Franz Bartelt, brèves explorations

Après la publication et le succès inattendu du Jardin du Bossu, Franz Bartelt publie une série de textes courts chez divers “petits” éditeurs.

Ça commence en 2004, la même année que le Bossu, chez l’Estuaire, avec Terrine Rimbaud. Un roman qui joue avec les mots et la célébrité du poète carolopolitain. Je suppose… car il s’agit d’un texte court qui aura eu un certain succès, publié à un nombre restreint d’exemplaires, non réédité depuis, et qui est aujourd’hui difficile à dénicher. Je ne l’ai pas eu entre les mains. Ou peut-être que si, mais je ne l’ai pas acheté à ce moment-là et il semble qu’il soit trop tard à présent. Si je le dégotte, je modifierai ce passage.

L’année suivante, Bartelt publie deux courts romans épistolaires aux éditions Galopin.

Le premier que j’évoquerai, et pour rester dans la référence culinaire du précédent, s’intitule Liaison à la sauce. C’est un roman constitué de la correspondance de Max et Nadège. Max et Nadège se sont rencontrés sur le parking d’un supermarché où il a réparé la roue de son caddie à elle, l’empêchant de continuer à couiner. Ils ont échangé leurs adresses s’étant Liaison à la sauce (Galopin, 2005)mutuellement tapés dans l’œil. Leur histoire va prendre des proportions inimaginables… Ce sont deux héros au physique particulièrement peu attirant, il l’appelle “grosse vache”, elle le compare à un porc. Il a flashé sur son corps énorme, son visage envahi de boutons, la bave au menton. Leurs odeurs se sont répondu, des odeurs que tout un chacun pourrait trouver repoussantes… Mais pas eux. Ils se sont trouvés. Et vont vivre un amour fou.

Un amour qui va les pousser à s’explorer, à vouloir connaître ce que l’autre renferme vraiment, ce qu’il y a dans l’autre… Littéralement… Nous évoluons petit à petit vers un roman scatologique. Et Bartelt s’en donne à cœur joie, maniant un vocabulaire peu courant dans le monde romanesque. Un vocabulaire dont il se délecte comme se délecte Max de la production de Nadège… En arrivant à l’appeler sa “monitrice de la fiente en folie”.

C’est un roman court et pour lequel il faut s’accrocher. Peu ragoûtant. Le plaisir de Bartelt de jouer avec les mots est communicatif malgré l’angle nauséabond qu’il a choisi. Un roman jusqu’auboutiste comme pouvait l’être également Simple dans un autre genre ou encore Le costume, pour ce qui était de la logique alphabétique appliquée à tout.

Un roman exigeant qui exige du lecteur qu’il passe par-dessus la morale ou certaines conventions de notre société. Certaines conceptions que l’on nous a inculquées.

Le deuxième roman paru la même année, toujours aux éditions Galopin, est La beauté maximale. Il s’agit d’un roman épistolaire qui a fait l’objet d’une pièce radiophonique et d’une adaptation théâtrale.

La beauté maximale (Galopin, 2005)De nouveau, Bartelt va mettre à mal certaines conventions de la société. Certaines lois que celle-ci édicte sous couvert de mode ou de tendance. Certaines tendances auxquels d’autres de soumettent sans réfléchir, juste par souci d’intégration. Après Nadège qui ne voulait absolument pas être considérée comme une pouffe, en voici une qui tend vers d’autres aspirations, pas si éloignées au bout du compte.

Berthe Dufour est une fille de la campagne. Une fille de la campagne qui vient à la ville pour y travailler. Mais surtout pour y rester, pour devenir une vraie fille des villes. Elle va ainsi s’imposer une discipline draconienne pour tendre vers cette beauté maximale que l’on vante tant, devenue indispensable pour certains.

C’est une nouvelle fois savoureux et vachard. Les personnages ne sont pas épargnés et l’intrigue ne fait pas de concessions, allant jusqu’au bout d’un parti pris du romancier. Le style de Bartelt s’adapte et nous emmène avec plaisir dans cette histoire qui joue avec les clichés. Débusquant les travers humains.

Sous une forme légère, l’écrivain moque une certaine tendance de la société… et c’est, au final, plaisant.

Toujours en cette année 2005, Franz Bartelt publie un savoureux recueil de nouvelles chez Gallimard, Le bar des habitudes, qui lui vaudra d’ailleurs le Goncourt de la nouvelle. A lire, comme les nouvelles de Marcus Malte, de Daeninckx ou encore de Yoko Ogawa.

Il continue ensuite dans le court aux éditions Liber Niger avec Teddy, illustré par Blutch.Teddy (Six pieds sous terres, Liber Niger, 2005)

C’est un fait divers qui devient le prétexte à une galerie de personnages particulièrement soignée. L’occasion pour l’auteur d’épingler une nouvelle fois ses contemporains. Un adolescent a disparu et tous s’interrogent. Sur les raisons qui l’ont poussé à cette fugue et sur ce qui les fait avancer eux-mêmes. C’est le prétexte ou l’opportunité pour remettre en cause certaines habitudes, pour se remettre en cause, et se demander si tout cela vaut la peine.

Par petites touches, le romancier nous permet d’approcher la réalité de ses différents personnages, leurs doutes, leurs difficultés à se conformer à ce que la société attend d’eux. Des personnages dont les choix de vie n’ont pas toujours été de leur fait… Des personnages subissant et dont la fugue de Teddy va constituer, très modestement, un révélateur.

Un roman noir particulièrement réussi.

Après cette période de publication de textes courts, Bartelt va revenir en 2006 à la “série noire”.

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Les liaisons et moi

Rien à voir avec une quelconque visite chez l’orthophoniste et d’éventuelles difficultés d’énonciations, même si c’était le cas, ça ne serait pas le lieu pour en parler. Non, je continue mon exploration des Liaisons dangereuses, œuvre unique à plus d’un titre, mais surtout unique roman de son auteur ayant traversé les siècles.

J’ai été confronté pour la première fois à cette œuvre dans un cadre assez classique finalement, pour un roman classé dans les classiques depuis que certaine institution se l’est inscrite Les liaisons dangereuses (folio)dans ses programmes. Une reconnaissance qui peut avoir son revers mais qui, en l’occurrence, m’aura permis d’ouvrir l’ouvrage et de me plonger dedans avec délectation.

C’était donc il y a bien bien longtemps (j’exagère) dans une galaxie pas si éloignée que ça puisque c’est la nôtre, notre bonne vieille Voie lactée, alors qu’il s’agissait de préparer une échéance importante de ma vie d’élève, une échéance anticipée pour un examen qui marquerait le début de ma vie estudiantine… Il fallait en passer par certaines épreuves, pas sûr que ça ait à voir avec le passage à l’âge adulte, pas vraiment un rite mais presque. Et dans le cadre de cette préparation se déroula la rencontre.

J’avais déjà été confronté au roman épistolaire, une fois, et j’avais goûté cette confrontation avec Les lettres persanes de Montesquieu. Il faudrait que je m’y remette pour voir si l’effet est toujours le même. Mais cette forme de roman n’est plus très en vogue de nos jours.

La découverte ne fut donc pas dans la forme mais dans l’esprit. Je me suis délecté à suivre une intrigue particulièrement tortueuse au travers des échanges entre protagonistes. Ces échanges nous permettent de suivre plusieurs aspects de l’intrigue en parallèle, ils nous permettent de ne pas nous perdre dans des méandres trop confus et permettent surtout à l’auteur de nous donner à voir l’esprit, l’âme des différents personnages. Car les lettres sont l’occasion de confidences et, à cette époque, les confidences pouvaient aller très loin puisqueLes liaisons dangereuses (Classiques français) la peur de la diffusion sur Internet, par exemple, n’existait pas… même si, ils auraient un peu dû se méfier ces êtres machiavéliques dont nous suivons les plans de vengeances de missive en missive. Ça pourrait presque faire l’objet d’une étude, d’un pan de l’étude, que proposent les professeurs de français à leurs chères ouailles. Du danger de diffuser les pensées profondes de chacun, de l’intérêt de préserver une sphère privée, très privée. Inaccessible au tout-venant.

La marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont sont des personnages intrigants. Ils veulent se venger en utilisant les sentiments quand ils en sont eux-mêmes les jouets. La présidente de Tourvel, Cécile de Volanges ou le chevalier Danceny se laissent manipuler en tentant de résister à leurs penchants. Bien des choses restent inavouables. Mais cette valse des sentiments, l’utilisation et la manipulation des êtres sont savoureux et affolants. Comment se prémunir ?

Laclos nous propose une histoire à la construction particulièrement élaborée et qui, sous des dessous parfaitement moraux, explore des recoins inavouables de nos esprits et des tentations auxquelles il tente parfois de ne pas succomber.

C’est un grand roman, écrit dans une langue classique, riche et qui explore nos âmes comme peu de romans ont osé le faire depuis ou même avant… Certains contemporains ne s’y sont pas trompés, proposant des adaptations cinématographiques de cette intrigue parfois savoureuses sur lesquelles je reviendrai prochainement.