James Ellroy et Los Angeles, deuxième partie

Après deux romans qui marquent dans son œuvre, Ellroy poursuit son exploration de sa ville et de ses relents les plus nauséabonds. La police de la cité en est un résumé frappant, recélant tous les vices, tous les plus sombres desseins.

Le troisième opus du quartet paraît en 1990, l’année suivant le précédent, et s’intitule L.A. Confidential, dans la langue de Molière comme dans celle de Shakespeare. Il reprend la construction du Grand Nulle Part avec ses trois protagonistes principaux. Trois protagonistes ayant des ambitions, des motivations, qui remontent du passé, qui les hantent. Ayant L.A. Confidential (1990)des comptes à régler avec eux-mêmes…

Il y a Bud White (le même patronyme que chez Cimino), flic violent, s’acharnant à protéger les femmes, victimes éternelles, comme sa mère… Un passé que l’on a déjà croisé. Un passé que l’auteur ressasse. Il y a Jack Vincennes, dit “la Poubelle”, flic frayant avec les feuilles de choux à scandales qui font les beaux jours d’une certaine presse et qui émaillent de leurs articles le roman. Il y a Ed Exley, flic héritier d’une réussite familiale à laquelle il a du mal à se mesurer, à laquelle il veut se mesurer… Il y a ces trois flics que tout oppose, ces trois flics minés de l’intérieur, et des affaires de pornographie, de trafics, et de meurtres qui en rappellent d’autres.

Le passé hante le présent, il le pollue. Il pollue les enquêtes, détruit à petit feu la ville, cité aux anges bien ravagés, il pollue les esprits. Nous plongeons une nouvelle fois dans des âmes prises entre le bien et le mal, ces notions si floues, si proches. Nous plongeons une fois de plus dans ces rues où il ne fait pas bon vivre du Los Angeles des années cinquante.

Il y a des réminiscences pour les personnages, les affaires, mais aussi pour nous et l’œuvre d’Ellroy, nous croisons des situations étrangement similaires à d’autres, des femmes, des organisations qui pourraient rappeler Le Dahlia Noir avec ces prostituées aux visages célèbres… Nous croisons ce qui hante l’œuvre d’Ellroy et sûrement son esprit. Nous retrouvons également quelques personnages, Buzz Meeks et ce qui constitue la conclusion de l’opus du précédent roman, Ellis Loew et Dudley Smith comme de bien entendu.

Ellroy mêle les points de vue, les enquêtes, les retours en arrière. Il les entremêle et les ponctue de ce qui constitue l’une de ses marques de fabrique, les extraits de textes tirés de la presse de l’époque… Il nous concocte un roman prenant de son style qui s’affirme pleinement, une écriture hachée, un rythme de mitraillette, qui force l’attention, qui force à se plonger corps et âme dans ces pages d’une noirceur effrayante. Qui force sans nous perdre…

C’est un roman marquant. Parce qu’il confirme cette construction que le romancier adopte, ces trois personnages, ces différents supports et styles d’écriture. C’est un roman marquant parce qu’il confirme tout le talent de son auteur…

Un an plus tard, Ellroy pousse le bouchon, l’exigence, un cran plus loin. White Jazz poursuit l’évolution du style de l’écrivain, pousse ce rythme, cette écriture, très loin, dans leurs derniers retranchements. Et il faut s’accrocher. Il faut faire l’effort, un effort encore plus grand pour suivre Ed Exley, Dudley Smith et le narrateur, David Klein, lieutenant de police de son état. La lutte des pouvoirs s’imbrique dans les affaires, vol de fourrures, cambriolage chez des trafiquants White Jazz (1991)de drogue et meurtre à répétition de clochards… Les répétitions sont légion, les scènes semblent se reproduire à l’infinie… Le style emporte tout, nous, lecteurs, les premiers. Ellroy va très loin, se contentant de flashs, d’éclairs, pour décrire une scène, éclairant là, ici, et nous chargeant de relier le tout.

C’est un gros effort qui, pour moi, a atteint ses limites. Quand on aime un écrivain, on est prêt à le suivre n’importe où ou presque. On est prêt à accepter beaucoup de choses, à ne pas compter ses efforts pour savourer une nouvelle fois la profondeur de ses observations, la noirceur de sa vision. Mais là, je n’ai pas pu. Relire sans cesse certains passages, reprendre la lecture en ne sachant plus ce qu’il y avait juste avant parce que rien ne nous permet de nous y recoller et que le retour en arrière nous perd encore plus… Trop, trop de tout ça.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas fini White Jazz. J’ai fini par y renoncer pour feuilleter d’autres pages moins épuisantes, moins déroutantes et prenant un peu plus soin du lecteur. J’en avais besoin…

Mais l’œuvre du romancier s’est poursuivie. Le quartet achevé, il s’est lancé dans une autre série et j’ai pu recoller, y revenir, avec plaisir. Ellroy n’en avait pas fini avec moi et je n’avais pas fini de l’apprécier…

James Ellroy et Los Angeles, première partie

Après un roman qui a pu en inspirer d’autres, un serial killer et son super saigneur, un peu comme le Dexter de Jeff Lindsay et son passager noir ou le Patrick Bateman de Brett Easton Ellis, le romancier retrouve sa ville et sa noirceur.

Il s’y installe pour quatre romans qui constitueront le fameux quartet de Los Angeles. Il s’y installe et s’attaque d’emblée à cette affaire qui le hante, qu’il a déjà évoqué ici ou là, notamment dans ses deux premiers romans, Brown’s requiem et Clandestin.

C’est en 1987 que paraît Le Dahlia Noir (The Black Dalhia). Avec cette histoire, Ellroy se plonge dans le Los Angeles de la fin des années quarante qu’il avait déjà évoqué dans Clandestin. Il brosse un portrait d’une police bouffée par la corruption, la soif de pouvoir de certains et la folie d’une société en pleine mutation.

Ellroy, en s’attaquant à cette affaire qui a nourri les journaux de son pays pendant si longtemps, au point d’en faire l’un des cas célèbres du XXème siècle aux Etats-Unis, s’inflige ce qu’il a jusqu’ici infligé à ces personnages… Un retour en Le Dalhia Noir (The Black Dalhia, 1987)arrière, la fouille méthodique d’un esprit, d’une âme obnubilée par ce meurtre, en écho à un autre. Il fouille cette obsession et en fait un de ses romans majeurs.

En 1947, le 15 janvier, le corps nu et coupé en deux d’Elizabeth Short est retrouvé dans un terrain vague. L’une des grandes énigmes judiciaires vient de naître. Elle avait vingt-deux ans, rêvait de percer à Hollywood et va marquer son pays. Les deux flics qu’Ellroy met sur l’affaire forment un duo de boxeurs, Bleichert et Blanchart. Un duo de flics qui s’enfonce pour exorciser certains souvenirs de leur auteur.

Elizabeth Short pourrait être l’archétype de toutes ces femmes, jeunes, qui viennent, au sortir de l’adolescence, tenter leur chance dans la ville du cinéma… Toutes ces jeunes femmes qui se fracassent à une réalité beaucoup moins brillante, moins dorée. Elle en est l’archétype jusqu’à sa fin prématurée. Bleichert et Blanchart prennent la suite et se fracassent à leur tour à une certaine réalité. Ils vont, comme d’autres personnages du romancier avant eux, être écartelés entre deux femmes, Betty et Kay… Deux femmes ou deux types de femmes.

Parallèlement, plusieurs personnages apparaissent, des personnages qui vont habiter l’œuvre d’Ellroy pour quelques temps, Buzz Meeks, Ellis Loew, Mickey Cohen…

Avec ce roman, Ellroy crée et délimite un univers qu’il va parcourir en long, en large et en travers pendant plusieurs années… Il évacue également des souvenirs, s’en débarrasse en leur offrant un épilogue imaginaire.

C’est une œuvre forte car peu de choses sont passées sous silence, peu de descriptions, peu de pensées, peu d’états d’âmes. Comme à son habitude, Ellroy va très loin, et nous emmène toujours plus loin, au bord de la nausée…

Deux ans plus tard paraît Le grand nulle part (The big nowhere). Une des œuvres particulièrement recommandables du romancier. Particulièrement recommandable à mes yeux. Peut-être parce que l’étalage, l’évocation d’une de ses lubies, dans le roman précédent, lui permettent cette fois d’écrire sans cette histoire en tête. Parce qu’il en est débarrassé, au niveau de l’écriture au moins. Et qu’il peut construire une intrigue, écrire, se pencher sur son style, sans arrière pensée.Le grand nulle part (The big nowhere, 1989)

On y voit l’apparition d’une de ses grandes figures narratives, le trio. Une trinité de personnages qui va parcourir l’histoire. L’ambitieux Mal Considine de la criminelle, Danny Upshaw obsédé par une série de meurtres et Buzz Meeks, voulant se servir d’un statut de flic retrouvé pour continuer ses trafics… Un trio torturé, qui se lance sur une affaire pour des raisons bien différentes, auquel s’ajoutent deux personnages croisés auparavant, Dudley Smith et le procureur adjoint Ellis Loew. Deux enquêtes se mêlent, une chasse aux rouges et la traque d’un assassin, et deux femmes chamboulent la donne…

C’est un roman qui marque une étape dans la carrière de l’écrivain, une structure se met en place et un sujet, une intrigue, sont exploités à fond pour faire ressortir la pourriture d’une société. Ellroy nous offre un roman foisonnant, dont on ne peu se défaire et qui hante le lecteur (au moins celui que je suis) des années après sa lecture. Les hommes vont se révéler dans l’épreuve bien différents de ce qu’ils croient, leurs motivations vont évoluer ou adopter leur véritable visage au cours des épreuves que chacun va traverser.

C’est un roman immense, l’un des plus marquants dans l’œuvre du romancier, l’un de ceux, vous l’aurez compris, que j’ai préférés. Ellroy réussit, de mon point de vue, si bien son tour de maître que dans les romans suivants, cette structure sera sa marque de fabrique. Il a trouvé avec ce livre une dimension nouvelle pour son œuvre et va l’explorer de fond en comble par la suite…

L’auteur talentueux qu’il était jusque là s’est mué en auteur incontournable. Rester à ce niveau sera dur, une épreuve, une lutte dont il ne sortira pas toujours vainqueur mais qu’il recommencera à chaque bouquin. Sans se lasser, un combat sans cesse renouvelé, qui ajoute du piment à chaque nouvelle fiction.