Haruki Murakami, Tsukuru Tazaki et sa jeunesse

L’année dernière, en 2013, est paru, au Japon, un roman de Murakami. Il nous est parvenu il y a quelques semaines, au milieu de la publication pléthorique des romans de la rentrée. Une nouvelle fois, la dernière histoire du romancier nous parvient précédée d’un succès énorme dans son pays. Les précommandes et les commandes ont de nouveau été exceptionnelles… mais, pourtant, l’auteur semble parcourir son chemin sans s’en préoccuper. Sans être atteint. Comme d’autres, il y voit peut-être l’assurance d’une liberté de création. Il parcourt donc ces chemins qui nous sont familiers… Hélène Morita en est la traductrice et le roman s’intitule L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage.

Ce nouveau livre prend place après la trilogie 1Q84. Une succession pas évidente. Et, comme souvent chez Murakami, à une fiction totale, comme il les appelle lui-même, succède une œuvre plus modeste, ne serait-ce que par le nombre de pages. Une fiction plus modeste, au parfum familier…

Tsukuru Tazaki a connu quelques mois aux portes de la mort. Quelques mois où l’idée de la mort l’a hanté, au point de devenir une hypothèse envisageable, voire attirante. Quelques mois alors qu’il avait vingt ans et qu’il était étudiant. Une période d’errements qui fut déclenchée par un événement particulièrement traumatisant…

Il avait vingt ans, était en deuxième année à l’université technologique de Tokyo et faisait partie d’une bande de cinq, formée par des camarades de lycée. Il était le seul d’entre eux à L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinage (Belfond, 2013)avoir quitté Nagoya pour poursuivre ses études mais ils se retrouvaient dès que possible… Et puis, lors des congés d’été, alors qu’il était de retour, l’un d’entre eux lui a signifié, abruptement, sans explication, qu’ils ne voulaient plus le revoir. Le vide et la mort l’ont alors habité.

Que ç’aurait été bien s’il était mort alors, pensait fréquemment Tsukuru Tazaki. Du coup, ce monde-ci n’existerait pas. C’était pour lui quelque chose de fascinant : que le monde d’ici n’ait plus d’existence, que ce qui était considéré comme la réalité n’en soit finalement plus. Qu’il n’ait plus d’existence dans ce monde, et que, pour la même raison, ce monde n’ait plus d’existence pour lui.

Tsukuru raconte cette histoire vieille de seize ans à Sara, la femme qui depuis peu compte pour lui. Il raconte cette histoire vieille de seize ans pour la première fois. Cette histoire qui l’a profondément marqué, au point de le changer physiquement et mentalement… Cette histoire qui l’a empêché de s’attacher à qui que ce soit à une exception près.

Nous parcourons, dans un premier temps, les souvenirs de Tsukuru, devenu concepteur de gare, son rêve, puis nous le suivons ensuite dans sa recherche. Car Sara veut qu’il comprenne ce qu’il s’est passé, pourquoi il a été éjecté de la petite bande dont il faisait partie. Tsukuru part donc à la rencontre des autres membres du groupe… Il part à la rencontre de ceux qu’il n’a plus vu depuis ses vingt ans, comme pour savoir ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils ont fait de cet avenir qu’ils portaient en eux.

Ces rencontres ne sont pas les années de pèlerinage de Tsukuru, celles du titre. Les années de pèlerinage dont il est question ont une toute autre origine. Il s’agit, comme souvent chez Murakami, d’un morceau de musique. Après Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil ou encore La ballade de l’impossible dont le titre original était une chanson des Beatles (Norwegian Wood), c’est cette fois Franz Liszt que Murakami cite. Il s’attarde plus précisément sur un morceau de Ses années de pèlerinage, à savoir Le mal du pays (en français dans le texte) et sur une interprétation du morceau, celle de Lazar Berman. Paradoxalement, alors qu’il citait parfois un grand nombre de morceaux, il ne parle que de la composition de l’autrichien et de l’interprétation du russe… Et se pose la question du talent, de ce qui fait qu’un livre, qu’un homme, qu’une œuvre, qu’une interprétation, marquent plus que d’autres.

Le talent est sans doute quelque chose d’éphémère. Et certainement, peu d’hommes peuvent compter dessus jusqu’au bout. Pourtant, il permet parfois de donner naissance à des choses qui témoignent d’un magnifique bond spirituel. Qui transcendent l’individu, en tant que phénomène indépendant, universel.

Pour en terminer avec le titre et sa signification, l’adjectif qui qualifie le personnage central a, bien sûr, une explication. Une explication qui constitue l’un des objets de la déprime du personnage, de son sentiment de vacuité. Les quatre autres membres de la petite bande de sa jeunesse avaient un prénom comprenant une couleur, ils en avaient hérités un surnom, il y avait Rouge et Bleu, les deux autres garçons, et Blanche et Noire, les filles. Les personnes que croise ensuite Tsukuru semblent toutes obéir à cette logique, une logique qui les colorie, leur donne une teinte, quand lui doit se contenter de son absence de couleur…

Le talent est comme un récipient. Tu auras beau faire tous les efforts du monde, sa taille ne changera jamais. Et tu ne pourras pas y faire entrer plus d’eau que la quantité qu’il peut contenir.

Nous sommes bien chez Murakami, où des détails insignifiant, juste des observations en passant, deviennent des pivots centraux de l’intrigue. Où certaines choses s’expliquent par ces détail.

Pas de doute, nous sommes bien chez Murakami, pas de surprise… et pourtant, même sans être l’un de ses romans les plus marquants, les plus déstabilisants, L’incolore Tskuru Tazaki… nous charme, une nouvelle fois. Avec plus de légèreté. Avec ces petites musiques, ces refrains familiers, cette vision du monde qui nous paraît en être un autre sans que l’auteur, pour cette fois, n’invite le fantastique dans son intrigue…

Un roman plaisant, léger. Une bonne façon de patienter avant la prochaine fiction synthèse, totale, de l’auteur.

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Haruki Murakami hors fiction : 1995 et course

Murakami n’a pas sévi que dans le roman. On connait l’auteur de nouvelles, on le sait traducteur en japonais de certains de ses homologues états-uniens, il s’est également consacré au récit à ranger dans la catégorie documentaire. Dans cette catégorie prennent place son enquête sur les différents protagonistes des attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995 et son essai sur sa passion pour la course à pied, comment elle a nourri son travail. A travers ces deux livres, on approche le romancier, les raisons pour lesquelles il écrit, quelles interrogations nourrissent ses fictions.

En 1995, la secte Aum commet un attentat dans le métro de Tokyo en y répandant du gaz sarin. Murakami est alors en vacances au Japon mais il ne découvre l’événement que plus tard. Un événement qui le poussera à revenir dans son pays après plusieurs années vécue en Europe puis aux Etats-Unis. Un événement qui lui fait quitter la fiction et le pousse à enquêter. Enquêter à la manière d’un écrivain.

Underground paraît en 1997 au Japon et vient d’atteindre notre pays cette année, étrangement traduit de la version anglaise du livre, traduction d’une traduction… Le livre nous décrit les événements et collecte les témoignages des Underground (Belfond, 1997)victimes puis de membres de la secte Aum.

Les premiers témoignages sont ceux des victimes, ces témoignages sont groupés selon la ligne empruntée et précédés de la description de l’attaque sur cette même ligne. Les poches contenant le gaz n’ont pas toutes été percées, elles n’ont pas toutes été percées aussi efficacement d’où un nombre de victimes différent selon les trajets empruntés et visés. Les victimes racontent leurs préoccupations du jour, elles se rendaient toutes au travail et se souciaient surtout d’y être en temps et en heure. Les symptômes qu’elles ont ressentis se sont donc mêlés à leurs pensées. La fatigue d’un lendemain de week-end juste avant un autre jour férié a atténué leurs réactions et leurs témoignages soulignent aussi le peu de réactions autour d’eux, les autres passagers ayant sûrement des préoccupations similaires aux leurs… L’attentat, les symptômes ressentis immédiatement après, n’ont pas tout de suite été perçus comme tels. Il a fallu à certaines des victimes quelques heures de travail pour réaliser qu’elles souffraient de l’attaque dont les télévisions se faisaient le relais. Il est impressionnant de lire ces réactions différées, de se dire que nos préoccupations peuvent faire passer au second plan un événement de cette importance. Douze personnes sont mortes, plusieurs centaines d’autres souffrent encore des séquelles de cette dramatique matinée. Murakami, en recueillant ces témoignages, nous fait percevoir la manière dont les passagers ont subi ce choc.

Il explique ensuite pourquoi il en est arrivé à écrire ce livre. Sa préoccupation d’écrivain, telle qu’il nous la livre, a notamment été de comprendre son pays et ceux qui le peuplaient. Il s’agit d’une préoccupation qu’il a toujours eu à travers ses romans et qui devenait prégnante au moment de l’attentat. Il s’est interrogé sur ce qui avait amené la société, japonaise en l’occurrence, à “produire” un tel événement. La secte Aum ne lui était pas étrangère, son leader avait fait campagne lors d’élections mais, même si ce mouvement l’avait intrigué, inquiété, il n’avait pas poussé plus loin son interrogation. Ce type de réaction avait-il suffi pour permettre un tel drame ?

Dans une seconde partie, le romancier est allé rencontrer des membres de la secte. Des membres qui n’ont pas pris part aux attentats et qui ont, pour la plupart, pris leurs distances avec Aum. Leur parcours nous intrigue, comme il intrigue l’écrivain. Comment ces personnes, a priori semblables aux autres, se sont-elles engagées dans cette secte ? Qu’y recherchaient-elles ? Les déviances de la secte sont décrites, certains excès ont été perçus, mais il aura fallu les attentats et l’arrestation des responsables pour que des doutes émergent, chez la plupart d’entre eux. Pour certains, ils étaient venus avant et avaient valu d’être bannis, pour d’autres la culpabilité des personnes arrêtées puis condamnées est encore sujette à caution…

C’est un livre prenant et fort que nous propose Murakami, un livre dans lequel on perçoit ce travail d’écrivain qui est le sien. Un livre dont l’atmosphère n’est pas sans rappeler celle de sa trilogie récemment parues, 1Q84. Il y a même un ou deux profils parmi ceux des personnes rencontrées qui m’ont fait penser aux principaux protagonistes de cette trilogie. Un adepte de la secte qui n’est pas sans similitudes avec Tengo, une autre pas si loin d’Aomamé… A travers la lecture d’Underground, j’ai mieux compris en quoi la trilogie était largement inspirée des événements de ce lundi matin à Tokyo.

Deux mois avant cet acte criminel, le Japon avait été secoué par un autre événement, le tremblement de terre de Kobé.Après le tremblement de terre (10-18, 2000) Murakami a expliqué son retour dans son pays par la conjugaison de ces deux catastrophes. Il a d’ailleurs écrit un recueil de nouvelles inspirées par le tremblement de terre et qui est paru en 2000 dans son pays. Un recueil de nouvelles qui capte les conséquences d’un tel choc chez différentes personnes… Un recueil de nouvelles à lire, Après le tremblement de terre.

Dix ans après son ouvrage sur l’attentat au gaz sarin, Haruki Murakami publie un essai qui jette un nouvel éclairage sur son travail, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, traduit par Hélène Morita.

Il s’attelle à y raconter son entraînement, sa préparation, en vue du marathon de New York auquel il compte participer. Rien de nouveau pour lui puisqu’il nous apprend que depuis qu’il écrit, il a couru un marathon par an. Il s’est astreint à courir une fois la décision prise de se consacrer à l’écriture, comme un pendant à son activité plus intellectuelle, un Autoportrait de l'auteur en coureur de fond (2007)corps sain pour un esprit sain… Au rythme de ses entraînements, de leur enchaînement, Murakami égraine les souvenirs. Ceux de ses courses, ceux de sa venue à l’écriture. Il raconte le premier marathon qu’il a couru, hors compétition, en Grèce, d’Athènes à Marathon, suivi par un photographe. Il raconte la difficulté rencontrée invariablement au-delà du trente-cinquième kilomètre, il écrit avoir renoncé à améliorer ses performances après ses cinquante ans. Il raconte le premier livre qu’il a écrit, ceux qui ont suivi et son besoin de se mettre à une activité physique… Il confie également les excès qui l’ont poussé à évoluer, un super marathon (100 km) qui l’a incité à passer au triathlon pour ne pas renoncer à la course.

Je disais que Murakami répondait sans doute à la maxime qui veut que pour toute activité de l’esprit, il faut entretenir son corps, mais Murakami va plus loin. Voyant un lien entre les deux.

Pour moi, écrire des romans est fondamentalement un travail physique. L’écriture en soi est peut-être un travail mental. Mais mettre en forme un livre entier, le terminer, ressemble plus au travail manuel, physique. Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il faille pour cela soulever des poids, courir vite ou sauter haut. C’est pourquoi la plupart des gens ne voient que la réalité superficielle du travail d’écriture et s’imaginent que la tâche de l’écrivain nécessite simplement de rester tranquillement dans son bureau et de penser. Si vous avez la force de soulever une tasse de café, pensent-ils, vous pouvez écrire un roman. Mais une fois que vous essayez de vous y atteler, vous comprenez très vite que ce n’est pas une mission aussi paisible qu’il n’y paraît.

Ecrire, comme courir, nécessite un entraînement, une préparation et une volonté. Il s’agit d’aller au-delà de ses limites ou de mieux les percevoir…

C’est un livre qui pourrait paraître étrange mais qui, au final, se révèle captivant à plusieurs niveaux. Celui de la curiosité de lire les confidences d’un écrivain qui se confie peu, d’approcher sa pensée, celle qui nous livre régulièrement de si beaux romans. Il y a aussi l’intérêt que l’on a à savoir s’il sera suffisamment préparé pour parcourir les 42 kilomètres et quelques de New York. Il évoque également Boston, ville où il a vécu et revient vivre un peu, ville d’un marathon particulier pour lui et qui a pris une autre importance à nos yeux depuis cette année et l’attentat qu’il a subi…

Murakami est un écrivain de notre époque, mais en même temps un écrivain intemporel.

Et, comme par un malheureux hasard, son marathon préféré a connu le choc d’un attentat, réunissant bien cyniquement les deux essais que je viens d’évoquer, Murakami a écrit un texte sur l’événement, un témoignage, une réaction, paru dans le New Yorker le 3 mai dernier.

Après ces publications, nous attendons son prochain roman, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinage, déjà paru dans son pays…

Murakami Haruki, final automnal

Le troisième livre de la trilogie de Murakami, 1Q84, se déroule d’octobre à décembre. Après le printemps dans le livre 1, l’été dans le livre 2, Aomamé et Tengo vivent une troisième saison de cette année particulière… Si proche de celle que nous avons connue mais pas tout à fait la même. Un nouveau point de vue rejoint le leur, celui d’Ushikawa, personnage croisé auparavant. L’alternance des chapitres se fait donc entre eux trois.

Après s’être quasiment frôlés, nos deux protagonistes se sont éloignés. Leur désir le plus profond est pourtant de se voir, de se retrouver… Aomamé reste dans l’appartement d’où elle a aperçu Tengo et Tengo va vivre dans la ville où son 1Q84 Livre 3 Octobre- Décembre (2010)père est hospitalisé pour être près de cet endroit où il a revu Aomamé, ou son double.

Le temps est un autre personnage de l’histoire, une donnée importante. On le croise dans les conversations et il ne passe pas de la même manière pour chaque personnage… Nous les suivons en parallèle mais pas toujours au même moment.

“En réalité, le temps n’est pas rectiligne. Il n’a même aucune forme. C’est quelque chose qui, dans tous les sens du terme, ne possède pas de forme. Mais comme nous ne sommes pas capables de concevoir des choses qui n’ont pas de forme, nous le figurons sous l’apparence d’une ligne droite, par commodité. […] Peut-être que le temps ne ressemble pas du tout à une ligne droite. Peut-être qu’il se présente sous la forme d’un donut en escargot.”

Le temps se dilate pour les uns quand il passe si vite pour les autres mais, au final, il concorde pour tous. Ce jeu sur le temps et l’alternance des points de vue nous permet parfois de vivre la même scène sous trois angles différents… à des moments différents du livre.

Ushikawa, lui, se bat contre le temps… Il doit retrouver Aomamé, il doit racheter une faute dont il n’est pas entièrement responsable. Et les Précurseurs sont toujours là malgré la disparition de leur leader. Ils sont là et affectent toujours la vie des protagonistes.

Aomamé et Tengo se cherchent et sont recherchés. Nous sommes maintenant sûrs qu’ils vivent la même histoire, dans le même monde. Nous sommes sûrs de ce lien et d’autres… Certains vont apparaître au long de ce troisième volume.

Et Murakami joue de ces différents ingrédients. Il sonde, observe, chacun. Il fouille, prend son temps. Les pensées de ses personnages nous sont livrées, les rebondissements ne sont pas pléthores mais on ne peut décrocher. Ce n’est pas un de ces romans qui nous obligent à tourner les pages pour savoir ce qu’il se passe ensuite ; c’est un roman qui nous prend, nous rend curieux, nous donne envie d’en savoir toujours plus sur les protagonistes comme pour vérifier que nous les connaissons vraiment… Et nous finissons par les connaître.

C’est un roman exigeant, qui oblige le lecteur à s’enfoncer loin en chacun. A s’enfoncer et à l’accepter. A accepter la dissection des personnages. A s’interroger… Ce n’est qu’à ce prix que nous pouvons percevoir une grande partie de l’histoire.

Et puis, l’intrigue nous rattrape, nous attrape et nous pousse à savoir ce qu’il va enfin arriver et comment cela arrivera… Elle nous pousse à nous demander qu’elle est réellement l’emprise du temps. En quoi le temps nous change et en quoi il nous préserve… Peut-on lui échapper ?

Au bas de la dernière page, la dernière ligne laisse perplexe “fin du livre 3”… Murakami en a-t-il fini avec cette année ?

Murakami Haruki et sa trilogie parallèle

Je ne savais pas comment le dire, mon titre est peut-être un peu grandiloquent, improbable, mais voilà ce dont il s’agit quand on ouvre 1Q84, la dernière œuvre en date de l’écrivain japonais. Dernière œuvre en date au titre imprononçable. A l’intrigue singulière, comme toujours.

1Q84, donc, roman ayant connu un succès énorme à sa sortie au Japon en 2009 et qui nous arrive précédé de ce succès et de bien des commentaires. Pour le replacer dans le travail de l’auteur, il s’agit d’un de ces romans qu’il appelle roman synthèse, comparable à Kafka sur le rivage, Les chroniques de l’oiseau à ressort ou encore, peut-être, La fin des temps. Un roman tellement total qu’il sera publié en trois volumes, trois parties dont deux viennent de paraître de ce côté-ci de la planète.

Le livre 1 se déroule d’avril à juin. Nous suivons alternativement Tengo et Aomamé dans leurs pérégrinations, leurs 1Q84 Livre 1 Avril-Juin (2009)occupations personnelles, professionnelles ou autres. Chacun des deux a un métier et s’est engagé dans une activité en parallèle. Tout commence avec Aomamé bloquée dans un taxi au milieu d’un embouteillage, une musique passe à la radio et le chauffeur lui donne un conseil si elle est pressée. Après quelques hésitations, elle accepte la proposition et emprunte une échelle de sortie destinée aux services d’entretien… Tengo est professeur de mathématiques et écrivain à ses temps perdus, un écrivain n’ayant jamais été publié. Il va également accepter une proposition, celle de son éditeur. Il va accepter de réécrire le roman d’une jeune fille de dix-sept ans.

Sans qu’ils le sachent, leur monde va basculer. Et Murakami nous décrit ce changement qui se niche d’abord dans des petits riens, quelques détails…

Nous sommes, une fois encore avec cet auteur, à la limite. La limite entre le monde tel que nous le connaissons et un monde qui pourrait être. Cette limite, cette frontière, son franchissement, se manifestent dans des petits détails, des observations qui pourraient être insignifiantes mais vont se révéler pleines de sens.

Et Murakami nous entraîne à sa suite et à la suite de ses personnages dans ce monde qui pourrait être le nôtre.

Le livre 2 de 1Q84 se déroule de juillet à septembre. Et la dérive continue. Lente, à peine perceptible, ou inéluctable, accomplie.

Tengo et Aomamé poursuivent leur évolution, approfondissent leur questionnement et continuent à être entraînés dans ce monde dont ils ont à peine conscience. Dont ils doutent. Ils continuent à être entrainés dans cette histoire, 1Q84 Livre 2 Juillet-Septembre (2009)cette intrigue dont ils ne sont que des éléments.

Tengo revient sur son passé, Aomamé ne peut que se repencher dessus tant ce qu’elle vit le ravive. Leurs pensées se rapprochent, ils se souviennent l’un de l’autre de manière de plus en plus prégnante. Je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue à ceux qui n’ont pas ouvert le premier livre.

Murakami, sans en avoir l’air, comme à son habitude, avec un style tout à l’économie, tout en simplicité, nous emporte, nous force à tourner les pages sans que nous soyons dans un livre à suspens. Il y a peut-être, quand même, du thriller chez lui. Ou un certain pouvoir peu ordinaire. Toujours est-il qu’il fascine, qu’il nous fascine et nous fait avancer.

On ressort différent de la lecture d’un de ses livres. Notre vision du monde change grâce à lui. Petit à petit.

Il ne nous reste plus qu’à patienter quelques mois avant la conclusion de cette trilogie… pour nous qui ne lisons pas le japonais.

Murakami Haruki à l’œuvre (4)

Avant d’évoquer les deux premiers tomes de la trilogie en cours de Murakami, je vais m’attarder sur le roman qui l’a précédée et dont je n’ai pas encore parlé.

En 2004 paraît au Japon Le passage de la nuit. Un an après Kafka sur le rivage. Il faudra attendre 2007 pour pouvoir le lire dans la langue de Molière… Les routes menant du pays du soleil levant à l’hexagone sont particulièrement sinueuses.

Le passage de la nuit (2004)A la différence du précédent, et un peu sur le même rythme qu’avant, selon une certaine alternance, c’est un roman court. Un roman court au même titre que Les amants du Spoutnik ou Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. Là où Kafka… nous emmenait dans la nature, Le passage… reste en ville et nous offre une peinture du passage d’un jour à l’autre dans une mégalopole. Les personnages de ce roman ne sont pas errants mais ils vivent à une heure ou d’autres dorment, ils traversent la nuit différemment de la plupart de leurs congénères.

Comme souvent chez Murakami les chapitres alternent les points de vue, nous passons de celui de Mari à celui de sa sœur, de Takahashi à Koaru. Mari a décidé de passer la nuit éveillée tandis que sa sœur dort, Koaru gère un hôtel actif par nature aux heures de repos des autres et Takahashi répète avec son groupe dans une cave, prenant des pauses régulières.

Tout ce petit monde va se croiser, échanger.

Ce qui peut paraître sommaire, déjà lu, à partir de ces quelques lignes résumant l’intrigue, ne l’est pas, évidemment. Murakami nous entraîne dans une histoire simple mais déstabilisante. S’interroge sur ce que la nuit peut représenter, sur les liens qu’elle pourrait tisser avec un ou des ailleurs. Peut-être nous interroge-t-il aussi. Comment la nuit passe-t-elle ? Qu’y faisons-nous ?

Un roman court mais intrigant.

Peace et deux tiers de trilogie japonaise

Après l’Angleterre de ses origines vue à travers un fait divers, à travers une grande grève puis le sport national, Peace est allé vers d’autres horizons. Vers ce pays qui fut le sien pendant une quinzaine d’années.

Pour se pencher sur le Japon, Peace, fidèle à lui-même, le scrute au travers de faits divers, d’événements authentiques. Il scrute le Japon pour mieux nous en faire découvrir une époque marquante, celle de l’après-guerre, de ce pays défait.

En 2007 paraît Tokyo année zéro, premier opus de ce qui est déjà annoncé comme une trilogie. Et Peace passe au tamis un autre endroit de son existence, de son histoire. Il remonte dans le temps et nous propose de débarquer dans le Tokyo année zéro (2007)Japon ravagé de l’après-guerre. Un Japon anéanti, vaincu. Un Japon qui tente de survivre avant de se relever… Un Japon rampant.

Mais tout détruit qu’il est, ce Japon, alors que l’Empereur s’apprête à annoncer la capitulation, reste un pays aux prises avec la noirceur des hommes, des âmes. Avec le crime.

Minami, inspecteur de police, va faire comme le Japon, il va s’accrocher. S’accrocher pour survivre. Et ce à quoi il va s’accrocher, c’est cette enquête, celle qui débute le jour du discours de l’Empereur. Cette enquête qui se révèle comme non résolue un an plus tard quand d’autres cadavres de femmes nues émergent, refont surface. Minami, pour ne pas sombrer dans le déshonneur, celui qu’apprennent à affronter ses congénères, celui qu’apprend à affronter une nation entière, Minami donc va aller loin, très loin, pour résoudre cette affaire. Il va parcourir un pays détruit, laminé. A la limite de l’insalubrité.

Pour nous présenter le pays qu’il avait adopté pendant une quinzaine d’années, Peace n’hésite pas à plonger, à remuer la fange, à nous en offrir une image nauséabonde. Il adopte pour ce faire certains codes d’une certaine culture que le pays du soleil levant a exporté, ceux du manga entre autre, avec des onomatopées, des sons qui se répètent, comme toujours chez lui. Les sons, les pensées, sont ressassés, répétés jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’overdose.

Nous sommes bien dans l’univers de Peace même si nous avons changé de continent, de culture, à l’orée d’une mondialisation qui s’en emparera également, de cette culture, de ces cultures. J’en ai parlé par ici.

Deux ans plus tard, Peace nous offre une nouvelle vision de son pays d’adoption. C’est Tokyo, ville occupée. Il convoque de nouveau la culture de cette nation pour nous exposer l’histoire d’un cambriolage qui s’est transformé en meurtre de masse. L’histoire d’un cambriolage qui a marqué l’opinion publique d’un pays encore chancelant mais à l’aube d’une Tokyo ville occupée (2009)renaissance.

Pour nous raconter ce cambriolage, Peace décide de faire de nous un écrivain et de nous faire approcher, toucher du doigt, les affres de la création, les difficultés qu’il y a à vouloir ressusciter des morts, à vouloir de nouveau faire vivre les protagonistes d’une telle histoire. Une histoire déjà racontée par d’autres évoqués à la fin de l’ouvrage, comme Romain Slocombe notamment. Pour construire son roman, il emprunte la structure de deux nouvelles d’Atugawa Ryunosuke dont Rashomon.

Ce sont douze témoignages que nous allons lire. Douze témoignages pour faire la lumière sur cette affaire. Douze témoignages de personnages réunis à la porte noire, réunis pour que l’écrivain puisse faire son œuvre. Douze témoignages pour douze chandelles, en cercle, qui vont s’éteindre au fur et à mesure et de l’obscurité naissante, envahissante, naitra peut-être la lumière.

Au travers de ces douze chandelles et de l’histoire qui les accompagnent, nous n’approchons pas seulement la réalité d’un fait divers mais également la réalité d’un pays… Les victimes, deux inspecteurs, une survivante, deux enquêteurs sur les armes biologiques japonaises, un journaliste, un exorciste, un homme d’affaire mafieux, un condamné, un meurtrier et celle qui reste pour pleurer, vont nous offrir leur vision de l’affaire, leur vision de leur vie pendant l’affaire, nous donnant ainsi à voir un tableau, une fresque et nous indiquant les différents angles sous lesquels nous pouvons l’appréhender. Le fait divers et ses conséquences.

C’est un David Peace jusqu’au-boutiste qui a écrit ce livre. Autant, sinon plus, qu’il l’avait déjà été dans ses œuvres précédentes. Rien n’est passé sous silence, rien ne nous est épargné, pas même les élucubrations, les fantasmes de l’écrivain au travail.

Un David Peace qui nous propose une vision noire du Japon, une vision qui bouscule et il faut nous accrocher, nous aussi, pour ne pas chanceler, ne pas tomber, k.o. au bout du compte.

Avant de clore cette trilogie, Peace est revenu vers son pays et le football.

Murakami Haruki à l’oeuvre (3)

Cinq ans après Les chroniques de l’oiseau à ressort, paraît le roman suivant de Murakami. Les amants du Spoutnik marque une évolution dans sa façon d’aborder une histoire.

Il a mis cinq ans, non pas parce que l’inspiration l’a fui mais parce qu’il s’est consacré pendant ce temps à une enquête, une série d’interviews avec des victimes de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo par la secte Aum. Cet événement, survenus deux mois après le tremblement de terre de Kobe, sa ville natale, l’a profondément marqué, le faisant revenir au Japon alors qu’il vivait aux Etats-Unis et le faisant s’intéresser à des faits on-ne-peut-plus réels bien loin de ses fictions habituelles. Il publiera une série d’entretiens et un recueil de nouvelles directement inspirées de ces deux catastrophes.

En 1999, de retour à la fiction, il nous offre donc ces amants du Spoutnik. Nouvelle évolution. C’est un roman court, un Les amants du Spoutnik (1999)roman à la construction assez simple, par opposition à ses romans longs qui entrecroisent de multiples intrigues qui finissent par se rejoindre. Cette fois, le narrateur n’est pas spectateur de sa propre vie, obligé de s’y intéresser, de la prendre en main, il est le spectateur d’une histoire qui lie deux autres personnes. C’est un triangle mais un triangle dont il est plutôt exclu. Spectateur à nouveau.

Ce narrateur sans nom est amoureux de Sumire qui tente en vain d’écrire une histoire éditable et Sumire, quant à elle tombe amoureuse Myû, femme plus âgée qu’elle et qui devient sa patronne. Au cours d’un voyage en Grèce, Sumire va disparaître après que Myû ait résisté à ses avances… Le narrateur part à sa recherche et découvre la vie de Myû puis leur histoire lors de ce voyage.

De nouveau, nous sommes à la frontière du surnaturel, d’autres mondes existent relié au nôtre… Murakami explore les sentiments et nous donne un roman intriguant, bizarre, une fois de plus déstabilisant. Je l’ai dit autrement par .

Il entreprend ensuite la rédaction d’un nouveau roman, un roman total, un roman synthèse comme il les appelle. Non sans être passé par la case nouvelle entre temps, comme à son habitude, et être revenu sur le tremblement de terre et l’attentat au gaz sarin.

Ne trouvant le moyen d’écrire un roman sur ces deux événements marquant de 1995, il écrit Kafka sur le rivage qui est publié en 2003. Nouveau roman foisonnant. Où les intrigues se mêlent, s’imbriquent, avancent en parallèle.

Kafka Tamura, 15 ans, s’enfuit de chez lui, il part pour Shikoku et décide de visiter une bibliothèque dont il avait vu des photos auparavant, lui le passionné de ce genre d’endroit. Il cherche à comprendre ce qui lui manque, à savoir où ce Kafka sur le rivage (2003)manque se situe et s’il pourra jamais combler ce vide. Nous apprenons en parallèle, au moyen de dossiers confidentiels de l’armée, qu’un incident a pris place à la fin de la deuxième guerre mondial, des enfants, une classe, ont perdu connaissance en même temps. Nous suivons également Tanaka, personnage un peu simple, mais qui a le don de parler aux chats et de pouvoir ainsi mener des enquêtes et retrouver ceux que leurs maîtres recherchent… Ces trois intrigues vont se développer, s’effacer pour laisser plus de place aux autres et tendre vers un même point, se frôler. La question du temps se pose au bout d’un moment, quand se passe l’une par rapport à l’autre, quand vont-elles aboutir à une seule et même histoire. Le surnaturel fait une nouvelle fois avancer les choses, attire.

“ Ce qu’on nomme l’univers du surnaturel n’est autre que les ténèbres de notre esprit.”

Les personnages se frottent aux frontières de notre monde, les cherchent.

“Il y a un autre monde à côté du nôtre.”

C’est un livre prenant, intense, bouleversant. Comme le dit Marie-Laure Delorme, citée en quatrième de couverture, Murakami « fait appel à notre souplesse et à notre ouverture ». Il écrit surtout des livres qui nous donnent l’impression d’avancer, qui nous font avancer, j’en suis sûr. Il nous donne à lire des livres qui touchent un recoin de notre esprit dont nous ne soupçonnons pas toujours l’existence. Et il le fait avec une telle grâce, qu’il faut le lire, il est si rare de rencontrer un auteur aussi talentueux et intriguant.