Marc Behm, Lucy en vacances retrouve le Borgne

Le septième roman de Marc Behm paraît en 1994. Il s’intitule Crab et, comme les deux précédents, n’a toujours pas été publié dans sa version originale. Pour la version française, c’est Gérard de Chergé qui s’y colle pour la deuxième fois. Le roman devient Crabe sous la plume fidèle de l’excellent traducteur.

Lucy a décidé de tenir le compte dans un journal de l’alcool qu’elle ingurgite et c’est ce qu’elle fait à bord de l’avion qui l’amène au Canada après la soirée qu’elle vient de passer, récupérant l’un de ses êtres ayant vendu son hypostase contre une vie améliorée. CrabeC’est vrai qu’elle en fait une sérieuse consommation, nous l’avons constaté comme elle dans l’opus précédent, Et ne cherche pas à savoir.

Au Canada, sa tâche n’est pas simple, celle qu’elle vient chercher étant cachée au bord d’un lac difficile à dénicher. Lorsqu’elle y parvient, elle doit aller jusqu’au milieu du lac gelé pour mettre la main dessus. Alors qu’elle est à la veille d’un repos bien mérité, elle a un mauvais pressentiment au milieu de l’Elephant Lake.

Lucy décide de passer ses quelques jours de congés à Paris. Mais, à peine débarquée, elle ressent une présence qui ne  cesser de l’assaillir et va devenir son obsession. Son pressentiment était justifié.

En fait de vacances, nous assistons à un affrontement causant quelques dommages collatéraux. Lucy cherchant à identifier son adversaire. Un personnage croisé bien des années voire des siècles auparavant. Un personnage revenu sur terre à la suite d’incantations prononcées par d’inconscients adeptes du satanisme au bord d’une piscine.

C’est une succession de rebondissements. Tous plus fantastiques les uns que les autres. C’est que les deux êtres qui s’affrontent sont dotés de quelques pouvoirs.

Par l’intermédiaire de chevaux, d’ours ou de serpents, ils s’affrontent. Hypnotisant les êtres vivants croisés, simples d’esprit ou sorcière, ou les plaçant sur le chemin de l’autre.

Tous ces affrontements font revenir à la mémoire de Lucy leur première rencontre. En route vers Rome et dont le nom du lac où elle a eu son pressentiment n’est pas étranger.

C’est de nouveau un roman échevelé, hors norme, que nous offre Marc Behm. Un roman s’accordant toutes les libertés pour notre plaisir de lecteur.

Il le situe pour la première fois en France, dans ce pays qu’il a adopté, où il s’est installé. Une sorte d’hommage, jouant avec certaines expressions comme ce “froid de canard” que Lucy savoure.

Les thèmes de prédilection de l’auteur sont là, lesbianisme, violence, Shakespeare, poursuite, solitude et, bien sûr, course contre la mort…

Le plaisir de l’auteur est communicatif.

Le fait d’avoir de nouveau fait appel à Lucy donne parfois l’impression d’une récréation, Marc Behm ne s’embarrassant pas d’explications superflues. Il laisse libre cours à sa plume et ça donne un nouveau roman léger et savoureux.

Son huitième roman paraît trois ans plus tard, Tout un roman !, le retour d’une succession de voyages pour des aventures toujours à rebondissements.

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Hugues Pagan, de retour avec Schneider

Après vingt ans d’absence de la scène littéraire, parti voguer du côté du cinéma et de la télévision, Pagan vient de commettre un nouveau roman. Dernière station avant autoroute connait son successeur et c’est Profil perdu. L’écrivain est resté fidèle à son éditeur, Rivages, et à son fondateur, François Guérif. Et pour ne pas revenir seul, il nous offre une nouvelle apparition de Schneider.

Un interrogatoire, Bugsy et Meunier face-à-face, le dealer et le flic. Bugsy tient bon et ne reconnait pas la femme sur la photo que Meunier lui montre. L’interrogatoire prend fin sur un conseil de Bugsy à Meunier, celui de poser la question de l’identité de la femme à Schneider, lui saura sûrement de qui il s’agit. C’est le 31 décembre 1979 et Minnie, la femme de Meunier s’inquiète de son retour. Il va rentrer. Et d’autant plus vite qu’il ne parvient pas à trouver Schneider, déjà parti de l’Abattoir, l’annexe de l’Usine, l’autre nom du commissariat.

Schneider n’est plus à l’Abattoir, il est sur le bord du lac tandis que Catala, Charles Catala, son fidèle subordonné, l’attend dans la voiture. Alors qu’il reprend le volant, Catala lui apprend que Meunier a tenté de le joindre sans donner un caractère urgent à sa demande, Schneider décide donc de passer chez Bubu Wittgenstein pour une petite conversation et récupérer quelque chose qu’il lui a demandé, dont il a besoin pour la soirée. Une soirée chez Monsieur Tom avec comme thème Cotton Club. C’est une Lincoln Continental 1969 que Bubu lui prête, un petit bijou d’automobile.

Tandis que Schneider se rend chez Monsieur Tom, Meunier rentre chez lui, non sans avoir essuyé une nouvelle fois les remarques vexatoires et menaçantes de ses collègues des stups et de son chef, leur chef, Stern.

A la soirée déguisée, outre Monsieur Tom et Marina, sa compagne, Schneider rencontre une jeune femme qui le subjugue et qu’il subjugue, une jeune femme avec laquelle il repart et qui lui dit s’appeler Cheroquee. A peine rentré chez lui, Meunier ressort, pour ne plus revenir. Une affaire qui va être confiée à Schneider et son équipe.

Comme pour Vaines recherches, la deuxième apparition de Schneider sous la plume de Pagan, Profil perdu nous offre une variation sur la relation entre le flic et Cheroquee. Il s’agit cette fois de leur rencontre, celle dont la jeune femme s’était justement souvenue dans le roman précédent. Une variation aussi glaciale, météorologiquement parlant, que celle d’avant était étouffante, caniculaire. Ces deux romans se situant avant La mort dans une voiture solitaire, première intrigue du romancier et première apparition des deux personnages.

En plus de Cheroquee, on y croise les personnages des deux bouquins cités, Charles Catala, Louis Dumont, Müller… Les membres de l’équipe de Schneider, cette « criminelle B » qui n’a plus de nom cette fois. Un retour en arrière légèrement décalé.

C’est, en effet, un roman intemporel que nous offre Pagan, un roman qui se situe dans un passé dans lequel l’écrivain avait l’habitude de sévir. Il situe ce passé de manière précise, au soir du 31 décembre 1979. Un choix de date devenant plus vague, plus flou, par quelques détails rendant l’histoire encore plus intemporelle. C’est une année 1979 en avance sur son temps puisqu’on peut y écouter Chris Isaak, dont les premiers enregistrements ne datent que de quelques années plus tard, on peut y lire une nouvelle de Stephen King publiée par chez lui un peu plus tard encore que les vinyles du chanteur à la voix de velours. D’autres détails brouillent encore les repères, on nous parle ainsi d’un service sévissant à l’époque, la BSN, en nous expliquant qu’il s’agit de l’ancêtre de la BAC, cette même BAC évoquée quelques pages plus tôt comme existant déjà, alors que dans les romans précédents, chronologiquement postérieurs à celui-ci, il s’agissait bien de la BSN, sans équivoque. On peut déjà payer avec sa carte de crédit pour faire le plein d’essence en self-service ou dans un restaurant. Ou évoquer la lambada pour décrire un personnage. Un flou volontaire ou un flou dû à une relecture trop rapide ? A mon avis, un peu des deux, l’atmosphère est là, un peu embrouillée, sans contours nets, comme les perceptions de certains personnages. Comme cette neige qui tombe et finit par tout changer.

Mais pas comme les personnages. Eux sont clairs et précis, bien décrits. On s’y attache, comme à chaque fois, un peu plus. Même si cette netteté est parfois éloignée des incertitudes qui les définissaient jusque là. Sauf pour Schneider. Le policier est toujours ce bloc de contradictions impossible à cerner, pétri d’un passé déjà sombre. Ce bloc inébranlable, fort de certaines convictions forgées dans la tourmente. Toujours aussi franc-tireur, hanté par son passé. Un passé dont il aimerait ne pas parler.

Il ressassait des choses mortes qui n’avaient plus de raison d’être.

L’intrigue se déroule sous nos yeux. Une intrigue ancrée dans la vie d’un commissariat, avec ses petites et ses grandes affaires, ses rivalités. Les rivalités se trouvent exacerbées par l’affaire, les petites affaires ne le sont pas tant que ça et les grandes obligent à frayer dans un monde assez nauséabond.

Et puis, il y a Cheroquee qui fait affleurer les doutes, la peur, les sentiments.

C’est un roman noir plus positif que les précédents… même si l’on connait la suite, on se prend à espérer. Parfois. Plus positif mais toujours hanté par la mort.

La vie n’est pas faite de mystères : seulement d’énigmes, que l’on finit toujours par résoudre un jour ou l’autre. Ou pas. Une énigme non résolue reste une énigme. Seule la mort est un mystère.”

Ce côté positif et le style de Pagan, plus léger, moins teinté de blues, sont les évolutions les plus palpables de l’écrivain. Il ne reste plus qu’à découvrir les autres dans les romans qui viendront et que nous attendons déjà avec impatience, après cette remise en route, ce désengourdissement.

John Le Carré, George Smiley de Vladimir à Alexandra

En 1979, paraît le troisième volet de la trilogie de Karla, racontant la lutte à distance entre Smiley et l’espion russe, Smiley’s People. Comme depuis Le miroir aux espions, il est traduit par Jean Rosenthal et est publié l’année suivante en France. Le titre qui lui a été choisi est la simple traduction de l’original, Les gens de Smiley.

Une femme est abordée par un inconnu à la sortie de son usine. Cette femme s’appelle Ostrakova, réfugiée politique, et celui qui l’aborde est de toute évidence là comme un écho de son passé. Il l’invite à la suivre et lui explique qu’il sait beaucoup de chose sur elle, notamment que sa fille, Alexandra, restée en Russie, n’est pas celle de son mari, Ostrakov, mais le fruit de sa liaison avec Glikmann alors qu’elle s’était retrouvée seule lors de la fuite de son mari vers l’ouest. Les souvenirs ressurgissent, cette fille qu’elle a abandonnée la hantant encore. L’inconnu, utilisant différents moyens pour la convaincre, finit par lui faire signer un document demandant la venue de sa fille et la déclarant prête à l’accueillir. A la suite de cette rencontre, Ostrakova se pose des questions et se persuade qu’elle ne reverra jamais sa fille, qu’elle a seulement permis aux Russes d’obtenir une identité pour une femme qu’ils veulent faire passer de l’autre côté du rideau de fer. Après mûres réflexion, elle décide de contacter le Général, un homme dont elle se souvient qu’il menait la lutte contre les nouveaux maîtres russes et que son mari disait de confiance.

Un jeune homme, en Allemagne, prend un ferry. Il est envoyé là pour déposer un sac sur un banc le temps de la traversée puis le récupérer avant de descendre. Pour ce faire, il respecte scrupuleusement les instructions données par le Général, l’homme qui l’envoie. Sa mission se passe a priori comme prévue.

Ces deux événements en provoquent un troisième qui rappelle Smiley à ce métier qu’il a longtemps exercé. Le Cirque l’a appelé en pleine nuit pour se rendre dans un parc de Londres où un cadavre vient d’être découvert. Il s’agit d’un homme avec lequel il a longtemps été en contact, qu’il est à même de reconnaître. Un homme qui sévissait avant les changements au Cirque dus à la découverte de la Taupe, premier opus de la trilogie. Cet homme, prénommé Vladimir, était également connu sous le nom de Général. Et Smiley est chargé de comprendre s’il s’agit juste d’un acte crapuleux ou si cette exécution d’une balle en plein visage pourrait être l’œuvre d’un service étranger.

Alors qu’il n’est engagé qu’à titre secret, Smiley mène sa tâche aussi sérieusement que possible, comme à son habitude. Il commence par rencontrer les membres du groupuscule que dirigeait le Général et qui a un temps été financé par le Cirque, du temps de Smiley. Il apprend qu’il était sur une affaire dont il pensait qu’elle lui permettrait de regagner l’estime du Cirque et de celui qu’il appréciait par-dessus tout, son agent traitant, Max, qui n’était autre que Smiley. Le Général ayant tout gardé pour lui, le groupuscule n’ayant plus son entière confiance, Smiley se lance sur une piste plutôt difficile. Mais il comprend bientôt qu’il tient là une chance d’affronter une nouvelle fois celui dont il a fait son adversaire principal, Karla. Toutes les méthodes utilisées lui ressemblant trop pour que ce soient de simples coïncidences.

Smiley mène l’enquête seul dans un premier temps, de manière non officielle. Il retourne sur le terrain et retrouve petit à petit ses repères. De Londres à la France, en passant par l’Allemagne, il suit un fil bien fragile. S’appuyant au passage sur ceux avec qui il travaillait et qui ont aussi raccroché, de Connie, l’archiviste spécialiste de la Russie à Toby Esterhase, l’ancien chef des lampistes du Cirque. Petit à petit, l’affaire se précise et pourrait bien être la dernière occasion pour Smiley de coincer Karla…

Comme son personnage, John Le Carré prend son temps pour installer l’intrigue. Il s’attarde sur les descriptions précises des lieux, développe les trajets, les parcours, l’observation des uns et des autres. Toujours à la limite de nous perdre, de nous lasser, sans que ce soit le cas cette fois-ci. Smiley s’accroche tellement qu’il nous tient et nous pousse à le suivre, sans que tout soit bien clair, sollicitant notre propre esprit de déduction ou d’imagination. Les changements n’ont plus de prise sur lui, il avance.

Chaque nouvelle mode avait été accueillie comme une panacée : « Maintenant nous allons vaincre, maintenant la machine va fonctionner ! » Chacune s’en était allée avec des pleurnicheries, en laissant derrière elle le fouillis britannique habituel, dont il se voyait de plus en plus, avec le recul, comme l’éternel présentateur. Il avait pratiqué l’indulgence, en espérant que d’autres en feraient autant, et ce n’avait pas été le cas. Il avait trimé dans des chambres sur cour pendant que des hommes de moindre envergure occupaient la scène. Et l’occupaient encore. Voilà cinq ans encore, il n’aurait jamais osé professer de telles opinions. Mais aujourd’hui, sondant avec calme son propre cœur, Smiley savait qu’il n’avait pas trouvé de maître et qu’il n’en trouverait peut-être jamais ; que les seules contraintes qu’on lui imposait étaient celles de sa propre raison et de sa propre humanité. Tout comme son mariage, tout comme son sens du service public.

Trois ans plus tard, avec La petite fille au tambour, John Le Carré passe à autre chose, laissant là George Smiley.

D.O.A., après le lion et le renard viennent les loups

Au premier trimestre 2015, D.O.A. nous avait offert la première partie de son dyptique autour de l’Afghanistan, Pukhtu : primo. En même temps qu’un nouveau territoire, il poursuivait là ses fictions sur le monde post 11-septembre, y incluant même certains des personnages qu’il avait créés pour ses premières incursions dans le sujet, à la “série noire”. Le lien était évident et il le confirmait ainsi. Enrichissant son univers romanesque. Ce lien se confirme d’ailleurs pleinement dans ce deuxième volet, Pukhtu : secundo, sous-titré Comme des loups, faisant la part belle à ceux qui étaient au premier plan dans Citoyens Clandestins, les seuls nouveaux d’envergure de ce dyptique s’avérant être Shere Khan, le chef de clan pachtoune, et Peter Dang, le journaliste.

Comme pour les séries venues d’outre-Atlantique auxquelles le premier opus faisait penser, le livre débute par un rappel de l’épisode précédent, à la manière de ces fictions télévisuelles : “Précédemment, dans Pukhtu

Après ce résumé, nous rappelant la collusion entre guerre et économie, parallèle, illégale ou non, l’action démarre là où nous l’avions laissée, forte pukhtu-gallimard-2016d’entrée. Nous sommes en septembre 2008…

Ghost est mal en point. Aux mains des talibans, l’espoir n’est plus de rigueur. Il faut résister.

Les première pages sont prenantes, violentes. Il s’agit d’une guerre et la compassion n’y a pas sa place.

Les rapports évoluent ensuite au fil des événements. Fox, malgré les difficultés, les doutes, a fini par gagner la confiance de Voodoo au sein de l’organisation paramilitaire privée 6N. L’heure est à la reconstruction du réseau que Voodoo était parvenu à bâtir et qui s’est vu particulièrement touché récemment. Il doit maintenir actif ce qui lui permet de financer les actions de son groupe et sa retraite, le trafic. En continuant à affronter la concurrence, ennemie et autochtone, principalement. Mais cela n’est pas simple, encore moins quand il faut le mener en même temps que la guerre.

Shere Khan sent la possibilité d’assouvir sa vengeance se rapprocher…

Alors que ces manœuvres se poursuivent, l’intrigue se décentre. Elle change de continent, revenant tout d’abord en France. Comme pressenti à la fin de Primo, Amel Balhimer, la journaliste aux yeux verts, reprend le dessus. Epaulée, accompagnée, protégée, par Daniel Ponsot, le flic, l’un des autres revenants des aventures précédentes, elle décide d’affronter ses peurs et cet homme à l’origine de sa déchéance, Alain Montana. Depuis Citoyens clandestins, la journaliste et l’ancien des services spéciaux sont liés et se méfient l’un de l’autre. Dans le même temps, nous allons en Afrique, au Mozambique, du côté de ce personnage entraperçu et constituant presque une aération dans l’intrigue du Primo, ce personnage que les lecteurs de Citoyens clandestins puis du Serpents aux mille coupures connaissent bien. Il s’est construit une vie mais son passé le rattrape, il va devoir redevenir Lynx, ce pseudo qui lui collait à la peau, cet animal autrefois appelé loup-cervier. En effet, Thierry Genêt a craqué, permettant à la DGSE de débusquer l’ancien exécutant de l’ombre.

J’ai essayé d’en dire le moins possible mais c’est déjà beaucoup.

Tout ce qui s’était mis en place dans l’opus précédent, tout ce que nous avions petit à petit intégré, est bousculé. Pour être plus précis, cela vole en éclats de partout. Explosé. Et, comme dans Primo, le principal moteur de l’intrigue est la vengeance. Le besoin de ne pas souffrir seul. Ce besoin de vengeance, qui continue à nourrir Ali Khan Zadran, s’empare d’autres personnages. L’un des moteurs de la guerre, des conflits, est là, au centre.

Tout vole en éclats et le cœur du roman change. Se déplace. Après les hommes au combat, ceux qui se sacrifient en première ligne, ce sont cette fois ceux qui sont derrière que l’on suit. Les journalistes, les financiers, les profiteurs, et ceux qui subissent, les sacrifiés pour la cause. Une cause bien souvent politique.

La vengeance mène les hommes mais constitue une motivation volatile. Elle pourrait parfois ne plus être suffisante. Pour se battre, il faut ne plus avoir peur de mourir, ou penser que sa mort le sera pour une cause plus grande… Et bizarrement, dans le maelström des luttes, ce n’est plus la haine qui est la plus forte mais bien l’amour ou la volonté de sauver les innocents.

Sur une année, D.O.A. nous balade d’Afrique en Europe, d’Europe en Afghanistan et retour, en passant par Dubaï ou le Pakistan. Il nous promène à la suite de ces personnages ambivalents, que l’on pourrait détester tant ils sont violents, sans pitié, mais dont on se prend à espérer qu’ils survivent, tellement les actions qu’ils mènent nous captivent, nous tiennent accrochés aux pages. Il fait des choix dans l’énorme matériau qu’il a accumulé, élaguant ici ou là, laissant sur le côté certains aspects de l’intrigue, certains personnages. Se constituant ainsi une réserve pour des intrigues potentielles.

Les points de vue alternent, ponctués par les dépêches des agences de presse ou des échanges épistolaires 2.0, jusqu’à un final éprouvant. Dans un style direct, allant à l’essentiel. Comme si l’auteur avait voulu renouer avec ces romans tentant de reconstruire des moments d’histoire, nous tenant en haleine autour d’instants ayant constitués les grands événements du vingtième siècle. Une ambition quasi-journalistique tellement l’intrigue est documentée, étayée, puisant à différentes sources certainement longuement recoupées. Un journalisme loin d’une certaine tendance à la certitude de détenir la vérité, comme si celle-ci pouvait être une et unique.

D.O.A. est au plus proche des individus, pas uniquement de ceux qui détiennent le pouvoir, ceux qui sont établis, mais bien de ceux qui forment la plus grande part de l’humanité.

Il est intéressant de voir le premier plan et les sentiments évoluer. Les deux seules femmes parmi tous ces hommes, Amel et Chloé, finissent par s’approcher du cœur de l’intrigue ou même par le constituer, subissant les événements sans pouvoir les influencer. Les hommes qui gravitent autour d’elles éprouvent à leur égard des sentiments d’une grande ambivalence, retrouvant grâce à elles une part d’humanité…

Décidément, D.O.A. est un écrivain important, ambitieux, dans le paysage littéraire français actuel, un auteur d’une grande exigence, conférant une dimension remarquable au roman noir. Un roman noir teinté de thriller.

C’est avec impatience que l’on va désormais attendre son prochain roman. En se disant que si l’on y recroise quelques uns des personnages qu’il nous a donné de rencontrer, le plaisir s’en trouvera sûrement augmenté, tellement l’univers qu’il a créé a fini par être un peu le nôtre.

Emile Gaboriau, les Favoral, le marquis de Trégars et le Comptoir du Crédit Mutuel

En 1874, un an après La corde au cou, l’ultime roman d’Emile Gaboriau est publié par son éditeur de toujours le Dentu. Il est dédié par l’épouse de l’écrivain à Paul Féval, l’ami et le mentor de l’auteur disparu quelques mois plus tôt. L’argent des autres, comme les précédents, est d’abord paru dans Le petit journal.

Samedi 27 avril 1872, les Favoral dînent chez eux, dans leur appartement de la calme rue Saint-Gilles, avec quelques amis, quand des coups sont frappés à la porte et le baron de Thaller fait irruption. C’est le patron du maître de maison, Vincent Favoral, caissier au Comptoir du Crédit Mutuel. Il débarque car le temps presse, la police en veut à Favoral, et son patron, après une vive conversation, l’invite à s’enfuir. La scène est étrange car, après largent-des-autres-dentu-1874le départ de son patron, Favoral est dans tous ses états, il refuse de toucher à l’argent que celui-ci lui a laissé, comme s’il était dangereux, empoisonné… il est dans tous ses états, sans savoir que faire, mais Maxime, le fils, l’encourage à fuir par une fenêtre donnant sur la cour voisine, le temps presse, la police frappe à la porte, s’impatiente. Finalement, Favoral s’enfuie, la police perquisitionne, trouvant des preuves des détournements dont il s’est rendu coupable puis laisse les autres membres de la famille abasourdis.

Madame Favoral, Maxime et Gilberte tombent des nus. Vincent Favoral donnait l’image d’un homme strict, riche mais près de son argent, très exigeant avec lui-même comme avec sa famille, intègre… Ils n’ont qu’à peine le temps de réaliser que de nouveaux coups sont frappés à la porte, les habitants du quartier viennent aux nouvelles, viennent réclamer l’argent qu’ils avaient confié au caissier, sûrs qu’il le ferait fructifier… sauf qu’ils ont été floués, comme les amis qui dînaient là… Favoral aurait détourné douze millions…

Cette scène constitue, dans la première partie intitulée Les hommes de paille, le nœud de l’intrigue. Elle revient épisodiquement, car nous retournons ensuite constamment en arrière pour comprendre ce que chacun des membres de la famille a pu percevoir de la scène. Nous parcourons leur vie jusqu’à ce fait marquant, saillant. Madame Favoral, une femme mariée jeune et ayant perçu cela comme une opportunité de fuir un père peu enviable puis ayant déchanté devant ce mari toujours suspicieux, pingre, vérifiant les dépenses du ménage et ne lui octroyant que le strict nécessaire au point qu’elle s’est mise à faire des travaux de coutures pour avoir de l’argent de côté. Cet argent qui lui a permis ensuite de gâter un peu ses enfants, de subvenir aux besoins de Maxime pour mener une vie faite d’excès, de sorties… Des excès qui l’ont poussé par la suite à mettre à contribution Gilberte pour les travaux de coutures… Mlle Gilberte est quant à elle le pilier de cette famille, celle qui les a maintenus et va les maintenir dans le droit chemin, va leur permettre d’affronter la tempête, celle de la ruine et de la honte… Elle est celle qui parvient à garder une attitude exemplaire et juste, admirable, droite, fière… même si elle a également des choses à cacher, notamment ce jeune homme à laquelle elle s’est promise en secret… Nous en apprenons ensuite un peu plus sur Maxime et cette vie dissolue qu’il a vécue, épuisant les économies de sa mère jusqu’à ce que sa sœur lui ouvre les yeux et le pousse à se prendre en main, à s’assumer. Sa sœur et une autre jeune femme, sa voisine dans l’hôtel meublé où il a élu domicile, ne pouvant décidément plus vivre sous le toit familial, être confronté à ce père sans pitié…

Au fur et à mesure que nous parcourons les histoires de chacun, la scène d’ouverture s’enrichit. Nous la percevons sous des angles différents, jusqu’à en connaître bien des aspects. Le détournement du caissier du Comptoir du Crédit Mutuel a fait bien des victimes et a bien des origines. Les protagonistes vont mener l’enquête tandis que l’étau se resserre. Ils vont mener l’enquête particulièrement bien soutenus par le marquis de Trégars, le fiancé de Gilberte et dont le père a été victime autrefois d’une escroquerie, mourant ruiné. Mlle Lucienne, l’amie de Maxime, l’autre qui l’a poussé à s’assumer, est quant à elle à la recherche de ses parents et de ceux qui en veulent à sa vie sans qu’elle comprenne pourquoi on s’en prendrait à une pauvre ouvrière comme elle… Ils sont épaulés en cela par un commissaire, dont le nom ne nous sera pas donné, mais ressemblant étrangement à un autre… un commissaire plein de sagesse, apparaissant comme un rempart devant un autre fléau, la puissance des journaux et de ce qu’ils véhiculent…

Le monde !… vous comprendrez ce que vaut son estime quand vous aurez vu à quelles gens il l’accorde, quand vous saurez que ce sont les plus effrontés et les plus hypocrites, les plus tarés et les plus lâches, qui constituent entre eux, et pour leur usage, cette puissance idiote qui fait trembler les imbéciles, et qui s’appelle l’opinion.

Les intrigues se mêlent, les fils se nouent pour mieux se dénouer ensuite. Il y a des trahisons, de la manipulation, comme dans tout bon roman-feuilleton. De la romance, des grands sentiments et des coups bas. La mort est frôlée, les méchants sont de vrais méchants, antipathiques et tout. La laideur des esprits est inscrites sur les visages quand la beauté est le reflet des âmes… parfois, pas toujours.

C’est prenant, haletant. Et c’est à charge. Une charge contre ces hommes qui vivent de l’argent des autres, qui ruinent les innocents pour mieux se pavaner, s’exposer et exposer les richesses qu’ils ont amassées par le vol, un vol devenu presque légal avec l’arrivée de la spéculation… On joue avec l’argent des autres et on gagne en leur faisant croire qu’ils sont ruinés… Une charge que Gaboriau avait déjà menée dans La clique dorée ou La dégringolade, une charge contre ces escrocs qui spéculent sur le bien des autres, qui s’inventent des noms, se créent des histoires pour mieux impressionner le menu fretin, ces gens honnêtes qui travaillent pour vivre… Gaboriau nous décrit des gens sans scrupule spéculant également sur les remous de l’Histoire… Une charge contre ce capitalisme bientôt triomphant, contre l’arrivée d’une nouvelle classe dominant les autres sans le mériter… justifiant cyniquement leurs actions…

C’est l’avidité des dupes qui fait la friponnerie des dupeurs…

Ce que Gaboriau dénonçait a fini par arriver, nous ne sommes pas encore débarrassés de ces escrocs vivant de l’argent des autres, le peuple ne les a pas encore balayés quand ce serait sûrement la réaction la plus saine… flouer les travailleurs est devenu légal et le moyen de référence pour grimper les échelons d’une pseudo-réussite sociale. Décidément, Gaboriau n’était pas qu’un auteur populaire mais aussi un auteur social, précurseur du roman policier, un roman policier dénonçant les travers d’une société, proche de ce qui deviendrait le roman noir… un auteur marquant bien que disparu à quarante ans…

Cet ultime roman, L’argent des autres, confirme l’évolution de l’œuvre du romancier, celle d’un roman davantage social, noir…

James Salter, entre ciel et terre

En 1997, dix-neuf ans après la publication de son cinquième roman, L’homme des hautes solitudes, James Salter voit ses mémoires édités, Burning the days. Il répond ainsi à la demande de son éditeur, Joe Fox, malheureusement mort avant d’avoir lu le livre dans son intégralité, son écriture ayant été quelques peu difficile pour l’écrivain. Il paraît deux ans plus tard en France, traduit par Philippe Garnier, sous le titre Une vie à brûler.

La vie de James Horowitz commence dans le New Jersey et se poursuit à New York. Les histoires de famille sont les premières dont il se souvient, certains membres, parfois à peine croisés, en devenant les personnages principaux et, du coup, s’imprimant dans sa mémoire plus que d’autres. Cette Une vie à brûler (L'Olivier, 1997)vie prend un tournant quand, pendant sa scolarité, il est décidé qu’il la poursuivra à West Point, école militaire par laquelle son père est passé. Tel un enfant de troupe, à l’instar d’un Charles Juliet, Horowitz qui n’est pas encore Salter, se trouve isolé dans un milieu qui ne l’a jamais attiré. Il s’y trouve isolé et déplacé. D’autres autour de lui, plus motivés, peinent à s’adapter aux exigences d’une vie militaire, la vie de cadet, et, alors qu’il en voit renoncer, de plus forts que lui, qu’il y songe furtivement, un déclic se produit et il devient soldat… puis pilote, à la faveur d’une formation offerte. Il est à West Point alors que la guerre fait rage et n’en sort qu’une fois celle-ci achevée… pilote de bombardier puis pilote de chasse. Il quitte l’armée pour reprendre ses études, travaille à Langley puis s’engage de nouveau, répondant à l’appel pour la guerre de Corée.

C’était la victoire que nous désirions et que nous imaginions. Vous ne pouviez ni la voler ni vous la faire donner. Personne au monde n’était assez riche pour l’acheter, et elle ne valait rien. Au bout du compte, elle ne valait rien du tout.

Devenu pilote de chasse sur le tard, il combat enfin avant de terminer sa carrière militaire en Allemagne et, lors d’un congé, le jour de son anniversaire, de démissionner pour se consacrer à l’écriture alors qu’il vient de publier son premier roman, sous un pseudonyme, il est désormais James Salter. Et il va se consacrer aux romans et aux scénarii. Ne volant plus qu’en rêve ou comme pilote de l’armée de réserve. Sa vie change et devient celle d’un écrivain entre l’Europe et les Etats-Unis, entre la France ou l’Italie et New York.

Salter écrit ce livre de mémoire, ne voulant décrire ce qu’il a traversé qu’à partir de ce qu’il lui en reste. Il nous livre ainsi des épisodes en détail et passe de l’un à l’autre sans forcément établir de lien. Il se fie à sa mémoire et nous livre les endroits qu’il a connu et les souvenirs de ceux qu’il a croisés. Et, il en a vu, et il en a croisés…

Nous commençons avec des anonymes, famille, camarades, ceux qui disparaissent, s’éloignant, puis ceux qui meurent, l’aviation ne faisant que peu de cadeau. Au fur et à mesure, les personnes croisées évoluent, celles qui sont retenues sont celles ayant connu une certaine notoriété… La partie sur l’armée s’achève ainsi par l’évocation de deux élèves de West Point avec lesquels il a volé, deux élèves qu’il a côtoyés. Ed White est entré à la NASA, a été le premier états-unien effectuant une sortie dans l’espace, destiné à aller sur la lune, il est mort lors d’un accident à Cap Canaveral… remplacé par l’autre ancien élève de West Point, Buzz Aldrin, le deuxième homme sur la lune. La deuxième partie de ses mémoires sera jalonnée des relations avec d’autres hommes célèbres, principalement dans le milieu du cinéma mais également celui de la littérature de l’époque. Il semblerait que la vie de l’écrivain doive être mesurée à l’aune de ces rencontres avec des célébrités… comme si, sans elles, elle n’aurait pas eu le même éclat. Mais il n’y a pas que des célébrités, il y a également des personnes dont le talent n’a pas été reconnu à sa juste valeur…

Ce sont des rencontres riches, des relations profondes… C’est une époque qui revit sous la plume de l’auteur, une autre époque.

Une époque où il a réussi à vivre de l’écriture de scénario même si peu de films ont résulté de cette occupation, un film n’étant pas toujours simple à monter…

Les meilleurs scripts ne sont pas toujours réalisés, tout comme les campagnes les plus farouchement disputées peuvent ne pas se terminer en victoire. C’est une simple observation que j’avance, au-delà de toute expérience personnelle. Il y a tant de facteurs : timing, impulsion, frivolité, accident. Les films qui sont produits sont comme des menhirs, debout au milieu des débris de tout ce qui est cassé ou perdu, les pures répliques, les scènes, le grand effort prodigué comme la laitance sur la rogue. Les agents et les stars fourragent dedans du bout du pied sans y penser. Peut-être est-ce ce champ d’épandage, ces vastes décombres, qui nourrissent la gloire.

C’est une époque différente, un milieu différent… dans une superbe prose, en s’attardant sur chacun, Salter parvient à nous transmettre des sentiments, ceux de ces années-là, à nous en faire le portrait, mais il parvient également à nous forcer à nous interroger.

Nous voyons des noms défiler, des noms de ce temps-là, pas si éloignée et pourtant… Peu d’entre eux sont parvenus jusqu’à nous. Car en fait de célébrités, ce sont celles qui ont compté dans la vie de l’écrivain et non celles qui se sont détachées, celles dont notre époque se souvient. C’est un sentiment étrange que l’on a en parcourant ces lignes. Celui d’accéder à un monde, celui du cinéma principalement, objet de bien des phantasmes, un monde que les amateurs ont fini par connaître. Mais du côté des artisans, des bricoleurs… On pense un moment avoir quelques anecdotes croustillantes sur ceux qui ont marqué l’époque mais Salter a surtout côtoyer les seconds couteaux, ce sont surtout eux qui lui ont permis d’entrer dans ce monde. Surtout eux qu’il a fréquentés… Impression étrange de voir le monde du cinéma avec d’autres vedettes que celles que l’on connaît et qui pourtant semblent avoir eu leur importance, leur réseau d’influence.

On croise en passant Redford juste avant la reconnaissance, Lumet ou Charlotte Rampling, qui se font quelque peu égratigner…

Au final, c’est le cinéma, son monde, tel que Salter l’a vu… Un monde dont les amitiés sont quasiment exclusivement masculines. Les femmes ayant le rôle de maîtresse et l’infidélité est une constante sous la plume de l’écrivain, une infidélité non décrite comme telle, plutôt comme inhérente à une vie de bohème, une vie vécue entre Paris, Rome, New York, Munich ou même Chaumont… Une vie dans laquelle la famille n’est pas toujours présente, restant souvent à la périphérie. Par pudeur peut-être, comme pour l’écriture. Même la mort de la fille n’est qu’effleurée, impossible à évoquer pour Salter.

En effet, l’impression de décalage est d’autant plus importante que l’écrivain nous parle très peu, pour ainsi dire pas du tout, de son travail d’écriture, en ce qui concerne ses livres, ses romans. Comme si la mémoire n’avait pas retenu ces moments de création, comme si ces moments de création étaient en dehors de la vie, d’une certaine vie. Celle que l’écrivain a choisi de nous raconter.

Ce n’est que dans les livres qu’on trouve la perfection, seulement dans les livres qu’elle ne peut se gâter. L’art, en un sens, est la vie amenée à s’immobiliser, rescapée du temps. Le secret pour accomplir cela est simple : enlever tout ce qui n’est pas bon.

C’est au final un témoignage touchant sur une époque, un milieu, une manière de vivre. Presque nostalgique. Un témoignage à l’écriture précise, épurée…

Un regard sur une vie qui, comme toutes les vies, est unique et dérisoire. Qui n’aura peut-être eu de valeur que pour celui qui l’a vécue.

A la fin, le moi reste inachevé, il est abandonné pour cause de décès de son propriétaire. Tous les détails exceptionnels, les confessions, secrets, photographies de visages aimés et parfois plus que les visages, les adresses précieuses, les villes et les hôtels à visiter si on en a le temps, les anecdotes, les images sacrées, les vers immortels, tout ce qu’on a mis en tas ou ramassé parce qu’on le trouvait intriguant ou simplement beau, devient soudainement superflu, sans valeur, le fatras des décennies tourbillonnant à vos pieds.

Après ce retour sur lui-même, James Salter a écrit un ultime roman, Et rien d’autre.

James Salter, Rand et les sommets autour de Chamonix

En 1979 paraît, chez Little, Brown and Company, le cinquième roman de James Salter, Solo Faces. Quatre ans après le précédent, Un bonheur parfait. C’est en fait un scénario devenu roman, un scénario au départ destiné à Robert Redford avec lequel Salter avait travaillé sur Downhill Racer. Mais cela ne se ressent pas, le travail du romancier ayant gommé l’aspect cinématographique, sa prose ayant donné une autre dimension à son personnage central. Il s’agit du premier traduit dans notre langue, en 1981. Sous la plume d’Antoine Deseix, il devient L’homme des hautes solitudes.

Rand travaille sur un chantier, la rénovation du toit d’une église. Un chantier à quelques dizaines de mètres du sol. Nous sommes en Californie et Rand est un homme en marge, un homme qui se cherche. Il vit chez Louise. Partage son lit après n’avoir été qu’hébergé.

L'homme des hautes solitudes (Denoël, 1979)Un jour, tôt le matin, il réveille Lane, le fils de celle-ci, et l’emmène en excursion. La voiture les conduit loin de Los Angeles, traversant des paysages changeants, jusqu’au pied de ce qui s’avère être une course de montagne, avec escalade en prime. Au sommet de leur parcours, ils rencontrent Cabot, une connaissance de Rand, qui lui parle de l’Europe et de Chamonix où il invite Rand à se rendre.

Quelques semaines plus tard, Rand succombe à la tentation, à l’appel des sommets alpins et part pour l’Europe. Pour Chamonix, plus précisément. Logeant d’abord dans des chambres de location, il se lance dans quelques excursions. La première qui fait parler de lui est celle du Frêney dont il revient après plusieurs jours et s’être fait piéger par un orage. L’expérience rentre. A la fin de cette première saison, il décide de rester à Chamonix. Seul parmi les alpinistes venus là. La saison suivante, ses moyens s’amenuisant, il passe d’une chambre à une autre puis à une tente. Jack Cabot et sa femme Carol le rejoignent alors. Après quelques tentatives, quelques hésitations, ils se lancent à l’assaut des Drus. Par une nouvelle voie. A leur retour, après une ascension épique au cours de laquelle Cabot a failli y rester, ils font parler d’eux. Leurs chemins continuent en parallèle, Rand choisissant différents partenaires puis s’en passant, tachant de se faire oublier, Cabot décidant de profiter de cette renommée naissante pour se faire connaître. Alors que les autres partent de nouveau, Rand reste encore et toujours à Chamonix, se liant avec Catherine, une fille du coin, avec laquelle il emménage.

Rand est un jusqu’au-boutiste, un solitaire, qui vit sa passion autant qu’il le peu, bravant les intempéries, s’en accommodant autant que possible. Il adopte toutes les variables, s’en imprègne, s’y renforce.

C’est un roman calme comme son héro, un roman en dehors du monde, à sa lisière, observant les semblables de l’alpiniste, qui ne le sont peut-être pas, ses semblables, juste des humains. Loin de sommets. C’est un homme qui ne se met pas en avant, qui affronte ses peurs, ses doutes. Qui ne parle que peu. Prêt à sacrifier sa vie dans la vallée pour tutoyer les sommets.

C’est un superbe roman que ce roman de Salter. Un roman d’une grande compassion, d’une grande humanité, face à un homme qui ne sait pas trop ce qu’il veut et qui vit pleinement sa volonté d’affronter ces parois de pierre, parfois glacées, frappées par des trombes d’eau. C’est un superbe roman qui m’a rappelé un autre roman, graphique celui-là, l’adaptation de Jirô Taniguchi intitulée Le sommet des Dieux.

C’est un grand roman, celui d’un grand auteur dont il faut lire la prose, trop rare. Dont il faut lire le style si pur, si ciselé. Dont il faut lire les romans, celui-ci étant l’un de ses derniers puisqu’il s’est ensuite plus intéressé à la poésie ou à une forme de fiction plus courte, la nouvelle.

Après cette Homme des Hautes Solitudes, James Salter a signé une autobiographie, Une vie à brûler, avant un dernier roman quelques trente ans plus tard, Et rien d’autre.