Duane Swierczynski, Serafina Holland ou l’âge adulte imposé

En 2014, paraît le neuvième roman de l’écrivain de Philadelphie, Canary. Après trois romans non encore traduits chez nous ayant comme personnage central Charlie Hardie, un ex-flic aux aventures violentes et rocambolesques, il revient au roman unique, d’un seule tenant, sans avant ni après. Il vient d’être publié ici, traduit une nouvelle fois par Sophie Aslanides, sous le titre de Canari.

Pour bien réfléchir à ce qui lui est arrivé, Sarie écrit à sa mère en ce 27 novembre, veille de Thanksgiving. Elle le fait comme son père le lui a conseillé et comme elle le fait toujours pour comprendre et apprendre, écrire. Elle veut comprendre les événements qui l’ont amenée à ce qu’elle est devenue.

Une soirée étudiante ordinaire, dont elle n’est pas familière, mais à laquelle elle est allée pour s’aérer, sur les conseils de son père, qui ne la voit pas assez sortir. Elle y a siroté une bière, la faisant durer aussi longtemps que possible en y ajoutant régulièrement de l’eau. Et puis, elle s’est surprise à prendre une véritable bouffée d’un bong, elle qui ne prend pourtant jamais de drogue. Ça l’a détendue. Peut-être un peu trop puisqu’elle a ensuite accepté de véhiculer D., un étudiant plus âgé, troublant. Il lui a proposé d’aller manger un morceau après qu’il soit passé récupérer un livre chez un pote, en passant. Alors qu’elle l’attend en stationnement à peine licite, elle comprend qu’il ne s’agit sans doute pas d’un livre. Quand il descend ensuite pour s’acheter un cheesesteak, elle l’enjoint de prendre avec lui son sac, obligée qu’elle est de faire le tour du pâté de maisons étant donné l’absence de place libre pour se garer. Elle ne veut pas que de la drogue traîne dans sa voiture quand celui qui l’a achetée, pour peut-être la revendre, n’est pas là. Hors de question. Malheureusement, un flic l’arrête ensuite pour maraudage, trop de fois à tourner autour du block, et découvre de la drogue dans le blouson que D. a laissé à l’arrière de la voiture. Sans trop savoir pourquoi, elle prévient D. et est emmenée au poste pour cette action. Ne voulant pas livrer D., elle devient indic pour le flic, Wildey, qui sait pertinemment qu’elle n’y est pour rien, puisqu’il les a suivis depuis le lieu d’achat de la drogue, chez Chukie Morphine, le gros dealer qu’il cherche à faire tomber…

Nous comprendrons vite que si Sarie écrit à sa mère, c’est parce que celle-ci n’est plus là, disparue l’année précédente, au lendemain de Noël. Elle n’est pas la seule à nous raconter l’histoire puisque les points de vue alternent, entre le sien, à travers ce journal qu’elle tient en s’adressant à sa mère, celui de Wildey, de son père, Kevin Holland, et de son jeune frère, Marty, puis des différents personnages apparaissant au fur et à mesure.

C’est une plongée de plus en plus risquée dans l’univers du trafic, Sarie cherchant à satisfaire son officier traitant en lui livrant un dealer, puis un autre, mais jamais celui qu’il veut. En étudiante sérieuse, travailleuse, elle s’informe, se documente, découvrant ainsi que le surnom que lui donnait son père quand elle était enfant coïncide avec l’un de ceux donnés aux indics et décide de l’adopter. Elle se surnomme alors Sarie Canari et finit par en savoir pas mal, suffisamment pour se mettre à courir de plus en plus de risques. Elle s’investit à fond, comme dans tout ce qu’elle a étudié jusqu’ici.

Après Jack Eisley dans The Blonde ou Mickey Wade dans Date limite, c’est une nouvelle fois un innocent, en l’occurrence une innocente, qui se trouve en plein milieu d’un univers qu’elle ne connait pas. C’est de nouveau un personnage manipulé au milieu d’un panier de crabes, tel Patrick Lennon dans A toute allure, Michael Kowalski dans The Blonde ou les différents protagonistes de Mort à tous les étages.

Tout le monde se pose des questions, les personnages foisonnent.

Le rythme n’est pas tout à fait celui des précédents romans, moins entraînant dans les premières pages, poussant moins à tourner les pages sans prendre le temps de respirer. Il le devient petit à petit pour nous happer véritablement dans les derniers chapitres. Dans cet univers plus réaliste qui paraît à peine moins déjanté que ceux que nous avons déjà croisés sous la plume de l’auteur, l’intrigue se fait un peu plus folle, plus violente, au fur et à mesure que Sarie s’investit dans sa nouvelle condition, se fait plus invraisemblable pour nous prendre. Dans ce Philadelphie que nous connaissons un peu mieux à chaque fois, le Philadelphie de Swierczynski où les histoires qu’il nous a racontées sont maintenant parties intégrantes de son univers et de l’histoire de cette ville aux quartiers si contrastés.

Les relations entre les personnages ne sont pas le côté le moins intéressant de ce livre, semblant être l’aspect que le romancier a voulu développer. Relation entre le père et la fille, entre l’indic et le flic, entre la sœur et son frère, exacerbées par une situation qui se tend… Un aspect qui explique peut-être le rythme moins effréné de l’intrigue au regard des précédentes.

Comme d’habitude avec Duane Swierczynski, on n’est jamais perdu, l’alternance des points de vue nous permettant d’avoir souvent plusieurs longueurs d’avance sur chacun des personnages. Pas tout le temps…

L’année suivante, en 2016, paraît le dixième roman de l’auteur, Revolver, un nouveau roman s’inscrivant parfaitement dans son œuvre puisqu’il met en avant les générations d’une même famille, à l’image de ce roman, Canari, ou de Date limite.

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Duane Swierczynski, Mickey Wade et sa famille de tout temps

Deux ans après Mort à tous les étages, le cinquième roman de Duane Swierczynski, Expiration Date, paraît outre-Atlantique. Son cinquième polar en solo. Il nous arrive quatre ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides, comme les précédents. Et c’est un roman qui s’attaque à une nouvelle facette du roman populaire.

Un homme, le narrateur, est étendu sur le sol, baignant dans son sang, transpercé de trois balles. Les secours sont appelés mais il s’agit bien d’un corps et plus d’un homme à terre. Pour mieux comprendre comment il en est arrivé là, Mick Wade, l’homme mourant, va nous expliquer. Retour en arrière.

Mickey a dû déménager, revenir dans le quartier qu’il avait cru quitter définitivement quelques années plus tôt, Frankford. Mais voilà, il vient de perdre son boulot de journaliste au City Paper et doit se résoudre à réduire son train de vie. Il emménage donc dans l’appartement de son grand-père, libéré par ce dernier depuis quelques jours, depuis qu’il a été hospitalisé, plongé dans un coma profond. Meghan, sa meilleure amie, aide Mickey dans ce déménagement.

Dans la nuit suivant leur première soirée dans son nouvel appartement, Mickey est pris de migraine et, après avoir pris les cachets de Tylenol trouvés dans l’armoire à pharmacie de son grand-père, est confronté à une expérience particulièrement déroutante. Il se retrouve seul dans la pièce où il était mais aménagée légèrement différemment et lorsqu’il sort, il découvre le quartier en plein hiver, beaucoup moins repoussant que ce qu’il en avait vu en arrivant, plus proche des souvenirs du Frankford dans lequel il a grandi. Détail supplémentaire, les voitures garées le long des trottoirs datent toutes du début des années 70.

Très rapidement, il comprend qu’il voyage dans le temps. Qu’il revient dans les premières années de sa vie, en tant qu’adulte cette fois et invisible pour la plupart des gens de l’époque. Mais pas tous. Certains le voient et cela n’a, bien sûr, rien d’un hasard.

Mickey va devoir comprendre à quoi peut lui servir ce don, comme tout héro qui se respecte, il va également devoir apprendre à le maîtriser, à y survivre et à éventuellement mettre dans la confidence quelques personnes de son entourage.

C’est un roman haletant, prenant et qui, comme d’habitude avec Swierczynski, bouscule.

Il bouscule d’autant plus que les questions étiques inhérentes à tout voyage dans le temps sont prégnantes puisqu’elles concernent la famille de Mickey, les Wade ou Wadckeck, comme ils se nommaient avant. Il en va du changement du passé et des conséquences dans le présent mais aussi de l’intégrité de Mickey, car il y a un prix à payer à tous ces voyages, un talon d’achille, dans le présent et le passé, qui pousse à peser encore plus le pour et le contre.

Comme souvent chez Swierczynski, les personnages principaux trinquent, souffrent et ne peuvent tout maîtriser. Et ce, quel que soit le genre dans lequel s’aventure l’écrivain.

Après A toute allure et le roman noir classique, The Blonde et le thriller déjanté, Mort à tous les étages et l’espionnage qui dézingue à tout va, Swierczynski s’inscrit cette fois dans le voyage dans le temps, cher à H.G. Wells et auquel Ken Grimwood a offert l’une de ses références les plus marquantes. Il s’y inscrit à la manière de ses ainés en y mettant beaucoup de lui-même, en s’y impliquant. En effet, Swierczynski a vécu à Frankford, il a connu le quartier et la famille dont il parle au nom d’origine polonaise comme le sien, n’est pas si éloignée de la sienne, comme il en témoigne dans les remerciements en nous racontant l’histoire de ce roman. C’est peut-être ce qui nous y rend plus sensible encore.

C’est prenant, touchant. Et c’est peut-être son meilleur roman jusqu’ici. Celui que j’ai préféré sans aucun doute. De la relation entre Mickey et Meghan et que celui-ci ne parvient pas à comprendre, à celle entre Mickey et le reste de sa famille et son histoire familiale, il y a une énorme richesse, une grande humanité. Il s’agit de comprendre les autres, de comprendre leur comportement, de comprendre pourquoi sa famille a vécu ou subi tel ou tel événement, et de savoir si envisager de se sacrifier vaut vraiment la peine.

Duane Swierczynski commet ensuite trois romans avec un personnage récurrent, Charlie Hardie, non encore traduits à ce jour. Le roman suivant du romancier, publié en 2015 aux Etats-Unis, vient tout juste de nous arriver, il s’agit de Canari.

Duane Swierczynski, la liquidation de Murphy, Knox et associés

En 2008, deux ans après le précédent, paraît le quatrième roman de Duane Swierczyncki, Severance package. Il nous arrive sept ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides sous le titre Mort à tous les étages.

Alors qu’il se lève, en ce samedi matin, Paul ne sait pas qu’il n’a plus que quelques minutes à vivre. Tandis que Molly, son épouse, se douche avant de partir à une réunion extraordinaire à son boulot, il descend et se laisse tenter par la salade qu’elle lui a préparé. Sa succulente salade de pomme de terre, tellement proche de celle que préparait sa grand-mère dans les grandes occasions. Et, on peut dire qu’il succombe à la tentation, car il meurt après en avoir ingurgité à peine un morceau… sous le regard de sa femme.

Quelques minutes plus tard, plusieurs personnes se rendent à cette fameuse réunion prévue de manière inhabituelle un samedi matin. Elle concerne les principaux cadres d’une agence financière. Ils sont au nombre de huit. Outre David Murphy, le patron, et Molly Lewis, son assistante, avec laquelle nous venons de faire connaissance, il y a Jamie DeBroux, Amy Felton, Ethan Goins, Roxanne Kurtwood, Stuart McCrane et Nichole Wise. C’est la canicule sur Philadelphie en ce mois d’août et leurs préoccupations oscillent entre la curiosité de connaître la raison de cette réunion et l’envie d’être ailleurs, de fuir la chaleur. Bientôt, une fois leur curiosité satisfaite, leur envie sera décuplée.

Parmi les huit, seuls deux d’entre eux, Jamie et Roxanne, ne connaissent pas l’activité exacte de l’entreprise. Ils ne sont pas membres de cette Clique constituée des autres, qui savent parfaitement qu’elle opère pour le compte du CI-6, la fameuse agence gouvernementale secrète qui emploie également Michael Kowalski, rencontré dans les deux romans précédents. Ils savent parfaitement qu’il s’agit pour eux de pirater et supprimer les comptes bancaires de terroristes.

Pour l’heure, il n’est question que de connaître le pourquoi de cette réunion.

David Murphy a bien fait les choses. Cookies, jus d’orange et même champagne ! Puis l’annonce. L’entreprise va disparaître et, pour disparaître, chacun des participants à la réunion doit mourir. Toute fuite est impossible, les ascenseurs sont programmés pour ne plus s’arrêter à l’étage et les sorties de secours sont piégées au gaz sarin. Le seul choix qui reste est celui de la façon de mourir, soit en ingurgitant un mélange de champagne et jus d’orange savamment empoisonné, soit d’une balle dans la tête. C’est Molly, en bonne assistante, qui fournit à David l’arme…

Et c’est parti pour un joyeux dézinguage ! Car, en dehors de Stuart qui choisit le cocktail mimosa, et de David, victime immédiate de Molly, d’une balle d’une autre arme dans la tête, les autres n’ont pas l’intention de suivre le programme de leur patron… A commencer par Molly, donc, qui a décidé de profiter de cette opportunité pour faire une démonstration de ses aptitudes à tuer ses semblables, sous les yeux de ceux qui, à 5600 kilomètres de là, observent les événements grâce aux caméras disséminées dans tout l’étage…

En même temps que Molly suit le plan qu’elle s’est fixé, les autres tentent de réagir. La rupture ou le licenciement évoqués dans le titre se transforment en entretien d’embauche ou en tentative de survie.

Et, bien sûr, rien ne se passe comme prévu, ceci donnant lieu à un déchaînement de violences et une accumulation d’affrontements nous faisant frôler l’overdose… Un jeu sur les limites pas toujours évident, qui peut parfois donner la sensation d’un trop-plein.

Mais Swierczynski ne cherche pas à nous épargner, il est, comme pour les romans précédents, dans le genre, il s’y inscrit pleinement. Cette fois, il s’agit de s’immerger, de s’ébattre, jusqu’à l’excès bien sûr, dans le pulp, avec d’ailleurs des illustrations qui ponctuent certains rebondissements, qui les soulignent, comme au bon vieux temps des romans paraissant en feuilleton dans les journaux. Un pulp qui irait voir du côté de l’espionnage mais juste comme toile de fond, un espionnage proche du film Kingsman : The Secret Service ou de Deadpool, le film ou le comic dont Swierczynski a d’ailleurs scénarisé l’un des épisodes.

Ça peut paraître trop par moment mais le but est de divertir, de vider la tête, et cet objectif est parfaitement rempli, nous poussant à tourner les pages avec une certaine gourmandise, titillant un voyeurisme pas forcément honteux par moment, peut-être un peu régressif…

Deux ans plus tard, le romancier continue à explorer les genres avec Date Limite.

Duane Swierczynski, Michael Kowalski, Jack Eisley, une blonde et les Mary Kates

En 2006, un an après A toute allure, paraît le troisième roman de Duane Swierczynski, The Blonde. Il est le premier de ses livres publiés chez nous, quatre ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides, sous le même titre.

A l’aéroport de Philadelphie, alors qu’il boit un boilermaker, Jack est interpelé par une blonde assise à côté de lui, elle lui apprend qu’elle vient de l’empoisonner. Elle a versé une substance incolore et inodore dans son verre. Comme il ne la croit pas et se méfie d’un plan drague bizarre, elle lui explique ce qu’il va ressentir dans les heures suivantes. Ne comprenant toujours pas pourquoi elle l’a abordé, il la laisse là et prend un taxi jusqu’à son hôtel. Il a rendez-vous le lendemain avec l’avocat de sa femme et il ne veut en aucun cas que la procédure de divorce ne tourne au fiasco parce qu’il aurait répondu positivement à la demande de cette blonde. Elle voulait qu’il l’emmène jusqu’à son hôtel avant de lui donner l’antidote.

Au même moment, Michael Kowalski, celui qui avait surgi dans les dernières pages d’A toute allure, s’apprête à loger une balle dans la tête de sa cible quand il est interrompu par les vibrations de son téléphone. Il renonce à son entreprise de vengeance, la mission qu’il s’est assigné, pour remplir ses occupations professionnelles, assez proches de celles qui l’occupent pour le moment. Kowalski travaille pour une agence gouvernementale secrète, le CI-6, et en est un de leurs exécutants. Son contact habituel à l’agence lui demande d’aller récupérer la tête d’un cadavre à Houston. Il se rend donc à l’aéroport, celui de Philadelphie.

Entre temps, Jack a vécu exactement les symptômes annoncés par la blonde. Des nausées et des vomissements carabinés. Il décide donc de retourner à l’aéroport, à la recherche de la blonde pour récupérer l’antidote.

Alors qu’il arrive devant le terminal des départs, Kowalski est de nouveau contacté par celle qui s’occupe de ses missions pour lui dire que celle-ci a changé. Il doit désormais retrouver une certaine Kelly White…

L’action est rythmée et alterne les points de vue de manière rapide. Swierczynski ne nous laisse pas respirer, égrainant les minutes, tout au long de cette aventure. Le temps d’une nuit. On passe de Michael à Jack, de Kowalski à Eisley, au gré des rebondissements. Ils se croisent sans avoir le temps d’échanger beaucoup, chacun des deux emporté dans un maelström trépidant. La fameuse Kelly White les entraînant dans un tourbillon, au cœur d’un Philadelphie pourtant bien calme.

D’une banlieue de Philadelphie à un club bien particulier, d’un hôtel à l’aéroport, du métro à l’hôpital, nous sommes ballotés, comme les personnages. D’un homme dragué mourant de façon soudaine et assez atroce à une course-poursuite dans un train puis l’hôpital, les rebondissements s’enchaînent.

Swierczynski est toujours en grande forme et son imagination file à toute allure. D’un début calqué sur celui de Mort à l’arrivée à des nano-machines mortelles, amélioration du concept, en passant par une tête trimballée dans un sac de sport, un salon où l’on se fait plaisir à distance, des cascades violentes, des cerveaux qui implosent, du gaz en pleine face, rien n’est épargné aux protagonistes. A commencer par la souffrance. Pour notre plus grand plaisir. Car tout cela est raconté sur un ton qui amène le sourire régulièrement, une façon de raconter qui ne se prend pas au sérieux, qui prend de la distance, et qui peut se permettre d’en rajouter.

Jubilatoire et entraînant, un cocktail pas si simple, que le romancier maîtrise pourtant pour la deuxième fois sous nos yeux. Il doit y avoir du talent là-dessous. Un talent que la traduction ne trahit pas… Il y a aussi une certaine érudition, Swierczynski rendant de nouveau hommage à ses aînés du polar.

Et puis il y a aussi Philadelphie, ville tellement différente des aventures qui s’y déroulent, un contraste accentuant le côté déjanté de l’intrigue.

C’est un univers que le romancier construit sous nos yeux depuis deux romans. L’intrigue de celui-ci se déroulant quelques mois après celle du précédent et les pensées et les actions de Kowalski restant hantées par ce qui s’est passé alors, cette partie de sa vie qui a sérieusement été ébranlée, voire anéantie.

On en arriverait presque à se demander ce qui se passe dans la première fiction de l’écrivain, et en quoi elle pouvait être liée à ce que nous avons lu depuis.

Deux ans plus tard, l’auteur poursuit son parcours. Ce sera Mort à tous les étages, tout un programme.

Duane Swierczynski, Patrick Lennon et le casse de la banque Wachovia

En 2005, la même année que le premier, Secret dead men, paraît le deuxième roman en solo de Duane Swierczynski, The Wheelman. Il nous parvient six ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides, sous le titre A toute allure.

Patrick Lennon est garé devant la Wachovia quand l’alarme se déclenche. Il a le choix, laisser ses complices coincés dans le sas de sécurité qui s’est refermé sur eux ou se porter à leur secours. Après une manœuvre, il enfonce la cage de verre blindé où sont prisonniers Bling et Holden et prend le chemin qu’il a prévu pour leur fuite. Après un changement de voiture et la cache du butin, la réussite est là… au moment où un van enfonce violemment leur véhicule, les envoyant dans le décor.

Nous sommes vendredi matin et pas au bout de nos peines.

En effet, vendredi après-midi, deux potes doivent rendre service au père de l’un d’eux. Il s’agit de jeter des sacs dans une conduite d’égout qui sera bientôt recouverte par un musée. Seulement l’un des sacs se met à bouger et le bras qui en sort les maltraite. La lutte s’engage et Lennon réapparaît, un Lennon toujours aussi silencieux, et pour cause, nous comprenons qu’il est devenu muet à la suite d’un accident.

Les péripéties et les rebondissements s’enchainent alors, Lennon tentant de remettre la main sur son butin tout en voulant comprendre pourquoi le casse n’a pas réussi. Un butin qui attire bien d’autres personnes et les morts qui se multiplient autour n’arrangent pas l’ambiance.

C’est un véritable feu d’artifice que nous offre Swierczynski. Ça dézingue à tout va, ça va d’une surprise à une autre, entre la mafia russe grandissante et une mafia italienne en décrépitude. Avec au milieu, Lennon, comme un chien dans un jeu de quilles.

Les points de vue viennent compléter celui du chauffeur et nous permettent parfois d’anticiper sur les rebondissements qui se percutent les uns aux autres. Ça trahit, ça épanche sa soif de vengeance à tout va.

Et ça nous scotche.

Entre des personnages savoureux, pour la plupart ayant fait leur preuve mais particulièrement faillibles, trop ou pas assez sûrs d’eux, et une visite de Philadelphie pour le moins originale, on tourne les pages sans effort. Il y a de tout, un ancien flic vénal, un mafieux italien, capo sans parrain, un mafieux russe, père déboussolé, un ancien gangster devenu conseiller financier, une femme prête à tout et cherchant à annoncer une heureuse nouvelle, des étudiants musiciens arrondissant leurs fins de mois en faisant des petits boulots illégaux et un agent de la CIA…

On passe d’un quartier à un autre, d’une résidence d’étudiants à une planque, d’un pavillon qui part en fumée à des appartements luxueux dans une résidence de grand standing.

Le style est à l’avenant, rapide, précis. Pas le style sec ou mitraillette que l’on peut lire ailleurs, le vocabulaire y est plus riche pour permettre à un certain humour de s’épanouir. Nous sommes souvent en avance sur les personnages et guettons leurs réactions fassent aux obstacles qui les attendent.

C’est au final une lecture plaisante. Un livre qui se lit vite, violent et déjanté, un alliage pas si simple à obtenir mais que Swierczynski parvient à rendre stable. Le roman d’un auteur qui rend hommage à ses aînés, dont Westlake et son Dortmunder ou l’autre pan de son œuvre, Richard Stark et Parker.

Son roman suivant, The Blonde, paraît un an plus tard et c’est le premier à être traduit chez nous.

David Goodis, Calvin Jander en eaux troubles

En 1967, quelques semaines après sa mort, est publié par Banner l’ultime roman de Goodis, Somebody’s done for. Il traverse l’Atlantique rapidement puisqu’il est traduit par Jean Rosenthal en 1968 pour la “série noire”, sous le titre de La pêche aux avaros. Un Goodis qui ne peut se renier.

Un homme est dans l’eau, sans une terre à l’horizon, il y est depuis tellement de temps qu’il sait qu’il ne pourra plus résister bien longtemps. Un orage l’a surpris alors qu’il partait pêcher et maintenant il n’a plus rien à quoi se raccrocher, quand il entend le bruit d’un moteur. Un moteur qui s’approche.

Ainsi débute l’intrigue. Calvin Jander n’est pas secouru par le canot à moteur qui lui tourne autour avant de repartir mais une La pêche aux avaros (Gallimard, 1967)bouée a été jetée là ou est tombée, peu importe toujours est-il qu’il peut regagner la terre ferme… Enfin ferme, c’est une zone de marais qu’il rejoint. Exténué, il s’endort sur la petite plage sur laquelle il a échoué. Une femme vient le chercher alors qu’il risque de nouveau la noyade, la marée étant montante. Une femme dont le visage lui semble familier, sans qu’il sache si cette impression n’est pas due à ce qu’il vient de vivre et aux émotions que cela a provoqué. Recueilli dans une cabane, elle s’occupe de lui mais ils sont bientôt découverts par un autre homme, l’un de ceux qui étaient dans le bateau et qui a refusé de le sauver.

Calvin Jander se trouve bientôt au milieu d’une bande de truands. Lui le publiciste, sa vie ne tient plus qu’à un fil parce qu’il a découvert bien malgré lui ce repère, cette planque. Mais, alors que la menace monte, une seule pensée trotte dans sa tête, celle de cette femme belle à couper le souffle et qu’il est de plus en plus sûr d’avoir déjà croisée.

Et cette pensée devient une obsession dont il ne peut se défaire.

Calvin Jander, publiciste, fait curieusement penser à un autre publiciste, un illustrateur alors que lui est dans la documentation. Il fait furieusement penser à James Vanning, celui de Nightfall. Il y fait penser pour plusieurs raisons, deux principalement, sa rencontre avec des truands et cette mémoire qui lui joue des tours et qu’il veut retrouver. Le rapprochement est intéressant car il s’agit d’un des meilleurs Goodis, de mon point de vue, et qu’il correspond à une période que le romancier avait abandonnée depuis longtemps. A ce premier aspect vient s’en ajouter un deuxième qui n’a pas toujours été un ingrédient de l’auteur, une femme fatale. Une beauté à laquelle on ne peut résister et sur laquelle il ne semble y avoir aucune prise, un peu comme Doris dans Cassidy’s Girl ou même Edna dans La blonde au coin de la rue, voire Dorothy dans Retour à la vie mais peut-être est-ce parce que je veux y voir une boucle se boucler.

Cet aspect de l’histoire qui en devient le centre apporte à l’intrigue une ambigüité qui en fait toute la richesse. Jander s’accroche à sa volonté de retrouver la mémoire même si cela devait le perdre. Il s’y accroche comme si il avait enfin trouvé un sens à sa vie et comme si le fait de se plonger pleinement dans cette recherche puis d’en accepter les conséquences allait de soi. On le sent gagner de la force, de la volonté, alors que son avenir devient plus incertain. Alors que cette partie de pêche initiale se transforme en une course aux ennuis, comme le titre français le suggère.

Quant au titre original, savoir qui est cette personne faite pour… et pour quoi ? C’est une ambigüité qui s’ajoute. Difficile de dire quelles sont les pensées réelles des personnages, Goodis ayant abandonné ce qu’il avait pourtant adopté depuis quelques livres, ces monologues intérieurs nous faisant pénétrer les pensées intimes d’un personnage.

Ce retour en arrière avec une intrigue ressemblant plutôt à celles qu’il explorait au début des années 50 et cette façon de traiter ses personnages datant de la même époque, on en vient à se demander si ce roman posthume ne serait pas plutôt de ces années-là, période prolifique de l’auteur. S’il ne s’agit pas d’un roman jamais publié sorti des tiroirs après sa mort et peut-être contre sa volonté…

C’est en tout cas une œuvre d’une grande qualité rappelant si c’était nécessaire l’écrivain remarquable qu’était David Goodis. Et dont il faut lire l’ensemble de l’œuvre !

David Goodis, Corey, flic et malfrat

En 1961, quatre ans après L’allumette facile, le dix-septième roman de Goodis est publié chez Gold Medal, il s’intitule Night Squad. C’est le dernier qui le sera du vivant de son auteur. Le précédent avait repris les thèmes récurrents du romancier, nous proposant un roman comme on en avait déjà lu d’autres sous sa plume. Cette fois, il lorgne du côté des tenants de la loi et de leurs opposants, environnement qu’il n’avait exploré qu’une fois dans La police est accusée. Traduit une première fois l’année suivante par Jean Debruz pour le compte de la “série noire”, sous le titre de Les pieds dans les nuages, il l’est de nouveau en 2010 par Christophe Mercier pour les éditions Rivages & Payot sous un nouveau titre, Ceux de la nuit.

A la sortie d’un bar, trois voyous molestent un ivrogne pour lui prendre son argent. De l’autre côté de la rue, un homme les observe. Un homme que l’un des trois connaît et dont les deux autres ont entendu le nom. Celui qui le connaît se sent obliger de traverser la rue, l’homme lui demande ce qu’ils ont pris et prélève une partie du butin. Fort de cette somme il se dirige vers un bar pour se désaltérer… et peut-être plus. Corey Bradford est un ancien flic, tout juste viré pour corruption lors d’une opération Ceux de la nuit (Payot & Rivages, 1961)destinée à redorer l’image de la police. Il n’a plus d’insigne, plus de moyen de corrompre. Plus de plaque de métal avec laquelle échanger, car il avait des conversations avec…

Dans le bar où il se rend, le Hangout, il croise Carp, un type qui ne boit qu’en volant les verres des autres consommateurs et qui est invariablement poursuivi par Nellie, la femme chargée de l’ordre dans le débit de boisson. Un peu plus loin, à une table dans un coin, Corey aperçoit son ex-femme, Lilian, qu’il n’avait pas croisée depuis des années. Elle lui apprend qu’elle s’est remariée et il la voit boire pour la première fois. Mais l’argent, le peu d’argent qu’il a dans les poches, l’attire vers l’arrière-salle, celle où on joue. Il y entre mais n’est pas autorisé à s’asseoir. Celui qui règne sur l’endroit, Grogan, lui donne toutefois le droit de regarder… Deux hommes cagoulés entrent alors et veulent emmener le caïd, celui-ci finit par céder mais Corey intervient et les descend… La cote de l’ex-flic remonte alors puisqu’il est engagé à la fois par Grogan pour retrouver le commanditaire de son enlèvement et par les Night Squad, unité de la police aux méthodes pas forcément orthodoxes. Corey Bradford accepte les deux propositions, décidant de jouer double-jeu parce qu’il ne sait que choisir de la loi ou de l’argent promis par Grogan s’il mène à bien sa mission.

L’action est ramassée sur quelques jours et le parcours de Corey a tout d’une dégringolade, allant de situation difficile en situation inextricable. Corey trinque et trinque encore, tiraillé par une ancienne morsure de rat, voyant son petit monde se réduire inexorablement, être détruit pièce par pièce. Il ne lutte pas seulement contre lui-même, pas seulement contre une organisation criminelle ou contre la police mais également contre un troisième groupe, une association de malfaiteurs prête à tout pour mettre à mal le rapport de force existant de ce quartier du Marais.

Corey dérive d’une conversation avec son nouveau patron à un échange avec le chef de l’unité qui l’a accueilli, en passant par ses rencontres avec les différents acteurs du quartier. Il démêle petit à petit l’écheveau qui pourrait le conduire à son but mais plus il s’approche de la vérité plus les attaques sont dangereuses, violentes et tendues.

Goodis, comme à son habitude, promène son personnage. Il lui impose un parcours du combattant, d’un règlement de compte dans un terrain vague à un autre dans une maison renfermant un magot en passant par une fusillade dans les marécages et un échange de coups dans un bureau du Night Squad, les affaires de Corey Bradford sont sur une pente savonneuse. Et Goodis nous le raconte sans fioritures, dans un style tout à l’économie, direct, nous donnant accès, comme il en a pris l’habitude, aux cogitations de son personnages.

Ce n’est peut-être pas le meilleur roman de Goodis mais c’est un roman intéressant car il transpose les figures habituelles de l’auteur, ses figures imposées, dans un contexte renouvelé, celui de la lutte entre police et grand banditisme. Il n’est pas au niveau des plus belles réussites du romancier, telles que Cauchemar, NightfallRue Barbare, La lune dans le caniveau ou Sans espoir de retour.

Il emprunte toutefois les figures habituelles de l’univers romanesque de Goodis et les agence d’une nouvelle manière. Carp est ainsi un avatar du Eddy de Tirez sur le pianiste, du Hart de Vendredi 13 ou du Whitey de Sans espoir de retour. Il fait parti de ces personnages rescapés de la première période de l’auteur, celle qui était plutôt centrée sur la classe moyenne. Mais contrairement aux précédents, Carp n’est qu’un personnage secondaire, le centre étant cette fois, et pleinement, comme pour la deuxième facette de l’œuvre du romancier, un quartier, un quartier peu fréquentable, un quartier que l’on ne quitte pas, un quartier ouvrier, miséreux. Un quartier où certains malfrats font régner leurs lois et où ceux qui s’y opposent sont promis à l’enfer.

C’est un roman noir comme on en lit peu, d’une grande qualité et dont le rythme, la montée en puissance, vous amènent sans effort à tourner les pages, à aller jusqu’à la conclusion de cette lente désagrégation d’un homme… ou de son rachat…

L’ultime roman de Goodis paraîtra six ans plus tard, quelques semaines après sa disparition, il s’agit de La pêche aux avaros.