Benjamin Whitmer, Mopar Horn et Jim Cavey autour d’Old Lonesome

En 2018, il y a quelques mois, est paru le troisième roman de Benjamin Whitmer. Son titre original est Old Lonesome mais il n’a pas encore été publié outre-Atlantique. Traduit par Jacques Mailhos pour les éditions Gallmeister, il est devenu Evasion et nous arrive trois ans après le précédent, Cry Father.

 

Réveillon du Nouvel An dans le Colorado, 1968.

Des matons et des détenus sont chez Pearl. Ils y sont cachés, car les détenus se sont évadés et les matons sont devenus leurs prisonniers. Ils ne sont pas loin de la prison, Evasion (Gallmeister, 2018)l’évasion vient juste d’avoir lieu. Etant donné le nombre qu’ils étaient, ils se sont séparés. Il y a chez Pearl, outre Mopar, Bad News, Wesley Warrington et Mitch Howard. Il s’agit de trouver de nouvelles fringues puis de s’éloigner dans la tempête de neige qui s’est abattu sur la ville. Si possible en voiture.

Jim Cavey rentre chez lui. A pied, comme d’habitude. Il a entendu la sirène, celle qui signale les évasions mais il n’a pas changé pour autant son programme. Sa journée est finie, il rentre chez lui. Très vite, il entend une voiture dans son dos, le coupé Chrysler du directeur adjoint, Adam Bellingham. Il ne peut faire autrement que monter dans l’auto. Comme à chaque fois, tous les matons sont réquisitionnés pour la chasse à l’homme qui s’engage et Jim est sûrement le plus doué d’entre eux pour traquer. Même dans le blizzard.

L’événement mobilise d’autres personnes, deux journalistes du Rocky Mountain News, Stanley Hartford et Garrett Milligan, la cousine de Mopar, Dayton et, bien sûr, la police et les matons commandés par le directeur Jugg.

Au milieu de la tempête, les uns tentent de fuir les autres. La traque s’organise et s’annonce, comme à chaque fois, sans pitié, violente.

 

Le seul moyen de communication, ou presque, est la radio locale. Le directeur Jugg l’a réquisitionnée pour informer la population et guider ses troupes. Les chasseurs d’hommes ont toute latitude pour agir, avec autorisation de tirer si besoin est…

Alors qu’ils parcourent les alentours, la forêt, d’une maison à une autre, les uns et les autres se souviennent du passé plus ou moins récent, de ce qui les a amené jusque là. La météo domine tous les choix, la neige oblige à la prudence, domine les mécaniques et cloitre les gens chez eux.

C’est dans cette atmosphère que s’affrontent des hommes, on finit par se demander lesquels sont les plus sauvages, les plus meurtriers. Les évadés ne se font pas de cadeau, c’est chacun pour sa peau. Les matons ont la gâchette facile et le soutien de leur chef en cas de réaction excessive. Et la population est prête à tout pour que tout rentre dans l’ordre.

Deux hommes dénotent, Mopar Horn et Jim Cavey. Horn a été surnommé le petit Dillinger par des journalistes et a un certain soutien de la population, celui qu’il a tué n’était pas vraiment aimé, ni aimable. Il n’a pas vraiment envie de partir, de quitter cette ville qu’on ne peut jamais vraiment quitter.

Quand on ne trouve rien d’autre à faire, on roule. C’est ça, la vie, dans cette ville. On roule pour se laisser croire qu’on peut partir. On se dit qu’on pourrait juste faire tourner la grande roue et filer vers Denver, Cheyenne ou Las Vegas à n’importe quel moment. Personne ne le fait jamais. Et même si vous le faisiez, vous finiriez par revenir de toute façon.

Jim Cavey est maton sans conviction parce qu’il faut vivre. Il vit comme un paria, en marge, et n’est pas apprécié de ses collègues, trop différent, trop singulier. Il a le don de comprendre ceux qui fuient, peut-être un don qui lui vient de son enfance, de ce qu’il a subi ou de ce qu’il subi encore.

Une femme essaie de sauver Mopar, Dayton, parce qu’il est son cousin et qu’elle se sent proche de lui. Elle est en même temps proche de Cavey, de ce qu’elle comprend de lui.

 

Benjamin Whitmer nous offre un roman différent des deux précédents. Même si c’est à nouveau une histoire d’hommes perdus. Au milieu d’une tempête mais également parmi leurs semblables. Une histoire d’hommes qui ne sont pas à leur place parmi les autres. Cette fois, ils subissent la violence, tachant de faire avec, et voudraient juste vivre loin de la société.

Nous ne suivons l’action que le temps de la traque et de la fuite. Le temps d’une nuit, d’une tempête. Ça suffit pour nous donner une vision particulièrement pessimiste des hommes et de leurs instincts.

De nouveau, le romancier ne fait pas l’économie de la violence à fleur de peau ou enfouie en chaque homme ou presque.

Il y a toujours dans son style la recherche de la poésie, l’envie de contempler, impossible à satisfaire. Une frustration que vivent ses personnages.

Nous avons déjà lu des histoires d’évasion, chez Horace McCoy ou David Goodis, dans le blizzard, chez Craig Johnson, et celle-ci, comme les autres, a une petite musique qui ne trompe pas, celle d’un auteur.

 

En trois romans, Benjamin Whitmer a installé sa vision du monde, mis sur le devant de la scène les marginaux, ceux qui n’ont rien demandé et à qui la société ne laisse aucune place.

Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer.

Il ne nous reste plus qu’à attendre les suivants.

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Benjamin Whitmer, Patterson Wells et Junior dans la San Luis Valley

En 2014, paraît le deuxième roman de Benjamin Whitmer, Cry Father. Comme le précédent, Pike, il ne change pas de titre en traversant l’Atlantique. Les éditions Gallmeister le publient l’année suivante, traduit de nouveau par Jacques Mailhos.

 

Patterson Wells rend visite à Chase qu’il n’a pas vu depuis deux semaines. Ce dernier est assis devant un tas de crystal meth et en a pris un sérieux coup, physiquement. Passant aux toilettes, il découvre une femme ligotée dans la baignoire. Il la libère et cogne Cry Father (Gallmeister, 2014)violemment sur son ancien collègue avant de partir. La femme réapparait dans le bar où il prend un verre pour se remettre du choc mais Patterson repart sans elle.

Sur la route du retour, il écrit à son fils disparu, Justin, pour lui raconter sa saison. Patterson s’est spécialisé dans le déblayage, le nettoyage des zones ayant subi une catastrophe météorologique. C’est sur l’un de ses endroits dévastés qu’il a croisé Chase.

De retour dans la San Luis Valley, dans sa cabane sur la mesa face au mont Blanca, Patterson laisse son chien Sancho reprendre ses habitudes tandis qu’il renoue avec son voisinage. Henry, un éleveur de chevaux, et Emma son assistante, ainsi que Laney, sa femme, la mère de Justin avec laquelle il ne vit plus. Il rencontre aussi Junior, le fils d’Henry, trafiquant de drogue et adepte d’une violence subie ou assénée.

 

Au fil de chapitres courts, alternant entre Junior, Patterson et le journal que celui-ci écrit à son fils, Benjamin Whitmer nous décrit une société déglinguée, en marge bien que résolument ancrée dans le coin où elle tente de survivre et dont elle est un avatar.

Les relations des personnages entre eux n’ont rien de simple, comme leur vie. Patterson aime toujours Laney, sa femme, mais il ne parvient plus à s’en approcher longtemps, résistant à sa demande insistante de prendre part au procès qu’elle voudrait voir intenté contre le médecin qui n’a pas su diagnostiquer ce qui arrivait à leur fils. La fille qu’elle a eu alors qu’il était loin de chez eux, fuyant l’endroit qui lui rappelle trop son fils, ne facilitant pas les choses. Junior, entre deux bagarres et la consommation de cocaïne, ne supporte plus son père Henry qu’il rend responsable d’une enfance chaotique et violente. Il ne peut plus vivre non plus avec la mère de son enfant.

… rien ne peut vous faire vous haïr vous-même aussi puissamment que d’avoir un enfant. Rien ne sait mieux mettre à nu tous les trous qu’il y a dans la personne que vous avez passé votre vie à vous dire que vous êtes.

Les deux personnages centraux sont adeptes de la route, l’un pour transporter de la dope au service d’un cartel, l’autre pour fuir tout ce qu’il peut.

Mais on ne peut pas fuir éternellement et certains démons réapparaissent, la violence se déchaîne, amplifiée par l’alcool ou la drogue coulant dans le veines.

 

C’est un coin des Etats-Unis peu reluisant que nous décrit Whitmer, d’un quartier où la puanteur le dispute à l’insalubrité à des montagnes où un Brother Joe diffuse sur les ondes sa vision d’un monde livré aux complots de toutes sortes.

Ce qui se passe quand on travaille dans des zones sinistrées, c’est qu’on s’attend à ce que le reste du pays soit en meilleur état. Et peut-être bien que certains endroits le sont. Certaines parties des côtes, peut-être, là où vivent les gens importants. Mais l’intérieur est en naufrage perpétuel, et les ruines que laisse un ouragan ne sont pas différentes en degré de celles que l’on trouve dans n’importe quelle ville du Midwest.

C’est sombre, brut de décoffrage et scotchant.

Décidément, Whitmer est un romancier important de la décennie, singulier et si proche du monde dans lequel nous vivons qu’il en est effrayant. Le constat est sans appel, la société que nous connaissons s’effondre. Mais il nous reste encore quelques échappatoires.

Penser est une bonne chose, mais lire est une bonne protection contre l’excès de pensée.

Qu’il est difficile d’être père dans cette société !

 

Le roman suivant de Whitmer nous est arrivé il y a quelques semaines et pas sûr que son constat y soit moins désespéré, moins amer. Ça s’appelle Evasion.

Benjamin Whitmer, Krieger et Pike autour de Wendy

En 2010 paraît le premier roman de Benjamin Whitmer, Pike. Il est traduit deux ans plus tard par Jacques Mailhos pour les éditions Gallmeister sous le même titre.

 

Derrick vient de descendre un jeune noir. Il vérifie qu’il a son compte, rengaine son colt et fuit car tout le quartier finit par le poursuivre. Il parvient à rejoindre un coin moins dangereux de Cincinnati.

Pike (Gallmeister, 2010)Dans un bar de Nanticote, Pike a rendez-vous avec Dana, une amie de sa fille. Elle vient lui confier une gamine, Wendy, la fille de Sarah et donc la petite-fille de Pike. Sarah vient de mourir, d’une overdose, et Alice, l’ex-femme de Pike, est morte d’un cancer, comme il l’apprend en discutant avec Dana, juste avant qu’elle ne reparte.

Depuis qu’il est de retour, Pike vit de travaux de rénovation confiés par Jack, le chef de la police locale. Il les effectue avec l’aide de Rory, un jeune homme qu’il a pris sous son aile.

Lorsque, quelques jours plus tard, Derrick, invité à s’éloigner pour un temps de sa ville pour se faire oublier et le temps que les émeutes qu’il a déclenchées se calment, croise le chemin de Wendy et tente d’échanger avec elle parce qu’elle lui rappelle quelqu’un, le détachement de Pike s’évanouit.

 

Derrick Krueger est un homme dont la réputation n’est plus à faire, un flic qui flingue, aux jugements expéditifs. Décrié, particulièrement détesté par la communauté noire, trouble, trafiquant, ne suivant que sa propre morale.

Pike est une légende dans son coin, un homme qui est parti un temps au Mexique et dont la violence est redoutée.

L’un doit se faire oublier, l’autre découvre un instinct familial, presque paternel, qu’il ne se connaissait pas. Lui qui s’était désintéressé de sa fille avant même d’avoir mis les voiles, de s’être éloigné de la femme qu’il frappait.

J’ai abandonné ta mère quand elle était encore plus petite que toi. Il fallait que j’affronte l’étendue des dégâts.

 

Rory et Pike cherchent à connaître la réelle fin de Sarah. Pour cela, ils se rendent à Cincinnati et enquêtent dans les milieux qu’elle fréquentait. Les bas-fonds de notre époque.

Derrick hante le coin où il devrait faire profil bas, continuant à n’obéir qu’à ses instincts, dépositaire d’une justice toute personnelle.

Les personnages secondaires sont à l’aune des principaux, emplis de souffrances, l’aboutissement d’histoires particulièrement sombres, violentes, déglinguées.

 

Benjamin Whitmer nous offre une balade parmi les laissés pour compte de la société états-unienne. Progressant le long de ceux qui vivent en marge.

Dans un style âpre et poétique, nous suivons deux hommes qui n’espèrent plus rien, qui tentent de survivre, à coup de poings ou les armes à la main. Il n’y a que très peu de place pour la discussion, toutes les vérités sont noires ou juste bonnes à alimenter le désespoir. La violence est décrite sans voile, le dégoût est là, toujours affleurant.

Un rêve est un hachoir à saucisses qu’on alimente en y pressant sa vie. La nuit est froide comme les dents d’une fillette.

 

C’est au final un roman fort, puissant, sidérant, qui pourrait donner la nausée. Un roman si bien écrit nous décrivant sans fard des Etats-Unis abîmés, une société qui n’en a plus que le nom. Une absence de jugement des personnages, la volonté de les décrire tels qu’ils sont, font de Whitmer un romancier à suivre dès son premier roman.

 

Le suivant arrive quatre ans plus tard, il s’intitule Cry Father et se frotte une nouvelle fois à un pays abîmé, des pères paumés et une violence incontournable, un peu plus à l’ouest.

Léo Malet, Nestor Burma de la petite ceinture au paradis

Le quatrième et dernier épisode des Nouveaux mystères de Paris à paraître en 1955 se déroule dans le 14ème arrondissement. Il s’intitule Les rats de Montsouris et prend place dans l’un des arrondissements voisins du 6ème précédemment visité dans La nuit de Saint Germain des Près.

 

Burma affronte de nouveau l’été. Celui qui avait débuté son exploration des quartiers de Paris en janvier débarque dans un bistrot minable, à la hauteur de son allure dépenaillée. C’est qu’il est en service commandé le Nestor et que pour une fois, son Les rats de Montsouris (Robert Laffont, 1955)client, avec lequel une première approche a été mise au point, d’où ses frusques, son client donc n’est pas passé à l’état de macchabée. Il s’agit de Ferrand, un ancien compagnon de stalag, tout juste sorti de prison et qui a besoin de l’aide du détective privé. Après une première approche codée, juste pour le rassurer, les deux hommes vont jusqu’à la chambre où loge le repris de justice.

Quelques heures plus tard, Burma se rend chez un autre client, autrement plus solvable, ancien avocat général. M. Gaudebert l’a contacté parce qu’il est victime d’un chantage de la part de Ferrand, justement. C’est la raison pour laquelle le détective de l’Agence Fiat Lux a accepté de voir le délinquant. Deux affaires qui n’en font bientôt plus qu’une quand Ferrand est retrouvé mort, égorgé dans sa chambre. Une enquête de Burma sans cadavres n’étant pas imaginable, voilà que les choses rentrent dans l’ordre. Il va pouvoir arpenter le 14ème en long et en large, principalement les abords du parc Montsouris, le long de l’ancienne ligne de chemin de fer de la petite ceinture.

Outre la très jeune femme du vieillissant Gaudebert, une autre rousse croise le chemin de l’enquêteur narrateur, l’épouse d’un peintre habitant Villa des Camélias et aimant s’encanailler avec le premier homme qui passe. Quelques anciennes connaissances se rappellent également au bon souvenir de Burma, un sculpteur surréaliste notamment, l’occasion de se rapprocher de l’auteur du roman et de sa vie passée.

 

Une nouvelle fois, les cadavres tombent à la pelle et Burma doute, suppose et se trompe tout en nous gratifiant de bons mots et d’un cynisme qui font sa singularité.

Epaulé par la toujours charmante Hélène, secrétaire dont on finit par se dire qu’elle est bien proche de son patron tout en lui passant bien des choses, le détective va et vient dans ce quartier où une bande organisée de voleurs sévit, où la ligne de la petite ceinture s’avère être encore en service pour les usines du coin et où l’orage finit par éclater.

Personne n’est ce qu’il paraît être, en dehors des artistes croisés. Et l’avocat général, qui se faisait un devoir d’envoyer sur l’échafaud tous ceux qui passaient devant lui, est lui-même revenu de tout, après cette prison où il a été enfermé à la libération comme tant d’autres.

 

Après des rebondissements en pagaille, la fin vaut son pesant de cacahuètes et clôt une aventure rondement menée pour le privé. Comme toujours il n’est pas le dernier à prendre des coups ou à en donner et tout cela se retrouve dans le final, lorsque les masques tombent enfin.

Un opus sympathique des nouveaux mystères de Paris.

 

 

La série se poursuit en 1956, traversant la Seine, elle s’installe dans le 10ème. C’est M’as-tu vu en cadavre ?

 

Alors que l’été s’est achevé, laissant la place à octobre et un automne naissant, Nestor Burma reçoit, à l’agence Fiat Lux, la visite de Nicolss, un acteur sur le retour. Celui-ci ne vient pas précisément le voir, c’est Hélène, la fidèle secrétaire du détective privé, qu’il veut rencontrer. Mais elle n’est pas là et il devra repasser. Ce qu’il fait en l’absence de notre M'as-tu vu en cadavre (Robert Laffont, 1956)narrateur et enquêteur.

En tant que comédien vieillissant, sa démarche n’a rien de surprenant, il vient la taper de quelques billets. Les cachets ne tombent plus si facilement et il est un peu dans la dèche, ayant besoin de se renflouer pour obtenir de nouveaux engagements. Il s’adresse à Hélène parce qu’elle est la fille d’un ancien ami et celle-ci ne peut refuser. Comme elle n’avait pas de liquide sur elle, son patron lui propose d’être le prêteur, il est en fond, il faut en profiter. Ils se rendent donc tous les deux au rendez-vous fixé par l’artiste au Batifol pour n’y trouver qu’un lapin posé par ce dernier…

Ne réussissant pas à le retrouver, ils renoncent à l’aider. Quelques jours plus tard, une impresario demeurant rue du Paradis, Madeleine Souldre, contacte Burma pour qu’il enquête sur l’un de ses protégés, la vedette du moment, Gil Andréa. Il n’est plus le même depuis quelques jours et elle s’inquiète.

Décidément, le 10ème pousse le détective du côté du music-hall. Accompagné d’Hélène, il mène l’enquête, de la série de concerts donnée par le bellâtre à son club d’admiratrices en passant par les victimes de son charme, il en sait bientôt beaucoup sur le chanteur sans pour autant découvrir le lourd secret qui pourrait expliquer sa nervosité nouvelle.

 

De suppositions approximatives en déductions psychologiques à deux centimes, notre privé ne progresse guère. Comme d’habitude. Pourtant, les coups sont là, le laissant sur le pavé à quelques centimètres de son auto, une Dugat 12. Les cadavres eux manquent, là où ils tombent par grappe habituellement les voilà qui se font attendre…

C’est Hélène qui impulse une nouvelle fois une avancée décisive à l’intrigue. Et, originalité de l’opus, elle prend même la place de narratrice le temps de deux chapitres.

C’est, comme toujours bien écrit, que ce soit sous la dictée de Burma ou de sa secrétaire, les bons mots fusent et le créateur de l’agence Fiat Lux en prend, encore une fois, pour son grade. On croise de nouveau les artistes qui peuplent Paris, après ceux du quartier latin, plutôt portés sur la littérature, puis ceux de la villa des Camélias s’adonnant à la peinture ou la sculpture, vous l’aurez compris, on est, cette fois, du côté des saltimbanques, ceux des salles de spectacle parisiennes, différents des acrobates de cirque déjà rencontrés également.

Ce n’est pourtant pas mon épisode favori des Nouveaux mystères de Paris. Un peu trop alambiqué pour moi, trop “résolu dans les dernières lignes”. Mais la prose de Léo Malet nous tenant toujours, on a malgré tout envie d’ouvrir le suivant et de nous diriger en compagnie du détective qui met le mystère k.o. vers le 8ème arrondissement avec Corrida aux Champs-Elysées.

Léo Malet, Nestor Burma entre ours en peluche et sapin

Léo Malet poursuit l’exploration de Paris par Nestor Burma avec les troisième et sixième arrondissements. Les nouveaux mystères de Paris explorent cette fois les quartiers du Marais puis de Saint Germain des Près. Il s’agit de L’ours et la culotte et Le sapin pousse dans les caves, deux romans qui seront retitrés au début des années 70.

Après le premier et le deuxième arrondissements, Burma, détective privé qui met le mystère K.O., se trouve cette fois dans l’un des appartements d’une vieille demeure de la rue des Francs-Bourgeois. S’il est immobile, c’est qu’il vient de renouer avec l’une de ses L'ours et la culotte ou Fièvre au marais (Robert Laffont, 1955)sales manies, débarquer là où se trouve un cadavre. Un coupe-papier planté dans le cœur, l’homme a rendu son dernier souffle.

Pour une fois, ce n’est pas une enquête qui l’a amené dans cet endroit, ni un rendez-vous avec un client potentiel. Non. Il est là en tant que client,justement parce que les enquêtes se font rares. Après avoir longuement tergiversé, il s’est décidé à aller gager quelques bijoux de famille pour surmonter la mauvaise passe qui est la sienne et qui retombe aussi sur les employés de l’agence Fiat Lux. Seulement voilà, lorsqu’il s’est décidé, le Crédit Municipal était fermé, il a donc traversé la rue pour aller chez un prêteur privé, Samuel Cabirol. Qui gît dans son appartement, faisant office d’office dans la journée.

Burma est à l’affût d’un moyen de se renflouer, mais fouiller dans le portefeuille du mort pourrait ne pas être une si bonne idée. D’autant qu’il se fait assommer alors qu’il examine les lieux après le contenu du porte-monnaie, apercevant dans l’état de demi conscience subséquent une paire de hauts talons assez caractéristiques. Lorsqu’il revient à lui, il n’a plus qu’un souci, repartir.

Il quitte l’appartement aussi discrètement que possible en espérant être passé inaperçu. Pas la peine de se vanter de cette découverte et de ce qu’elle lui a rapporté. Sa curiosité est quand même attisée, même s’il ne portait pas la victime dans son cœur, la vue d’un ours en peluche dans les objets engagés n’ayant pas contribué à améliorer l’image qu’il en avait. Plusieurs détails titillent son envie d’en savoir plus, un parfum, la trace de rouge à lèvres sur la bouche de la victime et cette paire de talons hauts… Cherchant à raser les murs, Burma évite Faroux sans y parvenir complètement, celui-ci finissant parle joindre.

Quelques jours plus tard, remis du coup pris sur la tête et d’une filature infructueuse devant l’immeuble du prêteur sur gage, Burma se retrouve nez à nez, pour ainsi dire, avec la fameuse paire d’escarpins.

Pris entre deux feux, obtenir une enquête bien payée et satisfaire sa curiosité, Burma effectue quelques allers-retours entre son bureau et le quartier du Marais. Pris entre une enquête consistant à retrouver un mari volage et les retombées redoutées de sa découverte macabre, le détective est en plus livré à lui-même, étant dans l’impossibilité de rémunérer ses habituels collaborateurs. Seule Hélène, la fidèle secrétaire, est là.

Il hésite alors, comme à son habitude, entre une théorie et une autre, s’intéressant tout à tour à un étudiant adepte de vieilles pierres et passant son temps aux archives nationales voisines, quelques truands, des acrobates de cirque, des fondeurs et la jeune fille particulièrement séduisante dans les bras de laquelle il ne lui faudrait pas grand-chose pour tomber… Faroux continue à vouloir éloigner Burma de l’enquête sans que cela anéantisse la poisse qui colle aux basques du détective dès qu’il s’intéresse de près à une affaire…

… Nestor Burma, l’homme qui, sous ses pas, fait se lever les macchabées comme sauterelles en près fleuris…

Ça tire, ça fait le coup de poing, ça intrigue et ça joue avec différentes armes.

Un Burma rythmé, qui plonge dans un Paris entre artisanat et petits commerces, entre histoire et présent, d’Isabeau de Bavière à un bandit récemment évadé.

Le style de Malet est toujours savoureux, jouant des mots, entre calembours et réparties bien senties, dans une langue particulièrement riche et ciselée.

En 1972, L’ours et la culotte sera retitré Fièvre au Marais, peut-être pour permettre de mieux situer l’aventure.

 

Quelques mois plus tard, dans Le sapin pousse dans les caves, c’est à Saint Germain des Près que Burma traîne ses guêtres.

En ce mois de juin, il fait chaud sur la capitale. Burma, à peine sorti du métro, longe le Mabillon pour gagner le calme et l’ombre de l’Echaudé. Il échange avec le patron, le serveur et le barman en attendant celle avec qui il a rendez-vous. Deux vieilles connaissances qu’il n’a plus revues depuis longtemps sont également là. Tintin, ancien Le sapin pousse dans les caves ou La nuit de Saint Germain des Près (Robert Laffont, 1955)amant d’une comédienne devenue actrice qui monte quand lui connait la trajectoire inverse, et Bergougnoux, venant de signer sous le pseudonyme de Germain St Germain un best-seller. Marcelle, son rendez-vous,arrive enfin. Ils se rendent tous deux à l’hôtel, le Diderot-Hôtel. C’est pour affaire que le détective est là, la jeune femme lui servant de couverture pour qu’il puisse rencontrer discrètement un autre client du lieu. Il se rend dans la chambre de Charlie Mac Gee mais il est déjà trop tard. Etendu sur son lit, tenant dans sa main un revolver avec silencieux, il a rendu son dernier souffle. Burma fouille pas acquis de conscience. Ce qu’il cherche n’est bien sûr pas là.

Le patron de l’agence Fiat Lux a été engagé pour remettre la main sur des bijoux volés, une affaire qui a défrayé la chronique quelques mois plus tôt. La compagnie d’assurance préférant mettre la main par des moyens détournés sur le butin plutôt que de dédommager la victime. Burma agit en étroite collaboration avec l’assureur, Jérôme Grandier, tout en arpentant le quartier.

Même s’ils travaillent parfois ensemble les buts d’un détective et d’un assureur sont rarement les mêmes, la vérité important peu aux seconds. Et essayer de doubler la police dans une enquête n’a pas les mêmes conséquences pour l’un ou pour l’autre.

Je ne suis pas un ancien bourre qui fait dans le privé, moi, et qui peut espérer l’indulgence de ses ex-collègues. Je me suis établi détective, un peu comme je me serai installé poète. Sauf que j’ai une plaque à ma porte, au lieu d’avoir une plaquette dans mon tiroir. Je suis un franc-tireur. Je gagne mon bœuf au jour le jour, sans l’aide de personne ou presque, semblable à celui qui s’enfonce dans la jungle, un fusil aux pognes, pour chasser ses deux repas et son paquet de gris quotidien.

Certaines envolées de Burma peuvent friser le lyrisme.

Entre le Flore et l’Echaudé, l’appartement de St Germain, fréquenté par toute une clique hétéroclite, et l’élection de Miss Poubelle dans une cave abritant une boîte de nuit, le privé suit les nombreuses pistes qui s’offrent à lui, butant plus souvent qu’à son tour dans des cadavres. Bizarrement, il n’y a pas que les bijoux qui expliquent l’augmentation de la mortalité entre le jardin du Luxembourg et la rue Dauphine.

Malet porte un regard cynique sur ce quartier qu’il semble pourtant connaître, y faisant croiser des personnes réelles à son personnage de fiction. Les écrivains,poètes ou autres artistes et les caves, café, n’y sont pas toujours fréquentables. L’inspiration vient de partout, de la Chasse du comte Zaroff de Schoedsack et Pichel, projeté régulièrement, à La tête d’un homme de Simenon.

Après de multiples fausses pistes et rebondissements, tout cela se termine par un violent règlement de compte, entre vengeance, haine et recherche de l’idée pour un roman.

La vie est certainement plus compliquée et fertile en péripéties que tout ce que vous pouvez accumuler dans vos livres […]. Mais elle est aussi plus secrète. […] Vous, avec votre imagination, vous concluez. La vie ne conclut pas.

Comme le précédent, c’est un Burma rythmé, agréable, qui sera retitré en 1973 à l’occasion d’une réédition, devenant La nuit de Saint Germain des près. Le titre original n’était pourtant pas si mal…

 

Avant de s’éloigner un peu de la Seine et de gagner le 14èmearrondissement voisin avec Les rats de Montsouris, Burma s’échappe de Paris les temps d’une nouvelle, Faux-Frères, publiées dans “Mystères Magazine”. Une brève histoire de sosies et de règlement de compte un premier avril après une rencontre avec Faroux. Léger et distrayant.

Léo Malet, Nestor Burma du 1er au 2ème arrondissement

En 1954, Léo Malet se lance dans sa grande idée, celle de situer les enquêtes de son détective dans différents quartiers de Paris, l’occasion d’une description de la capitale, de son exploration. Cette idée qui lui est venue alors qu’il observait la ville depuis le pont Bir Hakeim lors d’une promenade avec son fils et qui s’appellera “les nouveaux mystères de Paris, comme une résurgence, une actualisation, de l’œuvre d’Eugène Sue.

Pour commencer, il procède assez logiquement en s’intéressant au premier arrondissement, c’est Le soleil naît derrière le Louvre.

 

Nestor Burma arpente les rues du centre de la capitale. Il est rue des Lavandières-Sainte-Opportune puis rue Jean Lantier, à la recherche d’un client, Louis Lheureux. Il sait à quel hôtel il est descendu, le même que les fois précédentes, l’hôtel de Province, rue de Le soleil naît derrière le Louvre (Robert Laffont, 1954)Valois. Mais il aime les rues de Paris même dans le froid de janvier. A force de persévérance, il le déniche dans un restaurant, la Riche-Bourriche, non loin de la fontaine des Innocents. A peine ont-ils échangé quelques mots et dégusté leur repas que celui qu’il est engagé pour retrouver et renvoyer dans ses pénates lui fausse compagnie. C’est la première en deux ans qu’il lui fait le coup. Non seulement l’habituelle escapade parisienne est plus précoce que les deux années précédentes mais, en plus, voilà que Lheureux ne semble pas enchanté de le voir !

En sortant seul du restaurant, Burma tombe sur un attroupement rue Pierre Lescot. Le commissaire Florimond Faroux en l’apercevant l’invite à le suivre dans une cave. Comme il y a un cadavre et que Burma est là le policier a pensé qu’il devait le connaître ou que cela avait un rapport avec une enquête en cours, mais il s’agit d’un certain Etienne Larpent dont le privé n’a jamais entendu parler.

 

Comme d’habitude, on démarre sur les chapeaux de roues. Deux chapitres et déjà un mort et un client qui s’est volatilisé. A cela vont venir s’ajouter un autre client qui accoste au port du Louvre, le client retrouvé envoyé à l’hôpital, un tableau de Raphaël volé dont une copie était sur le mort, une mannequin en perte de vitesse logeant dans un palace, un gigolo groupie de la vedette, un grec dilettante, une clocharde se prétendant ancienne duchesse, un oiseleur… et tout ça dans le secteur du Louvre derrière lequel Burma voit naître le soleil depuis un balcon.

Il est en terrain de connaissance, son agence, Fiat Lux, ayant ses bureaux rue des Petits-Champs. Il va donc rester dans le secteur. Cette fois, effectivement, en plus des ingrédients auxquels nous a habitué l’écrivain, femme séduisante, coups de feu et de poing, déductions approximatives et égarements du détective, il y a Paris que l’on visite entre deux rebondissements. Un Paris des années 50, où l’on fait encore mûrir des fruits dans les caves, où les abords du Palais Royal sont déserts en hiver.

 

L’intrigue est également l’occasion d’une évolution, les deux employés de l’agence Fiat Lux, que nous avions croisés occasionnellement jusqu’ici, sont parties prenantes de l’enquête. Zavater protège le client arrivé en bateau au port du Louvre et Reboul surveille Lheureux durant son séjour à l’hôpital. Il y a toujours les relations savoureuses d’Hélène, elle aussi mise à contribution, et de son patron et celle de qu’il a avec Faroux. Marc Covet, le journaliste-éponge du Crépuscule, est un peu en retrait cette fois, ne contribuant pas vraiment à la résolution du mystère que Burma cherche, comme le slogan de son agence le claironne, à mettre k.o.

 

C’est un roman qui se lit avec plaisir, le style de Malet est bien là et les saillies du détective narrateur ne gâtent pas l’ensemble, nous poussant bien souvent à sourire. Il n’a pas peur du ridicule, sûr de lui, s’engouffrant dans la gueule du loup sans s’en rendre compte, croyant toujours devancer ses adversaires. Les seules prédictions qui se réalisent sont celles des autres…

 

 

Quelques mois plus tard, en 1955, c’est au tour du deuxième arrondissement d’accueillir notre détective dans Des kilomètres de linceul.

Tout commence porte Saint Denis pour Burma, sous le signe de la famille. Il est là sur les conseils de Florimond Faroux, à la recherche d’une mineure ayant fugué et d’un homme qui pourrait lui apporter des informations. Après avoir enfin dégotté celui qui ne lui a finalement pas été d’une grande aide, il s’offre un verre dans un bistrot de la rue Blondel. Et se trouve pris entre deux feux. Il se réfugie derrière une voiture et attend que çDes kilomètres de linceuls (Robert Laffont, 1955)a se calme en compagnie de deux autres voulant aussi éviter de devenir des victimes collatérales. Burma est tout de même repéré par la marée-chaussée et Faroux. Il apprend ainsi que ce sont des corses qui sont venus faire le coup de feu sur d’autres bandits. Quatre victimes au final… et ça ne fait que commencer !

Une vieille connaissance appelle ensuite l’agence Fiat Lux, voulant renouer avec son patron. Une femme qu’il a connu dans les années 30, Esther qui se prénommait alors Alice. Une juive amoureuse alors d’un de ses amis, Moreno, dont elle croit qu’il est de retour. De l’eau a coulé sous les ponts, Esther est défigurée et se cache derrière un voile ou ses cheveux. Elle vit dans l’immeuble qui abrite également l’entreprise familiale dirigée par son frère, qui en son temps avait coupé court aux volontés d’émancipation de sa sœur. Une Levyberg ne pouvait frayer avec un anarchiste.

Burma accepte tout d’abord l’affaire, retrouver Moreno, bien qu’il sache que celui-ci est mort lors de la guerre d’Espagne, fusillé par les franquistes. Il veut comprendre la famille et ce René Levyberg qu’il a toujours détesté. Comprenant que celui-ci est victime d’un maître-chanteur, il cherche de ce côté et les victimes continuent de tomber… surtout quand Burma s’y intéresse d’un peu près…

 

Le détective privé se fourvoie encore dans mille et une pistes. Passant d’un journal ne servant qu’à abriter les activités d’un maître-chanteur à des journaux ayant davantage pignon sur rue, dont le Crépuscule où sévit Marc Covet. Le suspects se multiplient avant de tomber ou de disparaître au moment où Faroux et la police judiciaire sont sur les dents à la recherche d’un dangereux gazier en fuite depuis des années.

Le luxueux immeuble abritant l’entreprise des Levyberg constitue le centre vers lequel Burma revient, à l’affût des allers et venues de ceux qui le fréquentent. Hélène paraît toujours avoir bien plus la tête sur les épaules que son patron qui continue à se laisser mener par ses déductions bien trop rapides. Heureusement, la secrétaire est souvent là pour sauver la mise à un Burma qui sans cela pourrait facilement être accusé de bien des choses.

Toutes ces aventures, au long des rues d’un arrondissement pas mal loti mais pouvant se transformer en coupe-gorge une fois la nuit venue, nous font avancer à la suite du créateur de l’agence Fiat Lux qui frôle bien souvent le pire. Entre clandé, feuille de chou et beaux draps. Prostituées, bandits, journalistes, policiers, arrivistes…

Reboul et Zavater confirment leur retour au premier plan tandis que le journaliste éponge Covet reste de nouveau en retrait.

 

Un final en feu d’artifice révèle un pot-aux-roses assez éloigné de ce qu’imaginait Burma… comme souvent.

 

La même année, à la suite de son personnage récurrent, Léo Malet poursuit son exploration des arrondissements de la capitale de manière plus aléatoire, passant du troisième au sixième avec deux romans qui changeront de titre quelques années plus tard.

Léo Malet, Nestor Burma et les retombées de la guerre

En 1949, quelques mois après Gros plan du macchabée, paraît une nouvelle enquête du détective de l’agence Fiat Lux, Les paletots sans manches.

 

Alors qu’il baguenaude dans les environs de Sceaux, en attendant l’heure exacte du rendez-vous fixé par un nouveau client, Burma laisse échapper sa toute nouvelle pipe, à tête d’indien. Elle tombe dans une décharge dans laquelle il découvre un cadavre, celui d’un arabe dont la puanteur est plus forte que ne devrait l’être un cadavre ordinaire. Les paletots sans manches (SEPE, 1949)Obnubilé par le client qui l’a contacté, le détective décide de ne pas s’attarder, c’est que celui qui lui a donné rendez-vous semble, d’après les renseignements qu’il a obtenu et la demeure impressionnante où il l’attend, posséder une fortune certaine. Et Burma est toujours attiré par ce qui peut lui rapporter.

Gérard Flauvigny, riche industriel, quelque peu éprouvé par l’épuration de l’après-guerre, s’inquiète pour son fils, Roland. Ce dernier fréquente, d’après sa sœur, un endroit ayant mauvaise réputation, l’Antinéa, une boîte de nuit tenue par des arabes. Ce que lui verse le patron, pour lequel même Burma a bossé à un moment de sa vie, motive particulièrement celui-ci. Malheureusement, accompagné d’Hélène, il découvre bien vite que Roland a passé l’arme à gauche. Un accident, le gaz qui s’est échappé alors que ce dernier était enfermé dans sa chambre parisienne sous les toits dans un état second, dû à l’absorption de haschich.

De retour chez Flauvigny, accompagné de son médecin traitant, Burma informe son client de la triste nouvelle et décide avec son accord, et une petite rallonge, d’enquêter sur ceux qui ont fait du fils tant aimé un drogué. La descente de Burma dans la boîte de nuit, alors qu’il essaie de passer inaperçu, est rapidement repéré… drogué, il vit une fuite hallucinée, parvenant à semer ses geôliers sans bien comprendre comment. Il se réveille dans le lit de la fille de Flauvigny, Joëlle, et apprend bientôt que c’est le médecin de ce dernier qui est mort dans la nuit… une demi-surprise puisque Burma, dans son évasion délirante, en avait eu des visions…

 

Comme d’habitude, l’intrigue est menée tambour battant. Les rebondissements se succèdent et Burma, entre deux verres et deux bouffardes, est entraîné dans ce maelström plutôt qu’il ne domine la situation. Ses suppositions se succèdent en étant systématiquement battus en brèche par les événements suivants.

Après plusieurs intrigues situées pendant la guerre et quelques-unes juste avant, Léo Malet évolue et passe cette fois dans l’immédiate après-guerre. La place qu’il donne aux arabes et le vocabulaire employé pour les désigner rend quelques passages nauséabonds, surtout après la lecture de son roman précédent, Le soleil n’est pas pour nous. Mais on découvre rapidement que le cadavre découvert dans la décharge n’est pas inconnu du détective et qu’il y a là une autre motivation pour celui-ci à poursuivre son enquête, en plus de l’envie de soutirer le maximum à son client. Les arabes ne sont pas que des truands, ils sont aussi les victimes d’un trafic lié à leur envie de connaître la France, une vague migratoire qui peut en rappeler de plus récentes ou carrément actuelles. Le prix à payer pour arriver jusqu’en métropole est particulièrement élevé et Malet dresse un portrait peu ragoûtant des profiteurs de cette période, continuant, pour certains, sur des années de guerre qui les ont porté à la tête de divers trafics.

Le roman n’a rien d’une thèse ni d’une démonstration, il s’inscrit juste pleinement dans la réalité de l’époque, comme Malet a su jusqu’ici si bien le faire. Les travers de la société sont pointés sans tabous mais avec force rebondissements et dans le cadre d’une intrigue rocambolesque, frisant souvent l’invraisemblance, mais le romancier nous a également habitués à cet univers…

 

Hélène prend une importance qu’elle n’avait pas jusqu’ici dans la résolution de l’énigme, Reboul, le collaborateur manchot de l’agence Fiat Lux, confirme son retour au premier plan et Faroux constitue l’un des ressorts incontournables du roman. Marc Covet, l’ami journaliste est un peu en retrait, contrairement aux dernières enquêtes. Et Malet poursuit dans la veine qui a fait de Burma un détective marquant, peu doué pour les raisonnements au point que les siens sont toujours particulièrement alambiqués, attiré par le sexe opposé sans toutefois être un tombeur. Il se croit toujours plus malin que la police et finit souvent au même niveau qu’eux, sinon légèrement en retard. Il prend des risques inconsidérés, à l’aune de raisonnements pas toujours judicieux. Bref, tout cela forme un ensemble qui rend l’univers des Nestor Burma attachant, réjouissant. En ajoutant que le ton employé par le détective pour nous raconter ses aventures est léger, il s’écoute parler et nous gratifie de nombres de bons mots qui nous offrent une récréation à chaque fois qu’on ouvre un des bouquins le mettant en scène. Celui-ci particulièrement.

 

L’année suivante, la publication du Burma prévu, Direction cimetière, est annulée du fait de la liquidation de la maison d’édition qui devait s’en charger. Cette aventure ne paraîtra qu’en 1969 sous le titre Un croque-mort nommé Nestor.

Avant de donner un nouvel élan à sa série en en faisant “les nouveaux mystères de Paris” et d’abandonner progressivement les différents pseudonymes sous lesquels il a publié au cours des années 40, Malet publie une nouvelle mettant en scène Burma, Pas de veine pour le pendu, d’abord titrée Entreprise de transports pour “Mystère Magazine”.

C’est une nouvelle rapide, rythmée, et qui nous présente Burma sous un jour nouveau. Alors qu’il a rendez-vous avec un client, il le découvre pendu dans sa cabane au fond du jardin. L’enquête est confiée à la police de Sceau et l’inspecteur Lepetit. Un enquêteur avec lequel notre détective ne s’entend pas d’entrée de jeu, celui-ci étant trop sûr de lui, trop épris de certitudes. Et c’est un Burma faisant profil-bas mais suivant son idée que nous découvrons. Un Burma qui s’avérera en fin de compte avoir raison… plutôt inhabituel pour lui. Quasiment antinomique. Il nous offre là le profil habituel de ses collègues, ceux présents dans tous les romans du genre et perd de sa singularité.

C’est au final une enquête très classique et singulière au point d’en être presque banale.

 

Avant de se lancer dans “les nouveaux mystères de Paris”, Léo Malet signe un dernier roman one-shot avant longtemps, Enigme aux Folies-Bergères.