Don Winslow, Neal Carey, Nevada et fin

En 1994 paraît l’épisode suivant des aventures de Neal Carey, A long walk up the water slide. Philippe Loubat-Delranc le traduit cinq ans plus tard sous le titre A contre-courant du grand toboggan. Et il en faudra du temps pour que Neal remonte ce toboggan.

Neuf mois ont passé depuis la conclusion de la dernière mission de Neal Carey. Neuf mois au cours desquels il s’est A contre-courant du grand toboggan (Gallimard, 1994)installé dans ce coin du Nevada qu’il avait alors découvert. Neuf mois à filer le parfait amour avec Karen, rencontrée alors. Mais tout a une fin et, comme toujours, c’est P’pa qui vient sonner l’heure. Joe Graham ne se contente pas, cette fois, d’informer Neal, il lui remet en main propre l’objet de sa mission… enfin, l’objet, il s’agit d’une femme, Polly Paget, cette même Polly Paget qui défraye alors l’actualité après avoir accusé Franck Landis de viol. La nouvelle mission ne consiste pas seulement à protéger la jeune femme mais également à lui apprendre à parler correctement. Articulation et syntaxe… La transcription de sa diction, surprenante au début, n’est pas le côté le plus réjouissant du roman, alourdissant les dialogues par l’obligation que l’on a à s’adapter quand on lit son discours.

Pour cette aventure, et pour la première fois, Neal ne voyage pas énormément, se contentant d’aller d’Austin à Las Vegas. C’est qu’il n’a rien à chercher, ce sont les autres qui s’en chargent. Cette mission qui s’annonçait simple, comme les précédentes, va s’avérer compliquée, comme les précédentes, puisqu’elle implique la mafia par le biais de Joey Foglio dit Joey con Carne, l’accusé, Franck Landis, et sa femme Candice, un magazine érotique et le privé qu’elle engage, Walt Withers, et, bien sûr, les Amis de la Famille, agence de détectives dépendant de la fameuse banque de ce Rhode Island qui a vu grandir Winslow.

Tout ce petit monde converge vers la minuscule ville d’Austin avant de se déplacer jusqu’à Vegas.

Neal Carey n’est plus précisément à la recherche de lui-même, il s’est accompli avec Karen. Il s’est trouvé. Il est même parvenu à boucler son mémoire sur Tobias Smollett. Il aspire à la tranquillité, à s’éloigner de ces amis de la famille qui lui ont pourtant permis de devenir celui qu’il est. Lui, l’ancien gamin livré à lui-même dans les rue de New York.

Don Winslow s’en prend cette fois à ces vedettes de la télé des années 80 mettant leur vie en scène face aux téléspectateurs. Un couple vedette affichant des valeurs familiales traditionnelles pris la main dans le sac, en flagrant délit de mensonge. Un couple vedette s’étant enrichi grâce à cette image fabriquée. Nous ne sommes pas seulement dans l’univers de la télé mais également dans celui de la spéculation et des collusions avec le crime organisée. Une intrigue plus traditionnelle, moins surprenante que les précédentes. Une intrigue empruntant des chemins balisés. Et dont est absent ce côté journalistique qui avait fait le sel des précédentes avec Londres et ses côtés sombres, la Chine et sa révolution culturelle ou encore l’extrême-droite aux Etats-Unis et ses dérives.

L’humour de Winslow et son talent à conter une histoire sont toujours présents et permettent au roman de rester au-dessus de la production moyenne… Mais notre auteur paraît s’essouffler quelque peu à la suite d’un Neal Carey moins motivé.

C’est en 1996 que sort le dernier opus des missions de Neal Carey, While drowning in the desert. Toujours traduit par Philippe Loubat-Delranc, il travers l’Atlantique pour débarquer chez nous et dans la langue de Molière en 2000, sous le titre Noyade au désert.

Comme d’habitude, P’pa dérange Neal dans la vie qu’il a adoptée. Toujours au côté de Karen et, pour la scène qui ouvreNoyade au désert (Gallimard, 1996) le roman, sortant du jacuzzi obtenu en récompense de la mission précédente.

Petite nouveauté, Neal Carey est le narrateur. L’histoire est racontée à la première personne. Winslow multiplie même les points de vue, Karen prenant le relais de son petit ami à certains moments, le journal d’un troisième personnage offrant également une autre perspective, ainsi qu’un échange épistolaire. Nouvelles explorations pour Don Winslow qui finit de fourbir ses armes pour ses romans à venir.

Le ton est résolument humoristique, parti pris souligné par le biais de Natty Silver, personnage que Neal doit récupérer à Vegas et ramener à Palm Springs, tout en le protégeant de personnes se révélant mal intentionnées à son égard. Natty Silver est un ancien comique vedette, soliloquant sans cesse, répétant jusqu’à plus soif les sketchs qui ont fait sa réputation. Neal doit le supporter tout en se questionnant sur la demande de Karen au moment de son départ, celle d’avoir un bébé…

C’est donc par une fantaisie que se clôt la série Neal Carey, une fantaisie agréable, avec ses rebondissements, ses bagarres et courses-poursuites. Une fantaisie qui nous rappelle en passant qu’elle se déroule dans les années 80, plus précisément en 1983 pour celle-ci, année de la mise en circulation des premiers téléphones mobiles, elle nous le rappelle notamment par l’usage qui est fait de cet outil justement, comme si sa mise en circulation avait coïncidé avec son succès, son usage de masse… Une pure fiction. Pas si anecdotique puisqu’elle souligne la liberté qu’a prise Winslow, moins attaché au réalisme qu’il semblait priser lors des épisodes précédents.

Toutes ses petites évolutions font que la série perd de sa force, se rapprochant du tout-venant, s’en distinguant encore par le style et un certain détachement de son auteur.

La même année que cette dernière aventure de Neal Carey paraît un nouveau roman de Don Winslow, un roman signé dans un premier temps d’un pseudo et venant tout juste de nous parvenir, Dernier verre à Manhattan.

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Don Winslow, Neal Carey aux confins des Etats-Unis

En 1993, toujours au rythme d’une par an, paraît la mission suivante de Neal Carey, Way down on the High Lonely. Elle nous parviendra cinq ans plus tard sous le titre Au plus bas des Hautes Solitudes, traduit une nouvelle fois par Philippe Loubat-Delranc.

Le prologue est comme les précédents. P’pa reprend contact avec Neal. Cette fois, cela aura été encore plus compliqué, Au plus bas des Hautes Solitudes (Gallimard, 1993)puisqu’il s’agit dans le même temps d’obtenir la liberté pour notre héro récurrent, maintenu isolé dans un monastère chinois sur les contreforts de l’Himalaya. Mais, aux “amis de la famille”, rien n’est impossible. Joe Graham le ramène vers les bienfaits de la civilisation pour reprendre le cours de sa vie. Une mission et les études.

Il s’agit pour l’heure de retrouver un gamin que son père a enlevé à sa mère. Une mère, Anne Kelley, productrice à Hollywood, et un père, Harley McCall, cow-boy expatrié par amour dans la ville du cinéma… Seulement, McCall n’est plus à Los Angeles, il a regagné des contrées qui lui conviennent mieux. Neal a juste le temps de goûter au confort d’un hôtel de luxe qu’il doit déjà repartir. Pour la Californie, on verra plus tard. Il est accompagné par quelques uns des amis de la famille, l’affaire paraissant quasiment bouclée, la trace de McCall retrouvée dans une petite ville d’Arizona. Les choses ne s’avèrent bien sûr pas si simples. Et quand les amis de la famille décident de rentrer à New York, Neal désobéit une nouvelle fois pour reprendre l’affaire en solo, en faisant presque une croisade personnelle puisqu’il a compris entre temps que le père s’était laissé embringué par un groupuscule proche des survivalistes, extrémistes de l’intérieur prêts à renverser un gouvernement qu’ils décrivent comme étant aux mains des juifs et des nègres…

Le parcours de Neal le conduit d’un ranch plus proche du bordel que de l’élevage à une vallée non loin d’Austin, Nevada. Une vallée isolée tant par sa situation géographique, en altitude, que par le climat qui en découle. Une vallée répondant au nom plein de promesses de Hautes Solitudes. C’est là que Neal pense être le plus proche de Cody, l’enfant disparu. Il s’installe chez les Mills, non loin d’un autre ranch, celui de Bob Hansen qui se révèle être membre de “l’église de la véritable identité chrétienne”, comme Harley McCall, et même l’un des responsables des Fils de Seth, une branche armée de cette même église.

Les aventures de Neal Carey, avatar de Tintin en plus sexué, ont, pour cet épisode, des allures de western. Il prend, comme d’habitude, sa mission tellement à cœur que les “amis de la famille” se voient contraint de lui emboiter le pas. Neal Carey est toujours insaisissable, à la recherche de son identité. Son passé ne l’aidant pas dans cette quête. Alors, après l’Angleterre, la Chine Populaire, le voici frayant avec une certaine tendance de son pays, l’ennemi existant aussi en son sein…

Ça canarde, ça se bagarre, ça trahit. Mais, dans le même temps, ça s’avère plus profond que ça en a l’air. Pas trop profond, je vous rassure, mais riche quand même… avec ce qu’il faut d’humour pour alléger le tout.

Neal Carey n’est pas au bout de ses peines puisqu’il va revenir avec une mission au titre toujours aussi savoureux.

Don Winslow, Neal Carey de Londres à Hong-Kong

En 1991, paraît le premier roman de Don Winslow, A cool breeze on the underground. En traversant l’Atlantique, il deviendra, quatre ans plus tard, Cirque à Picadilly.

C’est la première mission de Neal Carey qui nous est racontée. Notre première rencontre avec le personnage.

Neal est étudiant et voit la progression de ses études stoppée par un appel. Un appel de P’pa alors que Diane, sa fiancée, croyait qu’il n’avait pas connu son père. Mais la vérité n’est pas si simple et Neal ne sait pas comment s’en Cirque à Picadilly (Gallimard, 1991)dépêtrer. Par contre, ce qu’il sait faire, c’est le détective privé. Détective privé pour une agence particulière, celle des Amis de la Famille. Emanation d’une banque réputée de la Nouvelle-Angleterre, celle de la famille Kitteredge à Providence, Rhode Island. Neal part toutes affaires cessantes pour Londres, dernier endroit où l’on a vu Allie, la fille du sénateur Chase, en passe d’être candidat à la vice-présidence… Il part en laissant en plan ses études, un partiel l’attendait le lendemain, et sa copine, Diane.

Don Winslow nous raconte en parallèle les années d’apprentissage de Neal Carey sous la férule de Joe Graham, depuis qu’il est gamin, et la recherche à laquelle il s’attèle, celle de cette fille de bonne famille ayant fugué et vraisemblablement sombré dans la drogue et la prostitution.

C’est un roman particulièrement plaisant que nous offre l’écrivain pour ses débuts. Lui qui a été tour à tour détective, guide pour safari, enseignant, journaliste, agent de sécurité, nous offre quelques personnages hauts en couleur proches de ses différentes activités précédentes.

Neal déambule dans Londres, autour de Picadilly comme nous l’annonce le titre français, et nous en propose un aperçu à la fois touristique et sans fard. Il croise des collectionneurs et d’autres personnages remarquables, il croise également des punks et ce qui pourrait s’apparenter aux bas-fonds d’autrefois. Les bas-fonds du titre original, sur lesquels va souffler une douce brise. Son histoire, contée dans le même temps, est également remarquable, l’apprentissage d’un gamin des rues dont les dons vont lui permettre de grimper les échelons, de s’affirmer et de découvrir la littérature, particulièrement celle du XVIIIème en Grande-Bretagne, et notamment Tobias Smollett.

Neal est sorti d’une existence compliquée et sa mission précédente l’a également marqué. Un échec qu’il supporte difficilement… Un échec qui le pousse à mener cette mission d’une manière pas complètement conventionnelle. A la mener pas complètement en adéquation avec ce que ses supérieurs attendent de lui.

C’est une histoire pleine de rebondissements, violente, où il est difficile d’être sûr de la réalité, une histoire de manipulation en même temps que l’histoire savoureuse d’un apprentissage et de la découverte par un gamin d’un univers que nous avons croisé à maintes reprises. Un gamin dont les premières lectures seront Dickens, Oliver Twist, Les grandes espérances, David Copperfield, tout un programme.

Le ton de Don Winslow est agréable, allié à une manière de mener l’intrigue à sa guise, de jouer avec certains poncifs, de s’en affranchir.

Il y a plein de promesses dans ce premier bouquin que le romancier se chargera de tenir dans les romans suivants. A commencer par la suite des aventures de ce détective privé original qu’est Neal Carey. Etudiant-détective, décidé à achever son mémoire sur Tobias Smollett, détective sensible près à succomber aux charmes des femmes qu’il croise et à enfreindre certaines règles quand sa morale est trop malmenée.

L’année suivante paraît The trail to Buddha’s mirror qui deviendra Le miroir de Bouddha chez nous, une fois traduit par Philippe Loubat-Delranc, comme le précédent.

En cette année 1977 (je ne m’étais pas posé la question lors de la première aventure de quand se situait l’histoire, la réponse est là, dès le début de ce deuxième opus), Neal Carey s’est isolé, ainsi que le lui avaient demandé ses chefs des “amis de la famille”, à la suite de sa mission précédente. Sept mois d’isolement qui lui ont permis d’avancer dans son mémoire et l’étude de Tobias Smollett. Sept mois d’isolement dans la petite baraque qu’il avait découverte lors de son Le miroir de Bouddha (Gallimard, 1992)voyage en Angleterre…

Et c’est là que P’pa vient le chercher. Ça ne pouvait pas durer. Neal doit reprendre l’université et avant ça, régler une petite affaire pour les “amis de la famille”. Joe Graham a bravé l’avion pour le ramener vers la société et lui expliquer sa prochaine mission, faire revenir dans son entreprise Robert Pendleton, biochimiste, qui roucoule depuis six semaines dans les bras d’une certaine Lila, rencontrées lors d’un séminaire à San Francisco, Californie.

Ça ne sera, bien sûr, pas si simple que ça en avait l’air sur le papier ou dans la bouche de Graham. De San Francisco, Neal va voler jusqu’à Hong-Kong et être pris en étau entre les espions de son pays et ceux de la Chine Populaire. Les aventures se succèdent, les rebondissements également, Neal parcourt la ville épaulé par Ben Chin (ou est-ce Chen ou Chang ? Le personnage change de nom d’une ligne à l’autre. Pas un effet de l’auteur, plutôt un oubli dans la relecture) dont l’organisation est tout aussi secrète que celles des poursuivants du héro. Un héro brinquebalé entre les pays qui s’affrontent, les organisations et ses propres sentiments… notamment vis-à-vis de Li Lan.

Une nouvelle fois, Neal Carey doit affronter ses sentiments, sa morale et celles des personnes qui l’emploient ou le manipulent. “Le miroir de Bouddha” et le chemin, celui du titre original, qui y mène semblent sans mystère, un tableau découvert dès les premières pages porte ce nom… Mais le miroir de Bouddha va se révéler différent, plus riche, et le chemin qui y mène beaucoup plus ardu, exigeant. Neal y perdra pas mal, en ressortira éprouvé, cassé mais les années qui suivent, celles annoncées par le final, seront sans doute paisibles et reposantes. Un retour sur soi, un isolement, dont Carey est friand. A l’image de ce qu’il avait déjà connu à la fin de sa première aventure.

La construction du roman est plus simple que celle du premier, pas de retour en arrière vers les années d’apprentissage, juste l’alternance des points de vue des personnages. On retrouve à nouveau cette envie d’approfondir son sujet, de la part de Winslow ; il glisse de vrais morceaux d’histoire dans son intrigue, l’histoire de la Chine Populaire en l’occurrence. De la Chine Populaire et de ses différentes phases politiques, des luttes internes pour le pouvoir et leurs conséquences sur la population. Les sentiments des personnages sont à fleur de peau, les scrupules manquent à certains et tout cela donne une intrigue prenante. Avec un personnage central ballotté au cœur de son temps par les soubresauts de volontés qui ont apporté tant de souffrances…

Neal Carey devra toutefois redescendre de ses hauteurs, quitter son havre de recueillement, pour vivre sa mission suivante. Celle dont je vous parlerai prochainement.