John Le Carré, George Smiley et Jerry Westerby

En 1977, Le Carré ouvre le deuxième volet de sa trilogie tournée vers l’affrontement de Smiley et Karla, The Honourable Schoolboy. Il paraît la même année chez nous, traduit comme d’habitude par Jean Rosenthal, sous le titre Comme un collégien.

Le dossier Dauphin, même s’il aurait pu commencer à une autre date, celle de la naissance de la taupe du roman précédent, de l’annexion de Hong Kong par l’Angleterre, débute un samedi du milieu de l’année 1974 au Club des Correspondants Etrangers de la colonie britannique. Alors qu’un typhon se déchaîne, les journalistes présents tentent de tromper l’ennuie jusqu’à ce que l’un d’entre eux, Luke, un jeune Californien, ne lâche une information qui les passionne tous soudainement. Maison Haute est de nouveau libre à la location. La Maison Haute désertée par ses occupants, cela signifie le départ précipité du service d’espionnage britannique, le Cirque. Une nouvelle tellement étonnante qu’un petit groupe de reporters décide de braver la tempête pour aller constater de visu et confirmer l’événement inattendu. Les articles rédigés par les différents correspondants à ce sujet ne vont pas jusqu’à la publication, peut-être étouffés, en dehors de celui de Craw, l’Australien.

Jerry Westerby, installé dans un coin reculé d’Italie, est destinataire d’un message. Il abandonne tout, la petite maison qu’il avait adoptée, la femme surnommée l’Orpheline avec laquelle il vivait, pour rentrer à Londres.

Pendant ce temps à Londres, justement, le Cirque est en plein chambardement. Après la découverte par Smiley de la taupe qui sévissait au sein du service, il s’en est vu confier la direction provisoire. Et ses premières décisions sont de tout remettre à plat. Il s’entoure d’une garde restreinte, ceux en qui il a véritablement confiance, une poignée, et campe dans les locaux presqu’en ruine après le passage des spécialistes de l’écoute et du contre-espionnage. A la suite de ces remaniements, les activités du Cirque ne peuvent être que restreintes, Smiley s’attellent à la recherche d’affaires étouffées par la taupe et qui pourraient le remettre sur la piste de Karla et de son réseau. Un bon moyen pour redonner de l’élan au service. Connie, la spécialiste de la documentation, en déniche une ayant pris place en Asie, au Laos plus précisément, à Vientiane, sa capitale. Celui qui a mené l’enquête sur place, Sam Collins, et dont le rapport s’est vu étouffé puis enterré à son arrivée à Londres est convoqué et interrogé. On découvre qu’il s’agissait d’une filière de financement russe en dehors du circuit habituel. Une filière fleurant bon Karla. Smiley comprend aussi que Collins cherche à cacher autre chose, à protéger quelqu’un.

Pour la poursuite de l’enquête, Jerry Westerby est envoyé sur place, reprenant sa couverture de journaliste.

L’intrigue oscille alors entre Londres et Hong-Kong puis cette Asie du Sud-Est en plein conflit. A Londres, Smiley négocie avec les autres services, passe un accord d’entraide avec la CIA, et poursuit l’enquête, suivant les pistes dénichées par Jerry sur place. A Hong-Kong puis ailleurs, Jerry tente de suivre le fil de ce financement. Il s’agit de découvrir en quoi son destinataire, Drake Ko, est lié à l’URSS.

Les différentes investigations vont d’une personne à l’autre, à Londres et en Asie. A l’affût de ceux qui ont connu Ko ou sa maîtresse, Liese Worth. Alors que Smiley parcourt Londres et ses environs à la recherche de souvenirs sur l’un ou l’autre des protagonistes, Jerry tente de retrouver les uns et les autres au milieu du conflit finissant, du Laos au Viet Nam en passant par la Thaïlande et le Cambodge.

C’est l’occasion pour Le Carré de nous offrir des scènes de ce conflit vieux de quarante ans, entre la guerre d’Indochine puis celle du Viet Nam. Il nous offre des portraits d’occidentaux coincés ayant un moment cru qu’ils pourraient régner sur cette partie du monde. Mais les autochtones ont réussi à rappeler qu’ils étaient chez eux et l’enquête utilise les moyens d’une CIA qui va bientôt devoir évacuer les lieux, à la suite des accords de Paris puis de la chute de Saigon.

En marge, Jerry emprunte les pistes, les routes, s’approche des habitants sans jamais réellement les croiser, naviguant parmi les vestiges d’une colonisation ayant laissé son empreinte et les derniers affrontements, les explosions ou tirs résiduels.

Entre Hong-Kong la financière et les pays ravagés, Le Carré décrit une région pleine de contrastes et de contradictions. C’est aussi un lieu d’affrontement entre l’Ouest et l’Est. Entre les occidentaux et le bloc soviétique, avec au milieu une Chine pas totalement neutre.

L’intrigue déroule l’enquête, à la suite de Smiley et Westerby. Elle décrit des investigations dirigées depuis Londres et qui doivent être respectées sur place, en Asie. Pas de place pour l’humain, pour la compréhension, il faut aller vite et réussir. Seulement, dans une enquête menée par des hommes, ne pas laisser la place à l’humain paraît difficile, une gageure. Et, à force de croiser d’autres êtres humains, les sentiments peuvent affleurer et pourraient tout compromettre. Il faut prendre cela en compte et ça n’est pas simple. Comme il n’est pas simple d’accepter sans réfléchir les directives venues d’en haut ou d’une autre agence…

John Le Carré excelle à nous décrire la lente avancée d’une recherche. Les précautions nécessaires contre un ennemi invisible, un ennemi qui se cache derrière d’autres. Dans un style donnant parfois l’impression d’être recouvert par la poussière déposée par les années qui ont suivi, comme souvent chez le romancier, il faut souffler, frotter, pour que l’intrigue se précise, gagne en netteté. Une fois cet effort accepté, concédé, c’est un superbe roman prenant et qui réserve une dernière partie pleine de doutes, de suspens, malgré un rythme qui pourrait en rebuter plus d’un, un rythme d’un autre temps, propre à son époque. Un livre nous montrant des individus aux prises avec des enjeux devenus trop importants, trop inhumains. Au premier rang desquels un George Smiley indécis et têtu à la fois, sachant où il veut aller mais se refusant à trop le dévoiler.

La trilogie de Karla se clôt trois ans plus tard avec Les gens de Smiley.

John Le Carré, George Smiley et Gerald

En 1973, John Le Carré voit son huitième roman publié par la maison d’édition londonienne Hodder et Staughton, il s’intitule Tinker, Taylor, Soldier, Spy. Il est traduit la même année par Jean Rosenthal pour Robert Laffont, sous le titre La taupe. Ce roman, inspiré par l’affaire des cinq de Cambridge dont Le Carré fut l’une des victimes collatérales, constitue le premier volet d’une trilogie autour du personnage de Karla et marque le retour au premier plan de George Smiley, déjà croisé dans L’appel du mort et Chandelles noires, puis rejeté au second plan dans L’espion qui venait du froid et Le miroir aux espions et disparu à partir d’Une petite ville en Allemagne. Un retour en écho à ses deux premières apparitions puisqu’en parallèle à une affaire d’espionnage, on suit la vie dans un collège privé typiquement anglais…

Un nouveau professeur débarque au collège privé de Thursgood, dans la campagne anglaise, à la suite du décès soudain de son prédécesseur, le major Dover. Il s’appelle Jim Prideaux et son arrivée n’est pas banale puisqu’il traine derrière sa voiture une caravane et s’installe dans le Creux, un endroit singulier du parc du collège. Un élève, Bill Roach, observe la venue de ce personnage qui va le fasciner.

A Londres, George Smiley vit une journée particulière. Cherchant à s’habituer à sa retraite toute récente, ressassant les difficultés de son mariage, il est abordé par un ancien collègue dont il accepte l’invitation à son cercle. A son retour chez lui, les signes indéniables d’une visite le mettent sur le qui-vive, sachant qu’il ne peut s’agir d’Ann, sa femme, partie, de nouveau, avec un nouvel amant. Peter Guillam l’attend dans son salon et l’invite à le suivre, ils se rendent tout deux à une entrevue discrète chez Lacon, un collaborateur du premier ministre, plus particulièrement en matière de renseignement. Chez Lacon, un homme, Ricki Tarr, attend d’exposer sa dernière mission à Smiley. Mission qui s’est achevée sur un fiasco, le grillant auprès des services, et qui fait ressurgir les soupçons d’un agent renseignant les russes sur les activités du Cirque, surnom de l’Intelligence Service, le service d’espionnage britannique. Un agent sans doute bien placé dans la toute nouvelle hiérarchie instaurée récemment par Percy Alleline, le successeur de Control. Car la grande nouveauté, c’est le départ de Control…

Smiley est chargé de mener une enquête de l’extérieur de l’Intelligence Service, Guillam étant celui de l’intérieur qui lui fournira tout ce dont il aura besoin sans éveiller les soupçons.

George Smiley reprend du service, une nouvelle fois, alors que sa situation n’a rien d’enviable. En fait de retraite, il vient d’être, comme d’autres, saqué, à la suite de l’échec retentissant de la mission Témoin. Il l’a été en tant que très proche collaborateur de l’ancien directeur, Control. Mais il s’agit d’une mission dont il n’avait pas été informé, menée par le seul Control et qui a pris par la suite, pour le public, le nom d’Ellis, du patronyme de l’agent ayant été blessé et capturé en Tchécoslovaquie. Cette mission avait eu lieu alors que l’étoile de Control pâlissait au détriment de celle d’Alleline, ce dernier ayant réussi à obtenir des informations d’un groupe d’agents russes nommé Merlin…

Au cours de son enquête, menée dans l’ombre, Smiley reprend pied dans ce qui était son métier, il reprend les choses là où il les avait laissées et tente de comprendre tout ce qui a causé les récents bouleversements. Il consulte les dossiers des missions, interroge ceux qui, comme lui, ont été remerciés et essaie de savoir ce qui a amené le service jusqu’à la situation dans laquelle il est, infiltré de manière très efficace par Gerald, surnom donné à celui que tout le monde redoutait jusqu’ici, un agent double travaillant pour le service russe, plus précisément pour Karla, super espion de Moscou. Les soupçons se portent sur les principaux dirigeants du service, Percy Alleline, Bill Haydon, Toby Esterhase et Roy Bland.

Le roman de Le Carré pourrait ressembler à un thriller mais il est indéniablement plus proche du roman policier, voire du roman noir. Il est dans la lignée d’Une petite ville en Allemagne et Smiley dans celle d’Alan Turner. En effet, l’enquête n’est pas menée tambour battant, Smiley, comme à son habitude, prend le temps de tout comprendre, tout en se cachant, épaulé par Guillam et Mendel. Il ausculte une organisation reflétant la société dans laquelle elle s’inscrit. Il prend le temps de se rapprocher des quatre suspects principaux désignés de manière codé par les mots de la comptine ayant donné son titre original au livre. Il ne s’agit pas d’un roman d’espionnage comme ceux que l’on lit d’habitude, les espions étant ici des gens presque ordinaires, exerçant un métier dont il faut connaître les codes comme pour la plupart des métiers. Un roman policier dont l’intrigue progresse au fur et à mesure que les informations s’accumulent, que la situation s’éclaircit. Même si, il faut bien le dire, les choses peuvent apparaître parfois incompréhensibles. Car ce sur quoi enquête Smiley est avant tout de l’humain. L’humain avec toutes ses failles, ses faiblesses… Des humains pourtant habitués à tout dissimuler. Smiley étant le premier de tous les personnages à être dans le doute, une incertitude dont il ne peut se départir. Obnubilé par ses obsessions, ses échecs… et par Ann, son épouse volage, et Karla, son adversaire russe, invisible mais pourtant présent.

Ce doute, cette incertitude, chez tous les protagonistes, des espions pourtant aguerris, les poussent à se méfier de tout et de tous, d’eux-mêmes comme des autres. Le Carré nous plonge dans un questionnement constant, une remise en cause incessante. Pour nous offrir au final un roman d’une grande qualité, d’une grande humanité, où les relations et les sentiments, qui devraient être mis de côté, qui ne devraient pas influencer les uns et les autres, deviennent des variables avec lesquels il faut frayer… Où tous ont l’impression d’être suivis malgré toutes les précautions qu’ils prennent et tout le professionnalisme qui les caractérise.

C’est un grand roman de John Le Carré car profondément humain, comme je l’ai déjà dit, mais aussi car il offre un aperçu de notre société pas vraiment reluisant et où la trahison omniprésente n’est pas forcément là où on le pense. Un roman qui, à l’époque de sa sortie, évoque une affaire pas complètement résolue d’agents-doubles britanniques à la solde du KGB.

Quatre ans plus tard paraît le deuxième opus de la trilogie de Karla, Comme un collégien, dans lequel le retour de Smiley et sa rivalité avec Karla se confirme.

John King, Tom et Harry en route pour Berlin

En 1999, deux ans après La meute, John King voit le troisième volet de sa trilogie publié, England Away. Il est traduit en 2005 par Alain Défossé pour les éditions de l’Olivier sous le titre Aux couleurs de l’Angleterre. Il ressort en 2016 aux éditions du Diable Vauvert sous son titre original avec en sous-titre le titre de sa première éditions en français. C’est le dernier volet de la trilogie que King a consacré aux supporters de Chelsea, brossant ainsi le portrait d’une jeunesse vieillissante, victime d’une société à laquelle elle a tant de mal à s’intégrer, dans laquelle elle a tant de mal à se reconnaitre. Une société impitoyable qui en a oublié quelques uns en chemin. Pour conclure, le romancier réunit quelques-uns des personnages des deux premiers opus et les suit alors qu’ils partent en expédition pour Berlin afin d’assister à un match de leur équipe nationale.

Tom Johnson est retardé à la douane par un officier un peu curieux, zélé. Un officier qui tient à savoir pourquoi il s’apprête à quitter le pays pour se rendre aux Pays-Bas. A savoir s’il se drogue. Tom, le Tom de Football Factory, supporter assidu et violent du Chelsea Football Club, est cette fois-ci à Aux couleurs de l'Angleterre (éditions de l'Olivier, 1999)la suite de son équipe nationale. Tandis que l’officier remplit sa mission, Tom voit passer ses amis, Mark notamment, l’un de ceux avec lesquels il a l’habitude de suivre leur club… Mais cette fois, il s’agit de l’Angleterre et les supporters qu’il aperçoit ne sont pas tous ordinairement de son côté, plutôt dans les rangs adverses pour la plupart. Plutôt ennemis dans les combats d’avant ou d’après-match. Mais, cette fois, leur objectif est le même…

Tellement d’histoires à raconter. Les grosses grosses bagarres, les petits saccages sans importance, les après-midi tranquilles à regarder le match. Tout se mélange pour finir. Mais tout ça, c’est à la maison. Là, c’est l’Angleterre en déplacement, et les Anglais savent s’amuser. On vit dans l’instant, mais enracinés dans le passé. Une armée de volontaires qui avance vers le soleil couchant.

Le douanier le laisse finalement partir, ayant aperçu d’autres spécimens remarquables et méritant qu’on s’y intéresse. Tom peu finalement continuer sa route et monter à bord du ferry.

Harry, quant à lui, redoute le ferry. Sujet au mal de mer, il s’attend à souffrir pendant la traversée. Mais il est là pour la bonne cause. La conquête de l’Europe, ou tout au moins sa traversée. Une manière de laisser derrière lui les souvenirs douloureux de La meute, ceux qui ont conclu l’existence de la division Q.

Dans le premier chapitre, intitulé “Une race insulaire”, les deux points de vue alternent, celui de Tom Johnson, à la première personne, comme auparavant, et celui de Harry, à la troisième. Les deux points de vue alternent avec celui d’un troisième homme, Bill Farrell, resté à Londres, habitué de l’Unity, leur pub. Un ancien combattant. Tandis que les autres traversent la Manche, il se souvient d’une autre traversée, en 1944, vers les plages de Normandie. Tandis que Harry vomit tripes et boyaux, tandis que Tom assiste dans le bar à l’affrontement entre deux bandes de supporters – on ne se refait pas -, Bill revit le débarquement.

Et le parallèle se fait entre les deux événements.

Entre le discours anti-européen de Tom, agressif vis-à-vis de tous les continentaux, celui plus en retenue de Harry et l’historique de Bill, l’approche du continent s’équilibre. Elle s’équilibre d’autant plus quand ils sont en Europe, aux Pays-Bas. Les uns et les autres vivant leurs histoires et se liant à la population autochtone. A la culture pas si éloignée de la leur. Les bars, les femmes pouvant se révéler accueillants, enrichissants. Les occasions de défoulement ne manquant pas non plus… L’Angleterre s’exporte avant de repartir vers Berlin.

On est jeunes, on est durs. On ne pense qu’à nous-mêmes. Il faut fermer la porte au malheur et à la maladie. Se tenir debout, et avoir la dignité de disparaître quand l’heure a sonné, au lieu d’emmerder tout le monde avec cette tristesse de vieillir. On y passera tous un jour. Enfin, ceux qui dureront aussi longtemps.

John King nous parle, avec une ironie mordante, des relations entre son île et le continent, des relations pas toujours simples, des relations empruntes de violences et de souvenirs poussant à priser l’isolement, à aimer cette séparation naturelle qu’est la Manche… Entre l’Europe bureaucratique qui voudrait dicter ses lois et ce que les anglais perçoivent de ce rapprochement avec leurs ennemis de longue date… de toujours. Il y a également l’idée deEngland Away (Au Diable Vauvert, 1999) préserver une culture, une indépendance… de ne pas subir les atermoiements politiques de leurs voisins…

John King fait passer tout cela au travers des souvenirs de Farrell, de ses échanges avec d’autres anciens combattants, lui qui n’a jamais plus quitté son pays après la guerre, au travers de ce que vivent Tom, Harry et leurs acolytes. Harry le doux, chamboulé par une pute thaïlandaise et curieux des habitudes et de ce qu’il découvre au fur et à mesure de leur périple, curieux et désireux de comprendre, bourré d’empathie, et Tom le dur, prêt à faire le coup de poing quelque soit l’endroit, malgré une certaine humanité dont il ne peux se défaire même dans les moments les plus prenants, violents, et toujours avec Carter et Mark…

Suivre l’Angleterre, c’est une question d’orgueil et d’histoire. Ce qui est en jeu, c’est notre place dans l’ordre des choses. Cela fait des siècles qu’on fout la pâtée aux Européens. Ils commencent un truc, on l’achève. On se tient debout, dressés sur les Blanches Falaises de Douvres, à chanter Viens t’y frotter si t’es un homme. A attendre que les Allemands aient assez de couilles pour traverser la Manche. Cinquante Anglais auront raison d’au moins cinquante Européens, sans problème.

Les réflexions des uns et des autres s’enrichissent, prennent du poids. L’ambivalence entre la richesse des échanges et la nécessité de garder son authenticité.

Que l’on puisse picoler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, prendre toutes les drogues dont on aura envie, que l’on supprime les caméras de surveillance, et l’Angleterre est l’endroit idéal pour élever des gosses. Le plus beau pays du monde.

Après les Pays-Bas, l’Allemagne nourrit, approfondit les découvertes et les échanges, entre gens du même monde ou pas, entre laissés pour compte, ouvriers ou employés mis à l’écart, négligés, voire volontairement oubliés dans leur société respective.

Les Anglais fuient une oppression, à la recherche d’une certaine liberté pour exprimer tout leur ressentiment, toute leur amertume. A la recherche d’un moyen de se faire entendre, de se montrer, et de ne pas être effacés, censurés… et pendant ce temps Farrell, l’ancien combattant, se demande si tout ce qui avait été espéré au lendemain de cette seconde guerre mondiale, n’a finalement pas été jeté aux oubliettes, si ses semblables n’ont pas été mis à l’écart…

L’histoire de la classe ouvrière anglaise était ensevelie dans des cercueils et réduite en cendre dans des incinérateurs. Du berceau à la tombe, les détails demeuraient souvent secrets, et si par hasard on les partageait, c’était verbalement de sorte qu’ils finissaient par se perdre. Rien n’était consigné par écrit. C’était ainsi avec les Anglais. D’une certaine manière, cela procurait une dignité que personne ne pouvait vous voler, mais d’une autre, c’était une façon de se défiler, qui permettait aux riches de tirer à eux la couverture de l’histoire, comme pour tout le reste.

C’est un roman fort, moins violent que le premier, aussi riche que le deuxième, que nous propose John King, une véritable réflexion qui peut gêner aux entournures… pas toujours confortable. La réflexion d’un écrivain marquant, important, à côté duquel il serait vraiment dommage de passer.

Dans le roman suivant, son quatrième, Human Punk, John King quitte les hooligans pour un autre phénomène populaire qu’il a lui-même vécu, et revient dans sa ville natale pour commencer un nouveau cycle romanesque.

John King et les cinq de la division Q

En 1997, un an après son premier roman, John King publie le deuxième, Headhunters. Il est traduit trois ans plus tard par Alain Defossé, comme pour le premier, sous le titre de La meute. Ce sont cette fois les éditions de l’Olivier qui s’en chargent après Jonathan Cape à Londres.

Cinq hommes, tout juste la trentaine, se retrouvent à l’Unity, leur pub, en ce premier janvier. Cette rencontre est la première depuis qu’ils ont créé, la veille au soir, la division Q (Sex Division en VO). Une division qui ne regarde qu’eux et qui pourrait être leur manière de prolonger leur passion pour le foot. Sauf que la compétition dans laquelle se lancent les cinq amis de longue date a à voir avec un autre sport. En chambre ou ailleurs. Un sport La meute (l'Olivier, 1997)pour lequel il s’agit de compter des points obtenus lors de leurs parties de jambes en l’air.

Terry, dit Carter, transporteur et livreur de meubles, est l’instigateur de cette compétition. Tenant du football total que les Pays-Bas pratiquent, il est aussi surnommé la “bête de sexe”, d’où son autre surnom, Carter, référence à un groupe punk. Carter veut entraîner ses amis à sa suite ou voir reconnu son activité principale en lui donnant un autre attrait, celui de ce qu’ils ont toujours aimé, le football et plus particulièrement Chelsea, club déjà supporté par les personnages de Football Factory qui font d’ailleurs parti des connaissances et fréquentations du groupe. Chelsea et son néerlandais du moment, Ruud Gullit, joueur-entraîneur adepte de ce fameux football total que Carter veux transférer vers la division Q.

Will, deuxième membre du groupe, est à son compte, il a une boutique d’antiquités et d’objets d’occasion. Passionné de musique, il possède une collection de vinyles et aime fouiner chez les disquaires. C’est là qu’il croise Karen, une ancienne camarade de sa sœur, avec laquelle il va avoir une relation qui le mettra hors course pour la compétition de la division Q qu’il ne prisait de toute façon pas particulièrement. Ses pensées, pacifistes, prônant la tolérance, oscillent entre Karen et la musique, cette musique à laquelle il a été initié par Peter, le grand frère mystérieusement disparu de Mango.

Mango, justement, autre membre du groupe, est un cas particulier de cette bande issu d’un milieu prolétaire. Il travaille à la City et a un train de vie bien supérieur à celui de ses copains, jaguar et appartement luxueux, mais il reste attaché à ceux-ci et à son quartier, y revenant régulièrement… Il est aussi hanté, assailli, de pensées sexuelles et violentes, comme perverti par son métier, en faisant parfois un cousin du Patrick Bateman de Bret Easton Ellis. Sa participation à la division Q se fait de manière plutôt particulière puisqu’il n’en respecte pas fondamentalement les règles en faisant appel à des prostituées. La disparition de son frère continue également de le hanter, il l’avait longtemps attendu ce jour-là dans le square, sur une balançoire sur laquelle il revient encore s’asseoir à chaque anniversaire.

Les deux derniers de la bande, Harry et Balti, partagent le même appartement. Ils ont également des métiers proches, dans le bâtiment, maçon et peintre. Balti perd rapidement son boulot après une altercation avec son chef d’équipe, altercation qui constitue l’un des fils rouges du roman, appelant des représailles qui en appellent elles-mêmes d’autres… Balti erre dans le quartier, pris par ses pensées et son rêve de gagner le gros lot au loto. Harry, quant à lui, est le rêveur de la bande. Le rêveur au sens propre puisqu’il vit ses rêves pleinement, réussissant parfois même à les orienter, à les reprendre là où ils s’étaient achevés à son réveil. Ses rêves sont l’un des piliers de son existence, l’amenant à y réfléchir, à tenter de les comprendre… Les rêves et la bière.

Car toute cette bande se retrouve régulièrement pour écluser des bières à l’Unity, bar tenu notamment par Denise et Eileen. Denise, la copine de Slaughter, le dangereux du quartier, et l’objet de bien des fantasmes…

John King nous emmène à la suite des uns et des autres. Alternant les points de vue des cinq protagonistes, leurs vies, les imbriquant tout en les laissant évoluer en parallèle, chacune à leur manière, chacune à leur rythme. Carter satisfaisant sa libido tout en se donnant pleinement à la compétition, Will redécouvrant la vie à deux après une expérience douloureuse, Mango évoluant entre son quartier et sa vie de yuppie, entre une libido plus violente et qui l’effraie et certain fantôme, Balti se questionnant sur son oisiveté, son statut d’assisté et tout ceux qui vivent comme lui et Harry entre deux rêves, ponctuant, illustrant ou annonçant la vie de la bande.

C’est un roman riche, sans rebondissements spectaculaires, beaucoup moins violent que le premier, Football Factory, mais dont la violence n’est pas absente, restant un des derniers moyens d’expression d’une tranche de la population.

… au moment crucial, c’était tes points et tes pieds qui comptaient. Et une bonne barre de fer. Parce qu’en fait, personne ne t’écoutait tant que tu n’employais pas la violence. Ils parlaient suffrage universel et grandeur de la démocratie, te mettaient entre les mains des bouts de papier de différentes couleurs tous les cinq ans environ, qui te donnaient l’occasion de voter pour un quelconque branleur d’Oxford ou de Cambridge, conservateur ou travailliste, pas grande différence, ils étaient tous pareils, mais l’ennui, c’est qu’il n’écoutait jamais personne en dehors de leurs semblables.

Un roman qui chronique une Angleterre de la fin du vingtième siècle, celle de ceux qui n’ont pas le pouvoir et qui subissent les aléas d’une société pas toujours rose. Un roman autour d’une bande de tout juste trentenaires qui sortent à peine de l’adolescence et en subissent encore les relents. Les problèmes des uns et des autres se résolvent, d’autres apparaissent. Rien ne s’arrête jamais vraiment mais on est poussé vers une vie plus rangée, faite de boulot, de retour à la famille ou d’acceptation, parfois désabusée, de ce qu’on est…

Un roman qui vaut le détour, un roman comme les anglais savent nous en servir parfois.

Deux ans plus tard, John King clôt sa trilogie avec Aux couleurs de l’Angleterre.

John King, Tom Johnson, bastons et Chelsea

En 1996, paraît en Angleterre le premier roman de John King chez Jonathan Cape, The Football Factory. De ce côté-ci de la Manche, il est traduit par Alain Defossé et publié par Alpha Blue en 1998 sous un titre quasiment similaire, Football Factory. Il sera repris plus tard par les éditions de l’Olivier. C’est un roman fort que nous offre d’entrée l’auteur, un roman social et violent, le roman d’une société vue au travers d’un filtre particulièrement sombre.

Tom est supporter du Chelsea Football Club, un supporter dont la passion va au-delà du jeu, un supporter pour qui les samedis après-midi, jours de match, sont l’occasion de se défouler, d’affronter les supporters de l’équipe adverse à coups de poing et de pied et de tout ce qui peut tomber sous la main dans ces moments-là. Un supporter aux fins de semaine violentes mais qui mène une vie normale le reste du temps, manutentionnaire dans une Football Factory (l'Olivier, 1996)entreprise de transport. Ecœuré par le comportement des nantis et du pouvoir, Tom nous raconte principalement ces journées de défoulement et ses pensées, cette envie d’en découdre avec des inconnus qui n’ont pour défaut connu de lui que celui d’encourager une autre équipe. Il affronte les paradoxes que peuvent susciter son comportement. Comportement qu’il partage avec Rob et Mark depuis des années, deux amis d’enfance. Il affronte les paradoxes et juge sans concession ceux qui l’accompagnent dans ses virées vengeresses. Toutes ces injustices dont il est témoin. Le rituel est pratiquement toujours le même, quelques bières ingurgitées pour se donner de l’allant, la recherche d’un endroit stratégique pour attendre ou surprendre les adversaires, pour éviter la police qui veille…

Le foot, ce n’est qu’un point de rencontre, une manière de canaliser les trucs. Si le foot n’existait pas, on trouverait autre chose. Et sans doute quelque chose d’encore plus con, d’ailleurs. Il faut bien que l’agressivité passe quelque part, et le gouvernement, qui connaît ça par cœur, voudrait qu’on s’engage, qu’on obéisse, qu’on aille en son nom casser de l’Arabe ou de l’Irlandais, selon la promotion du mois.

Les confidences et aventures de Tom, à la première personne, alternent avec les histoires de gens comme lui, des prolétaires qui vivent des vies simples et qui s’en contentent ou n’ont pas la même façon de la vivre, pas les mêmes exutoires, quand ils en ont. On croise ainsi un supporter qui a pu voir du pays et élargir son point de vue, l’employée d’un lavomatic, un vieil homme, veuf, et voyant un autre homme de son âge rendre l’âme… Des histoires pleines d’humanité, riches des cogitations des uns et des autres, des réflexions intérieures.

Mais le point central, c’est bien Tom, Tom et la bande de supporters dans laquelle il sévit, une bande de supporters bien organisée, qui réfléchit toujours à la meilleure manière de déjouer la vigilance des forces de l’ordre dont les moyens ont évolués, avec notamment les caméras installées dans et aux abords des stades, des caméras qui poussent les hooligans à bien se tenir dans ces endroits-là, à faire profil bas pour ne pas être fiché, repéré, voire interdit de stade… faire profil bas pour pouvoir continuer à se castagner avec ceux d’en face. Se castagner violemment. En ayant parfaitement conscience des conséquences. Et en les assumant.

Les faibles ne tiennent pas longtemps, dans ce pays. Il n’y a pas de pitié pour ceux qui ne savent pas s’en sortir. C’est simple, c’est primitif. En fait, on est dans la société de l’âge de pierre, où c’est celui qui a le plus gros caillou qui gagne.

John King nous raconte tout cela dans un style simple et efficace. Il nous propose le portrait d’un homme qui n’est pas celui que l’on pourrait croire, loin des clichés habituels. Un homme et son mode de vie, un jeune homme qui ne se reconnaît plus complètement dans son pays, loin d’être aussi intolérant qu’on pourrait le croire, un jeune qui recherche les sensations fortes… En alternant les points de vue, en alternant les personnes, passant du “je” au “tu” puis au “il”, le romancier enrichit son propos, nous fait toucher du doigt la réalité d’une Angleterre pas bien reluisante… Les relations ne sont pas simples, entre catégories sociales, entre femmes et hommes, une sexualité brute, sans sentiment, nous est décrite. Quelques aérations existent mais elles sont bien rares et Tom s’assume finalement comme con, sans espoir de sortir de cette vie qu’il mène…

C’est un roman fort, déstabilisant, et en même temps captivant…

L’année suivante, l’écrivain publie son deuxième roman, poursuivant son exploration d’une génération londonienne, proche du Chelsea Football Club mais un peu plus âgée, passant à autre chose. Ce deuxième volet de ce qui constituera une trilogie s’intitule La meute.

John Harvey, Frank Elder sort de sa retraite

En 2004, John Harvey donne naissance à un nouveau héro récurrent, Frank Elder. Le premier roman dans lequel il apparaît s’intitule Flesh and blood. Il nous arrive en 2005, traduit par Jean-Paul Gratias, sous le titre de De chair et de sang.

Harvey n’y tourne pas le dos à ce qu’il a déjà écrit, Elder croisant même Charlie Resnik, nous en donnant des nouvelles, notamment sur sa relation avec Lynn Kellogg et ce choix professionnel qu’il s’apprêtait à faire. Harvey ne change pas radicalement d’univers mais de point de vue sur le monde qu’il décrivait jusque là.

Elder est un ancien flic. Un inspecteur ayant pris sa retraite dès qu’il le pouvait pour s’en aller loin de la ville où il vivait. Plusieurs raisons à son départ, la principale étant son divorce, sa femme, Joanne, vivant désormais avec l’amant qu’elle avait depuis des De chair et de sang (Payot & Rivages, 2004)années. Il voulait vivre loin du couple, s’éloignant ainsi à contrecœur de sa fille, dommage collatéral malheureusement inévitable. Elder est parti après son divorce, il a quitté la police, peu convaincu qu’elle ait encore besoin de ses services. Bien maigres services. Une affaire lui reste notamment en travers de la gorge, une affaire qu’il n’a pas su résoudre à l’époque, quelques quatorze ans plus tôt. La disparition d’une jeune fille, Susan Blacklock. Disparition attribuée à un duo de criminels mais le corps de la victime n’a jamais été retrouvé, contrairement à la promesse que Frank Elder avait fait à ses parents.

Exilé en Cornouailles, Elder vit en ermite et ressasse son impuissance. Il y accueille sa fille, Katherine, qui l’entend crier au milieu de son cauchemar récurrent, celui qui l’éveille si souvent… Sa fille repartie, une ancienne collègue, Maureen Prior, l’appelle pour l’informer de la libération de l’un des deux suspects dans la disparition de Susan Blacklock, Shane Donald. Elder fait des allers retours entre son nouveau lieu de vie et Nottingham, la ville où il vivait. Il fait des allers retours pour voir sa fille courir mais également pour rester informé de la libération de Donald. Il décide alors de repartir à la recherche de l’adolescente disparue. Elle avait l’âge qu’a maintenant sa fille, à peu de chose près. Et le livre est hanté par ces jeunes filles de quinze, seize ans, et leur vie. Leurs amours, leurs passions. Le théâtre pour Susan, l’athlétisme pour Katherine. Elder reprend le collier, croisant la mère de Susan, d’abord pour lui-même, puis officiellement quand Donald disparaît et qu’une autre adolescente ne donne plus signe de vie…

Le suspens est au rendez-vous, l’enquête, les enquêtes, touchent particulièrement Frank Elder. Il s’implique pour cette histoire qui l’amène à se poser des questions sur la vie des adolescentes de l’âge de sa fille. Ces adolescentes fréquentant parfois certains de leurs professeurs, plus libérées qu’il ne l’imagine, mais en même temps toujours fragiles. Il s’implique dans cette enquête qui en révèle d’autres. Plusieurs histoires qui s’entrecroisent, se répondent, cohabitent. Avec la violence inhérente à certaines d’entre elles… violence que subissent les adolescentes…

Sans en avoir l’air, John Harvey touche. Elder est un homme ordinaire, faisant au final bien son métier, mais un homme assailli par le doute, à l’instar d’un Charlie Resnick avant lui. Il doute, mais au contraire de cet ancien collègue emblématique, il souffre davantage, dans sa chair, dans son sang, sa vie privée prenant une place beaucoup plus importante. Il n’a pas le recul de Resnick, pas ce détachement qui était peut-être devenu un frein pour le romancier, pour donner plus de profondeur à sa personnalité. Cette humanité qui est l’une des particularités de l’écrivain s’applique ici en premier lieu à son personnage principal. Un personnage qui fait preuve d’empathie et pour lequel son créateur en montre également énormément. John Harvey touche, dans un style classique, une construction rigoureuse et Elder finira par être rattrapé par certaines de ses angoisses, malgré tous ses efforts. Cette faiblesse, cette sensibilité dont faisait déjà preuve son prédécesseur sont exacerbées chez lui, une souffrance que j’ai trouvée plus prégnante que pour Resnick. Une souffrance qui n’est pas vécue par procuration…

Un an après sa première aventure, une aventure particulièrement âpre, violente et destructrice pour Elder, l’ancien flic est de retour. De l’autre côté de la Manche, ça s’appelle Ash and Bone et, de ce côté-ci, De cendre et d’os, toujours traduit par Jean-Paul Gratias.

Nous commençons par suivre Maddy Birch, une ancienne collègue d’Elder, croisée dans le premier opus. Une collègue dont il ne se souvient pas uniquement pour des raisons professionnelles, un baiser poussé, sous un porche, au sortir d’une soirée arrosée continue de le poursuivre. Maddy Birch a été mutée à Londres et elle y participe à l’arrestation de James Grant, bandit notoire queDe cendre et d'os (Payot & Rivages, 2005) son chef, l’inspecteur divisionnaire Mallory, tue, devant ses yeux, après que le délinquant ait touché mortellement un jeune coéquipier. Grant avait-il encore une arme en main quand le flic a fait feu ? Birch n’en est pas sûre mais un revolver est trouvé près du cadavre. Une enquête est ouverte, comme il est habituel dans ces cas-là. Birch se confie à sa meilleure amie, Vanessa Taylor, une collègue rencontrée lors d’une formation et habitant à deux pas de son appartement.

Maddy Birch mène une vie sans relief, en l’absence d’une relation stable, d’une vie en dehors de son boulot, presqu’un double de Lynn Kellogg dans la série Resnick… En attente. Mallory et son adjoint la serrent de près au cours de la contre-enquête. Mais ils n’ont plus à le faire quand le corps de Maddy Birch est retrouvé, sans vie, dans un chemin en contrebas d’une rue.

L’enquête, confiée à Karen Shields et son équipe, ne progresse pas vite. Le renfort de Frank Elder est finalement accepté, lui qui faisait pression pour en être partie prenante. Il continue à vivre en ermite en Cornouailles mais s’installe à Londres le temps qu’il faudra. Ses relations avec sa fille sont plus difficiles après l’affaire qui a failli lui coûter la vie et qui a laissé des marques. Dans sa chair et dans son esprit. A l’instar de la fille de Skelton, le chef de Resnick, Katherine traîne avec des personnes pas forcément fréquentables, pas de celles qu’elle aurait côtoyées auparavant.

Une nouvelle fois, l’histoire effectue des allers retours, comme Elder, entre Londres et Nottingham. Entre son retour temporaire à sa profession et sa famille, brisée, en souffrance. Des deux côtés, une intrigue se déploie, une intrigue policière. Deux intrigues qui touchent Elder et qui touchent à sa profession. Après les adolescentes fragiles et en quête d’indépendance, se cherchant, cette fois, c’est la police et ses côtés inavouables, ses brebis galeuses qui sont mis en avant, rappelant en cela Derniers sacrements. A l’opposé d’hommes plus intègres exerçant également dans ses rangs, tel Charlie Resnik venant à l’occasion prêter mains forte, et tentant de contenir ces mauvais sujets…

Elder traverse les événements, arcbouté, encaissant sans chercher à s’épancher sur une épaule. Même si, comme dans le roman précédent, l’une d’entre elles se présente, l’accueille, le réconforte. Mais rien n’est sûr pour Frank, ses relations avec les femmes moins encore que les relations des humains entre eux.

Le suspens gagne en force au fur et à mesure des pages, nous prend. L’humanité du propos également, l’intime de la vie du personnage central…

Après ces deux opus, John Harvey n’en a pas fini avec Elder. Il va revenir dans D’ombre et de lumière.