William McIlvanney, les Docherty à Graithnock

En 1975, alors qu’il est publié depuis neuf ans, William McIlvanney voit son quatrième roman paraître aux éditions Allen & Unwin. Cinq ans après le précédent, c’est un roman ambitieux qui lui apporte la reconnaissance. Il est traduit en français vingt-quatre ans plus tard par Freddy Michalski aux éditions Rivages, dans la collection « écrits noirs », cinq ans après une première traduction de Christian Civardi pour les Presses Universitaires de Grenoble, et alors que la série des Laidlaw lui a amené une certaine notoriété.

 

Nous sommes en 1903 et l’agitation qu’observe Mlle Gilfillan par sa fenêtre, en proie à l’insomnie, ne peut tromper, Jenny Docherty est sur le point de donner naissance à son quatrième enfant. Son mari revient avec le médecin, signe que tout ne se passe pas tout à EPSON MFP imagefait bien. Mais après des efforts, une césarienne, et l’attente de tous, Mlle Gilfillan à sa fenêtre, Tam, le père, dans l’appartement des voisins, un garçon naît, le troisième. Après Mick et Angus, celui-ci est prénommé Conn, diminutif de Cornelius, leur sœur, l’aînée, s’appelant Kathleen.

Nous sommes en Ecosse, à Graithnock, ville imaginaire, dans High Street, une rue populaire, peuplée d’ouvrier. Tam Docherty est l’un d’eux. Un mineur à la volonté de fer et aux principes du même métal. Un homme qui élève ses enfants dans une certaine exigence et la plus grande droiture possible. Jenny, sa femme, se consacre pleinement à sa famille. Tout cela permet aux enfants de vivre dans un certain cocon. D’avoir accès à l’école jusqu’à leurs 14 ans. Après l’école catholique pour les deux premiers, ce sera l’école protestante pour les deux autres. Tam est catholique et Jenny protestante, et la foi de Tam n’est pas si forte, un homme en proie au doute sur bien des sujets. Et sûr qu’un jour les ouvriers gagneront les droits qu’ils devraient avoir. Plutôt que de croire en Dieu, Tam croit dans ses semblables.

On vous racontait ce que votre vie pouvait signifier, en vous demandant d’y croire, alors que ça n’avait rien à voir avec ce qui vous arrivait au quotidien, dans votre maison comme dans votre tête. Pendant que votre épouse se tuait à un labeur d’esclave et que vos tiots grandissaient avec pour seule perspective de se retrouver au fond, comme les bidets, que vos camarades s’aigrissaient de jour en jour, les patrons vous achetaient votre sueur par berlines entières, et le gouvernement ne savait même pas que vous existiez. Et Dieu parlait latin. Les règles n’avaient aucun rapport avec le jeu qui se jouait. Vous sortiez sur votre pas de porte pour griller une cigarette et un homme s’avançait jusqu’à vous pour vous frapper de son bâton.

Les enfants grandissent. Kathleen se marie, Mick va à la mine puis c’est au tour d’Angus. Pour Conn, Tam a d’autres ambitions. Il veut le voir étudier…

Et puis, il y a la réalité, celle de tous les jours.

 

C’est une fresque désabusée. Un morceau d’histoire vue à hauteur d’homme.

McIlvanney nous la dépeint dans un style d’une grande richesse, d’une grande qualité. Il témoigne d’une époque et d’un pays. Une époque où la difficulté financière ne se disait pas, où elle était une réalité avec laquelle il fallait vivre, que l’on acceptait. Même si Tam se pose des questions, s’intéresse aux questions syndicales, à certaines revendications. Et est prêt à lutter. Il sait que pour continuer, que pour être respecté, il faut se battre.

Les Docherty forment une famille ordinaire, courbant l’échine et acceptant sa condition. Les enfants grandissent en observant, apprennent en regardant leur père. Au gré des événements, ils se forgent leur caractère, leur volonté.

… enterrés sous les épaisseurs de plusieurs automnes comme autant de reliefs de pique-niques lointains, gisaient des espoirs d’une impossibilité telle que seul un cœur de garçon est capable de les contenir, des ambitions absurdes, des rêves fragiles.

Katleen, bien que mariée, continue à venir souvent, Mick, impressionnant physiquement, est pétri de compassion, Angus aime l’affrontement, avancer en luttant, Conn, élève d’un bon niveau, veut vivre comme les siens, aller à la mine dès 14 ans. Les opinions se confrontent, se frottent les unes aux autres pour se renforcer, s’étoffer, s’opposer parfois. Tout cela sous le regard de Jenny et de Conn l’Ancien, le père de Tam, nouveau membre de la maison quand il devient veuf, parce que son fils ne peut l’imaginer dans un hospice, au contraire de ses frères et sœurs pourtant bons croyants et pratiquants.

La mystique de leurs habitudes allait au-delà des réflexes conditionnés par l’oppression capitaliste, et se rapprochait de rites primitifs destinés à exorciser le pouvoir de ce dieu scélérat, l’économie, née d’une impulsion d’avant les Factory Acts. Pareils aux adeptes d’une foi persécutée, ils avaient subi et enduré assez longtemps pour acquérir le sens, non pas simplement des privilèges immérités des autres, mais aussi de leur propre inutilité fondamentale. […] Leur servitude leur donnait accès à une vérité dont leurs maîtres se cachaient, car la seule liberté véritable, c’est de vivre avec la nécessité.

Les événements sont là pour ponctuer la vie de la famille. La première guerre mondiale l’affectant tout particulièrement. Ouvrant des cicatrices qui ne pourront se refermer, poussant certains à basculer, à céder. Et puis les générations se succèdent, l’une abandonnant la place à l’autre, non sans heurt.

 

C’est un roman prenant, où le travail à la mine n’est pas décrit en détail, comme il l’était dans Germinal par Zola, ce qui importe ici, ce sont bien les individus, leurs idées, leur évolution. Les moments importants, qui ne sont pas les mêmes pour les uns et les autres, sont mis en exergue, les points de vue alternant.

Le seul petit bémol qu’il peut y avoir à cette lecture est dû à la volonté de retranscrire la manière de parler des personnages. Un accent irlandais dû à leurs origines. Dans la traduction française, pour faire couleur locale, cet accent devient celui du nord. Il faut parfois s’accrocher pour comprendre, être bien concentré, ce qui ralentit parfois la fluidité de la lecture. Dommage.

McIlvanney signe malgré tout un grand roman, affirmant l’identité de certains de ses semblables, de son pays. Le roman d’un grand romancier.

 

Deux ans plus tard, c’est un roman noir qui va confirmer l’importance de l’auteur, son talent et son ancrage local. Laidlaw marque l’entrée en scène du flic du même nom, un personnage récurrent, à Glasgow. Le romancier n’abandonne pas pour autant Graithnock, cette ville imaginaire qu’il a créée, y revenant, en 1985, avec Big Man, d’autres suivront.

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John Le Carré, Alan Turner à la recherche de Léo Harting puis Cassidy de l’amour

Le cinquième roman de John Le Carré est publié en 1968 et s’intitule A small town in Germany. Il traverse la Manche un an plus tard, traduit par Jean Rosenthal pour les éditions Robert Laffont, sous le titre Une petite ville en Allemagne. C’est le premier dont George Smiley est complètement absent.

Un homme en suit un autre dans une ville allemande, une ville envahie par des affiches aux slogans forts, pouvant paraitre d’un autre temps. Alors qu’il est sur le point de le rattraper et après avoir été contrôlé par la police, il le voit monter dans une voiture et lui échapper.

Deux membres de l’ambassade britannique de Bonn se rendent ensemble sur leur lieu de travail. Meadowes est employé aux archives tandis que Cork est au Chiffre. Alors que leur auto est prise dans les embouteillages d’une ville qui ne semble pas adaptée à accueillir autant de monde, la conversation une-petite-ville-en-allemagne-robert-laffont-1968des deux hommes finit par ressembler à deux monologues, les pensées de Cork étant accaparées par la grossesse de sa femme et les investissements qu’il pourrait faire, dans l’acier suédois, par exemple, et Meadowes étant surtout soucieux de la disparition d’un collaborateur des archives et de plusieurs dossiers. A Londres, Alan Turner est convoqué pour partir en Allemagne rapidement, non en raison de la montée en puissance d’un mouvement qui pourrait remettre en cause la construction européenne mais bien pour remettre la main sur ce fameux Léo Harting, employé disparu de l’ambassade de Bonn et pourtant inconnu du Foreign Office.

Turner est employé au service des recherches, efficace et tenace mais peu versé dans l’empathie ou la compassion. A son arrivée à Bonn, ceci est d’ailleurs confirmé par Meadowes qui a eu déjà eu à faire à lui, en Pologne. N’étant pas libre de ses mouvements en raison de l’actualité, le mouvement de protestation mené par Karlberg prenant de l’ampleur et ciblant la Grande-Bretagne comme ennemie, notamment dans l’optique du choix de continuer dans le Marché Commun ou d’adhérer à un axe allant plutôt du côté de Moscou, Turner mène ses investigations au sein de l’ambassade même. Il échafaude divers scénarii expliquant l’évolution et la disparition de Harting, sans réussir à être convaincu par ses différentes hypothèses… Dans le même temps, il gravite dans le microcosme que constituent les employés de l’ambassade et leurs relations…

Turner prend son temps, il cherche et se triture l’esprit pour comprendre ce que Harting a bien pu faire. Il cherche et se triture l’esprit au point de se laisser parfois embarquer dans des pensées qui mélangent sa vie personnelle et ses préoccupations du moment, qui mélangent ses investigations et d’autres trahisons comme celle de sa femme, celle-ci l’ayant quitté pour un autre homme…

Turner prend son temps et tente d’avancer alors que les soucis de l’ambassade ne sont pas seulement constitués du départ d’Harting. Il y a ce fameux mouvement et les négociations en cours à Bruxelles pour la mise en place du Marché Commun. L’ambassade ne semble par forcément heureuse de la présence de Turner, une présence leur rappelant le faux-pas et l’erreur commise. Elle ne semble pas disposée à favoriser son enquête, soucieuse qu’elle est d’offrir une image positive, et le désistement d’un de ses employés pourrait nuire à cette image…

Turner avance donc dans un monde hostile qu’il contribue à rendre encore plus méfiant par son comportement parfois très limite, voire agressif. Sans pitié. Un comportement qui finit d’ailleurs par ressembler à de l’insubordination obligé qu’il est de désobéir pour progresser…

En même temps qu’une enquête haletante, captivante, Le Carré nous brosse le portrait d’une époque sur le fil. La Guerre Froide remettant en cause les alliances et les orientations des gouvernements et des peuples. Le Mouvement de Karlberg rappelle de mauvais souvenirs, ressemblant à un autre mouvement populaire qui a sévi quelques années plus tôt en Allemagne.

Harting et ses motivations semblent insaisissables dans ce contexte, Turner devant s’enfoncer dans les tréfonds d’une ambassade peu coopérative, devant également fouiller dans une histoire encore très récente, trop proche. Il avance dans des suppositions qu’il échafaude et qui ressemblent tellement à des cauchemars… un cauchemar qui au final pourrait être bien édulcoré en regard de la réalité…

C’est un roman original, différent de ceux qu’il nous avait proposé jusque là, instillant une angoisse plus sourde. Une variation autour de l’espionnage que j’ai trouvée agréable et intéressante… Au contraire du suivant.

Trois ans plus tard, un nouveau roman de Le Carré est sur les gondoles des librairies. Il s’intitule The naive and sentimental lover et est publié par un nouvel éditeur, Hodder et Staughton. Comme pour le précédent, il nous arrive l’année suivante, traduit par Jean Rosenthal, sous le titre d’Un amant naïf et sentimental. Et c’est un roman surprenant au regard de la bibliographie de l’écrivain, un roman qui détone. Un roman, comme d’autres à venir, ayant une forte connotation personnelle, autobiographique, pour celui-ci, il s’agit de son divorce et du lien qu’il a tissé ensuite avec un couple.

Un homme roule dans la campagne anglaise. Il cherche son chemin, s’aventurant sur un territoire qui lui est peu familier mais qui l’attire, bien à l’abri de sa puissante et confortable automobile. Il arpente ces routes de campagne pour y trouver la maison qu’il convoite, un manoir bien caché dans cet endroit reculé. Alors qu’il enfile ces routes, son esprit vagabonde, vers son couple ou porté par son imagination. Il s’y voit déjà.

Alors qu’il parvient enfin à destination, entre chien et loup, ses pensées s’envolent de plus belle. Il se rêve en maître des lieux, de cette vaste propriétéun-amant-naif-et-sentimental-robert-laffont-1971 et de cette demeure imposante. Il est bientôt surpris de constater que l’endroit est encore habité. Les héritiers n’ont pas complètement déserté la bâtisse. C’est d’abord un homme qui vient à sa rencontre puis qui l’invite à entrer. A l’intérieur, une femme lui apparaît dans le plus simple appareil avant de disparaître. Le couple excentrique le fascine. Il l’imagine modelé par des années de noblesse puis comprend que ce sont des occupants sans autorisation. Des squatteurs avant l’heure.

Ils partent pour une soirée de beuverie. Cassidy découvre un peu plus Helen et Shamus. Lui auteur ayant commis un livre marquant quelques années plus tôt, elle l’ayant épousé. Ils ont renoncé aux possessions et se sont effacés du monde, allant jusqu’à passer pour mort. Après leur virée, Cassidy reprend le cours de son existence. Une existence réussie, professionnellement parlant. Mais il ne voit plus sa vie du même œil, un grain de sable est entré dans la mécanique bien huilée de son existence. Un grain de sable qui amplifie son insatisfaction quant à sa vie privée.

Coincée dans une vie conjugale peu réjouissante, Cassidy se prend à rêver. Il finit, lors d’un déplacement à Paris, par reprendre contact avec Shamus et l’y inviter. Ils se rapprochent alors l’un de l’autre et partent à l’aventure.

C’est un roman décomplexé que nous offre Le Carré, celui d’une époque qui va bientôt mettre en avant l’amour libre et celui de la liberté. Cassidy se débarrasse des chaînes qui le maintiennent prisonnier d’un train-train devenu ennuyeux depuis qu’il n’invente plus comme il a pu le faire précédemment.

C’est un roman déroutant, auquel il faut s’accrocher tellement il offre peu de prise, se laissant vagabonder comme ses personnages. Une histoire qui pourrait nous perdre en chemin… et qui m’a perdu. J’en reprendrai peut-être la lecture plus tard mais je l’ai mis de côté, ne parvenant à y trouver un intérêt.

Décidément, quand Le Carré s’éloigne de l’espionnage, il ne réussit pas à me convaincre.

Heureusement pour le lecteur que je suis, deux ans plus tard il revient du côté de ce genre qui semble lui convenir à merveille, avec une nouvelle réussite, La taupe, une intrigue brodant de nouveau autour d’un épisode de la vie du romancier.

Emile Gaboriau, les Favoral, le marquis de Trégars et le Comptoir du Crédit Mutuel

En 1874, un an après La corde au cou, l’ultime roman d’Emile Gaboriau est publié par son éditeur de toujours le Dentu. Il est dédié par l’épouse de l’écrivain à Paul Féval, l’ami et le mentor de l’auteur disparu quelques mois plus tôt. L’argent des autres, comme les précédents, est d’abord paru dans Le petit journal.

Samedi 27 avril 1872, les Favoral dînent chez eux, dans leur appartement de la calme rue Saint-Gilles, avec quelques amis, quand des coups sont frappés à la porte et le baron de Thaller fait irruption. C’est le patron du maître de maison, Vincent Favoral, caissier au Comptoir du Crédit Mutuel. Il débarque car le temps presse, la police en veut à Favoral, et son patron, après une vive conversation, l’invite à s’enfuir. La scène est étrange car, après largent-des-autres-dentu-1874le départ de son patron, Favoral est dans tous ses états, il refuse de toucher à l’argent que celui-ci lui a laissé, comme s’il était dangereux, empoisonné… il est dans tous ses états, sans savoir que faire, mais Maxime, le fils, l’encourage à fuir par une fenêtre donnant sur la cour voisine, le temps presse, la police frappe à la porte, s’impatiente. Finalement, Favoral s’enfuie, la police perquisitionne, trouvant des preuves des détournements dont il s’est rendu coupable puis laisse les autres membres de la famille abasourdis.

Madame Favoral, Maxime et Gilberte tombent des nus. Vincent Favoral donnait l’image d’un homme strict, riche mais près de son argent, très exigeant avec lui-même comme avec sa famille, intègre… Ils n’ont qu’à peine le temps de réaliser que de nouveaux coups sont frappés à la porte, les habitants du quartier viennent aux nouvelles, viennent réclamer l’argent qu’ils avaient confié au caissier, sûrs qu’il le ferait fructifier… sauf qu’ils ont été floués, comme les amis qui dînaient là… Favoral aurait détourné douze millions…

Cette scène constitue, dans la première partie intitulée Les hommes de paille, le nœud de l’intrigue. Elle revient épisodiquement, car nous retournons ensuite constamment en arrière pour comprendre ce que chacun des membres de la famille a pu percevoir de la scène. Nous parcourons leur vie jusqu’à ce fait marquant, saillant. Madame Favoral, une femme mariée jeune et ayant perçu cela comme une opportunité de fuir un père peu enviable puis ayant déchanté devant ce mari toujours suspicieux, pingre, vérifiant les dépenses du ménage et ne lui octroyant que le strict nécessaire au point qu’elle s’est mise à faire des travaux de coutures pour avoir de l’argent de côté. Cet argent qui lui a permis ensuite de gâter un peu ses enfants, de subvenir aux besoins de Maxime pour mener une vie faite d’excès, de sorties… Des excès qui l’ont poussé par la suite à mettre à contribution Gilberte pour les travaux de coutures… Mlle Gilberte est quant à elle le pilier de cette famille, celle qui les a maintenus et va les maintenir dans le droit chemin, va leur permettre d’affronter la tempête, celle de la ruine et de la honte… Elle est celle qui parvient à garder une attitude exemplaire et juste, admirable, droite, fière… même si elle a également des choses à cacher, notamment ce jeune homme à laquelle elle s’est promise en secret… Nous en apprenons ensuite un peu plus sur Maxime et cette vie dissolue qu’il a vécue, épuisant les économies de sa mère jusqu’à ce que sa sœur lui ouvre les yeux et le pousse à se prendre en main, à s’assumer. Sa sœur et une autre jeune femme, sa voisine dans l’hôtel meublé où il a élu domicile, ne pouvant décidément plus vivre sous le toit familial, être confronté à ce père sans pitié…

Au fur et à mesure que nous parcourons les histoires de chacun, la scène d’ouverture s’enrichit. Nous la percevons sous des angles différents, jusqu’à en connaître bien des aspects. Le détournement du caissier du Comptoir du Crédit Mutuel a fait bien des victimes et a bien des origines. Les protagonistes vont mener l’enquête tandis que l’étau se resserre. Ils vont mener l’enquête particulièrement bien soutenus par le marquis de Trégars, le fiancé de Gilberte et dont le père a été victime autrefois d’une escroquerie, mourant ruiné. Mlle Lucienne, l’amie de Maxime, l’autre qui l’a poussé à s’assumer, est quant à elle à la recherche de ses parents et de ceux qui en veulent à sa vie sans qu’elle comprenne pourquoi on s’en prendrait à une pauvre ouvrière comme elle… Ils sont épaulés en cela par un commissaire, dont le nom ne nous sera pas donné, mais ressemblant étrangement à un autre… un commissaire plein de sagesse, apparaissant comme un rempart devant un autre fléau, la puissance des journaux et de ce qu’ils véhiculent…

Le monde !… vous comprendrez ce que vaut son estime quand vous aurez vu à quelles gens il l’accorde, quand vous saurez que ce sont les plus effrontés et les plus hypocrites, les plus tarés et les plus lâches, qui constituent entre eux, et pour leur usage, cette puissance idiote qui fait trembler les imbéciles, et qui s’appelle l’opinion.

Les intrigues se mêlent, les fils se nouent pour mieux se dénouer ensuite. Il y a des trahisons, de la manipulation, comme dans tout bon roman-feuilleton. De la romance, des grands sentiments et des coups bas. La mort est frôlée, les méchants sont de vrais méchants, antipathiques et tout. La laideur des esprits est inscrites sur les visages quand la beauté est le reflet des âmes… parfois, pas toujours.

C’est prenant, haletant. Et c’est à charge. Une charge contre ces hommes qui vivent de l’argent des autres, qui ruinent les innocents pour mieux se pavaner, s’exposer et exposer les richesses qu’ils ont amassées par le vol, un vol devenu presque légal avec l’arrivée de la spéculation… On joue avec l’argent des autres et on gagne en leur faisant croire qu’ils sont ruinés… Une charge que Gaboriau avait déjà menée dans La clique dorée ou La dégringolade, une charge contre ces escrocs qui spéculent sur le bien des autres, qui s’inventent des noms, se créent des histoires pour mieux impressionner le menu fretin, ces gens honnêtes qui travaillent pour vivre… Gaboriau nous décrit des gens sans scrupule spéculant également sur les remous de l’Histoire… Une charge contre ce capitalisme bientôt triomphant, contre l’arrivée d’une nouvelle classe dominant les autres sans le mériter… justifiant cyniquement leurs actions…

C’est l’avidité des dupes qui fait la friponnerie des dupeurs…

Ce que Gaboriau dénonçait a fini par arriver, nous ne sommes pas encore débarrassés de ces escrocs vivant de l’argent des autres, le peuple ne les a pas encore balayés quand ce serait sûrement la réaction la plus saine… flouer les travailleurs est devenu légal et le moyen de référence pour grimper les échelons d’une pseudo-réussite sociale. Décidément, Gaboriau n’était pas qu’un auteur populaire mais aussi un auteur social, précurseur du roman policier, un roman policier dénonçant les travers d’une société, proche de ce qui deviendrait le roman noir… un auteur marquant bien que disparu à quarante ans…

Cet ultime roman, L’argent des autres, confirme l’évolution de l’œuvre du romancier, celle d’un roman davantage social, noir…

John King, Terry et April, Ray, Lol et quelques autres skins

En 2008, quatre ans après The prison house, toujours non traduit, et six ans après White trash, paraît le septième roman de John King, dernier volet du “Satellite cycle”, comme il l’a lui-même intitulé, Skinheads. Il retrouve son traducteur attitré, Alain Defossé, pour traverser la Manche et nous arriver en 2012 chez Au Diable Vauvert. Après le mouvement punk et sa propre jeunesse dans le premier opus, les classes ouvrières et leur relation à une certaine élite dans le deuxième, John King se penche cette fois sur les skins et, comme pour les deux romans précédents, les clichés véhiculés par les médias et les classes supérieures, clichés tombant invariablement dans la caricature, provoquant la haine et suscitant l’incompréhension puis la peur…

Terry English a le réveil difficile. Il prend son temps, tente de se sortir de sa léthargie en observant la vue sur l’arrière de sa maison. La pluie qui coule sur les vitres, les deux chevaux qui s’abritent en attendant une éclaircie. Il savoure ce moment et s’attarde aussi sur la photo d’April, celle qui a partagé sa vie, qui l’a encouragé, porté, à devenir ce qu’il est devenu, le patron d’une agence de taxis. April disparue si brutalement dix ans plus tôt.

Skinheads (Au diable vauvert, 2008)Terry se motive, il doit retourner au boulot, reprendre le train-train abandonné depuis quelques jours… Il sait qu’il n’y est pas indispensable, Angie veille et fait tourner au quotidien. Estuary Cars est une entreprise de taxi presque ordinaire, seule la tenue des chauffeurs se démarque des autres, ils arborent tous les habits de skin. Selon l’exigence du patron.

… Terry était strict sur l’allure de ses chauffeurs. Les vrais skinheads avaient des principes et Estuary était une entreprise purement skinhead. Aucun doute quant à cela. Ce n’était pas un tyran, il essayait de faire preuve de tolérance, mais il n’était pas question d’embaucher des chevelus. Pas plus que des rockers ou des semi-clodos. Encore moins des minets. Entre la lame n°1 et la lame n°4 de la tondeuse, c’était le critère. Le patron d’Estuary tenait aussi à ce que les gars mettent une chemise Fred Perry ou Ben Sherman pour aller bosser, avec une préférence pour les 501 ou les Sta-Press, question futal, appréciait bien un Harrington, ne refusait pas le flight classique . Un Crombie en laine était plus que bienvenu, même s’il reconnaissait qu’une tenue plus souple était plus pratique pour conduire.

C’est une entreprise ordinaire, avec un patron proche de ses employés. Un patron qui commence à s’ennuyer… bientôt la cinquantaine et les souvenirs de la vie avec April dont il ne peut se défaire. Lors d’une conversation avec deux chauffeurs, une idée lui vient, une envie.

Les points de vue alternent, nous ne suivons pas que Terry English. Il y a également Ray, chauffeur chez Estuary et neveu du patron, et Lol, le fils de Terry.

Terry est un skin de l’ancienne école, la première, celle de l’éclosion du mouvement, à la fin des années 60. Il a grandi avec le reggae, la musique prisée au commencement. Il y avait la musique et la tenue, une évolution ou une réaction aux mods… Ray serait plutôt de la résurgence du mouvement, celle de la fin des années 70 et du début des années 80, celle d’une certaine radicalisation musicale, avec le ska et la Oï !, une résurgence plus politisée, en prise avec la réalité sociale du moment, la crise, les emplois plus difficiles à trouver. Une résurgence plus politisée qui s’est comme scindée, entre l’extrême-droite et une gauche assez radicale également, abhorrant la bureaucratie européenne… Une résurgence plus violente. Quant à Lol, c’est plutôt une culture qu’il a en lui, impossible de faire autrement en ayant grandi dans une famille skin, une culture qui, du coup, irait plutôt du côté punk.

John King poursuit sa chronique de la classe ouvrière et des mouvements qu’elle a engendrés au cours des années 70 puis 80. Une période de crise qui a vu un sentiment patriotique voire nationaliste émerger ou se renforcer. Il poursuit sa chronique et nous en offre une approche différente. Après le punk, surtout caractérisé, en tant que culture populaire, par son influence et son intégration dans différents arts, après la diabolisation des classes ouvrières par les classes dirigeantes, il ausculte cette fois une évolution militante, politique et plus radicale… une évolution controversée mais bien méconnue du fait des amalgames et des caricatures qu’elle a subis.

John King ausculte et observe pour nous offrir de nouveau une chronique particulièrement humaine. Car skin, punk ou non, ses personnages sont avant tout des êtres plein d’empathie, se débattant avec leurs propres démons, se démenant dans une société particulièrement dépourvue de tout sentiment, et s’interrogeant sur l’avenir et la place des leurs ou, plus généralement, de l’homme dans ce monde qui paraît avoir du mal à tous les intégrer, les prendre en compte ou à trop vouloir les dissoudre dans la masse, pour nier leurs particularités.

… le punk de la rue lui a appris que c’est légitime d’être fier de soi, de ne pas courber l’échine pour avoir une vie plus douce, qu’il peut se tenir à l’écart et ignorer les partis politiques, qu’il y a quelque chose derrière la machine, la puissance du nombre, et qu’il a le droit de penser pour lui-même, de refuser la corruption, d’être fier d’être anglais, orgueilleux de sa culture…

Terry est particulièrement avide de contact, d’échange avec ses semblables, Ray tente de maîtriser sa rage, sa violence, sa colère, et Lol de grandir et se construire. Et rien n’est simple, facile.

Les perceptions différentes de chaque personnages sont particulièrement intéressantes, ainsi lors d’une rencontre entre Chelsea et Tottenham, on perçoit les évolutions de chaque génération, Terry regrettant de ne pouvoir être là, Ray préférant écluser les demis et espérant une baston, s’en remémorant d’autres, et Lol bien présent…

C’est une nouvelle fois une belle galerie de personnage qui nous est offerte. Une galerie dans un univers qui nous est de plus en plus familier, que l’auteur a construit petit à petit. Un univers où nous prenons un petit plaisir à croiser, comme un clin d’œil, les personnages des opus précédents, Tom Johnson, Will ou Ruby, à avoir des nouvelles de quelques autres, Harry ou Joe Martin

Une belle galerie dans ce qui ressemble, dans cette deuxième trilogie, à un témoignage relatant une histoire encore récente, l’histoire d’un pays quittant une ère prospère. Une histoire avec ses faits marquants comme ce concert interrompu en 1982 à Southall du fait d’une animosité des riverains vis-à-vis d’un mouvement caricaturé dans les médias…

Une belle galerie étayée par plusieurs fils rouges, un pub qui renaît, des chevaux qui forment quasiment un couple, un autre couple au bord de la rupture mais qui semble surtout avoir oublié ce qu’il était au départ, et la musique omniprésente, qui accompagne les uns et les autres…

Il y a de la violence, une certaine âpreté mais aussi un certain espoir malgré une société dans laquelle il est difficile de se débattre quand on a une image toujours aussi négative qui vous colle à la peau…

Le huitième roman de John King vient de paraître Outre-Manche, une dystopie intitulée The liberal politics of Adolf Hitler.

John King, Ruby et M. Jeffreys

Le cinquième roman de John King, intitulé White Trash, a été publié en 2002 en Angleterre par Random House. Il nous est arrivé douze ans plus tard, grâce à la maison d’édition Au Diable Vauvert, traduit, pour la première et seule fois jusqu’ici, par Clémence Sebag sous le même titre. Un titre qui, une fois traduit, pourrait devenir Déchet blanc ou Raclure blanche, mais la traduction perdrait cette allusion à une frange de la société souvent désigné ainsi au Etats-Unis. Une frange de la société destinée à être pauvre, à le rester, le contraire des nantis. Une frange de la société qui est devenue une classe à l’heure où l’on ne parle plus de la lutte des classes, une classe avec sa propre culture, son propre mode de vie et dont certains sont issus, de Elvis Presley à Eminem, comme le souligne notamment l’article de F. Dordor dans les Inrockuptibles en 2012 ou plus encore la thèse de Sylvie Laurent,  Du poor white au poor white trash dans le roman américain et son arrière plan depuis 1920 (un extrait en est lisible sur Cairn.info), qui ne se limite pas à la musique mais étudie principalement la littérature, citant entre autres Russell Banks et Dorothy Allison comme des tenants de cette culture… Pour mieux la situer, cette White Trash, disons que la série Shameless pourrait être considérée comme un bon exemple de ce qu’elle est…

Cette expression désignait au départ les pauvres du sud des Etats-Unis, elle s’est ensuite répandue à l’ensemble du pays et John King l’importe en Angleterre pour nous parler de son équivalent européen et de la véritable raclure blanche, celle qui mériterait ce nom.

Des policiers poursuivent des jeunes, certainement planteurs de cannabis sur les bords de l’autoroute, quand, les ayant perdus, ils se tournent vers une jeune femme observant leur manège, en bordure d’un terrain vague. Perdue dans ses souvenirs, ceux qui la ramènent à la mort de son chien quand elle était enfant, elle ne comprend pas tout de suite que l’hélicoptère qui prenait en chasse les petits délinquants a changé de cible… Elle hésite à peine quelques secondes avant de s’enfuir à travers les rues du quartier, réussissant finalement à les semer en se mêlant à la foule qui se presse à White Trash (Au diable vauvert, 2002)l’entrée des pubs d’une rue fréquentée. Elle n’avait rien à se reprocher mais ne voulait pas être embarquée sans raison…

Le lendemain, Ruby se réveille chez elle, dans les douces odeurs de la boulangerie du dessous, et se prépare à partir au boulot. Elle est infirmière à l’hôpital. Un métier qu’elle aime et dans lequel elle croit. Un métier dans lequel elle s’épanouit car il s’agit d’être bon, de positiver le plus possible et d’aider des gens à s’en sortir. Ruby veut croire en la gentillesse, en la bonté. Et elle veut être utile. Son métier la satisfait pleinement, elle est heureuse de sa vie, entre l’hôpital, concentré de la société, de sa ville, et les sorties avec certaines collègues, en boîte, au pub… alcool et joints…

Le point de vue de Ruby alterne avec celui de M. Jeffreys qui travaille également à l’hôpital. Il n’y est pas pour soigner les gens mais pour rationnaliser le fonctionnement des services. Il observe et croit en son utilité. Il est là pour faire le bien, il s’efforce d’être bon dans chacun de ses actes. Pour mieux exercer son audit, il loge dans un hôtel de standing plus proche de l’hôpital que son appartement londonien. Il se rend chaque jour sur son lieu de travail en taxi et tente de garder l’esprit positif. Il tente de le garder alors qu’il côtoie ces personnes qui ne sont pas de son milieu, qui ne semblent pas avoir conscience de ce qu’est la vie, qui paraissent se contenter de ce qu’ils ont alors qu’ils pourraient avoir bien mieux avec un minimum de bonne volonté. Les pensées de M. Jeffreys sont pleines de condescendance, d’un sentiment de supériorité. Il observe l’hôpital et ses environs avec un maximum de compréhension, se disant que tout le monde ne peut pas être comme lui… Lui qui vit au final une vie particulièrement aseptisée, loin de tout, et dans une tour d’ivoire dont il ne consent à descendre que pour confirmer son impression d’une populace qui vit une vie loin de la vraie vie, sans culture, sans joie… alors que lui s’efforce de dominer tous ses sentiments, d’en éprouver le moins possible ou seulement des positifs…

Ruby et M. Jeffreys croient en l’utilité de leur métier, sont persuadés de rendre service à la société… mais là où Ruby n’oublie pas de vivre, se force parfois à positiver pour ne pas sombrer dans la dépression, éprouve des sensations, des émotions, M. Jeffeys ne veut pas se laisser dominer par celles-ci. Tout est planifié, réfléchi, jusqu’à ses horaires de boulot, de préférence la nuit pour ne pas être perturbé par la vie d’un hôpital de jour, pour ne pas en subir les inconvénients quand il est sensé en observer le fonctionnement, quand il pense s’imprégner de son atmosphère. Il lui faut visionner des documentaires pour ne pas être éloigné d’une population dont il s’efforce de rester à distance respectable…

Les deux personnages se croisent brièvement après la mort d’un patient puis repartent chacun de leur côté…

John King nous décrit deux personnes aux buts et aux motivations similaires mais ne les envisageant pas de la même façon. Pour les atteindre, l’une semble être pleinement dans la vie alors que l’autre s’isole, se préserve au point de planifier même la satisfaction de fantasmes assez pervers, déviants… Mais en toute circonstance, M. Jeffreys garde cette haute opinion de lui-même et ne peut s’empêcher d’admirer son abnégation alors que Ruby doute et avance. Il ne peut s’empêcher de déplorer la pauvreté intellectuelle de ses congénères, issus des mélanges ethniques les plus divers, leur manque d’ambition ou d’amour-propre, leur incapacité à progresser, leurs odeurs, leurs mœurs… se lâchant davantage au fur et à mesure des pages…

A ces deux points de vue viennent s’ajouter les témoignages d’une autre personne, des monologues, racontant l’histoire d’autres personnes ordinaires ayant trouvé leur voie et ayant vécu une vie faite de bonheurs partagés et d’une certaine plénitude, ayant vécu une vie riche… un chauffeur de taxi ne vivant que pour le bonheur de sa femme et de sa fille, une maîtresse d’école s’étant consacrée avec abnégation à l’enseignement, un passionné de champignons ayant adopté une vie sans excès après en avoir fait trop, …

L’existence des deux protagonistes principaux suffirait au livre mais on sent que la noirceur n’est pas loin chez ces deux personnages tentant en permanence d’avoir une attitude, des pensées, positives, traquant le positif en tout. L’une semblant parfois au bord de la déprime, l’autre au bord de la folie…

Au final, c’est un bon roman que nous a proposé John King, un roman glaçant dans sa conclusion et qui renouvelle quelque peu son univers en adoptant des points de vue différents des précédents, en observant des personnages à la lisière du monde qu’il nous a décrit jusqu’ici et en réglant des comptes avec cette société qui existe en dehors de son monde et qui n’est franchement pas admirable ou fréquentable… une société qui se conforte dans ses préjugés, caricaturaux, pour laquelle l’habit fait bien souvent le moine… une société n’allant jamais au-delà des apparences et sûre d’elle-même. Imaginant être la seule à avoir compris la vie et ce qui pousse les gens “ordinaires”, ce qui les motive. John King leur retourne le procédé…

C’est un bon roman qui nous laisserait presque parfois sur notre faim mais qu’il faut lire jusqu’au bout car la fin qu’il nous propose, prenante, inquiétante, apporte encore un autre éclairage sur une intrigue s’enrichissant jusqu’à la dernière page, enfonçant un peu plus le clou d’une œuvre centrée sur un environnement ou dans des milieux pas toujours attirants mais bien vivants et beaucoup plus humains qu’une certaine élite enfermée dans ses certitudes pourrait le croire. Une œuvre de réhabilitation, militante et d’une grande qualité !

Deux ans plus tard, John King publie un roman encore non traduit à ce jour, The Prison House, avant de conclure, en 2008, la trilogie qu’il avait entamée avec Human Punk et dont White Trash est le deuxième volet. Une trilogie située dans une de ces villes satellites de Londres et dont le troisième opus s’intitule Skinheads.

John King, Joe Martin de Slough à Hong-Kong et retour

En 2000, le quatrième roman commis par John King est publié, il s’intitule Human Punk. Une année s’est écoulée depuis la parution du troisième opus de la trilogie rattachée à un quartier populaire de Chelsea, Aux couleurs de l’Angleterre. C’est un peu moins évident en France puisqu’il est traduit la même année que le deuxième opus de la trilogie, La meute, et deux ans avant la traduction du troisième… C’est, de nouveau, Alain Defossé qui s’en charge pour les éditions de l’Olivier, le titre ne changeant pas en traversant la Manche, Human Punk. Un titre clair, puisqu’après les hooligans, l’écrivain se tourne cette fois du côté des punks dans un roman plus proche de lui, situé à Slough et dans une mouvance qu’il a connue. Il débute ainsi une nouvelle trilogie située dans cette ville satellite.

1977, Joe Martin et ses potes patientent en mangeant des frites et en se racontant les dernières anecdotes du quartier, l’échec récent d’une bande rivale. Nous sommes au dernier jour de l’année scolaire et ils patientent en attendant la traditionnelle baston de fin d’année. Une baston dirigée par les dernières années, ceux qui ont un an de plus qu’eux et qui vont devoir entrer dans la vie active dès les jours suivants. Toute une meute prend le métro pour aller affronter les mecs de Langley… Parmi eux, donc, Joe et ses potes, Dave, Smiles et Chris. Une baston violente, l’affrontement de deux quartiers, de deux cultures, des punks contre des Teds… même si cette partie de leur culture, cette violence, n’est pas ce qui les y attire le plus…

D’emblée nous sommes plongés dans le bain, dans une atmosphère particulière, celle à laquelle sont confrontés ces ados dans un coin d’Angleterre à la fin des années 70. Une atmosphère liée à leur âge et ses incertitudes et liée aux incertitudes de l’époque pour ces enfants de travailleurs de la classe Human King (l'Olivier, 2000)ouvrière. L’été n’est pas le même pour les uns et les autres, nous suivons celui de Joe, narrateur et personnage central du roman. Joe alterne les jobs d’été, comme on les appelle maintenant, passant d’une épicerie à un verger, de la manutention à la cueillette des cerises. Il apprécie particulièrement cette cueillette, propice à l’introspection et une certaine contemplation, en même temps que la dégustation savoureuse de ces fruits rouges. Ces journées de travail sont contrebalancées par les virées du soir ou de fin de semaine… L’incertitude dans laquelle baignent ces ados est tout à la fois celle de leur avenir, de leur place dans une société bien peu accueillante et de leur relation aux autres, les filles comme les garçons. Les filles, attirées par des plus âgés, provoquant bien des fantasmes, quand les garçons sont l’objet de confrontation, d’affrontements. Il y aussi les soirées en boite, les pubs de Slough, ou de Londres quand ils trouvent une voiture à emprunter pour les emmener. Les concerts…

C’est par pur hasard qu’on avait appris qu’ils jouaient, un bout de conversation entendue la veille au soir, et ils étaient géniaux les Pistols, ils se foutaient de tout, la salle était comble et ils avaient en tout et pour tout une ampoule sur la scène, rien de cette merde de rock progressif à la con, de ces éclairages super-coûteux pour millionnaires en rupture de manoir à la campagne, pour rebelles des piscines qui ont que dalle à dire, fascinés qu’ils sont par leur propre trou du cul, pour branleurs qui s’imaginent lutter contre le système en claquant des milliers de livres en drogues illégales…

Une période d’apprentissage, de douceur de vivre, de petites satisfactions et de déconvenues parfois très glauques. De caresses poussées, de concerts, de bière ou de cidre. Une période de construction, celle de Joe se faisant principalement au travers de la musique… les vêtements qu’il porte étant avant tout l’expression de ses préférences musicales. Et de son besoin de s’affirmer, contre une certaine culture, établie, pour ce qui est proche de lui, de ce qu’il vit, une musique faite par des gars comme lui.

Le Punk, c’était ça notre éducation, les paroles qui reflétaient ce qu’on vivait, visaient droit dans les choses qu’on voyait, pensait, les mots des gens qui avaient droit à notre respect parce qu’ils écrivaient de l’intérieur sur l’extérieur, et non pas de l’extérieur comme la plupart du temps.

Mais les préférences musicales influent sur les relations aux autres et l’image que les médias renvoient d’eux, n’y comprenant rien, n’arrange pas les choses… Et c’est ce que Joe et Smiles subissent un soir, molestés par une bande rivale alors qu’ils ne sont que deux, et balancés dans un canal… Joe s’en sort avec de sérieuses contusions et Smiles quelques semaines de coma. La vie ne sera plus comme avant. Le traumatisme sera désormais toujours là.

Onze ans plus tard, Joe vit à Hong-Kong et vadrouille un peu partout en Chine quand il apprend la mort de Gary Dodds, dit Smiles. Gary s’est pendu mais pour Joe, il était condamné depuis longtemps, il n’avait jamais vraiment repris le dessus depuis leur baignade forcée. Interné depuis des années. Joe sent l’impératif de revenir, il met fin à son séjour en Asie, un séjour de trois ans, et rentre en Angleterre par le Transsibérien. Un voyage qui lui permet de faire la transition et de se remémorer les années qui ont suivi cet été marquant et précédé son départ pour l’autre côté de la planète… Un voyage qui lui permet de passer de ces états communistes au libéralisme qui est de mise à l’ouest. Deux facettes d’une même réalité pour lui.

On dit que communisme et capitalisme sont opposés, mais ils seraient plutôt complémentaires. Tous deux prennent leurs racines dans la science, et la seule dissension est de savoir qui doit en récolter les fruits.

John King alterne en permanence l’action et la réflexion. Les pensées de son personnage se glissent dans le roman dès qu’un moment de battement dans sa vie apparaît, dès qu’un moment de battement lui permet de réfléchir et il réfléchit en permanence… dès qu’il a un instant… Il se retourne sur sa vie, observe la société et finit par comprendre que ce qui le définit c’est sa culture et que sa culture est avant tout musicale. Le personnage de Joe se rapproche alors de celui de Will, celui de La meute, il s’en rapproche, en devient une déclinaison, par le moyen qu’il a trouvé pour vivre, pour subvenir à ses besoins puisque dans la troisième partie, onze ans après la deuxième, il vend des disques d’occasion, des vinyles et mixe, à l’occasion, dans des soirées, se chargeant de la partie consacrée au punk et à des mouvements proches, comme la rap…

Certaines personnes trouvent leurs idées dans les livres, mais pour nous, des gens comme Rotten, Strummer, Pursey et Weller étaient les plus grands auteurs, ceux qui produisaient une littérature qui nous parlait de nos vies. Ils n’avaient besoin de rien contrefaire, d’aucune recherche, ils écrivaient simplement sur ce qui s’agitait en eux, et parlaient à des millions d’autres gens qui ressentaient la même chose. C’étaient des auteurs authentiques, contemporains, ceux qui parlent de la vie de tous les jours, comme on en a si peu en Angleterre, des auteurs qui parlaient sous forme de musique parce qu’ils n’avaient jamais songé à le faire sous forme de livre, étant complètement hors de la sphère littéraire, sans aucune des références classiques. Et c’est ça qui les rendait si particuliers, c’est que leurs références étaient les nôtres, elles se trouvaient là, dans nos vies, et non pas dans le Grèce antique, à des milliers de kilomètres, à des milliers d’années de nous.

La disparition de Smiles le hante toujours, ça et leur plongée dans le canal. Ça et son incapacité à croire au besoin de violence des autres, à l’absence de réflexion qu’elle véhicule parfois…

C’est un grand roman, un roman contemporain qu’a écrit King avec Human punk. Un roman qui parle de la société telle qu’il l’a connue, un roman qui témoigne. Un roman qui nous pose également la question de la culture, de notre culture, de celle qui fonde chacun d’entre nous, qui le détermine et qui, quelque part, dit d’où on vient, nous définit. C’est un roman social et profond, humaniste et prenant, qui interroge la société dans laquelle nous vivons. Qui nous interroge.

Deux ans plus tard, le cinquième roman de John King squatte les librairies, ce sera White trash.

John King, Tom et Harry en route pour Berlin

En 1999, deux ans après La meute, John King voit le troisième volet de sa trilogie publié, England Away. Il est traduit en 2005 par Alain Défossé pour les éditions de l’Olivier sous le titre Aux couleurs de l’Angleterre. Il ressort en 2016 aux éditions du Diable Vauvert sous son titre original avec en sous-titre le titre de sa première éditions en français. C’est le dernier volet de la trilogie que King a consacré aux supporters de Chelsea, brossant ainsi le portrait d’une jeunesse vieillissante, victime d’une société à laquelle elle a tant de mal à s’intégrer, dans laquelle elle a tant de mal à se reconnaitre. Une société impitoyable qui en a oublié quelques uns en chemin. Pour conclure, le romancier réunit quelques-uns des personnages des deux premiers opus et les suit alors qu’ils partent en expédition pour Berlin afin d’assister à un match de leur équipe nationale.

Tom Johnson est retardé à la douane par un officier un peu curieux, zélé. Un officier qui tient à savoir pourquoi il s’apprête à quitter le pays pour se rendre aux Pays-Bas. A savoir s’il se drogue. Tom, le Tom de Football Factory, supporter assidu et violent du Chelsea Football Club, est cette fois-ci à Aux couleurs de l'Angleterre (éditions de l'Olivier, 1999)la suite de son équipe nationale. Tandis que l’officier remplit sa mission, Tom voit passer ses amis, Mark notamment, l’un de ceux avec lesquels il a l’habitude de suivre leur club… Mais cette fois, il s’agit de l’Angleterre et les supporters qu’il aperçoit ne sont pas tous ordinairement de son côté, plutôt dans les rangs adverses pour la plupart. Plutôt ennemis dans les combats d’avant ou d’après-match. Mais, cette fois, leur objectif est le même…

Tellement d’histoires à raconter. Les grosses grosses bagarres, les petits saccages sans importance, les après-midi tranquilles à regarder le match. Tout se mélange pour finir. Mais tout ça, c’est à la maison. Là, c’est l’Angleterre en déplacement, et les Anglais savent s’amuser. On vit dans l’instant, mais enracinés dans le passé. Une armée de volontaires qui avance vers le soleil couchant.

Le douanier le laisse finalement partir, ayant aperçu d’autres spécimens remarquables et méritant qu’on s’y intéresse. Tom peu finalement continuer sa route et monter à bord du ferry.

Harry, quant à lui, redoute le ferry. Sujet au mal de mer, il s’attend à souffrir pendant la traversée. Mais il est là pour la bonne cause. La conquête de l’Europe, ou tout au moins sa traversée. Une manière de laisser derrière lui les souvenirs douloureux de La meute, ceux qui ont conclu l’existence de la division Q.

Dans le premier chapitre, intitulé “Une race insulaire”, les deux points de vue alternent, celui de Tom Johnson, à la première personne, comme auparavant, et celui de Harry, à la troisième. Les deux points de vue alternent avec celui d’un troisième homme, Bill Farrell, resté à Londres, habitué de l’Unity, leur pub. Un ancien combattant. Tandis que les autres traversent la Manche, il se souvient d’une autre traversée, en 1944, vers les plages de Normandie. Tandis que Harry vomit tripes et boyaux, tandis que Tom assiste dans le bar à l’affrontement entre deux bandes de supporters – on ne se refait pas -, Bill revit le débarquement.

Et le parallèle se fait entre les deux événements.

Entre le discours anti-européen de Tom, agressif vis-à-vis de tous les continentaux, celui plus en retenue de Harry et l’historique de Bill, l’approche du continent s’équilibre. Elle s’équilibre d’autant plus quand ils sont en Europe, aux Pays-Bas. Les uns et les autres vivant leurs histoires et se liant à la population autochtone. A la culture pas si éloignée de la leur. Les bars, les femmes pouvant se révéler accueillants, enrichissants. Les occasions de défoulement ne manquant pas non plus… L’Angleterre s’exporte avant de repartir vers Berlin.

On est jeunes, on est durs. On ne pense qu’à nous-mêmes. Il faut fermer la porte au malheur et à la maladie. Se tenir debout, et avoir la dignité de disparaître quand l’heure a sonné, au lieu d’emmerder tout le monde avec cette tristesse de vieillir. On y passera tous un jour. Enfin, ceux qui dureront aussi longtemps.

John King nous parle, avec une ironie mordante, des relations entre son île et le continent, des relations pas toujours simples, des relations empruntes de violences et de souvenirs poussant à priser l’isolement, à aimer cette séparation naturelle qu’est la Manche… Entre l’Europe bureaucratique qui voudrait dicter ses lois et ce que les anglais perçoivent de ce rapprochement avec leurs ennemis de longue date… de toujours. Il y a également l’idée deEngland Away (Au Diable Vauvert, 1999) préserver une culture, une indépendance… de ne pas subir les atermoiements politiques de leurs voisins…

John King fait passer tout cela au travers des souvenirs de Farrell, de ses échanges avec d’autres anciens combattants, lui qui n’a jamais plus quitté son pays après la guerre, au travers de ce que vivent Tom, Harry et leurs acolytes. Harry le doux, chamboulé par une pute thaïlandaise et curieux des habitudes et de ce qu’il découvre au fur et à mesure de leur périple, curieux et désireux de comprendre, bourré d’empathie, et Tom le dur, prêt à faire le coup de poing quelque soit l’endroit, malgré une certaine humanité dont il ne peux se défaire même dans les moments les plus prenants, violents, et toujours avec Carter et Mark…

Suivre l’Angleterre, c’est une question d’orgueil et d’histoire. Ce qui est en jeu, c’est notre place dans l’ordre des choses. Cela fait des siècles qu’on fout la pâtée aux Européens. Ils commencent un truc, on l’achève. On se tient debout, dressés sur les Blanches Falaises de Douvres, à chanter Viens t’y frotter si t’es un homme. A attendre que les Allemands aient assez de couilles pour traverser la Manche. Cinquante Anglais auront raison d’au moins cinquante Européens, sans problème.

Les réflexions des uns et des autres s’enrichissent, prennent du poids. L’ambivalence entre la richesse des échanges et la nécessité de garder son authenticité.

Que l’on puisse picoler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, prendre toutes les drogues dont on aura envie, que l’on supprime les caméras de surveillance, et l’Angleterre est l’endroit idéal pour élever des gosses. Le plus beau pays du monde.

Après les Pays-Bas, l’Allemagne nourrit, approfondit les découvertes et les échanges, entre gens du même monde ou pas, entre laissés pour compte, ouvriers ou employés mis à l’écart, négligés, voire volontairement oubliés dans leur société respective.

Les Anglais fuient une oppression, à la recherche d’une certaine liberté pour exprimer tout leur ressentiment, toute leur amertume. A la recherche d’un moyen de se faire entendre, de se montrer, et de ne pas être effacés, censurés… et pendant ce temps Farrell, l’ancien combattant, se demande si tout ce qui avait été espéré au lendemain de cette seconde guerre mondiale, n’a finalement pas été jeté aux oubliettes, si ses semblables n’ont pas été mis à l’écart…

L’histoire de la classe ouvrière anglaise était ensevelie dans des cercueils et réduite en cendre dans des incinérateurs. Du berceau à la tombe, les détails demeuraient souvent secrets, et si par hasard on les partageait, c’était verbalement de sorte qu’ils finissaient par se perdre. Rien n’était consigné par écrit. C’était ainsi avec les Anglais. D’une certaine manière, cela procurait une dignité que personne ne pouvait vous voler, mais d’une autre, c’était une façon de se défiler, qui permettait aux riches de tirer à eux la couverture de l’histoire, comme pour tout le reste.

C’est un roman fort, moins violent que le premier, aussi riche que le deuxième, que nous propose John King, une véritable réflexion qui peut gêner aux entournures… pas toujours confortable. La réflexion d’un écrivain marquant, important, à côté duquel il serait vraiment dommage de passer.

Dans le roman suivant, son quatrième, Human Punk, John King quitte les hooligans pour un autre phénomène populaire qu’il a lui-même vécu, et revient dans sa ville natale pour commencer un nouveau cycle romanesque.