Léo Malet, Nestor Burma du 1er au 2ème arrondissement

En 1954, Léo Malet se lance dans sa grande idée, celle de situer les enquêtes de son détective dans différents quartiers de Paris, l’occasion d’une description de la capitale, de son exploration. Cette idée qui lui est venue alors qu’il observait la ville depuis le pont Bir Hakeim lors d’une promenade avec son fils et qui s’appellera “les nouveaux mystères de Paris, comme une résurgence, une actualisation, de l’œuvre d’Eugène Sue.

Pour commencer, il procède assez logiquement en s’intéressant au premier arrondissement, c’est Le soleil naît derrière le Louvre.

 

Nestor Burma arpente les rues du centre de la capitale. Il est rue des Lavandières-Sainte-Opportune puis rue Jean Lantier, à la recherche d’un client, Louis Lheureux. Il s’est à quel hôtel il est descendu, le même que les fois précédentes, l’hôtel de Province, rue de Le soleil naît derrière le Louvre (Robert Laffont, 1954)Valois. Mais il aime les rues de Paris même dans le froid de janvier. A force de persévérance, il le déniche dans un restaurant, la Riche-Bourriche, non loin de la fontaine des Innocents. A peine ont-ils échangé quelques mots et dégusté leur repas que celui qu’il est engagé pour retrouver et renvoyer dans ses pénates lui fausse compagnie. C’est la première en deux ans qu’il lui fait le coup. Non seulement l’habituelle escapade parisienne est plus précoce que les deux années précédentes mais, en plus, voilà que Lheureux ne semble pas enchanté de le voir !

En sortant seul du restaurant, Burma tombe sur un attroupement rue Pierre Lescot. Le commissaire Florimond Faroux en l’apercevant l’invite à le suivre dans une cave. Comme il y a un cadavre et que Burma est là le policier a pensé qu’il devait le connaître ou que cela avait un rapport avec une enquête en cours, mais il s’agit d’un certain Etienne Larpent dont le privé n’a jamais entendu parler.

 

Comme d’habitude, on démarre sur les chapeaux de roues. Deux chapitres et déjà un mort et un client qui s’est volatilisé. A cela vont venir s’ajouter un autre client qui accoste au port du Louvre, le client retrouvé envoyé à l’hôpital, un tableau de Raphaël volé dont une copie était sur le mort, une mannequin en perte de vitesse logeant dans un palace, un gigolo groupie de la vedette, un grec dilettante, une clocharde se prétendant ancienne duchesse, un oiseleur… et tout ça dans le secteur du Louvre derrière lequel Burma voit naître le soleil depuis un balcon.

Il est en terrain de connaissance, son agence, Fiat Lux, ayant ses bureaux rue des Petits-Champs. Il va donc rester dans le secteur. Cette fois, effectivement, en plus des ingrédients auxquels nous a habitué l’écrivain, femme séduisante, coups de feu et de poing, déductions approximatives et égarements du détective, il y a Paris que l’on visite entre deux rebondissements. Un Paris des années 50, où l’on fait encore mûrir des fruits dans les caves, où les abords du Palais Royal sont déserts en hiver.

 

L’intrigue est également l’occasion d’une évolution, les deux employés de l’agence Fiat Lux, que nous avions croisés occasionnellement jusqu’ici, sont parties prenantes de l’enquête. Zavater protège le client arrivé en bateau au port du Louvre et Reboul surveille Lheureux durant son séjour à l’hôpital. Il y a toujours les relations savoureuses d’Hélène, elle aussi mise à contribution, et de son patron et celle de qu’il a avec Faroux. Marc Covet, le journaliste-éponge du Crépuscule, est un peu en retrait cette fois, ne contribuant pas vraiment à la résolution du mystère que Burma cherche, comme le slogan de son agence le claironne, à mettre k.o.

 

C’est un roman qui se lit avec plaisir, le style de Malet est bien là et les saillies du détective narrateur ne gâtent pas l’ensemble, nous poussant bien souvent à sourire. Il n’a pas peur du ridicule, sûr de lui, s’engouffrant dans la gueule du loup sans s’en rendre compte, croyant toujours devancer ses adversaires. Les seules prédictions qui se réalisent sont celles des autres…

 

 

Quelques mois plus tard, en 1955, c’est au tour du deuxième arrondissement d’accueillir notre détective dans Des kilomètres de linceul.

Tout commence porte Saint Denis pour Burma, sous le signe de la famille. Il est là sur les conseils de Florimond Faroux, à la recherche d’une mineure ayant fugué et d’un homme qui pourrait lui apporter des informations. Après avoir enfin dégotté celui qui ne lui a finalement pas été d’une grande aide, il s’offre un verre dans un bistrot de la rue Blondel. Et se trouve pris entre deux feux. Il se réfugie derrière une voiture et attend que çDes kilomètres de linceuls (Robert Laffont, 1955)a se calme en compagnie de deux autres voulant aussi éviter de devenir des victimes collatérales. Burma est tout de même repéré par la marée-chaussée et Faroux. Il apprend ainsi que ce sont des corses qui sont venus faire le coup de feu sur d’autres bandits. Quatre victimes au final… et ça ne fait que commencer !

Une vieille connaissance appelle ensuite l’agence Fiat Lux, voulant renouer avec son patron. Une femme qu’il a connu dans les années 30, Esther qui se prénommait alors Alice. Une juive amoureuse alors d’un de ses amis, Moreno, dont elle croit qu’il est de retour. De l’eau a coulé sous les ponts, Esther est défigurée et se cache derrière un voile ou ses cheveux. Elle vit dans l’immeuble qui abrite également l’entreprise familiale dirigée par son frère, qui en son temps avait coupé court aux volontés d’émancipation de sa sœur. Une Levyberg ne pouvait frayer avec un anarchiste.

Burma accepte tout d’abord l’affaire, retrouver Moreno, bien qu’il sache que celui-ci est mort lors de la guerre d’Espagne, fusillé par les franquistes. Il veut comprendre la famille et ce René Levyberg qu’il a toujours détesté. Comprenant que celui-ci est victime d’un maître-chanteur, il cherche de ce côté et les victimes continuent de tomber… surtout quand Burma s’y intéresse d’un peu près…

 

Le détective privé se fourvoie encore dans mille et une pistes. Passant d’un journal ne servant qu’à abriter les activités d’un maître-chanteur à des journaux ayant davantage pignon sur rue, dont le Crépuscule où sévit Marc Covet. Le suspects se multiplient avant de tomber ou de disparaître au moment où Faroux et la police judiciaire sont sur les dents à la recherche d’un dangereux gazier en fuite depuis des années.

Le luxueux immeuble abritant l’entreprise des Levyberg constitue le centre vers lequel Burma revient, à l’affût des allers et venues de ceux qui le fréquentent. Hélène paraît toujours avoir bien plus la tête sur les épaules que son patron qui continue à se laisser mener par ses déductions bien trop rapides. Heureusement, la secrétaire est souvent là pour sauver la mise à un Burma qui sans cela pourrait facilement être accusé de bien des choses.

Toutes ces aventures, au long des rues d’un arrondissement pas mal loti mais pouvant se transformer en coupe-gorge une fois la nuit venue, nous font avancer à la suite du créateur de l’agence Fiat Lux qui frôle bien souvent le pire. Entre clandé, feuille de chou et beaux draps. Prostituées, bandits, journalistes, policiers, arrivistes…

Reboul et Zavater confirment leur retour au premier plan tandis que le journaliste éponge Covet reste de nouveau en retrait.

 

Un final en feu d’artifice révèle un pot-aux-roses assez éloigné de ce qu’imaginait Burma… comme souvent.

 

La même année, à la suite de son personnage récurrent, Léo Malet poursuit son exploration des arrondissements de la capitale de manière plus aléatoire, passant du troisième au sixième avec deux romans qui changeront de titre quelques années plus tard.

Publicités

Léo Malet, Nestor Burma et les retombées de la guerre

En 1949, quelques mois après Gros plan du macchabée, paraît une nouvelle enquête du détective de l’agence Fiat Lux, Les paletots sans manches.

 

Alors qu’il baguenaude dans les environs de Sceaux, en attendant l’heure exacte du rendez-vous fixé par un nouveau client, Burma laisse échapper sa toute nouvelle pipe, à tête d’indien. Elle tombe dans une décharge dans laquelle il découvre un cadavre, celui d’un arabe dont la puanteur est plus forte que ne devrait l’être un cadavre ordinaire. Les paletots sans manches (SEPE, 1949)Obnubilé par le client qui l’a contacté, le détective décide de ne pas s’attarder, c’est que celui qui lui a donné rendez-vous semble, d’après les renseignements qu’il a obtenu et la demeure impressionnante où il l’attend, posséder une fortune certaine. Et Burma est toujours attiré par ce qui peut lui rapporter.

Gérard Flauvigny, riche industriel, quelque peu éprouvé par l’épuration de l’après-guerre, s’inquiète pour son fils, Roland. Ce dernier fréquente, d’après sa sœur, un endroit ayant mauvaise réputation, l’Antinéa, une boîte de nuit tenue par des arabes. Ce que lui verse le patron, pour lequel même Burma a bossé à un moment de sa vie, motive particulièrement celui-ci. Malheureusement, accompagné d’Hélène, il découvre bien vite que Roland a passé l’arme à gauche. Un accident, le gaz qui s’est échappé alors que ce dernier était enfermé dans sa chambre parisienne sous les toits dans un état second, dû à l’absorption de haschich.

De retour chez Flauvigny, accompagné de son médecin traitant, Burma informe son client de la triste nouvelle et décide avec son accord, et une petite rallonge, d’enquêter sur ceux qui ont fait du fils tant aimé un drogué. La descente de Burma dans la boîte de nuit, alors qu’il essaie de passer inaperçu, est rapidement repéré… drogué, il vit une fuite hallucinée, parvenant à semer ses geôliers sans bien comprendre comment. Il se réveille dans le lit de la fille de Flauvigny, Joëlle, et apprend bientôt que c’est le médecin de ce dernier qui est mort dans la nuit… une demi-surprise puisque Burma, dans son évasion délirante, en avait eu des visions…

 

Comme d’habitude, l’intrigue est menée tambour battant. Les rebondissements se succèdent et Burma, entre deux verres et deux bouffardes, est entraîné dans ce maelström plutôt qu’il ne domine la situation. Ses suppositions se succèdent en étant systématiquement battus en brèche par les événements suivants.

Après plusieurs intrigues situées pendant la guerre et quelques-unes juste avant, Léo Malet évolue et passe cette fois dans l’immédiate après-guerre. La place qu’il donne aux arabes et le vocabulaire employé pour les désigner rend quelques passages nauséabonds, surtout après la lecture de son roman précédent, Le soleil n’est pas pour nous. Mais on découvre rapidement que le cadavre découvert dans la décharge n’est pas inconnu du détective et qu’il y a là une autre motivation pour celui-ci à poursuivre son enquête, en plus de l’envie de soutirer le maximum à son client. Les arabes ne sont pas que des truands, ils sont aussi les victimes d’un trafic lié à leur envie de connaître la France, une vague migratoire qui peut en rappeler de plus récentes ou carrément actuelles. Le prix à payer pour arriver jusqu’en métropole est particulièrement élevé et Malet dresse un portrait peu ragoûtant des profiteurs de cette période, continuant, pour certains, sur des années de guerre qui les ont porté à la tête de divers trafics.

Le roman n’a rien d’une thèse ni d’une démonstration, il s’inscrit juste pleinement dans la réalité de l’époque, comme Malet a su jusqu’ici si bien le faire. Les travers de la société sont pointés sans tabous mais avec force rebondissements et dans le cadre d’une intrigue rocambolesque, frisant souvent l’invraisemblance, mais le romancier nous a également habitués à cet univers…

 

Hélène prend une importance qu’elle n’avait pas jusqu’ici dans la résolution de l’énigme, Reboul, le collaborateur manchot de l’agence Fiat Lux, confirme son retour au premier plan et Faroux constitue l’un des ressorts incontournables du roman. Marc Covet, l’ami journaliste est un peu en retrait, contrairement aux dernières enquêtes. Et Malet poursuit dans la veine qui a fait de Burma un détective marquant, peu doué pour les raisonnements au point que les siens sont toujours particulièrement alambiqués, attiré par le sexe opposé sans toutefois être un tombeur. Il se croit toujours plus malin que la police et finit souvent au même niveau qu’eux, sinon légèrement en retard. Il prend des risques inconsidérés, à l’aune de raisonnements pas toujours judicieux. Bref, tout cela forme un ensemble qui rend l’univers des Nestor Burma attachant, réjouissant. En ajoutant que le ton employé par le détective pour nous raconter ses aventures est léger, il s’écoute parler et nous gratifie de nombres de bons mots qui nous offrent une récréation à chaque fois qu’on ouvre un des bouquins le mettant en scène. Celui-ci particulièrement.

 

L’année suivante, la publication du Burma prévu, Direction cimetière, est annulée du fait de la liquidation de la maison d’édition qui devait s’en charger. Cette aventure ne paraîtra qu’en 1969 sous le titre Un croque-mort nommé Nestor.

Avant de donner un nouvel élan à sa série en en faisant “les nouveaux mystères de Paris” et d’abandonner progressivement les différents pseudonymes sous lesquels il a publié au cours des années 40, Malet publie une nouvelle mettant en scène Burma, Pas de veine pour le pendu, d’abord titrée Entreprise de transports pour “Mystère Magazine”.

C’est une nouvelle rapide, rythmée, et qui nous présente Burma sous un jour nouveau. Alors qu’il a rendez-vous avec un client, il le découvre pendu dans sa cabane au fond du jardin. L’enquête est confiée à la police de Sceau et l’inspecteur Lepetit. Un enquêteur avec lequel notre détective ne s’entend pas d’entrée de jeu, celui-ci étant trop sûr de lui, trop épris de certitudes. Et c’est un Burma faisant profil-bas mais suivant son idée que nous découvrons. Un Burma qui s’avérera en fin de compte avoir raison… plutôt inhabituel pour lui. Quasiment antinomique. Il nous offre là le profil habituel de ses collègues, ceux présents dans tous les romans du genre et perd de sa singularité.

C’est au final une enquête très classique et singulière au point d’en être presque banale.

 

Avant de se lancer dans “les nouveaux mystères de Paris”, Léo Malet signe un dernier roman one-shot avant longtemps, Enigme aux Folies-Bergères.

Léo Malet, André Arnal, Gina, et la fatalité

En 1949, entre deux enquêtes de Nestor Burma, Gros plan du macchabée et Les paletots sans manches, paraît le deuxième opus de la “trilogie noire” de Léo Malet, Le soleil n’est pas pour nous. Il y dépeint une nouvelle fois la condition des laissés pour compte en s’inspirant de sa propre expérience.

 

1926, à la prison pour mineurs de la Petite Roquette, le réveil est ponctué des cris des enfants jaillissant des cellules. L’ambiance retombe dès que les gardiens réagissent. Deux mois qu’André, le narrateur, est enfermé là. Il a été embarqué par une patrouille alors Le soleil n'est pas pour nous (Editions du Scorpion, 1949)qu’il dormait sous le pont Sully, emmené à la Petite Roquette pour faits de vagabondage. Il est au bord de la folie, l’enfermement et la proximité des autres ne lui réussissant décidément pas.

Il est finalement libéré, un non-lieu prononcé à la suite d’une lettre de son oncle, unique membre restant de sa famille. Sorti en même temps que Fernand, arrêté après avoir volé sa mère pour mené quelques jours la belle vie avec Odette. Ils errent ensemble, réfléchissant à un endroit où dormir. Devant les réticences d’André à “écorner ses cinquante balles”, Fernand décide qu’ils dormiront chez lui, chez sa mère. Il lui achète des fleurs et demande à son compagnon de l’attendre sur le trottoir. Soudain, André voit une femme défenestrée atterrir sur le trottoir et Fernand à la fenêtre lui balançant le bouquet. Il s’enfuit en vitesse, se retrouve aux halles où la police vient rarement faire des descentes. Dans un troquet, il échange avec Milo, un homme venu là pour embaucher, cherchant à ajouter quelques revenus à ceux qu’il a déjà avec son boulot de jour. André lui confie que c’est peine perdue et Milo l’invite à venir le voir parce qu’il y a du travail dans l’entreprise où il est salarié. C’est ainsi que le garçon de seize ans se retrouve à travailler pour les établissements Debêche, une fonderie, et à loger au foyer Végétalien. Presque sorti de sa condition de vagabond, de clochard. Mais bien vite Milo lui apprend qu’il a entendu que l’entreprise ne le garderait pas, il lui suggère alors une arnaque à l’accident de travail, le macadam.

De nouveau sans occupation, touchant quand même quelques temps l’argent de l’assurance pour son accident du travail, André rencontre Fredo, un jeune logeant dans la cité Jeanne d’Arc, un endroit qui a tout du taudis, uniquement peuplé de miséreux. Parmi eux, la sœur de Fredo, Gina, lui tape dans l’œil. Une attirance irrépressible. Et même si Fredo les empêche de se rapprocher, il n’y parvient pas…

 

C’est un adolescent décidé que nous décrit Léo Malet. Décidé à travailler quand il sort de prison mais bien vite rattrapé par sa condition et l’image qu’en ont les autres, décidé à vivre son amour avec Gina mais bien vite confronté à des réalités sordides.

Pourquoi la misère se transmet-elle, comme un héritage, le plus sûr des héritages ?… Pourquoi ne peut-on jamais s’en sortir ?

Un adolescent qui lutte et qui observe, ne pouvant pas non plus éviter les certitudes sans fondement, nauséabondes, les arabes, sous sa plume, sont des “bicots” ou des “krouïa”. Ils ne peuvent être que mauvais. Un racisme qui semble partagé par beaucoup. Par l’auteur puisqu’il s’inspire d’un moment de sa vie ? Et qui tend à nous empêcher d’éprouver de l’empathie pour André. Une époque, un milieu, peut-être…

C’est un roman noir, désespéré, résigné. S’enfonçant petit à petit. Une trajectoire qui conduit inexorablement à la chute.

 

Léo Malet se livre, s’inspirant d’une période de sa vie, de sa montée à Paris, de son incarcération à la prison de la Petite Roquette, du foyer Végétalien où il a vécu, des petits boulots qu’il a fait. Il se livre et nous livre sûrement aussi certaines analyses qui lui sont propres et qu’il revendiquera plus tard, comme ce racisme tellement assumé dans ce bouquin. Ce que j’avais pris à la première lecture comme un témoignage d’une époque, la description distanciée de marginaux et de leurs travers, ne l’est peut-être pas tant que ça.

Malet nous offre un roman sincère, nauséabond, décrivant une société qui ne l’est pas moins, où la destinée de chacun en fonction de sa naissance semble inéluctable.

Lorsque la mistoufle te tient, elle te lâche pas comme ça… Faudrait un miracle pour en sortir… Le malheur, c’est qu’il y en a parmi nous qui y croit, aux miracles… Nous formons peut-être la Cour des Miracles, mais ça s’arrête là… Bon Dieu ! La misère est indécrottable… C’est pas pour rien qu’on l’appelle la merde… Tu peux te laver, il t’en reste toujours une vague odeur ou des particules dans les ongles ou les plis de la peau… Pire qu’un vidangeur. Vacherie de sort ! Tu crois te sauver et tu t’accroches toujours à des points d’appui qui foirent et tu retombes plus empanissé qu’avant… Comment veux-tu que le clochard se relève ?

 

Quelques mois après ce deuxième volet de la “trilogie noire”, Léo Malet revient à Nestor Burma avec Les paletots sans manches, contenant encore quelques relents de ce racisme qu’il vient de nous dévoiler. Il faudra attendre vingt ans pour lire le dernier opus de cette trilogie, Sueur aux tripes, pourtant écrit dans la foulée de celui-ci.

DOA, la Fille et le Loup

Le huitième roman de DOA vient de paraître, deux ans après le second volet de Pukhtu. Intitulé Lykaia, il est édité par Gallimard, comme pour les cinq précédents, mais cette fois, hors collection. Les trois célèbres lettres, “nrf”, apparaissent sur la couverture sans que nous ayons entre les mains l’un de ces volumes de la “blanche”. En effet, la couverture est noire ou gris très foncé, le titre dans un gris plus clair et le nom de l’auteur plus sombre encore. On ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas prévenus.

 

Une fille aux cheveux rouges est dans un monte-charge, seul un videur l’accompagne dans sa descente vers les sous-sols du bâtiment dans lequel elle est entrée. Le face-à-face entre les deux se prolonge, lui tatoué, les yeux injectés d’une encre rouge, elle lumineuse, sexy, attirante, les yeux vairons. Arrivés à l’étage du BUNK’R, leur guerre des regards Lykaia (Gallimard, 2018)cesse. La Fille arpente les différents espaces et couloirs du club qui baignent dans une musique classique, une fois n’est pas coutume. Elle atteint un endroit où une tente a été montée et où son amant, Markus, attend dans un fauteuil roulant, déjà sous l’emprise du produit qu’il devait prendre pour le spectacle dont il va être le centre. Et pour lequel il a payé très cher.

Un homme arrive ensuite, il nous raconte cela à la première personne. Vêtu de noir et d’un masque de loup, il parcourt l’assistance du regard et s’engouffre dans la tente pour se changer en évitant de se regarder dans un miroir. Il enfile une tenue de chirurgien et commence le happening programmé, une opération sur Markus, tout ce qu’il y a d’illégale.

Nous sommes à Berlin et l’allemand qui a voulu subir l’intervention est riche et adepte du sadomasochisme et la Fille, sa maîtresse, le domine. Elle assiste à l’opération dans la tente, salle d’opération d’un soir, alors que le reste de l’assistance est à l’extérieur, suivant tout sur des écrans.

Alors que l’objectif est atteint, le but déniché dans un recoin du corps de Markus, tout à coup, elle s’avance et procède à sa propre intervention… extrême, douloureuse, choquante et source de plaisir pour son amant. La douleur source de jouissance.

 

Quelques minutes plus tard, une fois sa tenue d’origine enfilée de nouveau, le chirurgien au masque de loup s’apprête à partir quand il aperçoit le Fille quittant le bâtiment abritant le BUNK’R. Il lui propose de la raccompagner.

 

Nous sommes au début d’un voyage dans le milieu du BDSM, bondage et discipline sadomasochiste. Dans cette première partie intitulée la fin muette de la nuit, titre inspiré d’Aragon, la Fille et l’homme-loup suivent leur chemin, chacun de leur côté. Et nous les découvrons petit à petit, à travers leurs activités et leurs différentes identités. Lui est un chirurgien déchu, ne pratiquant plus que clandestinement, défiguré, elle est une adepte du BDSM, des deux côtés, domination et soumission, ce qui n’est pas si courant.

Leur brève rencontre, vite oubliée, leur revient finalement. La fascination du Loup pour la Fille naît. Elle deviendra réciproque.

… une paire de souffreteux, plongés dans un enfer de tourments et pour qui le salut passe par l’abus des douleurs des autres.

Et DOA nous entraîne dans ce milieu et ses pratiques qu’ils vont pousser très loin. Trop loin ?

 

Ce n’est pas une lecture confortable que nous propose l’écrivain. D’une violence parfois presque insoutenable. Après avoir été puiser, dans ses romans précédents, à certaines sources du terrorisme actuel, à celles des guerres qui sévissent dans différents endroits du globe, il explore cette fois les sources qui mènent à d’autres extrémités. La douleur captive. Et entraîne loin, très loin. Au-delà des codes institués, une violence que l’on assène et que l’on subit. Conduisant à une fascination qui mène même au-delà des usages habituels, pratiqués dans les clubs s’y adonnant.

DOA nous emmène loin, de Berlin à Venise, sur un territoire à la lisière de la pornographie et d’une violence qui s’apparente à de la torture même si elle est consentie. Un sujet qui lui demande de jouer les équilibristes, sur le fil, pour éviter de tomber dans le grand-guignol ou l’insupportable. Il s’y attèle à sa manière. On sent le travail de documentation, la volonté de ne pas s’en aller trop loin. Même si nous sommes de toute évidence dans la fiction, l’imaginaire. Un imaginaire noir qui explore d’autres tréfonds de l’âme humaine. L’humanité à ses limites. Une recherche de liberté qui peut s’avérer vaine mais qui oblige à sonder la mémoire de chacun, qui oblige à l’affronter.

Pas plus ici que dans le monde vanille, celui des pauvres cons rétifs aux délectables violence du subspace, la liberté n’existe. Objet ou sujet, l’autre est un enfer nécessaire, il nous enchaîne à lui. Faire fi de l’interdit implique son existence. Sans interdit impossible de se penser en affranchi, à moins de vouloir devenir la norme et la norme, c’est la fin garantie de toute forme de licence. Et que dire de nous-mêmes, de nos vies, de ce qu’elles nous réservent, nous sommes tous prisonniers de nos propres expériences.

Nous sommes entraînés une fois de plus à la suite d’un loup. Ce loup qui rôdait déjà dans son premier roman, Les fous d’avril, que l’on a retrouvé dans son quatuor de Citoyens clandestins, avec ce lynx, félin autrefois considéré comme un cousin des loups, après avoir frôlé un chien noir dans La ligne de sang. C’est cette fois un loup désignant à la fois le masque porté par le personnage central et ce que ce masque représente. On croise de nouveau un Markus, comme le personnage principal de son premier roman, auquel ont succédé des Marc… La première personne alterne avec la troisième au grès des parties, il y en a trois, et de chapitres aux titres allant de la haine à l’affliction en passant par la colère, les lamentations ou l’oubli.

L’univers est là, celui d’un romancier que l’on a apprécié au fil de ses romans. Que l’on apprécie encore parce qu’il nous bouscule, nous chamboule, poussant jusqu’à nous traumatiser. Un jusqu’au-boutiste ne nous épargnant rien, nous obligeant à nous accrocher et à lire des descriptions à peine supportables.

Une plongée d’âmes abimées dans une noirceur sans fond.

 

Décidément, DOA est un explorateur et un conteur qui s’y entend toujours autant pour nous accrocher à ses pages, nous pousser à les tourner, quelle que soit l’intrigue. Un romancier à suivre, jouant toujours avec les limites, les maîtrisant, en espérant qu’il continuera ce tour de force dans la suite de son œuvre. Savourons ce roman-là en attendant le suivant.

Léo Malet, Nestor Burma fait son cinéma

En 1949, paraît la cinquième ou sixième aventure du détective parisien, Gros plan du macchabée. Cinquième ou sixième selon que l’on prend en compte ou pas Coliques de plomb, paru l’année précédente mais retravaillé par la suite pour devenir en 1971 Nestor Burma court la poupée. Je parlerais de cette réécriture et non de la première version ; pour le blog, il s’agit donc de la cinquième apparition de Nestor Burma. Sans compter la nouvelle Solution au cimetière publiée en 1946 dans “Images du monde”.

Quelques mois après Le dernier train d’Austerlitz, sans Burma, et Le cinquième procédé, avec, Léo Malet signe un nouveau roman. D’abord intitulé par l’auteur Un certain Nestor Burma, parce qu’il s’agit chronologiquement de la première enquête de son personnage, il est retitré par l’éditeur sans doute pour mieux convenir à l’image de la série. Léo Malet y renoue non seulement avec le fondateur de l’agence Fiat Lux mais également avec un milieu qu’il a fréquenté, celui du cinéma. Il y a été en effet plusieurs fois figurants, pour Marcel Lherbier, Claude Autant-Lara, Marcel Carné, Pierre Prévert ou encore Louis Daquin, avant d’y intervenir, dans les années qui suivront, en tant que scénariste ou auteur de l’histoire originale.

Lors de sa sortie, ce court roman est accompagné d’un autre comprenant encore moins de pages, Hélène en danger.

 

Nestor Burma ne se reconnaît pas en se regardant dans le miroir. Transformé par un maquilleur russe, il se fait peur. Dans le même temps, l’habilleuse s’affaire autour de Julien Favereau, la vedette du grand écran, dans la loge duquel la présence du détective Gros plan du macchabée (SEPE, 1949)est autorisée, pour la bonne raison qu’il a été engagé par l’acteur pour sa protection à la suite de menaces épistolaires. Curieusement, ce dernier ne semble redouter qu’on attente à ses jours que dans le studio… mais Burma n’a qu’à peine le temps de s’interroger sur cette bizarrerie et de s’en entretenir avec son client que celui-ci meurt sous ses yeux dès le tout début du roman.

Alors qu’il prévient la police, un autre figurant vient utiliser l’un des taxiphones à côté du sien. Il s’empresse de révéler lui aussi la nouvelle et Burma comprend que, tout comme lui, il exerce un autre métier. Les présentations se font devant un verre, rempli d’un liquide que ni l’un ni l’autre ne dédaigne… le journaliste s’appelle Marc Covet, celui que nous connaissons bien. Il s’agit là de leur première rencontre.

La police arrive ensuite, elle rencontre un Nestor Burma pas encore connu et dont elle ne se méfie pas pour le moment. Le commissaire Petit-Martin est chargé de l’enquête et la mène en compagnie du détective à l’orée de sa carrière.

Julien Favereau n’est pas mort de mort naturelle, l’empoisonnement est bientôt attesté par le médecin-légiste et Burma et Petit-Martin suivent toutes les pistes, s’égarant systématiquement dans de fausses déductions. Il faut dire qu’ils ont de quoi faire, Favereau était aussi détesté de ceux qui travaillaient avec lui qu’il était adoré des midinettes.

… j’avais commencé à comprendre que Favereau était une teigne à qui le plus doux des hommes aurait préféré offrir un verre d’arsenic plutôt que de le voir crever de soif.

C’est une aventure sympathique que nous offre là Léo Malet. Les bons mots de son narrateur-détective sont déjà présents, sa vantardise aussi. Une aventure sympathique, rapide, qui n’a pas l’épaisseur d’autres enquêtes même si l’écrivain ne recherche pas cela, l’épaisseur, avec les intrigues qu’il fait vivre à son personnage récurrent.

Nous visitons les coulisses d’un tournage de cinéma, rencontrons les différents métiers qui y sévissent et nous immergeons dans l’atmosphère d’urgence qui peut y régner. Marc Covet et Nestor Burma y font connaissance, s’imbibent comme il se doit, et l’agence Fiat Lux n’existe pas encore. Cet aperçu d’un Nestor Burma avant l’heure est le côté le plus intéressant du bouquin, pourvu qu’on s’intéresse au personnage.

La conclusion est comme souvent rapide et dénuée de morale… très humaine…

 

Avec ce court roman, ce que l’on appellerait maintenant une novella vient en bonus, Hélène en danger. Comme pour Solution au cimetière, le format court semble particulièrement adapté au dynamisme inhérent à la série.

Hélène Châtelain, la fidèle secrétaire de l’agence Fiat Lux, se trouve au cœur de l’intrigue qui débute, comme pour Nestor Burma contre CQFD par le souci de se procurer du tabac. Nous sommes en février 1944 et la guerre s’éternise, le débarquement tant annoncé se fait attendre et il faut trouver des moyens de se procurer le nécessaire, qui passe pour le détective par sa pipe et du café.

L’aventure, qui marque le retour de Reboul, pousse Burma à s’inquiéter pour sa secrétaire, d’abord emprisonnée par la Gestapo puis au cœur d’un piège qu’il parvient à déjouer en ne comprenant les tenants et les aboutissants de l’aventure qu’en cours de route, comme d’habitude. Situer l’intrigue dans un passé immédiat et une époque difficile donne un intérêt supplémentaire à l’histoire. Léo Malet semble décidément dans son élément quand il se coltine à une réalité qu’il a vécue, marquante… il nous l’avait déjà prouvé, il nous le confirme ici.

C’est une bonne nouvelle !

 

Alternant toujours entre ses différents pseudonymes, Malet signe de son nom dans les mois qui suivent le deuxième volet de sa “trilogie noire”, Le soleil n’est pas pour nous, puis la dernière aventure de Burma, Les paletots sans manches, avant de lui faire vivre les “nouveaux mystères de Paris”.

Léo Malet, Jean Refreger se prend pour Bill Lantelme

En 1948, Léo Malet publie sous son nom, après La vie est dégueulasse et Le cinquième procédé, un troisième roman, Le dernier train d’Austerlitz. Il s’éloigne pour un temps de son détective vedette pour nous offrir une récréation autour des rapports d’un romancier avec son héro, entre autre.

 

1938, Jean Refreger est à la morgue pour reconnaître un corps. Même s’il n’en reste plus que le tronc, il identifie formellement la victime, Karl Verden, mais le juge chargé du dossier a également vu une autre personne l’ayant identifié comme quelqu’un d’autre. Le dossier semble dans une impasse et devant la réaction de Refreger, le magistrat lui Le dernier train d'Austerlitz (SEPE, 1948)conseille s’il tient vraiment à la vérité de mener lui-même l’enquête.

Quelques années plus tard, Refreger est en plein travail, l’écriture de son nouveau roman. Comme d’habitude, il en connaît déjà le titre, La Triple énigme d’Auteuil, mais découvre l’intrigue au fur et à mesure qu’il avance même s’il sait et s’est noté quelques éléments qu’il y intégrera. Tout cela est interrompu par l’arrivée d’une lettre de sa femme partie du côté du Loir-et-Cher, leur fils est malade et en ces temps de guerre finissante, nous sommes début août 1944, il est difficile de trouver des médicaments. Refreger décide de les acheter lui-même, mais il constate très vite que les envoyer sera délicat, la poste ne fonctionnant plus sereinement avec l’avancée des alliés et la débandade allemande. Il se résous à les amener lui-même. Pour cela, il lui faut d’abord taper quelques connaissances afin d’obtenir de quoi se payer le billet de train.

Renonçant au billet donné par Suzanne Bertin  après que la conversation se soit transformée en dispute, il obtient un peu de Marcel Lepain à qui il doit pourtant déjà pas mal puis s’en va négocier avec son éditeur et parvient à prendre le dernier train au départ d’Austerltitz. Une fois installé, il nous apprend, puisque c’est lui le narrateur, qu’il a également voulu récupérer l’argent que lui devait Baratet mais qu’arrivé chez lui, c’est son cadavre qu’il a découvert. Poignardé dans le dos. Son périple en train, dans cette période troublée, ne se déroulant pas aussi paisiblement qu’en d’autres temps, quand le service public signifiait encore quelque chose, sans lien avec le bénéfice ou la rentabilité, détaché du capital, Refreger doit dormir dans une gare, cherchant le coin le plus calme, il tombe nez à nez, pour ainsi dire, avec le cadavre de Suzanne Bertin, tuée de plusieurs balles dans le dos, un tableau roulé à la main. Œuvre qui ressemble étonnamment à du Renoir.

 

De retour à Paris après quelques jours et dans l’ambiance de la libération, Refreger se voit proposer par son éditeur de mener l’enquête sur les assassinats qu’il a découverts. Ça pourrait faire un bouquin particulièrement intéressant. Etant donné l’avance qu’il lui propose, le romancier ne peut pas dire non… et c’est parti pour une aventure pleine de rebondissements, elle n’en manquait déjà pas, menée tambour battant, dans ce style vif qui est celui de Malet. On croise de faux-FFI, des trafiquants du marché noir, des flics qui ont été résistants, d’autres qui ont tenu la baraque, la Tour Pointue, en attendant des jours meilleurs, l’un d’entre eux dénommé Jules Magrenotte, presque l’homonyme d’un commissaire célèbre.

Malet s’amuse avec une intrigue qui pourrait être légère si elle ne prenait pas place à cette époque charnière, douloureuse. L’auteur en profite pour décrire une société en plein flou, déstabilisée, cherchant un nouvel équilibre après des années destructrices et délétères.

Malet joue avec l’époque pour construire une intrigue somme toute classique, se coltinant avec les travers inavouables de son époque.

Un roman curieux… dans lequel il s’amuse aussi de son image, celle d’un auteur se prenant tout à coup pour le personnage qu’il a créé, Bill Lantelme en l’occurrence, avatar improbable d’un Nestor Burma. Il s’amuse aussi de lui-même en donnant comme patronyme à son personnage central celui de l’un des pseudos sous lesquels il écrit encore à l’époque des romans qu’il ne veut pas signer Léo Malet. Patronyme quasiment identique, à une syllabe près, de celui du personnage central du premier volet de sa “trilogie noire”, La vie est dégueulasse.

 

Roman curieux qui se lit facilement, rapidement, et permet de passer un moment agréable, divertissant.

 

L’année suivante, Malet renoue avec Burma et Gros plan du macchabée puis s’en éloigne le temps d’un roman, Le soleil n’est pas pour nous, deuxième opus de sa trilogie noire, avant d’y revenir avec Les paletots sans manches.

Léo Malet, Nestor Burma d’un côté à l’autre de la ligne de démarcation

Au cours du deuxième trimestre 1948, paraît le deuxième roman signé Léo Malet publié cette année-là. Après le “roman doux” et noir, La vie est dégueulasse, Nestor Burma est de retour dans Le cinquième procédé. Un retour après deux ans et Nestor Burma et le monstre.

 

Dans une villa aux environs de Marseille, Burma est coincé en plein milieu d’un larcin qu’il commet pour le compte d’un client. Un paquet de lettres d’amour à récupérer parce que compromettantes pour un homme marié. Le paquet ficelé en main, il n’a pas de solution de repli après le retour prématuré de Jackie Lamour, la danseuse destinataire Le cinquième procédé (SEPE, 1948)des missives enflammées et occupante de la villa. Elle n’est pas revenue seule mais malgré cela, Burma joue son va-tout et menace par surprise le couple. Après les avoir assommés, il s’enfuit. Il n’a plus qu’à rendre la commande à son client… qui n’est autre que celui qu’il a assommé pour pouvoir se carapater.

Plus lourd d’une commission substantielle et n’ayant aucune envie de s’attarder, pressé de retrouver son Paris habituel, Burma monte dans le train de nuit pour la capitale. Après une altercation avec les passagers de son compartiment, un passage de la ligne de démarcation qui ne peut être que délicat en ce début novembre 1942 et le rasage de la moustache qu’il s’était laissé poussé, suscitant davantage les regards amusés que séduits, il aperçoit de l’agitation à sa descente à Paris. Des policiers se précipitent dans un wagon dans lequel Burma se dépêche également de monter. Un cadavre gît et ceux avec qui le détective avait échangé des propos passionnés sont bouleversés de le voir. Et pour cause, le cadavre lui ressemble beaucoup, tant par les vêtements, identiques aux siens, que par sa physionomie, à la différence que le trépassé a, lui, toujours ses bacchantes. Quand Florimont Faroux débarque, il se trouve embarqué pour un interrogatoire en compagnie des homologues allemands du commissaire français.

L’identité du décédé, un croate, pousse les policiers à proposer à Burma d’accepter de passer pour la victime. C’est donc en tant que mort que le détective poursuit l’intrigue. Convaincu d’avoir été pris pour cible, il décide de retourner à Marseille pour dire à celui dont il soupçonne d’avoir commandité son exécution tout le bien qu’il en pense… Avec l’aide de Marc Covet, il trouve un moyen de repasser le ligne de démarcation, chose ardue pour un mort. Lors de son séjour dans la clinique psychiatrique chargée de lui fournir ce moyen, de nouveaux événements se déroulent… qui vont accentuer encore la motivation de Burma à poursuivre son enquête.

 

Les rebondissements tombent comme à Gravelotte. Les aventures du fondateur de l’agence Fiat Lux sont rocambolesques en même temps qu’elles s’ancrent dans une réalité bien sombre, la deuxième guerre mondiale et la lutte que se livrent les différents belligérants à la moindre occasion. L’intrigue est l’occasion d’un de ces affrontements tandis que Burma navigue d’une clinique à une entreprise de production de pâtes de fruit, de clients d’un cabaret à des extracteurs de pétrole. D’une déduction brillante, sur le coup, à une autre qui la détrône pour s’avérer ensuite tout aussi erronée. Tout y passe, y compris un jeu de chat et de souris entre les polices françaises et d’occupation…

Au milieu de tout cela, Nestor Burma tente de faire son chemin, de résoudre l’énigme dont les différents événements dont il est le témoin constituent des facettes. Sans que son esprit remarquable ne le comprenne tout de suite, bien sûr.

C’est savoureux, raconté à la première personne comme d’habitude, avec la gouaille et l’esprit du détective parisien. Contrairement à L’homme au sang bleu, l’éloignement de Paris ne nuit pas à l’intérêt de l’intrigue ni à son rythme. Epaulé de Covet, Burma trace sa route en continuant à se jouer de Faroux et en y ajoutant l’occupant.

 

Un Burma hautement recommandable !

Pour clore l’année 1948, Léo Malet signe un troisième roman, Le dernier train d’Austerlitz, sans Burma puis un avec le détective, Coliques de plomb, qui sera réécrit et de nouveau publié en 1971 sous un nouveau titre, Nestor Burma court la poupée, et dont je parlerai à ce moment-là. Pour ce qui nous concerne, le détective de l’agence Fiat Lux effectue son retour dans Gros plan du macchabée publié l’année suivante.