Séverine Chevalier, août 1988 quelque part dans le centre de la France

Il y a quelques semaines est paru le dernier roman en date de Séverine Chevalier, Les Mauvaises, quatre ans après Clouer l’Ouest. Elle se voit de nouveau publiée dans la collection “Territori”, dirigée par Cyril Herry, des éditions La Manufacture des Livres.

 

11 août 1988, Roger, employé des pompes funèbres, arrive au travail. Il fait chaud. Il ouvre la chambre funéraire, parcourt les lieux, occupé par ses pensées, celles qui le ramènent à cette femme qu’il a eue et qui est morte, à cette vie qui est la sienne et auxcorps qui gisent dans les différentes chambres. Il finit par constater ce que nous savons depuis la première ligne du roman, un cadavre a disparu. Il s’agit de celui d’une jeune fille d’une quinzaine d’années, Micheline Broume, dite Roberto. Un corps qui l’attirait, un corps frêle que, d’après la rumeur, plusieurs hommes ont connu intimement.

Roberto était la fille de Lipo, la petite-fille de Bébé, et avait été élevée par ces deux hommes, sa mère étant partie à sa naissance avec le frère de Lipo, Le Krone. Elle menait une vie à l’aune de bien d’autres dans ce coin du Centre de la France, employée dans un salon de coiffure et courant les bois et les chemins avec deux autres enfants, Ouafa et Oé, le garçon du trio.

 

En parallèle, nous découvrons les jours qui ont précédé le suicide de la jeune fille, ceux qui suivent la disparition de son corps et l’histoire de sa vie à travers quelques faits marquants. La romancière nous raconte par petites touches, au travers de petits événements, l’atmosphère qui régnait en ce mois d’août caniculaire, aux abords d’un lac artificiel vidé pour la vérification du barrage. C’est un paysage d’avant l’inondation, un aperçu du fond du lac depuis notamment le viaduc abandonné qui domine la vallée disparue.

Nous faisons connaissance avec quelques habitants du coin, ceux que connaissait Roberto, d’autres qu’elle croisait. Ceux qui bénéficiaient de ses faveurs, d’autres qui la voyaient passer sur son vélomoteur. Dans cet endroit un peu perdu, isolé.

La bande qu’elle formait avec Oé et Ouafa veut être au plus près de la nature, celle que s’apprête à défigurer la nouvelle extension de l’usine qui offre du boulot à la plupart des gens du coin. Une fonderie de pointe où travaillent le père de Roberto et la mère d’Ouafa et dont le propriétaire est le beau-père d’Oé. Les enfants ont tendu des fils en travers du terrain guetté par la déforestation nécessaire au besoin d’agrandissement de l’entreprise. C’est, comme souvent, le combat du pot de terre contre le pot de fer, un autre gang de la clé à molette…

 

Séverine Chevalier décrit sans prendre parti. Elle expose, constate. Mais cette description, ce constat, amènent à voir le peu de cas que l’industrie fait de la nature, celle-ci étant presqu’un mal nécessaire. Les précédents sont là également, sous les yeux, nécessaires à une époque puis abandonnés, charge à la nature d’y reprendre ses droits, comme les tunnels ou le viaduc de la voie de chemin de fer désormais abandonnée, enclavant un peu plus cet endroit voué à l’oubli, à l’ignorance des autres.

certains aiment

l’effleurement de la mort

sa possibilité maîtrisée

d’autres aiment la mort tout court

même si ce n’est sans doute pas vraiment

de l’amour

plutôt un impérieux besoin

de disparaître

peut-être

on ne sait pas

on ne peut pas les sonder

les suicidés

C’est un témoignage au travers d’une histoire que nous offre l’auteure. Une histoire dont elle nous décrit ce qu’elle en sait, ce que les autres pourraient en savoir, laissant dans l’ombre ce qui relèverait de l’imagination, nous offrant ainsi une intrigue au plus près de ses personnages. La réalité est ainsi prégnante et les enfants subissent.

 

La première partie se déroule au XXème siècle, la seconde au XXIème. Les dates précises jalonnent une narration éclatée, allant d’avant en arrière puis revenant aux jours proches de l’événement constituant le nœud de l’intrigue.

 

C’est un univers singulier, dans lequel il faut accepter d’entrer, qui demande un effort, celui d’une réalité que nous ne connaissons pas. Une vision propre, unique, la marque d’un auteur comme on n’en lit pas tous les jours. Un auteur dont l’univers est là depuis le premier roman, Recluses, l’intrigue de Les Mauvaises semblant se dérouler dans l’un des endroits traversés par les deux personnages centraux du premier livre de la romancière, justement. Un endroit devenu un musée à ciel ouvert, des mannequins rappelant ici et là les métiers d’antan.

Un univers singulier décrit dans un style épuré et poétique, en prose à l’exception d’un passage en vers sans rimes. Qui choisit, comme les précédents, d’alterner les points de vue, les points d’entrée, autour d’un même événement pour en enrichir notre perception et peut-être la modifier.

 

A la lecture des trois premiers romans de Séverine Chevalier, on se dit décidément qu’il y a peu d’auteurs comme elle et qu’il va maintenant falloir prendre son mal en patience pour attendre le prochain.

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Séverine Chevalier et le retour de Karl

En 2014, trois ans après le premier, paraît le deuxième roman de Séverine Chevalier. Il est toujours édité chez Ecorce mais cette fois dans la collection Territori et s’intitule Clouer l’Ouest. Il est réédité en 2015 par la Manufacture de Livres lors du partage de la collection entre les deux maisons d’édition, collection dirigée dans les deux cas par Cyril Herry, éditeur découvreur de talents et écrivain.

 

Le roman commence par une sorte d’avertissement, d’aparté, qui nous explique que l’histoire que nous allons découvrir est une reconstruction. Qu’elle n’est peut-être pas fidèle aux événements réels mais qu’elle est l’histoire qui restera puisqu’elle nous est ainsi racontée… Un aparté qui n’est pas signé mais nous pourrons en deviner l’auteur en cours de lecture, rien d’un suspens insoutenable, plutôt une entrée dans ce qui ressemble à des confidences, un récit très personnel.

Le passé et le présent se mêlent, un présent déjà passé d’ailleurs. Une histoire se construit sous nos yeux à coup de petites touches. Petites touches d’une époque puis d’une autre… Il s’agit d’une famille et d’un endroit. L’endroit, c’est le plateau des Millevaches, un plateau peu peuplé, où la nature existe encore et où l’homme s’inscrit, sans souci de domination, plutôt la recherche d’une certaine symbiose. Cette symbiose pourrait être incarnée par Pierre, le frère resté au pays et qui s’est fabriqué une existence au plus près de la nature. La famille, c’est la famille Des Corps, dont le père est venu s’installer là pour exercer la médecine, dans une volonté de s’éloigner d’une certaine civilisation, de son Clermond-Ferrand natal et d’une lignée un peu trop installée. Une famille dans laquelle le fils prodigue, Karl, s’apprête à revenir… Mais les choses ont changé, malgré la force des souvenirs…

Karl a rendu son logement et dit au revoir à son ex-femme et sa fille, à Limoges, avant de repartir dans ce coin qu’il s’était promis de ne plus revoir. Mais la vie dont il rêvait en quittant tout n’est restée qu’un rêve et la réalité a eu raison de ses ambitions et de l’indépendance qu’il n’aura finalement pas réussi à gagner. Karl revient dans ce pays où les souvenirs affluent. Pierre, son frère, qui était un peu son souffre-douleur, a approfondi sa passion, à la place de son tipi d’enfant, il a construit une cabane en bois et reste toujours en marge des autres, ayant même gagné un surnom, l’Indien. Le père, le Doc, est à la retraite mais maintient son emprise sur son entourage, à la tête notamment des chasseurs du coin…

 

C’est un superbe roman que nous offre Séverine Chevalier avec ce Clouer l’Ouest. Un roman alternant le présent et le passé, le point de vue des uns et des autres sur les mêmes événements ou les souvenirs qu’ils peuvent garder les uns des autres. C’est un roman sous la neige, au moment de Noël, un Noël qui n’est pas forcément synonyme de fête mais plutôt d’isolement. Un roman taiseux, où la parole des uns et des autres semble précieuse, économisée au maximum. Où chaque acte posé est d’une grande importance. Où même la nature paraît silencieuse, la neige étouffant le moindre bruit.

Les relations humaines sont réduites, les sentiments rares ou tus…

C’est un superbe roman qu’il faut lire parce qu’il n’en existe pas des dizaines comme celui-ci. Un roman à la grande exigence littéraire et d’une profondeur inhabituelle dans le paysage actuel.

Un roman à l’atmosphère et au style particulièrement remarquables.

 

Avec ce roman, Séverine Chevalier confirme ce qu’elle nous avait offert dès son premier roman. Une vision et un univers singuliers, une manière de raconter originale, personnelle. C’est un véritable auteur que nous continuons de découvrir et dont nous avons envie de lire les livres à venir. Une romancière qui nous propose des histoires ouvertement subjectives, jouant sur les points de vue et s’enrichissant par petites touches, par des témoignages quand la vérité n’appartient à personne.

Le suivant s’intitule Les Mauvaises et est paru en ce début d’année 2018.

Séverine Chevalier, Suzanne sur les traces de la fille en jaune

En 2011 paraît le premier roman de Séverine Chevalier, Recluses. Après ceux d’Eric Maneval et de Fred Gevart, c’est le troisième à être édité par les toutes jeunes Editions Ecorce, fondées par Cyril Herry, dans la collection Noir.

 

Un supermarché tout ce qu’il y a de plus classique, avec son rayon poissonnerie, son rayon boucherie, sa boulangerie. Une femme et une fille en arpentent les allées. La femme avec son enfant dans le caddie, la fille avec un panier rouge à la main, vide. Un supermarché tout ce qu’il y a de plus classique avec une femme qui parcours les rayons pour entasser les marchandises dans ses bras, son caddie avec son fils dedans laissé au coin des fromages et des produits laitiers, une fille en robe jaune s’approche et fouille sous sa veste… et c’est l’explosion.

Sous la canicule, la femme tente de continuer à vivre. Nous sommes un mois après l’attentat. Elle décide d’essayer de comprendre ce qui a motivé la jeune fille en jaune en suivant sa piste, en couchant sur le papier son enquête.

Nous la suivons pas à pas alors qu’elle se lance sur la piste de cette Zora Korps dont nous apprenons le nom en même temps qu’elle. De l’école de management où elle étudiait à l’appartement qu’elle partageait avec son père. Elle s’implique dans sa quête.

Puis, quand il s’agit de sortir de Lyon, d’aller voir ailleurs, là où elle passait ses vacances, par exemple, Suzanne embarque sa sœur, Zia. Une sœur lourdement handicapée qu’elle n’a plus vue depuis longtemps. Elles partent tout d’abord en Camargue puis poursuivent leur chemin, au gré des informations glanées ou de l’instinct de Suzanne. A la recherche de la vérité, s’il y en a une.

 

Nous suivons d’abord Suzanne et son point de vue puis ceux-ci alternent. Passant de celui de Zia à celui du psychiatre qui a suivi Suzanne en prison, à la suite des événements qui nous sont racontés et que nous découvrons. Le docteur Harold Saw a écrit un rapport qu’il envoie à Zia pour qu’il lui soit lu. Huit ans après.

C’est une narration linéaire puis éclatée mais ce qui prédomine reste chronologique, l’errance des deux sœurs, les pensées de Zia. Avec, donc, quelques bonds en avant au gré des passages du rapport du psychiatre. Les deux sœurs errent et s’enfoncent dans un paysage qui n’est plus urbain, de plus en plus isolé, d’une maison inhabitée à un camping désert, un hangar puis une maison au bout d’un chemin. Le temps passe de la canicule au déluge…

 

Séverine Chevalier, en même temps qu’elle nous balade d’un endroit à un autre, explore les coins et les recoins de son histoire, les coins et les recoins d’une narration faite de répétitions, de descriptions aux détails changeants, d’accès de violence et de moments d’une intime douceur. Avec des personnages en marge, tentant de s’accommoder d’un monde qui ne leur convient pourtant pas. Ses phrases sont simples, directes, la ponctuation riche, avec une économie de mots.

Nous nous laissons emporter par une intrigue aux multiples entrées, aux multiples facettes et ce style prenant qui nous introduit dans un univers original où les choses ne s’expliquent pas, ou difficilement, où les personnages ne parviennent pas à comprendre ce qui les entraîne.

… nous ne connaissons rien de la plupart de nos actes, […] nous ne savons strictement rien des objets qui nous meuvent…

 

C’est un premier roman particulièrement réussi, le livre d’une romancière qui a aussi sans doute beaucoup lu. Un premier roman qui nous rend impatient d’ouvrir le deuxième, tant l’univers et le style que nous avons découvert est original, singulier. Il arrive trois ans plus tard, dans une nouvelle collection des éditions Ecorce, Territori, et s’intitule Clouer l’Ouest.

Séverine Chevalier sur la Toile

Les trois romans de Séverine Chevalier sont pas mal chroniqués sur la Toile et les avis semblent, pour ceux que je lis, proches d’un certain consensus. Mais, outre ce concert de louanges, dont j’ai tendance en temps ordinaire à me méfier, craignant la déception, il y a deux autres éléments qui m’ont donné envie de tenter le coup.

Le premier est son éditeur, Cyril Herry, dont les jeunes éditions Ecorce proposent un catalogue déjà plein de pépites et que j’avais croisé virtuellement (et même une fois, trop rapidement, en chair et en os) du temps de Pol’Art Noir, ce qui m’avait permis d’apprécier ses avis et la personnalité qui pointait derrière. Le deuxième élément aura été l’avis de Philippe Cottet, longtemps en une du Vent Sombre, affirmant, dans mes souvenirs puisqu’il n’est plus accessible, que la lecture de Clouer l’Ouest (ou était-ce Recluses ?) l’avait convaincu de continuer à parler de bouquins et de ne pas arrêter ses comptes rendus de lecture comme il en avait eu un temps l’intention.

Bref tout cela conjugué a fait que j’ai ouvert les romans de Séverine Chevalier.

 

Une romancière qui reste très énigmatique puisque logiquement on peut surtout lire des billets autour de ses romans. Au point que, comme pour ses personnages, il faut parfois laisser place à notre imagination. Juste à côté des avis sur ses romans, comme par exemple Recluse, son premier, Philippe Cottet a glissé une brève biographie de la romancière. Nous apprenons ainsi qu’elle est née en 1973 à Lyon et vit en Auvergne. Sur Polars Pourpres, il y a accord sur l’année de naissance mais on nous dit qu’elle vit à Marseille. Peut-être est-elle passée par l’Auvergne avant de s’installer à Marseille, ou serait-ce l’inverse ?

Grâce à l’entretien qu’elle a accordé à Robert Guinot pour La Montagne, on est fixé sur la petite énigme précédente puisqu’elle nous apprend qu’elle est passée par Marseille avant de s’installer en Auvergne. Ouf, énigme résolue ! Mais pour le reste, l’entretien évoque ce qui nous intéresse le plus, son parcours autour de l’écriture. L’approche qu’elle en a. Pour connaître encore mieux sa manière de l’appréhender, il y a également son entretien avec Cassiopée sur le site Un Polar Collectif.

 

Il ne me reste plus maintenant qu’à vous parler à mon tour de mes lectures de ses romans.

Marc Behm, Fecunditatis à la lutte pour l’Incal Vert et sa survie

Le dernier roman de Marc Behm, Dime Novel, paraît en 1997 en France, trois ans après Crabe. Non publié dans sa version originale, il est traduit, pour la troisième fois, par Gérard de Chergé, sous le titre de Tout un roman !.

Un enfant nait à Ajaccio dans la maternité Marie-France. Il a juste le temps de commencer à respirer qu’un groupe de faux pompiers vient l’arracher aux bras de sa mère. Ils ne vont pas bien loin car leur camion plonge dans la mer à cause d’une flaqueTout un romand’huile à quelques centaines de mètres de la maternité. Seul l’enfant survit, il est recueilli à bord d’un bateau de pêche, le Fecunditatis. Le capitaine, Loulou Saïd, décide de l’adopter et il le baptise du nom du bateau.

Ainsi commencent les mémoires que Fecunditatis s’est décidé à écrire. Sa vie est à l’aune de ses premières heures et nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer. Même si son enfance, ses années d’apprentissage sont plus calmes. Il grandit au milieu d’une famille nombreuse et se rapproche particulièrement de sa sœur, Suzy, les deux s’initiant mutuellement. Quelques années encore et c’est avec la deuxième femme de Loulou Saïd qu’il s’adonne à quelques plaisirs défendus. Pratiques qui lui valent de se retrouver à nouveau à la mer après une altercation avec son père adoptif. Il échoue sur une plage de Capri, à quelques mètres du cadavre d’un homme, une flèche dans le cœur, et d’une jeune femme éplorée, en robe de mariée, son fiancée venant d’être tué par son oncle, coutumier du fait. Une histoire d’héritage.

Et tout cela en quelques pages !

Les rebondissements ne s’arrêtent plus. De l’Italie à la France puis aux Etats-Unis et à l’Afrique, Fecunditatis multiplie les ennemis, les qui pro quo s’ajoutant aux incompréhensions. Nous croisons ainsi les services secrets israéliens, des membres de l’OLP, de l’IRA, de la Mafia et d’un autre groupe improbable, la CAPEB. Il rencontre des personnages plus inquiétants ou surprenants les uns que les autres, Matityahu Yigal et Ida, Pat O’Keegan et Julia, Mad Dog Magee, Phoebe et oncle Rufus, Mary Parcmètre, Caligula Rasec, Lily et ses Douze Donzelles Dansantes, Atalaya et Pedro, l’Aigle. Des personnages qu’il ne va cesser de fuir et de croiser, avec lesquels il va fuir aussi parfois selon les situations, de Grenoble à Chicago puis Los Angeles, le long d’un fleuve africain, à Sidi-Ifni puis à Paris en passant par l’Espagne.

C’est de nouveau un roman de course-poursuite sous la plume de Marc Behm, comme La Reine de la nuit, Mortelle randonnée ou encore Trouille et, à un degré moindre, Crabe. Un roman qui part dans tous les sens, où ça flingue à tout va, où les fléchettes empoisonnées fusent autant que les balles et où les associations, les alliances, se font et se défont, au gré des luttes et des affrontements. Rien n’est jamais stable.

Au cours de ses péripéties, Fecunditatis parviendra à découvrir qui était sa mère, une exploratrice dont tous veulent connaître le secret, nouveau prétexte à une chasse à l’homme. Il découvrira même qui était son père. Tout cela pour parvenir à une conclusion qui n’en est pas une…

Comme à son habitude, l’écrivain nous emmène dans sa folle imagination, nous brinqueballe, nous tient en haleine, dans cette suite d’aventures rocambolesques. Décidément, Marc Behm est un auteur à part, comme on en croise rarement et dont on se dit au final qu’on a été chanceux de le rencontrer.

L’œuvre de Marc Behm s’arrête là, il disparaît dix ans plus tard, en 2007. Son nom apparaîtra encore sur une couverture de roman à l’occasion de l’adaptation par son petit-fils, Jérémy, d’un de ses scénarii, Le Hold-Up des salopettes.

Marc Behm, Lucy en vacances retrouve le Borgne

Le septième roman de Marc Behm paraît en 1994. Il s’intitule Crab et, comme les deux précédents, n’a toujours pas été publié dans sa version originale. Pour la version française, c’est Gérard de Chergé qui s’y colle pour la deuxième fois. Le roman devient Crabe sous la plume fidèle de l’excellent traducteur.

Lucy a décidé de tenir le compte dans un journal de l’alcool qu’elle ingurgite et c’est ce qu’elle fait à bord de l’avion qui l’amène au Canada après la soirée qu’elle vient de passer, récupérant l’un de ses êtres ayant vendu son hypostase contre une vie améliorée. CrabeC’est vrai qu’elle en fait une sérieuse consommation, nous l’avons constaté comme elle dans l’opus précédent, Et ne cherche pas à savoir.

Au Canada, sa tâche n’est pas simple, celle qu’elle vient chercher étant cachée au bord d’un lac difficile à dénicher. Lorsqu’elle y parvient, elle doit aller jusqu’au milieu du lac gelé pour mettre la main dessus. Alors qu’elle est à la veille d’un repos bien mérité, elle a un mauvais pressentiment au milieu de l’Elephant Lake.

Lucy décide de passer ses quelques jours de congés à Paris. Mais, à peine débarquée, elle ressent une présence qui ne  cesser de l’assaillir et va devenir son obsession. Son pressentiment était justifié.

En fait de vacances, nous assistons à un affrontement causant quelques dommages collatéraux. Lucy cherchant à identifier son adversaire. Un personnage croisé bien des années voire des siècles auparavant. Un personnage revenu sur terre à la suite d’incantations prononcées par d’inconscients adeptes du satanisme au bord d’une piscine.

C’est une succession de rebondissements. Tous plus fantastiques les uns que les autres. C’est que les deux êtres qui s’affrontent sont dotés de quelques pouvoirs.

Par l’intermédiaire de chevaux, d’ours ou de serpents, ils s’affrontent. Hypnotisant les êtres vivants croisés, simples d’esprit ou sorcière, ou les plaçant sur le chemin de l’autre.

Tous ces affrontements font revenir à la mémoire de Lucy leur première rencontre. En route vers Rome et dont le nom du lac où elle a eu son pressentiment n’est pas étranger.

C’est de nouveau un roman échevelé, hors norme, que nous offre Marc Behm. Un roman s’accordant toutes les libertés pour notre plaisir de lecteur.

Il le situe pour la première fois en France, dans ce pays qu’il a adopté, où il s’est installé. Une sorte d’hommage, jouant avec certaines expressions comme ce “froid de canard” que Lucy savoure.

Les thèmes de prédilection de l’auteur sont là, lesbianisme, violence, Shakespeare, poursuite, solitude et, bien sûr, course contre la mort…

Le plaisir de l’auteur est communicatif.

Le fait d’avoir de nouveau fait appel à Lucy donne parfois l’impression d’une récréation, Marc Behm ne s’embarrassant pas d’explications superflues. Il laisse libre cours à sa plume et ça donne un nouveau roman léger et savoureux.

Son huitième roman paraît trois ans plus tard, Tout un roman !, le retour d’une succession de voyages pour des aventures toujours à rebondissements.

Hugues Pagan, de retour avec Schneider

Après vingt ans d’absence de la scène littéraire, parti voguer du côté du cinéma et de la télévision, Pagan vient de commettre un nouveau roman. Dernière station avant autoroute connait son successeur et c’est Profil perdu. L’écrivain est resté fidèle à son éditeur, Rivages, et à son fondateur, François Guérif. Et pour ne pas revenir seul, il nous offre une nouvelle apparition de Schneider.

Un interrogatoire, Bugsy et Meunier face-à-face, le dealer et le flic. Bugsy tient bon et ne reconnait pas la femme sur la photo que Meunier lui montre. L’interrogatoire prend fin sur un conseil de Bugsy à Meunier, celui de poser la question de l’identité de la femme à Schneider, lui saura sûrement de qui il s’agit. C’est le 31 décembre 1979 et Minnie, la femme de Meunier s’inquiète de son retour. Il va rentrer. Et d’autant plus vite qu’il ne parvient pas à trouver Schneider, déjà parti de l’Abattoir, l’annexe de l’Usine, l’autre nom du commissariat.

Schneider n’est plus à l’Abattoir, il est sur le bord du lac tandis que Catala, Charles Catala, son fidèle subordonné, l’attend dans la voiture. Alors qu’il reprend le volant, Catala lui apprend que Meunier a tenté de le joindre sans donner un caractère urgent à sa demande, Schneider décide donc de passer chez Bubu Wittgenstein pour une petite conversation et récupérer quelque chose qu’il lui a demandé, dont il a besoin pour la soirée. Une soirée chez Monsieur Tom avec comme thème Cotton Club. C’est une Lincoln Continental 1969 que Bubu lui prête, un petit bijou d’automobile.

Tandis que Schneider se rend chez Monsieur Tom, Meunier rentre chez lui, non sans avoir essuyé une nouvelle fois les remarques vexatoires et menaçantes de ses collègues des stups et de son chef, leur chef, Stern.

A la soirée déguisée, outre Monsieur Tom et Marina, sa compagne, Schneider rencontre une jeune femme qui le subjugue et qu’il subjugue, une jeune femme avec laquelle il repart et qui lui dit s’appeler Cheroquee. A peine rentré chez lui, Meunier ressort, pour ne plus revenir. Une affaire qui va être confiée à Schneider et son équipe.

Comme pour Vaines recherches, la deuxième apparition de Schneider sous la plume de Pagan, Profil perdu nous offre une variation sur la relation entre le flic et Cheroquee. Il s’agit cette fois de leur rencontre, celle dont la jeune femme s’était justement souvenue dans le roman précédent. Une variation aussi glaciale, météorologiquement parlant, que celle d’avant était étouffante, caniculaire. Ces deux romans se situant avant La mort dans une voiture solitaire, première intrigue du romancier et première apparition des deux personnages.

En plus de Cheroquee, on y croise les personnages des deux bouquins cités, Charles Catala, Louis Dumont, Müller… Les membres de l’équipe de Schneider, cette « criminelle B » qui n’a plus de nom cette fois. Un retour en arrière légèrement décalé.

C’est, en effet, un roman intemporel que nous offre Pagan, un roman qui se situe dans un passé dans lequel l’écrivain avait l’habitude de sévir. Il situe ce passé de manière précise, au soir du 31 décembre 1979. Un choix de date devenant plus vague, plus flou, par quelques détails rendant l’histoire encore plus intemporelle. C’est une année 1979 en avance sur son temps puisqu’on peut y écouter Chris Isaak, dont les premiers enregistrements ne datent que de quelques années plus tard, on peut y lire une nouvelle de Stephen King publiée par chez lui un peu plus tard encore que les vinyles du chanteur à la voix de velours. D’autres détails brouillent encore les repères, on nous parle ainsi d’un service sévissant à l’époque, la BSN, en nous expliquant qu’il s’agit de l’ancêtre de la BAC, cette même BAC évoquée quelques pages plus tôt comme existant déjà, alors que dans les romans précédents, chronologiquement postérieurs à celui-ci, il s’agissait bien de la BSN, sans équivoque. On peut déjà payer avec sa carte de crédit pour faire le plein d’essence en self-service ou dans un restaurant. Ou évoquer la lambada pour décrire un personnage. Un flou volontaire ou un flou dû à une relecture trop rapide ? A mon avis, un peu des deux, l’atmosphère est là, un peu embrouillée, sans contours nets, comme les perceptions de certains personnages. Comme cette neige qui tombe et finit par tout changer.

Mais pas comme les personnages. Eux sont clairs et précis, bien décrits. On s’y attache, comme à chaque fois, un peu plus. Même si cette netteté est parfois éloignée des incertitudes qui les définissaient jusque là. Sauf pour Schneider. Le policier est toujours ce bloc de contradictions impossible à cerner, pétri d’un passé déjà sombre. Ce bloc inébranlable, fort de certaines convictions forgées dans la tourmente. Toujours aussi franc-tireur, hanté par son passé. Un passé dont il aimerait ne pas parler.

Il ressassait des choses mortes qui n’avaient plus de raison d’être.

L’intrigue se déroule sous nos yeux. Une intrigue ancrée dans la vie d’un commissariat, avec ses petites et ses grandes affaires, ses rivalités. Les rivalités se trouvent exacerbées par l’affaire, les petites affaires ne le sont pas tant que ça et les grandes obligent à frayer dans un monde assez nauséabond.

Et puis, il y a Cheroquee qui fait affleurer les doutes, la peur, les sentiments.

C’est un roman noir plus positif que les précédents… même si l’on connait la suite, on se prend à espérer. Parfois. Plus positif mais toujours hanté par la mort.

La vie n’est pas faite de mystères : seulement d’énigmes, que l’on finit toujours par résoudre un jour ou l’autre. Ou pas. Une énigme non résolue reste une énigme. Seule la mort est un mystère.”

Ce côté positif et le style de Pagan, plus léger, moins teinté de blues, sont les évolutions les plus palpables de l’écrivain. Il ne reste plus qu’à découvrir les autres dans les romans qui viendront et que nous attendons déjà avec impatience, après cette remise en route, ce désengourdissement.