James Salter, Philip Bowman, les livres, les femmes

En 2013 paraît l’ultime roman de James Salter chez Knopf, il s’intitule All that is. Trente-quatre ans se sont écoulés depuis le précédent, L’homme des hautes solitudes, seize depuis ses mémoires, Une vie à brûler. Il est traduit l’année suivante par Marc Amfreville pour les éditions de l’Olivier sous le titre de Et rien d’autre. C’est son dernier roman mais il reste alors à traduire en France son tout premier, Pour la gloire, ce sera fait en 2015.

Un bateau vogue vers Okinawa avec à son bord des centaines d’hommes. Parmi eux, sur le pont, faisant le guet, Bowman. Kimmel le rejoint bientôt, un séducteur, qui finit par se jeter à l’eau lors d’une attaque d’avions japonais. Le bateau est en route pour Okinawa pour vaincre les japonais et Et rien d'autre (L'Olivier, 2013)donner un épilogue à la guerre. Après la victoire, Bowman rentre chez lui, dans le restaurant de son oncle et sa tante, on le fête en héro. Sa mère s’interroge sur l’avenir de son fils.

Il décide de reprendre les études et envisage de devenir journaliste. Malheureusement, sa première tentative s’avère infructueuse et il se tourne finalement vers l’édition, il est embauché par Baum, éditeur exigeant. Maintenant qu’il est établit, qu’il peut s’assumer, Bowman veut se lancer dans l’aventure suivante, celle qui lui tend les bras, les relations avec les femmes. Il en rencontre une, Vivian Amussen, belle et séduisante, fille d’une famille aisée du sud, qu’il épouse…

Je n’ai raconté là que le factuel mais ce n’est pas ce que fait Salter. Il s’attache à décrire des épisodes du parcours de Bowman, pas les plus marquants mais ceux qui se gravent dans sa mémoire. Pas ceux qui pourraient résumer sa vie mais ceux qui le construise.

Il découvre, en même temps que la vie à deux, tout un environnement qu’il ne connaissait pas. Celui des riches propriétaires du sud, vivant dans des maisons de maîtres et aimant boire et monter à cheval. Pourtant, alors que sa carrière s’affirme, sa femme le quitte… Il se consacre alors à sa relation avec Enid, une femme mariée devenue sa maîtresse lors d’un séjour à Londres.

Bowman aime les femmes et ce qui se déroule sous nos yeux, ce qui va constituer sa mémoire, ses souvenirs, tourne principalement autour d’elles. Et au fur et à mesure que nous avançons, les souvenirs se construisent.

Salter construit, quant à lui, son histoire par digressions et ellipses. Lorsque nous croisons un personnage sur lequel il s’attarde, nous découvrons sa vie, son parcours, et certaines de ses histoires. Nous avançons et quand nous nous trouvons à une certaine étape de la vie de Bowman, d’autres épisodes reviennent à la surface. Episodes qui ne nous avaient pas été racontés jusque là. Le temps est malléable, plusieurs années passant comme un souffle, quelques minutes prenant des allures d’éternité.

Dans les accouplements, nous retrouvons la crudité des scènes de sexe d’Un sport et un passe-temps. Une crudité qui s’attarde sur les détails et magnifie ces passages. Il y a également un peu d’Un bonheur parfait dans les relations qui durent, les maisons qui sont achetées ou louées dans la campagne proche de New York. Une recherche constante de l’endroit idéal, comme des moments de bonheur, qui se renouvelle sans cesse, les uns et les autres s’enfuyant, s’échappant sans que rien ne puisse y changer.

Les livres et les écrivains sont des repères dans ce roman, des repères auxquels s’accrocher, et les femmes sont d’une incroyable beauté, séduisantes, charnelles. Et prêtes à se laisser séduire, un étonnement sans cesse renouvelé.

C’est un grand roman que j’ai aimé, qui happe à chaque fois qu’on en reprend la lecture. Jamais l’auteur ne nous perd et sa prose, précise, finement ciselée, nous entraîne sans qu’on puisse y résister… mais quel serait l’intérêt d’y résister ?

Salter signe un grand roman où l’amour se transforme parfois en colère, où les uns et les autres ont parfois des comportements loin de l’exemplarité. Un roman qui semble avoir saisi ce qui peut parfois définir l’humain. Avec cette incertitude qui l’accompagne sans cesse.

Un très grand roman, à l’aune de l’œuvre de cet écrivain rare que fut James Salter. De ce grand écrivain.

James Salter, une famille d’Amaganssett

En 1975, paraît Light Years chez Random House. C’est le quatrième roman de James Salter, publié huit ans après le précédent, Un sport et un passe-temps, après une parenthèse cinématographique de deux scénarios et une réalisation. Il est traduit dans la langue de Le Clézio en 1997 par Lisa Rosenbaum et Anne Rabinovitch, sous le titre Un bonheur parfait. Titre moins convaincant me semble-t-il que l’original…

Le roman s’ouvre en longeant un fleuve, ou ce qui pourrait y ressembler, un endroit où les eaux salées et douces se rencontrent. En remontant ces eaux, nous parvenons jusqu’à une maison construite non loin de la rive ou du rivage, c’est selon. Une maison simple et spacieuse, la maison de Nedra Un bonheur parfait (L'Olivier, 1975)et Viri et de leurs deux filles, Franca et Danny.

La famille vit là une vie simple, calme. Entre un poney et un chien, entre la plage et New York, entourée d’amis venant profiter de cette famille unie, enviée, aimée. Viri est architecte, Nedra fait vivre la maison, s’occupe des filles et aime recevoir, lire. La vie simple et calme d’une famille aisée. Les filles grandissent, Nedra mène une vie relativement indépendante, entre son amant et son mari, Viri connait une aventure qui ne dure pas et leurs amis continuent de leur rendre visite. Les saisons passent, les petits moments d’une vie ponctuée par les fêtes et autres petits événements.

Il n’existe pas de vie complète, seulement des fragments. Nous sommes nés pour ne rien avoir, pour que tout file entre nos doigts. Pourtant, cette fuite, ce flux de rencontres, ces luttes, ces rêves… Il faut être une créature non pensante, comme la tortue. Etre résolu, aveugle. Car, tout ce que nous entreprenons, et même ce que nous ne faisons pas, nous empêche d’agir à l’opposé. Les actes détruisent leurs alternatives, c’est cela, le paradoxe. De sorte que la vie est une question de choix – chacun est définitif et sans grandes conséquences, comme le geste des galets dans la mer.

Tel que je le présente, cela pourrait paraître insipide, mais ça ne l’est pas. Absolument pas. Salter s’attache en effet à décrire ces moments qui feront la mémoire de la famille, ces souvenirs qu’ils partageront. Des souvenirs d’hiver quand on aime se blottir dans la chaleur d’une maison accueillante, des souvenirs d’été quand la chaleur pousse aux baignades… des Noëls et des anniversaires… Les envies de chacun pas toujours assouvies.

Il procède par petites touches passant d’un moment à l’autre, s’attardant là sur quelques années, ailleurs sur quelques semaines, quelques jours, quelques heures. Les personnes passent, se confient, impriment l’air du temps, amènent l’extérieur dans cet intérieur que l’on pourrait envier. Que les autres envient. Nedra est belle, passionnée, Viri a de la chance et un métier intéressant. Il lit des histoires aux filles, elle va de la ville à la maison, fait vivre des moments rares.

Il veut que ses enfants aient une vie ancienne et une vie nouvelle, une vie inséparable de toutes les vies passées, qui en découle, les dépasse, et une autre, originale, pure, libre, située au-delà des préjugés qui nous protègent, de l’habitude qui nous façonne. Il veut qu’elles connaissent à la fois l’avilissement et la sainteté, mais sans humiliation, sans ignorance. Il les prépare pour ce voyage. Comme s’il ne restait qu’une seule heure pour rassembler tous les vivres nécessaires, donner tous les conseils possibles. Il désire leur transmettre une direction unique, dont elles se souviendront toujours, qui englobe tout, montre le chemin, mais il ne parvient pas à la trouver, ni à la reconnaître. Il sait que c’est le bien le plus précieux qu’elles pourront jamais posséder, mais il ne le détient pas. De sa voix égale et sensuelle, il leur décrit plutôt les mythes étriqués de l’Europe, de la Russie enneigée, de l’Orient. Il suffit de connaître un seul livre pour avoir une bonne éducation […]. On acquiert ainsi la pureté, un sens des proportions, et le réconfort d’avoir toujours un exemple sous la main.

Les questions que se pose le couple sont celles de toutes les familles, l’éducation des enfants, le mariage, les autres…

Un savoir concret n’a rien à voir avec l’éducation. Ce qui compte, c’est d’apprendre comment vivre et sur quel mode. Et si on ne fait pas ça, tout le reste ne sert à rien.

Salter procède par petites touches et par ellipses, non-dits. Il nous laisse deviner ce qu’il advient après un dîner, un nouveau personnage rencontré…

Les filles grandissent et s’embellissent, se rapprochent de l’indépendance et les questions du couple deviennent plus prégnantes, moins faciles à étouffer, à oublier. Moins contournables… Il devient impossible de les éviter.

Viri et Nedra y répondent et une nouvelle vie commence.

On voit le temps passer, on sent les jours s’écouler, s’emparer des corps sans que les esprits cèdent, sans qu’ils renoncent à ce qui les a toujours accaparé.

C’est superbe parce que subtil, léger tout en étant profond…

Un roman qui se savoure, à lire et relire, dans la continuité, semble-t-il, de Un sport et un passe-temps. Un chef-d’œuvre ?

Le roman suivant, le cinquième, arrive quatre ans plus tard, et il est encore singulier et marquant, ce sera L’homme des Hautes Solitudes.

John Harvey, Sloane sur les traces de Connie

En 2001, trois ans après le dernier (momentanément) Resnick, Derniers sacrements, John Harvey revient avec un nouveau roman, In a true light. Il nous arrive trois ans plus tard, sous la plume d’une nouvelle traductrice, Mathilde Marin. Il nous arrive peu de temps avant la traduction du dernier (momentanément) opus de la série Resnick, les aléas de l’édition, et s’intitule Couleur franche. Harvey ne rompt pas complètement avec la série précédente en donnant le rôle central à un personnage croisé auparavant, il s’agit de Sloane, brillant faussaire de toiles de maîtres peu renommés, rencontré dans Eau dormante.

Sloane, la soixantaine, sort de deux ans d’incarcération, condamné pour escroquerie, il s’est toujours refusé à accuser son commanditaire, Parsons, celui que la police voulait faire tomber en l’arrêtant. Sloane sort de prison et traverse Londres, passant de Couleur franche (Payot & Rivages, 2001)sud au nord, du quartier qu’il avait adopté à celui où il avait grandi et qu’il avait regagné finalement. A son retour, il constate que son appartement et atelier a été saccagé, squatté… Avec l’aide du nouveau patron du bistrot du coin, il remet en état son chez lui et tombe, dans le courrier qui s’est accumulé pendant son absence, sur une lettre de Jane Graham, son amour de jeunesse, son grand amour, celui dont il se souvient encore et qu’il se remémore à l’occasion. Jane est mourante et veut le voir pour lui confier quelque chose. Artiste peintre reconnue, elle s’est installée en Toscane avec sa compagne, Valentina, une sculptrice. Après un face-à-face avec Parsons, à qui il a demandé de payer ses dettes, Sloane s’envole pour l’Italie.

Dans le même temps, à New York, une chanteuse de bar sort de celui-ci pour s’engouffrer dans une limousine sous les yeux de son compagnon, Vincent Delaney. La chanteuse, Diane, rejoint son amant, Kenneth Baldry, puis rentre à l’appartement de Delaney, qui l’attend alors qu’il était censé être en déplacement et lui fait comprendre qu’il sait son infidélité avant de la battre violemment.

En Italie, Sloane apprend que peu de temps après leur séparation, il n’avait que dix-neuf ans, Diane est partie pour Paris dans l’idée d’avorter. Elle était enceinte. Ayant renoncé à son projet, elle a donné naissance à une fille qu’elle a élevée seule… Sloane découvre sa paternité alors que son premier amour agonise. Il promet à Jane de tenter de retrouver Connie, cette fille de quarante-deux ans, qui a coupé les ponts avec sa mère et chante aux Etats-Unis, une chanteuse de bar…

Après un rapide passage par Londres, le temps de croiser deux flics qui aimeraient le voir dénoncer son commanditaire, Sloane s’envole pour New York alors que le corps de Diane vient d’être découvert sur le bord d’une autoroute, l’enquête devenant celle de Catherine Vargas, bientôt associées à John Cherry.

Le décor est planté, deux histoires, deux progressions en parallèle. Deux histoires, deux intrigues qui vont bientôt ne plus l’être, parallèles, puisque deux chanteuses de bar y sont impliquées et que Delaney représente un lien entre elles…

Mais l’intérêt du roman ne réside pas que dans ces deux enquêtes, elle se niche aussi dans les souvenirs de Sloane. En revenant à New York, lui, qui toute sa vie s’est partagé entre les deux côtés de l’Atlantique, arpente ses souvenirs. Il les arpente d’autant plus que ces souvenirs sont liés à Jane et qu’il recherche sa fille… Il repense à ces années où il s’est approché de la jeunesse artistique du pays, de cette jeunesse qui allait prendre sa place, s’affirmer, dans les courants artistiques en vogue et contribuer à leur évolution. Ses pensées le ramènent à ces années où il a vu la création en marche, lui qui n’a jamais su y trouver sa place, ces moments où il a vu Jane en plein travail, peignant, notamment cette toile désormais accrochée au MoMA, le musée d’art moderne de New York.

Il y a une grande liberté dans ce livre, une liberté qui s’étire au grès des pensées de Sloane de ses souvenirs, une liberté qui nous trimballe des années actuelles à celles qui ont vu l’école de New York en plein essor, l’expressionnisme abstrait…

Dans le même temps, le suspens monte nous tient aussi en haleine. En effet, en mêlant deux intrigues, celle d’une enquête policière où tous les soupçons se portent sur Delaney et celle d’une recherche filiale où cette fille, Connie, est entre les mains de ce même Delaney que l’ont sait violent et que l’on soupçonne d’avoir tué au moins une autre chanteuse, Harvey maintient notre attention. Il la maintient d’autant plus qu’il nous permet d’en savoir bien plus que les uns et les autres… Le principe du suspens, en fait…

En changeant d’univers, d’atmosphère, John Harvey ne change pas complètement, ses thèmes de prédilections restent les mêmes. Jane et Connie sont des femmes qui souffrent en silence. Connie en particulier fait partie de ces femmes que la société ne bannit pas mais qu’elle laisse sur le bas-côté, sur le sort desquels elle ferme les yeux, ne leur permettant de ne connaître que la violence qu’elle engendre… Avec de nouveau un personnage central bien décidé à garder ses distances avec le monde extérieur…

Cela lui semblait si facile, assis là avec son expresso, rassasié, les yeux attirés de temps en temps par le charme fragile et vivifiant d’une passante, de décider qu’il ne se mêlerait pas aux autres, qu’il garderait ses distances, son intégrité, et resterait séparé du monde, même si ce n’était que par l’épaisseur d’une vitre.

C’est un roman particulièrement agréable et prenant. Un roman dont la liberté qu’a prise l’auteur, s’octroyant le droit à un rythme plus changeant, peut parfois être communicative. Un roman plaisant qui reprend toutefois, au final, son aspect de suspens et s’offre même un épilogue pas forcément utile dans le cadre d’un roman d’un seul tenant, en dehors d’une série…

Après cette récréation, Harvey crée un nouveau personnage récurrent, un inspecteur ayant sévi à Nottingham mais s’en étant éloigné… non, ce n’est pas Charlie Resnick mais un pendant plus exposé, plus en danger, Frank Elder. Le premier opus que l’écrivain lui consacre s’intitule De chair et de sang.

Dashiell Hammett, Nick Charles et l’homme mince

En 1934 paraît le dernier roman de Dashiell Hammett, L’introuvable. Il est publié trois ans après le précédent et marque la fin de l’œuvre romanesque de l’auteur partant exercer son talent sous d’autres cieux créatifs, Hollywood et les scénarii. Intitulé The thin man, il nous parvient la même année, d’abord traduit par Edmond Michel-Thyl, il le sera ensuite par Henri Robillot, en 1950, pour la “série noire” puis de nouveau et intégralement en 2009 par Nathalie Beunat et Pierre Bondil.

Nick Charles, de retour à New York pour les fêtes de fin d’année, croise une ancienne connaissance, Dorothy Wynant, dans un speakeasy. La jeune femme n’est plus l’enfant qu’il a connu quelques années plus tôt quand il était encore détective privé et un ami de son père, quand il lui racontait des L'introuvable (Gallimard, 1934)histoires qui la captivaient. Dorothy lui avoue qu’elle n’a plus vu son père depuis quelques années, depuis le divorce de ses parents, et qu’elle aimerait savoir ce qu’il devient… si Nick Charles voulait reprendre du service. Mais Nick, personnage central et narrateur, n’est plus détective, il vit à San Francisco et gère les affaires de Nora, sa femme. Ils sont là juste pour quelques jours, fuyant comme chaque année la côte ouest pendant la période des fêtes.

Le lendemain, Julia Wolf, l’assistante de Clyde Wynant, est retrouvée par Mimi, la mère de Dorothy, assassinée chez elle. Mimi n’ayant pas réussi à la sauver. Dès lors, l’affaire va coller aux basques de Nick bien malgré lui. Nora, quant à elle, est curieuse de le voir exercer son ancienne profession et la police, en la personne de Guild, toute heureuse de pouvoir compter sur son expertise… Il se laisse emporter, sous les yeux de sa femme et avec sa complicité, entre l’ex-femme, Mimi, sa fille, Dorothy, et Gilbert, le fils. Il se laisse emporter tout en continuant à mener la vie qu’ils s’étaient fixée pour les fêtes, allant de soirée en soirée, de salon en salon, se reposant de temps à autre dans leur luxueuse suite du Normandy, entre deux verres, deux cocktails.

L’enquête et ses rebondissements semblent échapper à tous, à la police, à Nick. Clyde Wynant, invisible, est celui qui mène le bal, orchestrant les nouvelles découvertes, orientant les recherches par ses seules lettres envoyées aux uns et aux autres. Nous ne le voyons pas mais il finit par occuper la place centrale, un homme qui échappe à toute description, qui réussit à rester dans l’ombre… Un homme décrit comme fou mais riche, un homme passionné par ses recherches scientifiques. Son argent, géré par son homme de confiance, est l’objet de toutes les convoitises, notamment de sa famille. Une famille particulièrement bizarre, difficile à comprendre. Sa fille, Dorothy, peu farouche mais perdue, ne s’entendant plus avec sa mère ; son fils, Gilbert, passionné par les autres, lisant tous les bouquins possibles pour comprendre ses prochains mais ne les fréquentant que très peu, ou mal ; Mimi, enfin, son ex-femme, remariée à un jeune beau, tirant sur la corde et enchaînant les mensonges…

Après La clé de verre et l’impression d’impasse qu’il donnait, l’écrivain a cherché à se renouveler mais… C’est un roman policier plutôt léger qui clôt son œuvre romanesque. Un policier se déroulant dans le beau monde… Presque paradoxal de la part d’un auteur dont Chandler disait qu’il avait sorti le meurtre des “palais vénitiens” pour le mettre dans la rue. Comme un boomerang.

Le style d’Hammett privilégie toujours l’action, décrivant les personnages par leurs actes plutôt que par leurs pensées, Nick Charles lui-même évitant de trop livrer ses cogitations. Il privilégie toujours l’action pour un roman qui, de ce fait, entre autre, reste à la surface, un roman qui nécessitait peut-être un autre traitement. Ce n’est plus du roman noir mais du roman policier de salon, brillant mais un peu vain…

D’autres romanciers s’engouffreront par la suite dans la brèche ouverte par Hammett et dont il s’est bizarrement extirpé.

Hammett tentera de nouveau de commettre des romans ou des nouvelles mais en vain. Nick Charles, dernier enquêteur qu’il a imaginé, dernier rejeton de papier, deviendra le personnage récurrent d’une série de films dont l’auteur contribuera à écrire les scénarii, un rejeton rentable…

Parallèlement à son activité d’écrivain, il s’engagera ensuite dans le militantisme communiste et pro-Etats-Unis, entre ses descentes aux enfers du fait de son alcoolisme…

Dashiell Hammett reste l’un des pères du roman noir, un romancier qui aura ouvert la voie à Chandler, Thompson, Goodis ou Malet, entre autres, qui approfondiront le sillon qu’il a tracé. Il restera également comme l’auteur de deux romans marquants : Moisson rouge et Le faucon maltais.

David Goodis, James Vanning, perte de mémoire

En 1947, année faste pour le romancier, paraît un deuxième roman de David Goodis, Nightfall, son quatrième. Il paraît un mois après le précédent, La garce. Il débarque en France en 1950 dans la série blême sous le titre, somme toute fidèle, de La nuit tombe. Une nouvelle traduction intégrale est publiée en 2009 par Rivages, sous la plume de Christophe Mercier, reprenant le titre original comme cela arrive de plus en plus souvent quand il ne peut être traduit sans perdre un de ses sens.

James Vanning est illustrateur. Il a une commande à finir, dans la chaleur de l’été New Yorkais. Une commande à finir, qui l’accapare, mais qui ne parvient pas complètement à lui faire Nightfall (Payot & Rivages, 1947)oublier les images qui le hantent. Des lieux, des couleurs, sans qu’il soit sûr que tout cela soit réel. Parmi ces souvenirs, ses cauchemars, un objet est plus inquiétant que les autres, un objet et sa couleur. Couleur que nous associons si souvent aux romans de Goodis et consorts.

… un grand nombre de ces couleurs étaient peut-être d’autres couleurs -, mais il y avait une couleur à propos de laquelle il n’existait aucun doute, c’était le noir. Parce que le noir était la couleur du pistolet, un noir mat, un noir absolu, et à travers la flaque des autres couleurs mêlées en un tourbillon de folie, le pistolet noir lui arriva entre les mains et il le tint pendant un temps impossible à mesurer, puis il pointa le pistolet noir sur la détente et il tua un homme.

En sortant prendre l’air, Vanning croise d’abord un homme, Fraser, qui lui demande du feu, avec lequel il échange des propos sur le mariage, puis il rencontre une femme dans un bar, Martha, et finalement se fait embarquer par trois hommes… trois hommes qui pourraient lui permettre de retrouver la mémoire. De savoir s’il imagine ou s’il a bien vécu ce qu’il revoit sans cesse.

Vanning a le profil de l’homme lambda, ancien combattant, ancien ingénieur devenu illustrateur par goût. Un homme qui n’aspire qu’à une vie rangée, avec femme et enfants. Seulement, les images qui le hantent et un épisode de sa vie, si extraordinaire, si inimaginable, l’empêchent de vivre tout cela. Il doit rechercher dans sa mémoire, savoir, démêler le vrai du faux…

Fraser, l’homme croisé par hasard dans la rue, peut l’y aider sans que Vanning s’en doute. Fraser est un flic collé à ses basques. Un flic dont le point de vue alterne avec celui de Vanning.

Pour retrouver la mémoire, Vanning est résigné à ce qui l’attend, la violence, l’impossibilité d’avoir confiance en qui que ce soit.

A-t-il réellement tué un homme ? Faisait-il réellement parti de la bande de malfrats qui le poursuit ? A-t-il participé à un braquage ?

Il faudra les coups, les conversations, les menaces, la peur, pour que la vérité fasse surface, petit à petit…

Ce quatrième roman de Goodis est, comme les deux premiers, un roman particulièrement prenant. Un roman qui passe de la violence à l’introspection, qui est avant tout cela d’ailleurs, une introspection. Un roman dont le personnage central, Vanning est comme les précédents, ceux de Retour à la vie ou de Cauchemar, un homme ordinaire confronté à certaines réalités de son époque… Un roman qui reprend cette série de personnages masculins centraux, après l’intermède de La garce et sa figure féminine peu recommandable. Un roman d’où les femmes restent à la périphérie, pour la première fois.

Les souvenirs vont revenir à Vanning et l’atmosphère n’en sera pas pour autant allégée… le fardeau à porter semble bien lourd et la violence l’unique porte de sortie. Goodis nous emmène encore, nous captive avec une histoire où la société semble étrangère à la vie des personnages, leur isolement ressemblant à une impasse. Où la frontière entre le rêve et la réalité paraît poreuse…

Le roman suivant de Goodis, La police est accusée, ne sort que trois ans plus tard, après la fin de l’intermède hollywoodien pas vraiment couronné de succès.

David Goodis première et une certaine vision de l’american way of life

En 1938, le premier roman de David Goodis est publié, il s’intitule Retreat from Oblivion. Il faudra attendre que la renommée et la réputation de l’auteur fassent leur effet, que son succès donne envie aux éditeurs, en l’occurrence les éditions Clancier-Guénaud, de fouiller un peu, pour qu’il soit traduit par Isabelle Reinharez en 1985 et devienne chez nous, Retour à la vie.

Herbert Hervey est publiciste. Il gagne bien sa vie, ce qui convient à sa femme, Jean, elle aime sortir, bien s’habiller, et ils Retour à la vie (Clancier-Guénaud, 1938)ont adopté un mode de vie fait de légèreté, d’alcool… Seulement, rien ne va dans leur couple, elle le trompe, sans qu’il s’en offusque, elle le quitte pour mieux revenir. Leur vie est liée à un autre couple, Paul et Wilda, qui vit comme eux… Et se déchire comme eux.

Nous sommes dans les années 30, la vie à New York se veut superficielle, en tout cas chez une certaine classe. Elle ne l’est pas pour tous. Hervey croise le chemin de Dorothy, une ouvrière qui doit subvenir elle-même à tous ses besoins puisque son mari est parti combattre en Espagne, engagé dans la guerre civile du côté des républicains. Dorothy est une militante de gauche, ce qui est compliqué aux Etats-Unis, une femme seule qui veut s’assumer. Une femme seule, séduisante. Tout cela attire Herb. Mais elle est mariée. Et il ne veut pas être celui qui sèmera la zizanie dans le couple. D’un autre côté, il y a Mlle Guillen, Helen, une secrétaire du bureau où travaille Hervey, une secrétaire prête à engager une liaison avec lui. Sans attache, elle possède cette liberté qu’Hervey recherche…

Evoluant entre ces trois femmes, Herbert est parfois perdu. Il sait quels sont ses sentiments, vers laquelle il voudrait aller mais la morale a la vie dure, elle pèse même sur ceux qui se veulent légers. Dans le même temps, Paul, Wilda et Jean font face à des dilemmes identiques. Une génération qui, ne sachant quoi faire, s’ennuyant, s’invente des aventures où les sentiments ont difficilement leur place… Certains vont les vivre pleinement, sans réussir à y trouver une quelconque satisfaction.

C’était l’histoire des gens dans les villes, les fermes, les collines et sur les champs de bataille. Ils étaient bons, ils étaient méchants, de nouveau ils étaient bons, et avant même de s’en rendre compte ils étaient déjà morts et peu importait ce qu’ils avaient été ou ce qu’ils avaient accompli. Ils avaient bien pu vivre toute leur vie sans dire un seul mensonge, ou avoir vécu vingt-trois ans et puis disparaître au cours d’un massacre ou avoir assassiné cinq femmes et avoir fini sur la chaise électrique. Mais ça n’avait pas d’importance une fois que le cœur avait cessé de battre. C’était terminé cette comédie et quelqu’un d’autre recommençait tout au début, ailleurs.

Des gens perdus qui se croisent, s’évitent ou s’attirent. Des gens subissant, vivant au jour le jour, faisant avec le temps qui leur est donné… puisqu’ils ne peuvent s’en affranchir.

Certains jours arrivent tout juste à passer clopin-clopant. Ils semblent même s’arrêter et souffler un instant, et puis poursuivre leur chemin, allant à l’aveuglette d’un air maussade pour enfin disparaître. Certains jours passent comme l’éclair. Certains mois passent comme l’éclair. Il n’y a pas de changement d’allure. Chaque jour file au poteau et se trouve réduit à l’état de souvenir, et chaque jour est rapide, trop rapide.

Contrairement à ses personnages, David Goodis n’oublie pas les événements qui secouent le monde. Il inscrit son intrigue dans l’époque et ses soubresauts, la guerre d’Espagne, celle opposant la Chine au Japon, et le militantisme de gauche dont la place est si ambigüe dans son pays. Il n’oublie pas son époque et y plonge ces personnages si détachés… vivant dans un oubli dont il leur faudra revenir.

Il ne s’agissait que de plonger et de remonter à la surface, de replonger et de remonter encore. Sauf que des fois on remontait mais on ne remontait pas assez haut pour réussir à replonger. Et puis des fois on ne remontait pas du tout.

C’est dans un style fluide, d’une grande qualité, élégant, que Goodis écrit. Un écrivain de son temps qui, sans grand discours, sans digression explicitant son propos, nous donne à voir une jeunesse désenchantée, perdue et égoïste.

Un roman qui annonce de belle manière une œuvre qui vaut le détour, une œuvre en prise avec ses contemporains, laissant peu de place à la concession. Une œuvre à redécouvrir.

Huit ans plus tard, le temps d’une guerre et de quelques pulps ou autres pièces radiophoniques, paraît le deuxième roman de Goodis, Cauchemar (Dark Passage), qui lancera définitivement son auteur.

Don Winslow, New York 1958

En 1996, la même année que le dernier opus de la série Neal Carey, paraît Isle of Joy. Ce nouveau roman de Don Winslow est d’abord édité au Royaume-Uni. Il l’est l’année suivante aux Etas-Unis, sous un nouveau titre, A winter spy, et même sous un autre nom d’auteur, Lloyd MacDonald, pour ne pas interférer avec la parution du roman suivant de l’auteur, The Death and Life of Bobby Z. La traversée de la Manche ou de l’Atlantique, on ne sait pas, va prendre pas mal de temps, puisqu’il n’est arrivé chez nous que cette année, traduit par Philippe Loubat-Delranc, sous le titre Dernier verre à Manhattan.

Pour cette première histoire sans Neal Carey, Winslow ne plonge pas complètement dans l’inconnu puisqu’il se penche sur une courte période du passé d’un personnage croisé par Carey, Walt Withers. Leur rencontre avait eu lieu dans  A contre-courant du grand toboggan.

Après s’être attardé sur le tournant des années 80, Winslow repart donc un peu plus dans le passé et s’arrête à l’année Dernier verre à Manhattan (Seuil, 1996)1958. Année où la guerre froide est d’actualité, la guerre froide et ses conséquences collatérales de triste mémoire, telles que la chasse aux sorcières et ses commissions à l’affût des activités “antiaméricaines”. Walter Withers vient de renoncer, dans le prologue, à son travail pour la CIA. Le mal du pays qu’il éprouvait se conjuguant avec une couverture commençant sérieusement à sentir le roussi. En fait de mal du pays, c’est surtout sa ville qui manque à Withers, New York. Nous le suivons lors des derniers jours de l’année, entre le 24 et le 31 décembre, alors qu’il est revenu et travaille pour Forbes et Fils, une agence de détective.

Le tableau de départ est idyllique, Withers est à New York, il chérit sa ville et, comble de bonheur, sa maîtresse, la pianiste de jazz Anne Blanchard, est également là. Il est amoureux et partage avec sa belle la plus belle ville du monde, à ses yeux. De plus, il exerce un métier qui lui convient, dans un service lui permettant de mener la vie qu’il souhaite, horaires de bureau et virées nocturnes à la suite de sa dulcinée dans les bars et autres clubs de jazz, dans un New York branché, qu’ils savourent à chaque instant.

Tout cela pourrait continuer indéfiniment mais, on s’en doute, ça ne sera pas le cas. Les ennuis commencent quand Walter Withers est invité par son patron à jouer le garde du corps de l’épouse d’un sénateur en pleine ascension. Madeleine Kenealy est une belle femme et son mari, un brillant orateur, ils ont tout pour occuper le devant de la scène et sont pressentis pour être le futur couple présidentiel. Seulement voilà, si Withers est là pour jouer le chaperon de Madeleine Kenealy, c’est parce que son mari a un autre agenda en tête, agenda qui comprend quelques galipettes avec une actrice suédoise justement présente à la soirée. La soirée achevée, Withers n’en a pas fini avec le couple vedette. A son corps défendant, il va de nouveau être sollicité pour les accompagner… Seulement, au lendemain de cette deuxième soirée, Marta Marlund, l’actrice aux courbes plus que généreuses que Withers a congédié à la demande de Joe Kenealy, est retrouvée morte dans la chambre enregistrée au nom du détective pour préserver l’image du sénateur.

Au cours des jours suivants, Walter Withers va devoir avancer tout en sentant l’intérêt pour sa personne s’amplifier, la police, le FBI, les hommes de main du sénateur. Pas mal de monde veut savoir ce qu’il sait… Et comme, de plus, Anne est concernée, Withers reprend les anciennes habitudes, celles de son séjour en Europe en tant qu’espion, tout en assurant son travail, notamment en menant une enquête sur Michael Howard, un cadre en passe d’être promu…

Don Winslow reprend les habitudes de ses premiers opus de la série sur Neal Carey, à la manière du premier,  Cirque à Picadilly, il nous offre la description d’une ville, après Londres, c’est New York. Et on peut dire qu’elle nous est décrite. Le travail de documentation apparaît également, un travail important, à tel point qu’il semble parfois que Winslow ait voulu le mettre en évidence, comme si de telles recherches ne pouvaient être tues. Nous avons ainsi des listes, celles des spectacles se jouant alors à Broadway, celles des vedettes faisant l’actualité et de leurs films. Cette mise en avant du travail de recherche trouvant son apogée au travers de la description d’un match de football (ce que l’on appelle football de l’autre côté de l’Atlantique) sur une bonne dizaine de pages. On sent que parfois Winslow s’est peut-être trouvé emporté dans son élan, oubliant de vérifier ce qu’il pensait ne pas en avoir besoin, une affiche du Jules et Jim de Truffaut apparaissant ainsi sur le mur d’un cabaret alors que le film n’est sorti qu’en 1962… Cela offre un roman au ton particulier, autant sur New York et son époque que sur les quelques jours et le suspens inhérent au genre dans lequel s’ébat le romancier. S’amusant également avec l’époque par le biais de ce sénateur Joe Kenealy, en pleine ascension, secondé par son frère Jimmy et ayant une fâcheuse propension à tromper allégrement son épouse pourtant si charmante et charismatique… Toute ressemblance avec un autre sénateur démocrate gravissant, à l’époque, les marches devant l’amener à la fonction suprême, catholique comme le personnage et au nom étrangement proche de celui choisi par Winslow, toute ressemblance, donc, n’est sans doute pas fortuite.

C’est au final une œuvre intéressante, curieuse, bien construite, dans laquelle on sent que l’expérimentation dont Winslow avait fait preuve sur les derniers opus de la série Neal Carey n’a pas encore abouti.

Un livre qui sonne également comme un adieu à une ville… Neal Carey en était un de ses enfants, Walter Withers ne peut pas vivre trop longtemps éloigné de ses lumières… Winslow quant à lui va gagner l’ouest et cette Californie qui sera sa nouvelle terre d’accueil…

Une dernière course new yorkaise, donc, avant l’envol californien du livre suivant, Mort et vie de Bobby Z.