman… En ouvrant le recueil de nouvelles L’éléphant s’évapore, j’ai eu la surprise de tomber sur les premières pages des Chroniques de l’oiseau à ressort. Il s’agit de la nouvelle que Murakami a d’abord publiée avant de la développer. En me laissant aller à ma curiosité, en laissant libre court à ce vilain défaut, j’en ai appris d’autres, notamment grâce au mémoire d’Antonin Bechler (accessible en PDF). Ce livre sur l’oiseau à ressort n’a pas été de tout repos pour Murakami. Après l’avoir commencé, il a décidé d’en élaguer une partie, qui est devenue Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. Il a mis ensuite quelque temps à écrire les chroniques, la nouvelle intitulée en français L’oiseau à ressort et les femmes du mardi étant publiée avant, comme un avant-goût. Un an après, en 1995, Murakami va même ajouter une troisième partie au roman, les Chroniques… auront donc mis du temps à sortir de sa plume. On a là une approche intéressante du processus de création de Murakami et qui, en l’occurrence, nous a offert deux romans, un court et un long, en tentant d’en écrire un. Deux romans qui valent le détour, si différents l’un de l’autre que l’on a du mal à imaginer qu’ils soient issus de la même intrigue originelle…

Un petit livre est paru ensuite, nous permettant de lire une nouvelle de Murakami à l’occasion de son adaptation Tony Takitani (1996)cinématographique. Il s’agit de Tony Takitani. Parue en 1996, cette nouvelle nous raconte l’histoire d’un homme ayant perdu sa femme et ne sachant que faire des vêtements que celle-ci a collectionnés en telle quantité qu’une pièce entière leur est dédiée… Nous avons là une réflexion sur la perte et les traces laissées derrière soi au travers d’une histoire courte. Comme toujours, il n’y a pas de réflexion imposée mais l’intrigue invite à imaginer, réfléchir… Murakami rend intelligent, ou donne cette impression ô combien gratifiante !

Murakami Haruki à l’oeuvre (1)

Le premier roman traduit de Murakami, dans l’ordre chronologique des parutions au Japon, est le troisième opus d’une trilogie. La trilogie du Rat. Les épisodes précédents sont toujours attendus de ce côté-ci du monde…

La course au mouton sauvage est arrivée chez nous en 1990, huit ans après sa parution originale. Murakami avait déjà La course au mouton sauvage (1982)une certaine notoriété, ayant obtenu le prix Gunzo pour son premier roman, le premier de la trilogie du Rat, dont le titre pourrait être traduit par Ecoute le chant du vent et qui date de 1979. Ce premier opus est publié alors qu’il n’a que vingt-neuf ans et qu’il vient de passer un certain temps à chercher une manière d’exprimer les sentiments dans la langue japonaise, lui qui se sentait plus proche, plus à même de le faire en anglais… D’entrée, Murakami se situe comme un novateur, c’est ainsi qu’il est perçu dans son pays.

Avec La course…, il achève donc sa trilogie, passe à l’écriture à plein temps et nous offre une histoire déjà très proche de l’univers qu’il développera plus tard, très proche de cette narration qu’il va faire évoluer au fur et à mesure des années. Un homme, ayant fondé sa société, se voit contraint de mener une quête pour permettre à son entreprise de ne pas péricliter. La publication d’une revue dont il a la responsabilité est suspendue à cette quête, la recherche d’un mouton rare, très rare, qui apparaît accidentellement sur une des photos que devait utiliser le magazine. Lorsqu’il part à la recherche du fameux mouton, sa vie est au bord de basculer, en équilibre instable, sa quête va l’amener dans un univers qu’il ne soupçonnait pas, le rapprochant d’un ami qu’il a côtoyé auparavant, le Rat.

La frontière entre le rêve et la réalité est particulièrement fine dans les romans de Murakami, dans celui-ci notamment. Avec un style d’une grande simplicité, il parvient à nous captiver, à nous donner envie de tourner les pages dans une intrigue qui ne multiplie pourtant pas les rebondissements. Des histoires se succèdent à mesure que l’homme avance, des histoires qui font avancer l’histoire, des intrigues imbriquées les unes dans les autres. Comme je l’ai déjà dit ici, Murakami nous offre dès le début (le début de son histoire chez nous en tout cas) un roman inclassable… et il ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Après cette première entrée en matière et une pause consacrée à l’écriture de nouvelles, Murakami va écrire et publier deux de ses romans les plus importants de mon point de vue. A commencer par La fin des temps. Paru en 1985, ce livre est un livre marquant… qui m’a marqué en tout cas.

Deux histoires se font échos, s’entrecroisent sans que l’on soit bien sûr qu’elles aient un rapport entre elles. Une histoire qui s’appelle le pays des merveilles sans merci et une autre la fin du monde (cette partie étant le développement La fin des temps (1985)d’une nouvelle, comme souvent chez Murakami). Dans ces deux histoires, le personnage principal nous parle à la première personne. Dans les deux histoires, il découvre un monde qui ne semble finalement pas si nouveau que cela.

Nous pénétrons, avec ce roman, un peu plus dans l’univers de Murakami. Un univers où les pensées, l’imagination, ont autant d’importance que la réalité. Un univers où les pensées et la réalité s’imbriquent tellement qu’elles s’influencent l’une l’autre.

Le monde imaginaire que nous offre Murakami ne semble jamais bien loin de celui dans lequel nous vivons, le monde réel qu’il décrit peut parfois paraître déjà hors du temps, difficile à appréhender… si proche des difficultés que nous avons parfois à le comprendre.

La fin des temps est un superbe roman mêlant deux univers parallèles, deux univers pas si parallèles au final puisqu’ils se croisent, sans que l’on n’en soit jamais vraiment sûr. Murakami nous entraîne dans ses intrigues en nous prenant par la main et en nous montrant que le rêve peut parfois être effrayant et la réalité rassurante.

Le roman suivant, paru en 1987, s’intitule La ballade de l’impossible. C’est une nouvelle fois le développement d’une nouvelle… nouvelles qui lui servent de champ d’exploration littéraire et de défrichement de ce que la littérature offre comme possibilités, lui offre comme possibilités. Ce roman s’inscrit de manière clair dans la réalité, l’imagination restera dans la tête des personnages, influençant leurs actions mais ne venant jamais polluer, changer, ébranler le monde réel. Même si ce monde réel peut parfois paraître étrange. C’est un retour à ce qui avait fondé ses deux La ballade de l'impossible (1987)premières œuvres, non traduites à ce jour (ai-je l’air de le regretter ?).

C’est un roman d’apprentissage, un roman du passage à l’âge adulte et l’un de ses plus gros succès au pays du soleil levant. Le titre original fait référence à une chanson des Beatles, qu’il reprend d’ailleurs, Norwegian Wood. Il s’agit là de l’une des facettes de la narration chez Murakami qui n’hésite pas à évoquer, à convoquer son univers personnel fait notamment de chansons des années 50 à 70… Dans ce roman en particulier, la musique revêt une grande importance. Pour son pouvoir d’évocation à n’en pas douter. Et pour ce que cela peut nous rappeler de l’adolescence, où elle définit tellement les personnes ou à travers laquelle les adolescents se définissent tellement. Sans le dire, sans lourdeur, Murakami nous raconte la fragilité de ce moment de la vie. En nous captivant une fois de plus.

Il écrit quasiment instantanément, et presque en réaction au précédent un roman qui renoue avec la trilogie du Rat. Comme un besoin de revenir à ce qui avait fondé son travail, à ce qui avait été son évolution avant La ballade de l’impossible. Danse, danse, danse paraît en 1988. Et connaît également le succès, comme une conséquence de l’énorme vague soulevée par La ballade

Dans ce roman, écho à sa première trilogie puisqu’on y retrouve le même narrateur mais que le Rat n’est plus évoqué, le personnage principal retourne sur ses pas, retourne sur le chemin qu’il avait emprunté lors de sa quête du mouton siDanse, danse, danse (1988) particulier. Le personnage revient sur ses pas et surtout à l’hôtel par lequel il était passé la première fois. Mais cet hôtel a changé, gardant le même nom mais entièrement reconstruit. Un hôtel moderne qui cache pas mal de secrets. Dans lesquels le narrateur pourrait bien se perdre.

Vous l’aurez compris, d’un roman à l’autre, l’œuvre de Murakami change, évolue, prenant toujours une nouvelle forme jamais totalement étrangère aux précédentes.

Murakami recherche un style simple, un style suffisamment évocateur n’étouffant toutefois pas l’intrigue, n’étouffant pas l’univers qu’il développe sous nos yeux, au fil des pages.

Une fois de plus, nous sommes emporté dans un espace à part, un espace où le réel et le fantastique se mêlent, s’entrecroisent…

Après le succès important des deux romans écrits coup sur coup, Murakami va mettre du temps à retrouver le chemin de la fiction, du romanesque… Il va mettre du temps pour aboutir à un des romans importants jalonnant son œuvre plutôt prolifique dont il faudrait également évoquer les nouvelles, nombreuses.