D.O.A., après le lion et le renard viennent les loups

Au premier trimestre 2015, D.O.A. nous avait offert la première partie de son dyptique autour de l’Afghanistan, Pukhtu : primo. En même temps qu’un nouveau territoire, il poursuivait là ses fictions sur le monde post 11-septembre, y incluant même certains des personnages qu’il avait créés pour ses premières incursions dans le sujet, à la “série noire”. Le lien était évident et il le confirmait ainsi. Enrichissant son univers romanesque. Ce lien se confirme d’ailleurs pleinement dans ce deuxième volet, Pukhtu : secundo, sous-titré Comme des loups, faisant la part belle à ceux qui étaient au premier plan dans Citoyens Clandestins, les seuls nouveaux d’envergure de ce dyptique s’avérant être Shere Khan, le chef de clan pachtoune, et Peter Dang, le journaliste.

Comme pour les séries venues d’outre-Atlantique auxquelles le premier opus faisait penser, le livre débute par un rappel de l’épisode précédent, à la manière de ces fictions télévisuelles : “Précédemment, dans Pukhtu

Après ce résumé, nous rappelant la collusion entre guerre et économie, parallèle, illégale ou non, l’action démarre là où nous l’avions laissée, forte pukhtu-gallimard-2016d’entrée. Nous sommes en septembre 2008…

Ghost est mal en point. Aux mains des talibans, l’espoir n’est plus de rigueur. Il faut résister.

Les première pages sont prenantes, violentes. Il s’agit d’une guerre et la compassion n’y a pas sa place.

Les rapports évoluent ensuite au fil des événements. Fox, malgré les difficultés, les doutes, a fini par gagner la confiance de Voodoo au sein de l’organisation paramilitaire privée 6N. L’heure est à la reconstruction du réseau que Voodoo était parvenu à bâtir et qui s’est vu particulièrement touché récemment. Il doit maintenir actif ce qui lui permet de financer les actions de son groupe et sa retraite, le trafic. En continuant à affronter la concurrence, ennemie et autochtone, principalement. Mais cela n’est pas simple, encore moins quand il faut le mener en même temps que la guerre.

Shere Khan sent la possibilité d’assouvir sa vengeance se rapprocher…

Alors que ces manœuvres se poursuivent, l’intrigue se décentre. Elle change de continent, revenant tout d’abord en France. Comme pressenti à la fin de Primo, Amel Balhimer, la journaliste aux yeux verts, reprend le dessus. Epaulée, accompagnée, protégée, par Daniel Ponsot, le flic, l’un des autres revenants des aventures précédentes, elle décide d’affronter ses peurs et cet homme à l’origine de sa déchéance, Alain Montana. Depuis Citoyens clandestins, la journaliste et l’ancien des services spéciaux sont liés et se méfient l’un de l’autre. Dans le même temps, nous allons en Afrique, au Mozambique, du côté de ce personnage entraperçu et constituant presque une aération dans l’intrigue du Primo, ce personnage que les lecteurs de Citoyens clandestins puis du Serpents aux mille coupures connaissent bien. Il s’est construit une vie mais son passé le rattrape, il va devoir redevenir Lynx, ce pseudo qui lui collait à la peau, cet animal autrefois appelé loup-cervier. En effet, Thierry Genêt a craqué, permettant à la DGSE de débusquer l’ancien exécutant de l’ombre.

J’ai essayé d’en dire le moins possible mais c’est déjà beaucoup.

Tout ce qui s’était mis en place dans l’opus précédent, tout ce que nous avions petit à petit intégré, est bousculé. Pour être plus précis, cela vole en éclats de partout. Explosé. Et, comme dans Primo, le principal moteur de l’intrigue est la vengeance. Le besoin de ne pas souffrir seul. Ce besoin de vengeance, qui continue à nourrir Ali Khan Zadran, s’empare d’autres personnages. L’un des moteurs de la guerre, des conflits, est là, au centre.

Tout vole en éclats et le cœur du roman change. Se déplace. Après les hommes au combat, ceux qui se sacrifient en première ligne, ce sont cette fois ceux qui sont derrière que l’on suit. Les journalistes, les financiers, les profiteurs, et ceux qui subissent, les sacrifiés pour la cause. Une cause bien souvent politique.

La vengeance mène les hommes mais constitue une motivation volatile. Elle pourrait parfois ne plus être suffisante. Pour se battre, il faut ne plus avoir peur de mourir, ou penser que sa mort le sera pour une cause plus grande… Et bizarrement, dans le maelström des luttes, ce n’est plus la haine qui est la plus forte mais bien l’amour ou la volonté de sauver les innocents.

Sur une année, D.O.A. nous balade d’Afrique en Europe, d’Europe en Afghanistan et retour, en passant par Dubaï ou le Pakistan. Il nous promène à la suite de ces personnages ambivalents, que l’on pourrait détester tant ils sont violents, sans pitié, mais dont on se prend à espérer qu’ils survivent, tellement les actions qu’ils mènent nous captivent, nous tiennent accrochés aux pages. Il fait des choix dans l’énorme matériau qu’il a accumulé, élaguant ici ou là, laissant sur le côté certains aspects de l’intrigue, certains personnages. Se constituant ainsi une réserve pour des intrigues potentielles.

Les points de vue alternent, ponctués par les dépêches des agences de presse ou des échanges épistolaires 2.0, jusqu’à un final éprouvant. Dans un style direct, allant à l’essentiel. Comme si l’auteur avait voulu renouer avec ces romans tentant de reconstruire des moments d’histoire, nous tenant en haleine autour d’instants ayant constitués les grands événements du vingtième siècle. Une ambition quasi-journalistique tellement l’intrigue est documentée, étayée, puisant à différentes sources certainement longuement recoupées. Un journalisme loin d’une certaine tendance à la certitude de détenir la vérité, comme si celle-ci pouvait être une et unique.

D.O.A. est au plus proche des individus, pas uniquement de ceux qui détiennent le pouvoir, ceux qui sont établis, mais bien de ceux qui forment la plus grande part de l’humanité.

Il est intéressant de voir le premier plan et les sentiments évoluer. Les deux seules femmes parmi tous ces hommes, Amel et Chloé, finissent par s’approcher du cœur de l’intrigue ou même par le constituer, subissant les événements sans pouvoir les influencer. Les hommes qui gravitent autour d’elles éprouvent à leur égard des sentiments d’une grande ambivalence, retrouvant grâce à elles une part d’humanité…

Décidément, D.O.A. est un écrivain important, ambitieux, dans le paysage littéraire français actuel, un auteur d’une grande exigence, conférant une dimension remarquable au roman noir. Un roman noir teinté de thriller.

C’est avec impatience que l’on va désormais attendre son prochain roman. En se disant que si l’on y recroise quelques uns des personnages qu’il nous a donné de rencontrer, le plaisir s’en trouvera sûrement augmenté, tellement l’univers qu’il a créé a fini par être un peu le nôtre.

Emile Gaboriau, les Favoral, le marquis de Trégars et le Comptoir du Crédit Mutuel

En 1874, un an après La corde au cou, l’ultime roman d’Emile Gaboriau est publié par son éditeur de toujours le Dentu. Il est dédié par l’épouse de l’écrivain à Paul Féval, l’ami et le mentor de l’auteur disparu quelques mois plus tôt. L’argent des autres, comme les précédents, est d’abord paru dans Le petit journal.

Samedi 27 avril 1872, les Favoral dînent chez eux, dans leur appartement de la calme rue Saint-Gilles, avec quelques amis, quand des coups sont frappés à la porte et le baron de Thaller fait irruption. C’est le patron du maître de maison, Vincent Favoral, caissier au Comptoir du Crédit Mutuel. Il débarque car le temps presse, la police en veut à Favoral, et son patron, après une vive conversation, l’invite à s’enfuir. La scène est étrange car, après largent-des-autres-dentu-1874le départ de son patron, Favoral est dans tous ses états, il refuse de toucher à l’argent que celui-ci lui a laissé, comme s’il était dangereux, empoisonné… il est dans tous ses états, sans savoir que faire, mais Maxime, le fils, l’encourage à fuir par une fenêtre donnant sur la cour voisine, le temps presse, la police frappe à la porte, s’impatiente. Finalement, Favoral s’enfuie, la police perquisitionne, trouvant des preuves des détournements dont il s’est rendu coupable puis laisse les autres membres de la famille abasourdis.

Madame Favoral, Maxime et Gilberte tombent des nus. Vincent Favoral donnait l’image d’un homme strict, riche mais près de son argent, très exigeant avec lui-même comme avec sa famille, intègre… Ils n’ont qu’à peine le temps de réaliser que de nouveaux coups sont frappés à la porte, les habitants du quartier viennent aux nouvelles, viennent réclamer l’argent qu’ils avaient confié au caissier, sûrs qu’il le ferait fructifier… sauf qu’ils ont été floués, comme les amis qui dînaient là… Favoral aurait détourné douze millions…

Cette scène constitue, dans la première partie intitulée Les hommes de paille, le nœud de l’intrigue. Elle revient épisodiquement, car nous retournons ensuite constamment en arrière pour comprendre ce que chacun des membres de la famille a pu percevoir de la scène. Nous parcourons leur vie jusqu’à ce fait marquant, saillant. Madame Favoral, une femme mariée jeune et ayant perçu cela comme une opportunité de fuir un père peu enviable puis ayant déchanté devant ce mari toujours suspicieux, pingre, vérifiant les dépenses du ménage et ne lui octroyant que le strict nécessaire au point qu’elle s’est mise à faire des travaux de coutures pour avoir de l’argent de côté. Cet argent qui lui a permis ensuite de gâter un peu ses enfants, de subvenir aux besoins de Maxime pour mener une vie faite d’excès, de sorties… Des excès qui l’ont poussé par la suite à mettre à contribution Gilberte pour les travaux de coutures… Mlle Gilberte est quant à elle le pilier de cette famille, celle qui les a maintenus et va les maintenir dans le droit chemin, va leur permettre d’affronter la tempête, celle de la ruine et de la honte… Elle est celle qui parvient à garder une attitude exemplaire et juste, admirable, droite, fière… même si elle a également des choses à cacher, notamment ce jeune homme à laquelle elle s’est promise en secret… Nous en apprenons ensuite un peu plus sur Maxime et cette vie dissolue qu’il a vécue, épuisant les économies de sa mère jusqu’à ce que sa sœur lui ouvre les yeux et le pousse à se prendre en main, à s’assumer. Sa sœur et une autre jeune femme, sa voisine dans l’hôtel meublé où il a élu domicile, ne pouvant décidément plus vivre sous le toit familial, être confronté à ce père sans pitié…

Au fur et à mesure que nous parcourons les histoires de chacun, la scène d’ouverture s’enrichit. Nous la percevons sous des angles différents, jusqu’à en connaître bien des aspects. Le détournement du caissier du Comptoir du Crédit Mutuel a fait bien des victimes et a bien des origines. Les protagonistes vont mener l’enquête tandis que l’étau se resserre. Ils vont mener l’enquête particulièrement bien soutenus par le marquis de Trégars, le fiancé de Gilberte et dont le père a été victime autrefois d’une escroquerie, mourant ruiné. Mlle Lucienne, l’amie de Maxime, l’autre qui l’a poussé à s’assumer, est quant à elle à la recherche de ses parents et de ceux qui en veulent à sa vie sans qu’elle comprenne pourquoi on s’en prendrait à une pauvre ouvrière comme elle… Ils sont épaulés en cela par un commissaire, dont le nom ne nous sera pas donné, mais ressemblant étrangement à un autre… un commissaire plein de sagesse, apparaissant comme un rempart devant un autre fléau, la puissance des journaux et de ce qu’ils véhiculent…

Le monde !… vous comprendrez ce que vaut son estime quand vous aurez vu à quelles gens il l’accorde, quand vous saurez que ce sont les plus effrontés et les plus hypocrites, les plus tarés et les plus lâches, qui constituent entre eux, et pour leur usage, cette puissance idiote qui fait trembler les imbéciles, et qui s’appelle l’opinion.

Les intrigues se mêlent, les fils se nouent pour mieux se dénouer ensuite. Il y a des trahisons, de la manipulation, comme dans tout bon roman-feuilleton. De la romance, des grands sentiments et des coups bas. La mort est frôlée, les méchants sont de vrais méchants, antipathiques et tout. La laideur des esprits est inscrites sur les visages quand la beauté est le reflet des âmes… parfois, pas toujours.

C’est prenant, haletant. Et c’est à charge. Une charge contre ces hommes qui vivent de l’argent des autres, qui ruinent les innocents pour mieux se pavaner, s’exposer et exposer les richesses qu’ils ont amassées par le vol, un vol devenu presque légal avec l’arrivée de la spéculation… On joue avec l’argent des autres et on gagne en leur faisant croire qu’ils sont ruinés… Une charge que Gaboriau avait déjà menée dans La clique dorée ou La dégringolade, une charge contre ces escrocs qui spéculent sur le bien des autres, qui s’inventent des noms, se créent des histoires pour mieux impressionner le menu fretin, ces gens honnêtes qui travaillent pour vivre… Gaboriau nous décrit des gens sans scrupule spéculant également sur les remous de l’Histoire… Une charge contre ce capitalisme bientôt triomphant, contre l’arrivée d’une nouvelle classe dominant les autres sans le mériter… justifiant cyniquement leurs actions…

C’est l’avidité des dupes qui fait la friponnerie des dupeurs…

Ce que Gaboriau dénonçait a fini par arriver, nous ne sommes pas encore débarrassés de ces escrocs vivant de l’argent des autres, le peuple ne les a pas encore balayés quand ce serait sûrement la réaction la plus saine… flouer les travailleurs est devenu légal et le moyen de référence pour grimper les échelons d’une pseudo-réussite sociale. Décidément, Gaboriau n’était pas qu’un auteur populaire mais aussi un auteur social, précurseur du roman policier, un roman policier dénonçant les travers d’une société, proche de ce qui deviendrait le roman noir… un auteur marquant bien que disparu à quarante ans…

Cet ultime roman, L’argent des autres, confirme l’évolution de l’œuvre du romancier, celle d’un roman davantage social, noir…

James Salter, entre ciel et terre

En 1997, dix-neuf ans après la publication de son cinquième roman, L’homme des hautes solitudes, James Salter voit ses mémoires édités, Burning the days. Il répond ainsi à la demande de son éditeur, Joe Fox, malheureusement mort avant d’avoir lu le livre dans son intégralité, son écriture ayant été quelques peu difficile pour l’écrivain. Il paraît deux ans plus tard en France, traduit par Philippe Garnier, sous le titre Une vie à brûler.

La vie de James Horowitz commence dans le New Jersey et se poursuit à New York. Les histoires de famille sont les premières dont il se souvient, certains membres, parfois à peine croisés, en devenant les personnages principaux et, du coup, s’imprimant dans sa mémoire plus que d’autres. Cette Une vie à brûler (L'Olivier, 1997)vie prend un tournant quand, pendant sa scolarité, il est décidé qu’il la poursuivra à West Point, école militaire par laquelle son père est passé. Tel un enfant de troupe, à l’instar d’un Charles Juliet, Horowitz qui n’est pas encore Salter, se trouve isolé dans un milieu qui ne l’a jamais attiré. Il s’y trouve isolé et déplacé. D’autres autour de lui, plus motivés, peinent à s’adapter aux exigences d’une vie militaire, la vie de cadet, et, alors qu’il en voit renoncer, de plus forts que lui, qu’il y songe furtivement, un déclic se produit et il devient soldat… puis pilote, à la faveur d’une formation offerte. Il est à West Point alors que la guerre fait rage et n’en sort qu’une fois celle-ci achevée… pilote de bombardier puis pilote de chasse. Il quitte l’armée pour reprendre ses études, travaille à Langley puis s’engage de nouveau, répondant à l’appel pour la guerre de Corée.

C’était la victoire que nous désirions et que nous imaginions. Vous ne pouviez ni la voler ni vous la faire donner. Personne au monde n’était assez riche pour l’acheter, et elle ne valait rien. Au bout du compte, elle ne valait rien du tout.

Devenu pilote de chasse sur le tard, il combat enfin avant de terminer sa carrière militaire en Allemagne et, lors d’un congé, le jour de son anniversaire, de démissionner pour se consacrer à l’écriture alors qu’il vient de publier son premier roman, sous un pseudonyme, il est désormais James Salter. Et il va se consacrer aux romans et aux scénarii. Ne volant plus qu’en rêve ou comme pilote de l’armée de réserve. Sa vie change et devient celle d’un écrivain entre l’Europe et les Etats-Unis, entre la France ou l’Italie et New York.

Salter écrit ce livre de mémoire, ne voulant décrire ce qu’il a traversé qu’à partir de ce qu’il lui en reste. Il nous livre ainsi des épisodes en détail et passe de l’un à l’autre sans forcément établir de lien. Il se fie à sa mémoire et nous livre les endroits qu’il a connu et les souvenirs de ceux qu’il a croisés. Et, il en a vu, et il en a croisés…

Nous commençons avec des anonymes, famille, camarades, ceux qui disparaissent, s’éloignant, puis ceux qui meurent, l’aviation ne faisant que peu de cadeau. Au fur et à mesure, les personnes croisées évoluent, celles qui sont retenues sont celles ayant connu une certaine notoriété… La partie sur l’armée s’achève ainsi par l’évocation de deux élèves de West Point avec lesquels il a volé, deux élèves qu’il a côtoyés. Ed White est entré à la NASA, a été le premier états-unien effectuant une sortie dans l’espace, destiné à aller sur la lune, il est mort lors d’un accident à Cap Canaveral… remplacé par l’autre ancien élève de West Point, Buzz Aldrin, le deuxième homme sur la lune. La deuxième partie de ses mémoires sera jalonnée des relations avec d’autres hommes célèbres, principalement dans le milieu du cinéma mais également celui de la littérature de l’époque. Il semblerait que la vie de l’écrivain doive être mesurée à l’aune de ces rencontres avec des célébrités… comme si, sans elles, elle n’aurait pas eu le même éclat. Mais il n’y a pas que des célébrités, il y a également des personnes dont le talent n’a pas été reconnu à sa juste valeur…

Ce sont des rencontres riches, des relations profondes… C’est une époque qui revit sous la plume de l’auteur, une autre époque.

Une époque où il a réussi à vivre de l’écriture de scénario même si peu de films ont résulté de cette occupation, un film n’étant pas toujours simple à monter…

Les meilleurs scripts ne sont pas toujours réalisés, tout comme les campagnes les plus farouchement disputées peuvent ne pas se terminer en victoire. C’est une simple observation que j’avance, au-delà de toute expérience personnelle. Il y a tant de facteurs : timing, impulsion, frivolité, accident. Les films qui sont produits sont comme des menhirs, debout au milieu des débris de tout ce qui est cassé ou perdu, les pures répliques, les scènes, le grand effort prodigué comme la laitance sur la rogue. Les agents et les stars fourragent dedans du bout du pied sans y penser. Peut-être est-ce ce champ d’épandage, ces vastes décombres, qui nourrissent la gloire.

C’est une époque différente, un milieu différent… dans une superbe prose, en s’attardant sur chacun, Salter parvient à nous transmettre des sentiments, ceux de ces années-là, à nous en faire le portrait, mais il parvient également à nous forcer à nous interroger.

Nous voyons des noms défiler, des noms de ce temps-là, pas si éloignée et pourtant… Peu d’entre eux sont parvenus jusqu’à nous. Car en fait de célébrités, ce sont celles qui ont compté dans la vie de l’écrivain et non celles qui se sont détachées, celles dont notre époque se souvient. C’est un sentiment étrange que l’on a en parcourant ces lignes. Celui d’accéder à un monde, celui du cinéma principalement, objet de bien des phantasmes, un monde que les amateurs ont fini par connaître. Mais du côté des artisans, des bricoleurs… On pense un moment avoir quelques anecdotes croustillantes sur ceux qui ont marqué l’époque mais Salter a surtout côtoyer les seconds couteaux, ce sont surtout eux qui lui ont permis d’entrer dans ce monde. Surtout eux qu’il a fréquentés… Impression étrange de voir le monde du cinéma avec d’autres vedettes que celles que l’on connaît et qui pourtant semblent avoir eu leur importance, leur réseau d’influence.

On croise en passant Redford juste avant la reconnaissance, Lumet ou Charlotte Rampling, qui se font quelque peu égratigner…

Au final, c’est le cinéma, son monde, tel que Salter l’a vu… Un monde dont les amitiés sont quasiment exclusivement masculines. Les femmes ayant le rôle de maîtresse et l’infidélité est une constante sous la plume de l’écrivain, une infidélité non décrite comme telle, plutôt comme inhérente à une vie de bohème, une vie vécue entre Paris, Rome, New York, Munich ou même Chaumont… Une vie dans laquelle la famille n’est pas toujours présente, restant souvent à la périphérie. Par pudeur peut-être, comme pour l’écriture. Même la mort de la fille n’est qu’effleurée, impossible à évoquer pour Salter.

En effet, l’impression de décalage est d’autant plus importante que l’écrivain nous parle très peu, pour ainsi dire pas du tout, de son travail d’écriture, en ce qui concerne ses livres, ses romans. Comme si la mémoire n’avait pas retenu ces moments de création, comme si ces moments de création étaient en dehors de la vie, d’une certaine vie. Celle que l’écrivain a choisi de nous raconter.

Ce n’est que dans les livres qu’on trouve la perfection, seulement dans les livres qu’elle ne peut se gâter. L’art, en un sens, est la vie amenée à s’immobiliser, rescapée du temps. Le secret pour accomplir cela est simple : enlever tout ce qui n’est pas bon.

C’est au final un témoignage touchant sur une époque, un milieu, une manière de vivre. Presque nostalgique. Un témoignage à l’écriture précise, épurée…

Un regard sur une vie qui, comme toutes les vies, est unique et dérisoire. Qui n’aura peut-être eu de valeur que pour celui qui l’a vécue.

A la fin, le moi reste inachevé, il est abandonné pour cause de décès de son propriétaire. Tous les détails exceptionnels, les confessions, secrets, photographies de visages aimés et parfois plus que les visages, les adresses précieuses, les villes et les hôtels à visiter si on en a le temps, les anecdotes, les images sacrées, les vers immortels, tout ce qu’on a mis en tas ou ramassé parce qu’on le trouvait intriguant ou simplement beau, devient soudainement superflu, sans valeur, le fatras des décennies tourbillonnant à vos pieds.

Après ce retour sur lui-même, James Salter a écrit un ultime roman, Et rien d’autre.

James Salter, Rand et les sommets autour de Chamonix

En 1979 paraît, chez Little, Brown and Company, le cinquième roman de James Salter, Solo Faces. Quatre ans après le précédent, Un bonheur parfait. C’est en fait un scénario devenu roman, un scénario au départ destiné à Robert Redford avec lequel Salter avait travaillé sur Downhill Racer. Mais cela ne se ressent pas, le travail du romancier ayant gommé l’aspect cinématographique, sa prose ayant donné une autre dimension à son personnage central. Il s’agit du premier traduit dans notre langue, en 1981. Sous la plume d’Antoine Deseix, il devient L’homme des hautes solitudes.

Rand travaille sur un chantier, la rénovation du toit d’une église. Un chantier à quelques dizaines de mètres du sol. Nous sommes en Californie et Rand est un homme en marge, un homme qui se cherche. Il vit chez Louise. Partage son lit après n’avoir été qu’hébergé.

L'homme des hautes solitudes (Denoël, 1979)Un jour, tôt le matin, il réveille Lane, le fils de celle-ci, et l’emmène en excursion. La voiture les conduit loin de Los Angeles, traversant des paysages changeants, jusqu’au pied de ce qui s’avère être une course de montagne, avec escalade en prime. Au sommet de leur parcours, ils rencontrent Cabot, une connaissance de Rand, qui lui parle de l’Europe et de Chamonix où il invite Rand à se rendre.

Quelques semaines plus tard, Rand succombe à la tentation, à l’appel des sommets alpins et part pour l’Europe. Pour Chamonix, plus précisément. Logeant d’abord dans des chambres de location, il se lance dans quelques excursions. La première qui fait parler de lui est celle du Frêney dont il revient après plusieurs jours et s’être fait piéger par un orage. L’expérience rentre. A la fin de cette première saison, il décide de rester à Chamonix. Seul parmi les alpinistes venus là. La saison suivante, ses moyens s’amenuisant, il passe d’une chambre à une autre puis à une tente. Jack Cabot et sa femme Carol le rejoignent alors. Après quelques tentatives, quelques hésitations, ils se lancent à l’assaut des Drus. Par une nouvelle voie. A leur retour, après une ascension épique au cours de laquelle Cabot a failli y rester, ils font parler d’eux. Leurs chemins continuent en parallèle, Rand choisissant différents partenaires puis s’en passant, tachant de se faire oublier, Cabot décidant de profiter de cette renommée naissante pour se faire connaître. Alors que les autres partent de nouveau, Rand reste encore et toujours à Chamonix, se liant avec Catherine, une fille du coin, avec laquelle il emménage.

Rand est un jusqu’au-boutiste, un solitaire, qui vit sa passion autant qu’il le peu, bravant les intempéries, s’en accommodant autant que possible. Il adopte toutes les variables, s’en imprègne, s’y renforce.

C’est un roman calme comme son héro, un roman en dehors du monde, à sa lisière, observant les semblables de l’alpiniste, qui ne le sont peut-être pas, ses semblables, juste des humains. Loin de sommets. C’est un homme qui ne se met pas en avant, qui affronte ses peurs, ses doutes. Qui ne parle que peu. Prêt à sacrifier sa vie dans la vallée pour tutoyer les sommets.

C’est un superbe roman que ce roman de Salter. Un roman d’une grande compassion, d’une grande humanité, face à un homme qui ne sait pas trop ce qu’il veut et qui vit pleinement sa volonté d’affronter ces parois de pierre, parfois glacées, frappées par des trombes d’eau. C’est un superbe roman qui m’a rappelé un autre roman, graphique celui-là, l’adaptation de Jirô Taniguchi intitulée Le sommet des Dieux.

C’est un grand roman, celui d’un grand auteur dont il faut lire la prose, trop rare. Dont il faut lire le style si pur, si ciselé. Dont il faut lire les romans, celui-ci étant l’un de ses derniers puisqu’il s’est ensuite plus intéressé à la poésie ou à une forme de fiction plus courte, la nouvelle.

Après cette Homme des Hautes Solitudes, James Salter a signé une autobiographie, Une vie à brûler, avant un dernier roman quelques trente ans plus tard, Et rien d’autre.

James Salter, Dean et Anne-Marie

En 1967 paraît le troisième roman de James Salter, A sport and a pastime. Après quelques péripéties, le romancier est parvenu à convaincre Doubleday de l’éditer, comme il nous le raconte dans son introduction. Le sujet et son traitement en ont en effet effarouché plus d’un. Il nous parvient en 1996, traduit par Philippe Garnier, le biographe de Goodis, sous le titre Un sport et un passe-temps. D’un côté et de l’autre de l’Atlantique, le titre du roman fait référence à un verset du Coran disant de ne pas oublier que “la vie en ce monde n’est qu’un sport et un passe-temps”.

L’histoire commence par un voyage en train effectué par le narrateur pour aller de Paris à Autun. Nous sommes en France, dans les années 60. C’est une description d’un pays traversé particulièrement savoureuse, dans une langue qui ne l’est pas moins. Le style de Salter est là, envoûtant.

Un sport et un passe-temps (L'Olivier, 1967)Le narrateur se rend à Autun occuper une maison d’amis, les Wheatland. Une maison vide la plus grande partie de l’année, dans une ville calme. Le narrateur effectue des allers et retours entre Autun et Paris et nous raconte certains événements par le menu. Son installation, sa prise de contact avec la ville, ses habitudes qui s’installent, les soirées parisiennes auxquelles il assiste, les personnes qu’il croise.

Des personnes qu’il croise, celles qui l’intéressent particulièrement sont les femmes. Celles avec qui il a partagé un compartiment, celles qu’il aperçoit à Autun ou à Paris. Deux hommes, seulement deux, ont une place à leurs côtés, Billy Wheatland et Phillip Dean. Il a d’ailleurs rencontré l’un chez l’autre.

Dean le rejoint à Autun. Il partage avec lui la maison dans laquelle la place ne manque pas. Une maison dans un quartier de maisons imposantes, des maisons de médecin comme le dit le narrateur. Dean commence à prendre de la place, personnage intrigant. Jeune homme de bonne famille, il a plaqué la fac malgré un réel potentiel lui ayant valu une certaine mansuétude de la part de ses professeurs, mais après un premier retour aux études, il a définitivement laissé tomber. Jeune homme de bonne famille, sans le sou, ayant décidé de vivre autrement, il conduit une auto sortant de l’ordinaire, une Delage. Une décapotable qui fait se retourner tout le monde sur son passage. Il n’a pas besoin de ça, il est beau, doté d’un charme indubitable…

Un jour, lors de l’un de leurs repas, il présente au narrateur une jeune femme, Anne-Marie. Une jeune femme que ce dernier avait observée lors d’une de leurs sorties, elle dansait avec plus d’un homme et il lui avait imaginé une vie, comme il le fait pour chaque femme croisée. Le narrateur est tout entier dans l’imagination, ne semblant vivre qu’à travers ce que son esprit invente… Mais le voilà qui se passionne pour la liaison entre Dean et Anne-Marie. Une passion qu’il nous décrit par le menu, la reconstruisant au moyen des confidences de Dean, de la lecture de son journal, et, pour une grande part sûrement, au travers de ce que toutes ces informations ont suscité comme fiction. Le narrateur s’efface alors peu à peu, pas entièrement, pour laisser la place à cette relation dont la sexualité est le principal moteur. Ou la principale préoccupation du narrateur.

Je ne dis pas la vérité sur Dean, je l’invente. J’invente à partir de mes propres carences, ne l’oubliez jamais.

Les relations des amants sont décrites crûment, leur apprentissage, leur évolution. Le corps d’Anne-Marie nous est sans cesse dévoilé, décrit. Petit à petit, cette sexualité prend le pas sur tout le reste, devenant la seule explication, la seule raison, à leur liaison. Anne-Marie est jeune, prête à la découverte, Dean n’est pas beaucoup plus âgé et il trouve en elle une femme qui accepte certaines expériences… La part de l’imaginaire du narrateur est sans doute importante. Et ce dispositif, d’une histoire reconstruite par une tierce personne, d’une relation charnelle reconstituée, provoque à certaines pages une impression de voyeurisme accentuée. C’est peut-être la raison pour laquelle les éditeurs se sont montrés réticents, pour laquelle le roman n’a pas eu la carrière qu’il méritait… Même s’il s’agit avant tout d’une superbe histoire d’amour…

C’est curieux comme je me suis mis à discerner des comportements, des habitudes qui pourtant ne signifiaient rien pour moi à l’époque. En examinant une nouvelle fois les nombreux fragments de cette rencontre, en les touchant, en les retournant de tous les côtés, je me sens pris de brusques moments d’illumination.

Cela pourrait rappeler le sort subi à la même époque par le roman sulfureux de Nabokov, Lolita. Une prose d’une grande qualité, exceptionnelle, pour un sujet dérangeant, provoquant parfois un sentiment presque nauséeux.

Le style, la profondeur des personnages, font de ce roman un roman remarquable, d’une grande qualité. Un roman qui nous fait toucher du doigt l’invention romanesque et toute sa difficulté, son ambigüité. La rencontre d’un personnage avec son auteur, leur cohabitation, les confidences de l’un pour nourrir l’intrigue de l’autre, sa prose. Dean devient pour le narrateur un personnage légendaire, de ceux qui l’ont habité et transformé… Décidément, il n’y a pas loin de ce roman à l’invention littéraire, l’inspiration contée en détail, à travers une fiction. Mise en abîme. Comme pouvait d’ailleurs l’être ce roman contemporain de Nabokov évoqué plus haut.

Un roman aux multiples lectures possibles. Un roman au diapason de l’ensemble de l’œuvre de Salter. Il faudra attendre huit ans le roman suivant, un roman en forme de mémoire, Un bonheur parfait, Salter se tournant entre temps vers l’écriture scénaristique et s’essayant même à la réalisation. Il reviendra ensuite vers la France, littérairement parlant, avec L’homme des hautes solitudes.

Paul Colize, Jean Villemont et Franck Jammet

Fin 2015 est paru le onzième ou douzième roman de Paul Colize, selon le point de vue, si l’on considère Quatre valets et une dame et Le valet de cœur comme deux ouvrages distincts ou non. Après Krakoën et La Manufacture de Livres, c’est Fleuve Noir qui s’est chargé de l’édition de celui-ci, Concerto pour quatre mains. Un an après la récréation qu’avait pu constituer L’Avocat, le Nain et la Princesse masquée, Colize revient à une veine plus sérieuse et s’avance de plus en plus clairement du côté du thriller.

Après avoir assisté à la sortie de prison d’un homme attendu par les journalistes et qui annonce en aparté à l’une d’entre eux qu’il compte désormais entrer dans la légende, nous sommes les témoins du casse du siècle. Un des nombreux casses du siècle. Celui-ci a Concerto pour 4 mains (Fleuve Noir, 2015)lieu à l’aéroport de Zaventem et prend à peine quelques minutes. Il n’en faut en effet pas plus à un commando visiblement bien entraîné pour subtiliser plus de cinquante millions d’euros de diamants bruts non taillés…

Jean Villemont, avocat pénaliste, est de son côté contacté par un homme dont le fils vient d’être incarcéré à la suite d’une tentative de hold-up. Nous sommes au lendemain du fameux casse du siècle et les affaires continuent dans la capitale belge. Après quelques hésitations, dues à un emploi du temps particulièrement chargé, Villemont accepte de défendre Akim Bachir, si toutefois son père parvient à le convaincre d’accepter un avocat, lui qui a décidé de se défendre seul. En parallèle, nous suivons l’histoire de Frank Jammet, un braqueur qui s’est rendu célèbre par ses coups plus qu’audacieux et sa volonté d’agir sans violence… point commun avec le fameux et spectaculaire “casse du siècle”…

Les différentes intrigues progressent parallèlement. Jean Villemont, en plein désarroi conjugal, commence à croire que son client n’est pas entré dans le bureau de poste pour un hold-up mais pour échapper à des poursuivants ; sa thèse étant étayée par le départ précipité de sa femme et son fils à la suite d’un appel passé en pleine action. Frank Jammet s’est lancé dans le banditisme par appât du gain mais aussi pour l’adrénaline et en ayant la volonté de réussir des coups sans blesser qui que ce soit. Il finit par couler des jours paisibles dans le sud de la France, avec Julie sa femme et ancienne complice, quand ce fameux casse le rattrape et lui vaut d’être interrogé… son alibi tient la route même si le fait que deux anciens de sa bande aient été retrouvés morts, exécutés, à la suite du vol des diamants, continue de jeter le doute sur sa culpabilité.

Les intrigues progressent en parallèle… des liens se font jour. L’une dans le temps, les années, l’autre au présent.

Paul Colize nous a habitué à cette construction, ces intrigues parallèles, ce retour en arrière de plusieurs années pour l’une tandis qu’on s’ancre dans l’instant pour l’autre. Il nous y a habitué et ses romans les plus réussis possèdent cette marque de fabrique, cette structure narrative, La troisième vague, Back up, ou encore Un long moment de silence. C’est une mécanique particulièrement efficace sous la plume du romancier belge.

Une mécanique efficace alliée à ce qui fait la force des intrigues de l’écrivain, un travail de documentation exemplaire. On sait que ce qui nous est dit, on le sent, est très proche d’une certaine réalité, on sait que l’on va en apprendre un peu, de nouveau… Sur le milieu carcéral ou la machine judiciaire, en l’occurrence.

Tous les gages d’un excellent roman. Mais qui m’a moins emporté que les précédents, les trois que je citais précédemment et ceux tournant autour d’Antoine Lagarde.

Peut-être qu’à force de connaître toutes ces qualités chez Colize, j’en attends toujours plus ? J’ai eu l’impression que l’action primait sur la réflexion, que l’enchaînement des différentes phases de l’histoire primait sur un temps plus calme parfois, le temps de connaître les personnages, de les fouiller davantage… il m’a manqué une prise sur ces personnages, le plus sympathique au final étant celui de Frank Jammet. Il m’a manqué peut-être certaines des excentricités véritablement littéraires présentes dans les livres précédents de l’auteur, excentricités littéraires qui leur donnaient une saveur toute particulière… à l’image de ce “concerto pour quatre mains” du titre, que j’ai trouvé être une superbe idée, malheureusement pas assez exploitée. Une idée qui rappelle le côté mélomane de l’écrivain déjà perçu dans Back up mais qui peut paraître au final un peu déplacée car pas assez approfondie… Et je trouve qu’on passe à côté du personnage de Villemont dont les doutes sont effleurés… et vite évacués pour laisser la mécanique reprendre son cours. Comme est effleurée sa passion pour la montagne, impression renforcée après avoir lu il n’y a pas si longtemps L’homme des hautes solitudes de James Salter

Au final, ce livre est une lecture plaisante mais qui tend peut-être trop vers la description détaillée de chaque casse, au détriment des personnages et de cette humanité qui caractérisait les précédents ouvrages de Paul Colize. La mécanique, l’engrenage des faits, le respect de certains codes, primant sur les interrogations des personnages principaux. Il m’a sûrement manqué les vrais morceaux de Colize que l’on retrouvait jusque là, à travers certains personnages souvent si proches de lui. Toujours est-il que le romancier reste un conteur, un auteur. Un auteur que je continuerai à lire, dont l’évolution est intéressante, passionnante, et qui oscille tellement entre le plaisir du lecteur et celui de l’écrivain, celui de transmettre des émotions… les deux allant de paire, bien sûr, souvent, mais parfois on aimerait quelques défauts dans la cuirasse, une mécanique un peu moins huilée, laissant la place à ces échappées dont Colize a le secret… à cette façon de se livrer, de nous livrer un peu de lui-même…

Mais le roman à venir nous surprendra sans aucun doute…

Franz Bartelt, la mort de la mère

En septembre dernier est paru un texte de Franz Bartelt, Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, aux éditions du Sonneur dans la collection Ce que la vie signifie pour moi dirigée par Martine Laval. Il s’agit d’un texte court, presqu’un témoignage, dans la lignée de Je ne sais pas parler, un texte nous racontant les deniers jours d’une mère vus par son fils… Comment il l’accompagne, comment il affronte cet événement inéluctable.

Le fils, narrateur de l’histoire, a pris l’habitude d’une visite quotidienne à sa mère. Elle vit à Charleville, ville proche de chez lui. Il lui rend visite chez elle pour lui préparer son repas du soir, discuter et voir si tout va bien. Il lui rend visite et, à travers les petits Depuis qu'elle est morte elle va beaucoup mieux (Sonneur, 2015)moments qu’il raconte, nous suivons l’évolution de cette femme se détachant petit à petit du monde. Mêlant son passé au présent, mêlant ses souvenirs au quotidien. S’emmêlant. Elle prépare ainsi le repas pour sa mère morte depuis quarante ans, se dit qu’elle doit écrire à sa sœur disparue depuis une quinzaine d’années. Elle s’accroche pour rester indépendante, rester chez elle. Son fils essaie de la confronter à la réalité, de mettre en contradiction ses souvenirs et ce qu’elle raconte de ses journées. Mais est-ce indispensable ?

Puis l’état de la vieille femme évoluant, elle se retrouve à l’hospice, “résidence pour personnes âgées” en langage politiquement correct. Son détachement se poursuit.

Finalement, rendre visite à ses parents âgés, c’est venir les regarder mourir et s’habituer à cette pensée atroce de leur dénouement et de notre vie sans eux, qui étaient notre dernier rempart. Une fois qu’ils sont morts, la vie travaille à nous presser de les rejoindre, évidemment. Notre tour est arrivé. Nos plus fidèles alliés ont lâché prise. Nous sommes en première ligne et nous savons qu’il n’y aura même pas de bataille.

C’est un superbe texte que Bartelt nous donne à lire. Un texte tout en délicatesse, un texte écrit à coups d’observation, de petits moments du quotidien, n’oubliant pas d’être drôle, suprême élégance. Un texte écrit dans un style concis, simple, ciselé.

Un livre très émouvant tout en restant léger et profond à la fois.

Car face à l’un de ses parents qui s’éloigne, nos perspectives évoluent.

Si j’avais un vœux à formuler en frottant la lampe, ce serait celui de ne jamais avoir à laisser à la mort le soin de faire tout le travail. Je tiens beaucoup à me détruire avec les égards que l’homme se doit à lui-même, en abusant de toutes les préméditations imaginables, le vin, le tabac, les repas entre copains dans les graillonneries crapuleuses de la zone frontière, les promenades dans les bois et le long des ruisseaux, la lecture, l’écriture, les plaisanteries de mauvais goût, la musique à fond les biscottes, la mauvaise foi, la contestation politique, l’effervescence antireligieuse et bien d’autres manigances de salubrité personnelle.

A travers l’observation de moments a priori anodins, Bartelt fait remonter en nous, sans les provoquer, ces questions que l’on refoule parfois, que l’on tient à distance…

Un petit bijou qui nous rappelle que les livres sont là pour nous aider à vivre, nous rendre les choses plus légères et nous pousser à réfléchir, en provoquant quelques émotions, tant qu’à faire… Une œuvre de santé publique.