Harry Crews, Eugene Talmadge Biggs, boxeur à La Nouvelle-Orléans

En 1988, dix ans après son récit autobiographique, Harry Crews publie un nouveau roman, The knockout artist. Ce n’est pas le premier depuis Des mules et des hommes mais les deux qui l’ont précédé ne sont toujours pas traduits en français. The knockout artist l’est en 1990 par Nicolas Richard pour la “série noire”, devenant Le roi du K.O. dans la langue de Léo Malet.

Eugene Talmadge Biggs patiente dans une chambre à La Nouvelle Orléans. Il patiente en comptant les costumes, plus d’une centaine, qui sont alignés dans le dressing qui lui fait face. C’est qu’il est dans une de ces immenses demeures du quartier chic de la Le roi du K.O. (Gallimard, 1988)ville. Il patiente en tenue de boxeur quand deux personnes entrent dans la pièce. Deux personnes qui se proposent de l’encadrer, deux personnes en tenue de coach ou de manager. Deux personnes dont même le sexe n’est pas clairement défini et importe peu, l’essentiel est qu’ils aient leur place dans le spectacle qui va commencer. Un spectacle organisé dans la vaste bâtisse de L’Huitre à l’occasion d’une soirée ayant pour thème la boxe, justement… Eugene en sera le clou. Lorsqu’il traverse la pièce où est installé le ring, Eugene constate que tout le monde est habillé soit en boxeur, soit en manager, soit en sparring-partner. Il monte sur le ring et est présenté par Russell Muscle, tout droit sorti de La malédiction du gitan. L’originalité d’Eugene et qu’il s’affronte lui-même et se met KO d’un crochet à la mâchoire. Un véritable KO. Car Eugene a la mâchoire particulièrement sensible.

En débarquant du comté de Bacon à Jacksonville en Floride, il n’avait pourtant pas ce défaut. Quand après plusieurs petits boulots, il est tombé entre les mains de Budd Jenkins, tout semblait normal. Budd, ancien boxeur, l’a pris sous sa coupe et entraîné, il est devenu alors un boxeur prometteur au déplacement rapide, encaissant les coups sans ciller, gagnant tous ses combats aux points… Jusqu’au jour où, pour remplacer un boxeur, Budd accepte qu’il boxe au Madison Square Garden de New York, dans une rencontre télévisée, face à un jeune espoir… Et c’est le KO. Le premier. Un KO qui le transforme, puisqu’à partir de ce moment le moindre coup au menton l’envoie au tapis, le voyant ne se réveiller qu’une fois transporté au vestiaire. Une transformation qui anéantit toutes les promesses qui étaient en lui et, après un nouveau KO, Budd l’abandonne à La Nouvelle Orléans, lieu de son dernier combat…

Difficile de deviner que La Nouvelle Orléans était en pleine crise, songea-t-il, que tous les voyants étaient au rouge, lorsque l’on regardait tous ces gens fêter Dieu sait quoi au beau milieu de la nuit. Mais il savait depuis longtemps que La Nouvelle Orléans était un cirque, un cirque non itinérant mais un cirque quand même. Et les gens allaient toujours au cirque, aussi bien en périodes fastes qu’en périodes néfastes.

Il y rencontre Charity, riche héritière et étudiante en psychologie, qui l’héberge et en fait l’objet d’étude de sa thèse. Elle lui trouve par la même occasion un moyen de subsistance, celui de s’exhiber, de s’offrir en spectacle, de se mettre KO, satisfaisant ainsi la curiosité malsaine du public.

… la plupart des gens attendent de voir quelqu’un se mettre K.O. – pour ainsi dire. C’est la nature humaine. Ce n’est pas joli joli, mais c’est vrai. Tiens, est-ce que tu as déjà entendu parler de ce qui se passe quand quelqu’un est au septième étage d’un immeuble à New York ? Qu’y a-t-il en bas dans la rue ? Toute une foule. Et qu’est-ce qu’ils hurlent […] ? Ils crient Saute, saute, saute. Ils ont envie de voir le pauvre diable s’envoyer au tapis pour de bon.

Mais Eugene n’a pas complètement perdu ses esprits et les choses pourraient changer quand il se voit confier par M. Blasingame, alias l’Huitre, la responsabilité d’entraîner un boxeur, charge qu’il partage avec Pete, son dernier adversaire devenu son ami…

Harry Crews prend le temps d’installer son personnage, de nous en faire percevoir les questionnements, les doutes et le dégoût qu’il s’inspire lui-même. Il prend le temps de nous décrire une société dans laquelle la place d’Eugene semble être, une société décadente, abîmée, qui n’est pas ce qu’elle paraît. Une société où les plus fragiles ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

La rédemption possible d’Eugene, son retour à un statut estimable, un statut qui lui permettrait de se regarder en face, n’est pas simple. D’autant qu’il doit en même temps composer avec Charity et son étude déstabilisante, avec Pete qui se prend de passion pour Tulip, une prostituée fragile et Jake, call-girl lesbienne et plus paumée qu’il n’y paraît…

Rien n’est clair dans ce roman, les motivations des uns et des autres sont compliquées, cachées, incompréhensibles même par eux-mêmes. Et Eugene débarqué de sa Géorgie pourrait bien être au final le seul à ne pas encore être détruit, le seul à pouvoir encore avoir prise sur son destin, le seul à pouvoir faire de ses doutes un moteur…

C’est un roman singulier de l’auteur de Car, un roman qui n’est pas tout à fait ce qu’il paraît être, un roman plein d’incertitudes. Un roman incertain.

Une vie, un livre… c’est pareil. Un livre c’est toujours une vie. Parfois la vie de celui qui l’a écrit, parfois la vie de quelqu’un d’autre. Parfois les deux.

Le roman d’un auteur qu’il ne faut pas éviter, un auteur qui provoque la malaise tout en nous forçant à nous interroger. Un auteur à lire, décidément.

Le roman suivant d’Harry Crews reprend une autre composante de La malédiction du gitan, après la boxe, ce sera la musculation avec Body.

James Sallis, Lew Griffin au bord du monde

En 2001 paraît le dernier opus en date des aventures de Lew Griffin. Il s’intitule Ghost of a flea et devient, après traduction par le tandem Stéphanie Estournet et Sean Seago, Bête à bon dieu en 2005.

La première question qui se pose invariablement, à chaque nouvel opus de la série, trouve vite sa réponse. L’intrigue se situe cinq ans après la mort du fils de Don Walsh, cinq ans après la dernière aventure au niveau chronologique,  L’œil du criquet. Des pigeons sont empoisonnés dans un parc, tombant comme à Gravelotte. Don Walsh, fraîchement retraité, Bête à bon dieu (Gallimard, 2001)est touché par une balle lors d’un hold-up qui tourne mal. Alouette vient de donner naissance à une fille et Lew vit toujours avec Deborah. David, son fils, disparait et tous ces événements se confondent avec ses souvenirs. S’imbriquent pour le changer encore.

La structure du roman est assez particulière, les chapitres se succèdent, mêlant le présent de Griffin à ses souvenirs. Comme un ramassé, un résumé, de la série. Les souvenirs et le présent s’étaient jusqu’ici succédés d’un roman à l’autre, même si le temps progressait selon la seule volonté du narrateur, avançant, revenant en arrière, s’arrêtant… Observant toutes ces circonvolutions.

On le sait, Bête à bon dieu est le dernier de la série et on l’éprouve à la lecture, Lew cherchant une nouvelle fois à se définir, tout en réalisant que le temps, ce temps qu’il observait tant, a filé…

LaVerne était partie. Baby Boy McTell. Hosie Straugher. Harry, l’homme que j’avais tué à Baton Rouge. Le fils de Don. Nous tous, tôt ou tard. Avant longtemps, avant que quiconque s’en soit rendu compte.

Le temps a filé et l’a rattrapé, il s’est mis à parler plus souvent au passé qu’au présent. Mais Lew arpente toujours les rues de sa ville, énumérant, égrainant, ce qu’il observe en une longue liste rendant compte de ce qu’est devenue La Nouvelle Orléans, ou ce qu’elle a toujours été.

Il arpente les rues de sa ville et croise de nouveau ceux qui ont jalonné ses histoires, Don Walsh, Deborah, Doo Wop, Rick Garces. Ses souvenirs, ses évocations nous rappellent les intrigues passées grâce à une multitude de clins d’œil.

Mais le temps a passé et pour mener à bien la dernière recherche qui lui est confiée, il s’appuie sur ses proches… Alouette reçoit des courriers menaçant. Avançant encore pour ne pas perdre l’élan, pour que le sol ne se dérobe pas sous ses pas, Lew cherche.

Il y a longtemps que j’ai arrêté de compter le nombre de fois où ma propre vie avait perdu son sens, tourné à l’aigre, combien de fois elle s’était figée. Je pensais savoir où j’allais, chaque station, chaque arrêt, dans ma poche de chemise les deux dollars pour le déjeuner servi à Natchez ou à Jackson, pour me voir finalement détourné sur une voie secondaire, la locomotive disparue depuis longtemps, l’appel mélancolique s’évanouissant.

Car, bien sûr, une nouvelle fois, en cherchant une vérité chez les autres, c’est avant tout lui que Lew cherche, scrute. Connaissant les risques d’une telle quête, les ayant déjà affrontés. Sachant qu’il pourrait se perdre.

L’introspection peut aussi mener à ça. Si vous poursuivez, vous enfonçant niveau après niveau, vous ne pouvez pas revenir à la surface. On continue juste à ressasser les mêmes pensées, posant nos pas dans d’anciennes traces de pas.

Au final, au long de son parcours, Lew Griffin, et James Sallis à travers lui, se seront posé la question de la narration. Son inscription dans le temps, son rapport avec les souvenirs, ses origines, son rapport au monde et à l’histoire de chacun. Son rapport à la culture et à son évolution.

Rien de tout cela n’avait été un rêve, comme je l’avais d’abord envisagé en revenant à moi. Rien qu’une de ces imitations de fortune produites par la société, des loques et des lambeaux de films, de médias, de littérature populaire, cette nouvelle mythologie que mon âme errante avait faite sienne et dont elle s’était parée aux yeux de tous. Infime protection.

La question d’une culture populaire, d’une littérature populaire, n’est pas la moins intéressante de celles posées par Sallis. Notre rapport à la culture et la séparation apparue entre un art pour les élites et un autre pour le commun des mortels sont également l’un des éléments fondateurs de l’écriture de l’auteur… Nous montrant qu’il peut toujours exister des ponts entre l’un et l’autre, à l’image de ceux qu’il jette en nous parlant de certains écrivains tel Fearing dans cet opus, ce dernier apparaissant presque comme un double de Sallis.

C’est à l’époque de Fearing que l’Amérique est devenue une société urbaine. C’est aussi avec le développement des mass media que le grand schisme a commencé à s’élever entre art intellectuel et art populaire, et Fearing portait ce schisme en lui, adoptant consciemment, d’une part un type d’écriture qui le limitait, et trouvant, d’autre part, dans ses limites, un déchaînement de puissance créative qu’il n’aurait peut-être pas pu trouver autrement.

A travers sa série, Sallis aura exploré bon nombre de questions qui se posent quant à la narration, s’attardant plus particulièrement sur certaines d’entre elles, comme l’importance du temps, de son écoulement, du sens dans lequel le prendre et de comment en jouer. Il se sera posé toutes ces questions au travers du parcours de Lew Griffin, un parcours prenant, captivant, proche de nous, servi par un style d’une grande qualité, riche et délicat.

Après Griffin, Sallis est parti à l’assaut d’autres territoires, tels ceux adoptés par John Turner, en commençant par Bois mort.

James Sallis, Lew Griffin, mémoire recomposée

En 1999, deux ans après le précédent, paraît un nouvel épisode des aventures du privé, écrivain, professeur, de la Nouvelle Orléans. Son titre en est Bluebottle. Il ne changera pas en traversant l’Atlantique, difficile en effet de trouver une traduction à ce qui désigne à la fois un insecte, une mouche à viande en l’occurrence, et un flic. Isabelle Maillet qui traduit seule cet opus a pris le parti de le garder pour la parution française en 2005. Elle ou son éditeur. Ou les deux…

La mémoire et le temps sont les deux composantes principales de la narration de Sallis à travers Griffin. Comme à chaque roman, il faut se situer dans l’histoire de Griffin. C’est d’autant plus délicat cette fois-ci que Lew est dans un sale Bluebottle (Gallimard, 1999)état. Il a reçu plusieurs balles et sort du coma ou y retourne. Il est entre deux mondes. Le temps s’écoule sans qu’il le perçoive, certaines secondes durent, certaines semaines filent, alors qu’il est convalescent. Les visites de Don Walsh et de LaVerne nous permettent de savoir à peu près où nous en sommes. Mais Griffin l’avoue, il va nous narrer une histoire, une année de sa vie, qu’il a reconstituée en se basant non seulement sur sa mémoire mais également sur celles de ces deux proches.

Une bonne partie de ce que je vous raconte est reconstruite, reconstituée, étayée. Et comme beaucoup de reconstructions, elle présente sous la surface une ressemblance troublante avec le modèle original.

Une année reconstituée et qui a débuté par un événement qui nous en rappelle étrangement un autre. Lew a été victime d’un tireur embusqué alors qu’il sortait d’un bar en compagnie d’une journaliste blanche. Une balle tirée, une journaliste blanche, on se croirait revenu dans  Le frelon noir, le roman qui raconte peut-être l’aventure la plus ancienne du narrateur, la plus ancienne avec la première enquête lue dans  Le faucheux. Nous sommes en territoire connu, cette journaliste blanche, qui rappelle l’Esmée d’alors, a disparu. Son nom est… Esmay, Dana Esmay. Nous sommes décidément en territoire connu. La mémoire ne jouerait-elle pas des tours à notre privé ?

La mémoire est en question mais le langage également. Un langage que le privé a dû réapprivoiser. Le percevant sous un angle différent. Un élément de son identité… Ses débuts d’écrivain ?

C’était peut-être bien la première fois, me semblait-il, que je réfléchissais à tous ces différents langages dont nous nous servons.[…] Pour survivre, nos ancêtres ont appris à dissimuler, à imiter, à ne jamais dire ce qu’ils pensaient réellement. […] Cette même nécessité du masque subsiste chez bon nombre d’entre nous, circulant tel un lent poison dans le sang de nos enfants. De sorte que bon nombre d’entre nous ne savent plus ce qu’ils sont, ni qui ils sont.

Lew Griffin, quand il réalise qu’il a quelque peu perdu la notion du temps, se reprend en main. Il sort de l’hôpital et part à la recherche de la femme, en même temps qu’il se renseigne sur un écrivain que son éditeur recherche. L’écrivain est introuvable et la mafia s’adresse à Griffin, pour retrouver Esmay, intéressée par l’écrivain… Dana Esmay est retrouvée par LaVerne.

Dans cette aventure où, comme à son habitude, Griffin laisse venir à lui les indices, la question de l’écriture gagne en importance.

Toute notre vie, jour après jour, heure après heure, on se raconte des histoires, on enfile sur un lien événements, conflits et souvenirs afin de leur donner un sens, de créer notre monde. Il en va de même pour l’écriture, à la seule différence qu’on se place dans la tête d’un autre.

Mais outre les questions, l’action est toujours là. La violence, la difficulté à frayer dans notre société. La Nouvelle Orléans aussi…

Le style est également toujours aussi savoureux, précis, riche. Pour un roman qui donne une nouvelle dimension à la série, celle de la construction d’une intrigue, de la narration.

C’est l’avant-dernier roman mettant en scène le privé de la Nouvelle-Orléans, la série va se conclure au tournant du millénaire avec Bête à bon dieu (Ghost of a flea).

James Sallis, Lew Griffin à la recherche de lui-même

En 1997, après une pause le temps d’un roman, James Sallis retrouve Lew Griffin et la Nouvelle Orléans. Le livre s’intitule L’œil du criquet (Eye of the cricket) et paraît en France en 2003, traduit par Isabelle Maillet et Patrick Raynal.

Le titre fait référence à une phrase de Enrique Anderson Imbert évoquant “la révolte des choses qui ne voulaient pas mourir”, et notamment, “l’angoisse dans les yeux du criquet”.

Comme à chaque début de roman mettant en scène le privé devenu enseignant et écrivain, la question est de savoir à quel moment nous nous trouvons dans la vie du narrateur. En quelques pages, Sallis nous dit tout. En quelques pages L'oeil du criquet (Gallimard, 1997)brassant les pensées et les dernières années de Griffin, nous savons l’essentiel. L’univers de l’écrivain et de son narrateur est là, revenu. On ne peut déjà plus s’en passer en se demandant comment on a tenu jusque là. Le style est, comme toujours, remarquable. Griffin est tellement humain, balloté, sans certitude, se demandant quelle est la vérité ou si elle existe. En quelques pages, le plaisir est là. Un plaisir que je ne saurai vous décrire. Quand je parcours les pages de Sallis, je me dis qu’il me faut prendre le temps, savourer, que les aventures de Griffin auront une fin. Il me faut résister à l’envie de dévorer le livre tellement le style est prenant. Un rythme, une musique, qui bercent, envoûtent… Il faut se retenir, tenter d’être gourmet plutôt que gourmand. Mais la gourmandise est si bonne.

Quelques pages et les clins d’œil, les allusions aux autres opus, nous remettent en selle. Nous croisons ainsi Bruce Robinson que Lew écoutait dans  Le frelon noir, Richard Garces et Don Walsh sont toujours là et les lectures sont évoquées au travers d’un cours donné, un cours de littérature européenne s’attardant sur Ulysses de James Joyce ou sur Beckett. Rimbaud viendra plus tard enrichir l’ensemble.

Un homme inconnu trouvé inconscient après un tabassage avait sur lui un roman de Griffin dédicacé pour son fils, David, dont la disparition constituait une des enquêtes de notre première rencontre avec le privé, dans Le faucheux. Tout cela se mêle dans une intrigue riche. Griffin va veiller un corps endommagé, abandonné, comme il l’avait déjà fait dans Papillon de nuit. Il va en même temps accepter de rechercher le frère disparu d’un étudiant, écouter ses voisins qui se plaignent d’une bande qui vole à l’arrachée les sacs des habitants… Il va faire des rencontres, retrouver une inspiration qu’il croyait irrémédiablement tarie… Il y aura Déborah…

La structure du roman est particulière. En adéquation avec le personnage principal et ce rapport au temps si souvent mis en avant au fil des pages. La mémoire ne se souvient pas des événements de manière chronologique, c’est pourquoi nous avançons pour mieux repartir en arrière, c’est pourquoi tel ou tel souvenir en rappel un autre ou une série d’autres… Et c’est pourquoi Griffin (et Sallis ?) écrit.

Si nous devons appendre à coder nos signaux de détresse, ce n’est peut-être pas parce que la communication réside dans un tel processus, mais peut-être simplement parce que les codes semblent tellement plus significatifs, tellement plus denses que ne l’est notre vie. Parce qu’il nous faut d’une certaine manière nous imaginer plus grands que l’empreinte du soleil.

L’écriture est un moyen d’ordonner la mémoire, de tenter d’en avoir une. De ne pas s’encombrer de trop de réminiscences.

En revenant sur ce que j’ai rédigé jusqu’à maintenant, sur ces nombreux tours et détours de la chronologie, je me demande si, d’une manière un peu étrange, l’oubli ne serait pas également ce que je cherche à atteindre ici. En couchant les choses par écrit pour les faire sortir. En travaillant pour mettre les souvenirs en lieu sûr, dans les plis et revers du temps.

Un moyen aussi, peut-être, de se comprendre. Pour Griffin aussi.

Laissez-moi vous dire en quelques mots qui je suis : un amoureux des femmes et du langage, terrorisé par l’histoire dont je porte la responsabilité, un homme solitaire, réveillé la nuit.

L’enseignement, tel que semble nous le livrer le narrateur, est aussi une tentative de sauver une certaine mémoire, de transmettre ses doutes et ses convictions. D’aider les futures générations à voir le monde perchés sur les épaules de leurs ancêtres…

Sallis nous livre un opus où Griffin part à la recherche de lui-même, de ce qui, jusque là, jusqu’à ce roman, a fait le personnage. A la recherche de ce que son passé pouvait avoir d’influence sur son présent. Un peu à la manière du héro du roman précédent, La mort aura tes yeux.

Ça paraît très théorique à me lire mais pas en lisant le grand romancier, le grand styliste, qu’est James Sallis. Un écrivain majeur de notre époque.

Un écrivain qui n’en a pas fini avec son personnage, ce Griffin, combinaison de Chester Himes… et de lui-même, sans doute.

James Sallis, Lew Griffin, disparitions présentes et folies passées

Un an après la première, aux Etats-Unis, et en 2000 en France, paraît l’histoire suivante de Sallis, toujours avec Lew Griffin en narrateur et personnage principal, Papillon de nuit (Moth). Papillons de nuit dont il est dit en exergue qu’ils s’assoient sur le rebord du monde en attendant, une citation de James Wright.

Alors qu’il a tourné la page des années évoquées dans le précédent roman, Lew Griffin est rattrapé par son passé. Il est écrivain et professeur et ne fait plus le détective que quand il y a une bonne raison. Et la bonne raison est là. Une Papillon de nuit (Gallimard, 1993)nouvelle disparition, à nouveau celle d’une femme. La Verne, sa compagne des années difficiles, vient de mourir et elle se demandait durant ses derniers jours ce qu’il était advenu de sa fille, Alouette. Fille qu’elle a eue lors de son mariage avec un médecin…

Nous retrouvons Griffin alors qu’il veille un nouveau-né, grand prématuré, le bébé Mc Tell. Le bébé qu’Alouette vient de mettre au monde. Nous parcourons le fil de l’histoire au gré de la narration de Griffin. Le temps avance, recule, s’attarde. Ce temps qui était déjà l’un des éléments principaux de la première intrigue. Nous remontons le cours de l’histoire avant de repartir vers l’avant, avant d’avancer avec le narrateur, héro. Et de repartir en arrière quand les souvenirs surgissent. C’est que Griffin nous confirme que le temps est un élément important de la fiction, qu’une fiction se construit sur lui. Il nous fait part d’autres confidences littéraires, autour de Queneau (traduit par Sallis) ou encore Camus, notamment…

Au gré de l’intrigue, nous croisons ceux qui ont connu La Verne lors des dernières années, alors qu’elle était partie une fois de plus loin de Lew. C’est son veuf qui s’adresse à lui pour qu’il parte à la recherche de cette fille qu’elle n’a que trop peu connue. Il y aura aussi Richard Garces, collègue de La Verne, et, toujours, Don Walsh. Clare, collègue, amie, et plus… D’autres personnages ponctuent le chemin du détective, Camaro, Travis, Teresa…

Cette enquête est l’occasion pour Griffin de se retourner sur ses souvenirs, sur ce passé que l’on ne peut oublier, dont il serait présomptueux d’imaginer qu’il peut être effacé. C’est ce passé qui l’a amené là où il est désormais. D’autres petites affaires jalonnent le parcours. Un parcours pour faire le deuil, un parcours semé de nouvelles douleurs, de nouvelles peines et de quelques bagarres.

Le style de James Sallis est remarquable. Prenant, savoureux. Un style qui pointe avec une rare acuité, une rare précision, les sentiments. Un style particulièrement touchant. Un style qui nous fait toucher du doigt la difficulté d’exister, qui nous rend palpable avec élégance les errements de tout être humain pour avancer, supporter, porter le doute qui nous ronge tous. Sallis est un écrivain majeur, grand styliste, dont la traduction d’Elisabeth Guinsbourg, revue par Stéphanie Estournet, permet de préserver toute la saveur. Et ça ne doit pas être une mince affaire.

Ces deux premiers romans de Sallis touchent, émeuvent. Et nous exposent cette force qui nous pousse inexorablement, ce destin que nous nous forgeons presque malgré nous.

Nous nous trahissons nous-mêmes pour pouvoir persister sur notre chemin ; mais nous avons aussi le pouvoir de choisir la forme de notre trahison.

C’est en 1996 que paraît l’opus suivant de l’écrivain, outre-Atlantique, en 2001 en France. Il s’intitule Le frelon noir (Black Hornet) et constitue un retour vers le passé pour le détective… pas encore tout à fait détective.

Le temps est un des personnages de Sallis, on le sait, et il conserve son importance dans ce troisième roman. C’est un plaisir de se laisser balloter au gré des souvenirs de Griffin. Un plaisir de lire la prose de son auteur. Un rythme si particulier qui semble si fort qu’il passe au travers de la traduction d’Elizabeth Guinsbourg revue par Stéphanie Estournet comme pour Papillon de nuit. Le duo, que je cite encore une fois parce que leur travail ne doit pas être si simple qu’il en a l’air, nous restitue le style, un rythme, presque addictif. Difficile de se défaire de l’atmosphère créée par le romancier, le plaisir éprouvé à le lire est si rare qu’il faut le souligner…

Une série de meurtre a lieu à La Nouvelle Orléans. Alors que, un peu partout dans le pays, la lutte contre la ségrégation Le Frelon noir (Gallimard, 1996)tourne à l’affrontement parfois violent, un tireur tue les blancs depuis les toits de la ville. Et Lew croise le chemin du tireur ; en effet, une balle tue nette celle qui venait de passer la soirée avec lui… L’affaire devient alors le centre des préoccupations de Griffin. Mais il laisse venir à lui les informations, les personnes impliquées. Il les laisse venir mais parfois, quand même, il se fend d’une action… Parfois violente.

On rencontre ainsi LaVerne, on assiste à la première rencontre entre Don Walsh et notre détective et à l’arrivée dans la vie du futur écrivain et professeur d’un roman dont il parlera ensuite abondamment, L’étranger. Griffin croise également pour la première fois Corene Davis, elle fera l’objet d’une des enquêtes dont il parle dans Le faucheux. Enfin, un autre personnage apparait de nouveau, nous l’avions rencontré dans Papillon de nuit, il s’agit de Doo-Wop, le colporteur d’histoire, celui qui fait le lien entre des personnes ne se rencontrant pas, celui qui perpétue une certaine tradition orale.

Le temps garde toujours la même importance, nous assistons à l’écriture du passé de Griffin en connaissant son présent. Nous assistons à la réécriture du passé à l’aune du présent, à ce que le présent peut avoir comme influence sur le passé et peut le transformer… C’est d’une grande richesse. Comme beaucoup des réflexions du détective, écrivain, enseignant.

Il nous faut un moment pour nous rendre compte que nos vies n’ont pas de fil conducteur. Nous commençons par nous voir comme les héros, en Levi’s ou en pyjama, d’une lutte désespérée entre la lumière et l’obscurité, insensibles à la pesanteur à laquelle nous sommes tous assujettis. Plus tard, nous nous représentons des scènes dans lesquelles les événements mondiaux décrivent des cercles autour de nous comme des lunes – comme les papillons de nuit autour des lumières de nos vérandas. Puis, péniblement, nous commençons à comprendre que le monde se fiche éperdument de notre existence. Nous sommes les choses qui nous arrivent, les gens que nous avons connus, rien de plus.

Comme il nous avait parlé de son lien avec Camus et son œuvre, Griffin nous raconte une autre rencontre importante. Pour lui comme pour son auteur. La rencontre avec Chester Himes. Ecrivain dont Griffin est presque un avatar imaginé par James Sallis…

En résumé, Sallis est un grand écrivain, ne passez pas à côté de ses bouquins, vous manqueriez quelque chose…

Après trois opus de la série, James Sallis va s’aérer un peu, quitter Lew Griffin le temps d’un livre, La mort aura tes yeux.

James Sallis, Lew Griffin, disparitions et temps qui passe

En 1992, James Sallis publie son deuxième roman. Aux Etats-Unis. En France, ce premier roman traduit, par Jeanne Guyon et Patrick Raynal, ne nous arrivera qu’en 1998… ce qui, au final, ne fait pas forcément si long que ça, comme attente. Il s’intitule Le faucheux (The long-legged fly) et nous raconte quatre enquêtes de Lew Griffin. Quatre enquêtes qui ont jalonné son existence, de 1964 à 1990, des débuts difficiles à un statut d’écrivain qui, malgré tout, ne peut gommer le passé… On ne se refait pas.

Le Faucheux (Gallimard, 1992)Griffin arpente les années de ses longues jambes, à l’image de l’insecte du titre (ainsi que Sallis l’évoque dans son roman suivant).

Nous sommes à la Nouvelle Orléans et le chapitre d’ouverture nous plonge résolument dans le roman noir. Une scène violente, sans explication. Une scène qui nous présente Lew Griffin de manière radicale. Une scène qui se suffit à elle-même et nous permet, ensuite, d’en imaginer bien d’autres sans qu’elles soient décrites. Griffin y règle son compte à Harry, pour ce qu’il a fait subir à Angie… Ne me demandez pas de vous en dire plus.

Après ce chapitre d’ouverture, nous suivons Griffin au long de quatre enquêtes. Quatre disparitions. En 1964, 1970, 1984 et 1990. La première disparition est celle de Corene Davis. Une militante pour le droit des noirs. Ce sont deux membres d’une organisation, la “main noire”, qui s’adressent à Lew Griffin pour qu’il la retrouve. Elle a disparu entre New York et la Nouvelle Orléans alors qu’elle venait participer à un meeting à la demande de cette fameuse organisation. L’enquête n’est pas simple, comment disparait-on d’un avion sans escale entre New York et New Orleans ? Griffin arpente les rues de sa ville en même temps qu’il assiste de loin à la lente agonie de son père. Entre les télégrammes de sa mère et sa relation plutôt compliquée avec LaVerne, nous le suivons à la recherche de Corene Davis. Comme le premier chapitre, cette première enquête donne le ton. Griffin est un privé noir à qui ses “frères” s’adressent… Un privé qui se débat avec ses propres doutes, son dégoût quand il assiste au sort que l’homme réserve à ses semblables. Un privé qui carbure à l’alcool pour se maintenir…

La deuxième disparition est celle d’une jeune fille, Cordelia Grayson, dont les parents pensent qu’elle est venue à la Nouvelle Orléans parce que c’est une ville dont elle parlait tout le temps. Il n’y a pourtant rien d’idyllique dans la Nouvelle Orléans de Griffin. Avec l’aide de Don Walsh, l’inspecteur, et de LaVerne, sa maîtresse call-girl, Griffin s’enfonce dans un milieu sordide, une certaine tendance du cinéma. Illégale.

En 1984, Lew Griffin est au plus bas… Cure de désintoxication et dépression sont au programme. Ceux qui l’entourent restent attentifs, Walsh, LaVerne et, plus surprenant, William Sansom qu’il a connu autrefois sous le nom d’Abdullah Abded, l’un des deux frères de la “main noire”. Il remonte la pente, devient recouvreur d’impayé et part à la recherche de la sœur disparue d’un homme, Jimmi Smith, qu’il a rencontré dans le foyer de Sansom. Il rencontre Vicky, infirmière anglaise, emménage avec elle… De nouveau, il plonge dans la fange en cherchant à en sortir une fille égarée tout en s’installant avec une autre. Contraste…

Quatre ans plus tard, alors qu’il est devenu écrivain, qu’il vit avec LaVerne, Lew se met à la recherche de ce fils qu’il a très peu vu lorsqu’il était enfant, avec lequel il a renoué récemment…

Ces quatre enquêtes nous décrivent une réalité, un monde qui est le nôtre, une société qui écrase. Nous suivons en même temps le détective qui peine à accepter cette société, justement, qui peine à s’y adapter. Et tout cela sous la plume d’un écrivain de grand talent. Un écrivain qui suggère, qui connait le poids de certains mots ou qui sait leur rendre leur importance. Un écrivain qui évoque et nous touche… Un écrivain dont on se dit qu’il ne faudra pas en rester là avec lui. Un écrivain qui pousse aussi à en lire d’autres comme Black no more de George S. Schuyler, abondamment cité au long des pages.

Cris et ronronnements

Je me trouve face à un mystère… Je me souviens parfaitement avoir lu le premier tome des aventures du cher chat détective privé, mais je ne me souviens pas comment il a atterri entre mes mains. Tout est imaginable.

Après quelques questions autour de moi, il semblerait que j’ai émis le désir de lire cette BD, mais d’où me venait cette envie ? Elle a débarqué chez moi à ma demande, je parle de la BD. Voilà tout ce que je sais. Alors d’où m’est venu l’idée d’y jeter un œil et d’aller jusqu’à l’acquérir ? Un blog ou un site fréquenté assidument en aurait fait une critique, une critique attirante ? Pas le moindre souvenir. J’aurai découvert l’existence de la série au travers d’une descente chez le libraire ? Décidément, ma mémoire flanche. Elle serait apparue sur mon écran au travers d’un clic qui en aurait entraîné un autre ? Vraiment, j’ai beau me triturer les quelques neurones qui peuplent ma boîte crânienne, je ne trouve, je ne vois pas, je n’ai même pas le moindre embryon d’un début de souvenir…

Je ne sais pas si s’est grave mais c’est comme ça. Il y a parfois des mystères. Toujours est-il qu’un tome a succédé à l’autre puis un autre encore et encore un autre. Je ne me suis pas lassé et j’espère que Diaz Canales et Guarnido nous offriront bien d’autres aventures dans leur monde animal si fidèle reflet du nôtre.

Ça ne peut pas être sur suggestion de mon chat, je ne comprends que très rarement ce qu’il tente de me dire…

J’ai lu les albums au fur et à mesure et c’est ainsi que je vais les évoquer.

Le premier à m’être tombé dans les pattes est donc celui qui est paru en 2000 et dont le titre ne déparerait pas sur un blog consacré au roman noir, Quelque part entre les ombres.

Blacksad, Quelque part entre les ombres (2000)Ses aventures commencent bien mal pour notre détective. John Blacksad a été convié sur le lieu d’un meurtre. La victime lui est familière, une ancienne cliente. Plus que familière d’ailleurs, une ancienne cliente, actrice à la beauté fatale, au charme de laquelle il n’avait pu résister… Ça remue des souvenirs qui faisaient déjà mal avant cette issue criminelle, radicale.

John Blacksad, privé comme on se les est cent fois imaginés, va mener l’enquête. Il n’a pas le choix. Une enquête qui le mènera loin, très loin, beaucoup trop loin, mais il ne peut qu’aller jusqu’au bout. Plus humain que beaucoup d’entre nous.

La couverture annonçait la couleur, nous sommes plongés dans la noirceur, celle du hard-boiled et de beaucoup des pages que l’on a pu tourner. Celle de ces détectives qui n’ont plus rien à perdre plus rien à gagner. L’atmosphère est sombre, les pensées du personnage principal à l’avenant, désabusées. Un personnage qui a arrêté de croire en son prochain et qui se contente de traverser… en tentant de rectifier quelques criantes injustices. Un de ces héros solitaires.

C’est un hommage que nous proposent les deux auteurs, un hommage au roman et au film noirs. Un bien bel hommage.

La qualité de la série va se confirmer avec le deuxième opus, paru en 2003. Arctic-Nation nous convie de nouveau au pays du roman noir et au cœur de ce que les Etats-Unis ont pu connaître de plus répugnant. Si proche de ce que l’on vit encore.

John Blacksad, dessiné par Guarnido, ancien des studios Disney, qui nous offre-là une autre facette de ce que l’anthropomorphisme animalier peut apporter à la description de l’homme, Blacksad, Arctic-Nation (2003)une facette plus dérangeante, John Blacksad, donc, est de nouveau plongé dans une histoire peu reluisante. Et peut-être même beaucoup moins que la première. Après avoir parcouru les alentours du cinéma des années 50 au cours desquelles le film noir a connu l’une de ses apogées, cette fois nous sommes toujours dans les années 50 mais du côté des relents nauséabonds de la ségrégation et autre klu klux klan. Cette fois, c’est la disparition d’une enfant noire dans ce quartier où il faut mieux ne pas l’être qui amène notre greffier.

La couleur dominante, comme sur la couverture, est le blanc, comme le poil de la plupart des animaux du milieu dans lequel Blacksad enquête. Les images tendent au noir et blanc. Et l’histoire tend une nouvelle fois à cette couleur tellement prisée quand il s’agit de décrire les mœurs humaines. Tellement en accord avec elles.

Les dialogues sont une fois de plus à la hauteur de ces observations frappées au coin d’un certain désespoir que l’on attend d’un privé digne de ce nom…

En 2005, le duo d’auteur nous offre une nouvelle déclinaison des aventures de ce chat noir que nous avons fini par adopter. Une déclinaison qui aura, cette fois, des teintes vermeilles. Blacksad, Âme Rouge (2005)Nous sommes toujours aux Etats-Unis et toujours dans les années cinquante, mais après le cinéma et tous ceux qui se laissent attirer par ses lumières, après le racisme, nous allons naviguer, avec Âme rouge, dans les eaux troubles de la chasse aux sorcières et du milieu auquel elle s’attaque, celui des intellectuels ayant quelques sympathies communistes.

Une nouvelle fois, ce qui intéresse nos deux auteurs, ce sont les relations humaines et tout ce qui peut les biaiser, les altérer, les rendre viciées. John Blacksad va fourrer ses pattes, risquer ses griffes, dans le milieu des contempteurs de la guerre froide et autres partisans d’un rééquilibrage entre les deux superpuissances qui s’affrontent désormais sur la scène international. Blacksad va encore se laisser aller à son romantisme et à son intérêt pour ses semblables, pourtant englués dans certaines mesquineries bien basses au regard des discours nobles qu’ils affichent.

Notre privé est à la hauteur, il ne se laisse pas impressionner et finira par aller au bout, même si, une fois de plus, la vérité qu’il découvre n’est pas bien reluisante.

Il aura fallu attendre cinq ans pour qu’un nouvel opus vienne enrichir la série. En 2010, paraît L’Enfer, le silence. Cette fois, la couverture est dans les tons bleus. Un autre pan des années 50 nous est proposé, son versant musical. Le blues, bien sûr, si proche de l’univers noir. Un hommage à la Nouvelle Orléans nous est annoncé par les auteurs en préambule, unBlacksad, L'Enfer, le silence (2010) hommage qui vient s’ajouter à celui qu’ils rendent d’album en album au noir.

Bluesies et déglingués, c’est ainsi que vont nous apparaître cette aventure et les personnages qui la jalonnent. Une belle galerie de personnages que les auteurs vont cette fois privilégier à une intrigue bien ficelée. Même si l’intrigue reste intéressante, on sent transpirer à chaque page leur passion pour cette musique et tout ce qu’elle peut véhiculer comme légendes et histoires. On est à New Orleans et le rythme ne peut être que syncopé, alternant certaines plages de plaisir simple, comme cette scène de carnaval, avec d’autres plus dramatiques, plus sombres et désespérées…

Au long des différents opus, Diaz Canales et Guarnido nous ont offert à chaque fois une approche différente, une vision, un angle différent, pour nous parler de ce que nous aimons, le roman noir. Ils ont adopté des points de vue sans cesse nouveaux pour nous permettre de revisiter ces territoires arpentés si souvent.

Un véritable hommage, plein de respect, et d’un intérêt allant au-delà de la simple copie des univers que nous avons auparavant visités.

L’intérêt et le plaisir d’ouvrir chacune des aventures, de les relire, nous font saliver en attendant le prochain numéro