Horace McCoy, évasion et réinsertion pour Ralph Cotter

Le quatrième roman de McCoy connaît, à l’instar des précédents, quelques difficultés à être publié. Il l’est finalement dix ans après le précédent, J’aurais dû rester chez nous, et s’intitule Kiss Tomorrow Good-Bye. Il ne met pas autant de temps à être traduit puisqu’il paraît l’année suivante dans la “série noire”, traduit par Max Roth et Marcel Duhamel, sous le titre Adieu la vie, adieu l’amour…, en étant une nouvelle fois épargné par le style des traductions de l’époque pour la collection. Pas d’argot, pas de coupes.

 

Dans une prison, un homme s’apprête à s’évader. Il a été choisi pour prêter main forte à un autre détenu, Toko, moins aguerri que lui. C’est alors qu’ils sont au champ, à ramasser des melons qu’elle doit avoir lieu. Cotter fait mine d’être malade pour aller récupérer les armes cachées pour eux. Ils se rapprochent ensuite d’un petit bois qui leur permettra de prendre de l’avance sur les gardes à cheval. Puis ils passent à l’action et, tandis qu’ils courent vers ceux qui les attendent un peu plus haut, Cotter tire une balle dans la tête de Toko. Il rejoint ensuite Holiday, la sœur de ce dernier, occupée à canarder ses poursuivants à l’aide d’une mitrailleuse, et le chauffeur engagé pour l’occasion. Ils sèment leurs poursuivants et regagnent la ville pour se cacher.

Cotter fait alors connaissance avec Mason, le garagiste qui a prêté la voiture. Après un petit temps de repos, il se rend dans une épicerie et une idée lui vient pour se remettre financièrement à flot. Il emménage ensuite avec Holiday qui ne lui ouvre pas que son appartement… Leurs relations sont rapidement passionnées pour ne pas dire violentes. Holiday est attirée par tous les hommes qui passent et Cotter ne parvient pas à la convaincre de l’écouter ou, tout simplement, à être convaincant. Le braquage qu’il a imaginé et qu’il réalise avec l’aide de Jinx, l’un des complices d’Holiday, est un succès mais des policiers véreux remontent jusqu’à eux. Cotter refuse de quitter la ville comme ils le lui demandent, sûr qu’il est qu’il rencontrera ce problème partout où il ira. Il veut rester et décide de tout mettre en œuvre pour se faire une place.

 

C’est un polar résolument ancré dans le banditisme qu’a commis McCoy, un roman qui nous offre comme personnage central un homme décidé à lutter pour s’intégrer dans la ville où il a atterrit. Un délinquant ayant de la bouteille et ne crachant pas dessus.

C’est une intrigue prenante et procurant parfois le malaise, notamment dans les relations entre Holiday et Cotter. Des relations dont la violence est excessive, poussée loin, comme si d’autres manières de communiquer n’existaient pas.

Ralph Cotter parvient à faire son trou mais c’est au prix de manœuvres qui l’enfoncent un peu plus à chaque fois. Sans foi ni loi, n’attirant pas la sympathie, c’est un personnage central auquel il est difficile de s’identifier. Un choix à rebours des précédents romans de l’écrivain.

 

Au travers de cette intrigue sombre, désespérée, McCoy nous décrit une société malade, à l’image de celle contre laquelle luttait Mike Dolan dans Un linceul n’a pas de poches. Cette fois, le personnage central décide de s’en accommoder et d’en tirer profit. Mais ça n’est pas simple et quand on accumule les ennemis, rien n’est évident.

Nous sommes résolument dans le roman noir des années 30 où un homme tente de survivre au milieu de la corruption et des collusions diverses. Cette fois le recours à la violence est la solution envisagée, dans une société qui en use abondamment. Le romancier ne nous la présentant pas comme un plaisir mais bien comme la source de bien des peurs.

C’est l’histoire d’un individualiste forcené, délinquant diplômé, qui tente de parvenir à ses fins, son confort personnel, coûte que coûte. Dans une ville, un pays, où l’individualisme est la valeur qui prime. Pour réussir dans son entreprise, son parcours va d’une police corrompue à une religion qui n’en a que le nom pour ensuite aller du côté d’une industrie toute puissante, en passant par une justice trop absente. Bref, tous les pouvoirs…

Mais malgré tous ses efforts, on sait que l’édifice est fragile. La peur habite Cotter en permanence, tout comme la folie, une folie violente, destructrice et particulièrement antipathique.

 

Après un roman désabusé mais moins amer, McCoy est revenu à ce qui a fait l’essence du roman noir, un constat sans concession sur une société gangrénée par cet individualisme qui va mener à un libéralisme décomplexé, détaché de tout humanisme, de toute humanité.

 

Le roman suivant de l’auteur revient lorgner du côté d’une littérature moins dérangeante. Ce sera Le scalpel. Une histoire qui aborde une nouvelle fois une société décrite à travers une ville et un homme qui tente d’y survivre.

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Horace McCoy, Mike Dolan contre les frilosités d’un journalisme corrompu

En 1937, Horace McCoy signe son deuxième roman, No Pockets in a Shroud. Son contenu gênant encore plus sérieusement aux entournures ses compatriotes que le premier, On achève bien les chevaux, il ne trouve d’abord un éditeur qu’en Angleterre. Il est traduit en 1946 par Sabine Berritz et Marcel Duhamel, devenant Un Linceul n’a pas de poches. Il ne paraîtra que dix ans après aux Etats-Unis, McCoy le réadaptant, se battant en vain pour qu’il ne s’agisse pas d’une version expurgée.

 

Dolan, journaliste au Times Gazette, est une nouvelle fois convoqué dans le bureau du directeur, Thomas. Son dernier article va encore être refusé et son patron en profite pour lui reprocher les dettes qu’il a un peu partout, mauvaise image pour le quotidien. Devant l’absence d’arguments pour lui expliquer cette nouvelle non publication d’un de ses papiers, Dolan décide de plaquer le journal. Une envie qui le chatouillait depuis longtemps. Il sait pertinemment que la seule raison de la mise au panier de ses articles est la collusion de son journal avec les édiles et autres détenteur des pouvoirs dans sa ville, Colton.

Je connais l’esprit de tous les journaux de la ville. Je connais l’esprit de tous les sacrés bon dieu de journaux du pays, rien dans le ventre, pas ça de cran ni les uns ni les autres.

A peine sorti, il réfléchit à un nouveau projet puis se rend au Petit Théâtre pour une répétition de la troupe amateur dont il fait partie. Il passe les heures suivantes avec l’une des actrices, sa maîtresse, sur le point de se marier avec un autre, sa famille n’estimant pas Mike comme un suffisamment bon parti.

Dolan décide de créer sa propre publication, ce sera le Cosmopolite. Après avoir trouvé un financeur, l’un des membres du Petit Théâtre, et un imprimeur, il peut se consacrer, avec l’aide d’une femme qui le trouble et qu’il vient à peine de rencontrer, Myra Barnowski, à son premier numéro qui traitera du sujet refusé par son ancien journal, la corruption dans le sport professionnel et la défaite de Colton, tenante du titre en base-ball lors de la finale du championnat. Il sait qu’elle ne s’explique que par des espèces sonnantes et trébuchantes. Son enquête publiée provoque la réaction de la ligue professionnelle et la sanction des joueurs payés pour perdre. Premier numéro, premier scoop et scandale à la clé. Mike Dolan veut écrire la vérité, raconter ce qui se passe vraiment pour faire réagir, et non se contenter d’un journalisme qui n’est plus digne d’en porter le nom, n’ayant comme seul souci que de ne pas froisser, abandonnant la morale à d’autres. Dolan croit en ce métier et veut lui redonner sa véritable dimension, son devoir d’investigation sur des sujets brûlants.

Les réactions aux premiers numéros commencent à peine qu’il pense au deuxième. Il doit nourrir l’hebdomadaire.

 

McCoy nous offre un personnage aux fortes convictions, Dolan ne vit que pour son métier, prêt à tout pour pouvoir l’exercer comme il l’entend, sacrifiant sa vie personnelle à cette quête de la vérité, ce devoir de la raconter. Il pense que le journalisme peut permettre à la ville d’être meilleure, qu’il peut améliorer la société en dénonçant ses travers. Mais il se heurte rapidement aux personnes de pouvoir.

La dénonciation d’un médecin pratiquant l’avortement de manière barbare met Dolan en danger, mais il l’accepte comme un des éléments inhérents à ce boulot, un des dommages collatéraux inévitables.

 

Dolan est un personnage convaincu par ce qu’il fait et en même temps plein de doute quant au reste de son existence. Il multiplie les conquêtes sans réellement s’attacher, vit dans une maison sans en payer le loyer et en subvenant aux besoins des autres colocataires, des artistes sans le sou dans lesquels il croit.

Il doit affronter une certaine réalité, celle du financement de son journal, et en accepte la difficulté. Ses conquêtes, issues de familles riches, lui permettent de trouver des ressources pour son journal. Cet aspect de sa vie lui important peu, il n’y fait pas preuve d’un grand amour-propre.

Mais on ne peut impunément défier les gens de pouvoir…

 

C’est un roman noir, violent, âpre et sans concession avec une société gangrénée par les collusions et la corruption, une société sans morale. Un roman qui passe en revue quelques unes des tares de ses contemporains, le pouvoir de l’argent, les liens entre politique et banditisme, le racisme et ce journalisme qui n’en est plus un…

 

Dans la liste de ses romans, celui qui vient ensuite, J’aurais dû rester chez nous, est publié l’année suivante.

Horace McCoy, Robert et Gloria dansent pour survivre

En 1935, après deux années de refus de nombreux éditeurs, le premier roman d’un scénariste hollywoodien de série B, Horace McCoy, est publié par la prestigieuse maison d’édition Simon & Schuster. Il s’intitule They Shoot Horses, Don’t They ? Il est traduit par Marcel Duhamel en 1946 pour Gallimard, dans la collection “Du monde entier”, sous le titre On achève bien les chevaux, traduction sans les caractéristiques ou les partis pris de la “série noire” puisque commise pour une collection moins sombre. McCoy marque son entrée en littérature, après quelques nouvelles publiées dans Black Mask notamment, il y décrit un pays bien loin de l’image qu’il voudrait donner.

 

Un homme est jugé. Il ne peut nier les faits, il a bien tué Gloria. Il revoit le moment fatidique dans un flash.

Alors que la sentence est prononcée après la délibération du jury, il se remémore leur rencontre et ce qui a mené à l’issue fatale.

A la sortie des studios Paramount où il a encore fait chou blanc, ne parvenant pas à se faire embaucher comme assistant, le narrateur est apostrophé par une femme. Du moins le croit-il jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle hélait juste le bus qui vient de le dépasser. Ils font connaissance et échangent sur leur sort commun, leur rêve de cinéma, le désespoir qui colle à la peau et à chaque pensée de la femme. Comme ils se revoient, Gloria réussit à convaincre Robert de s’inscrire à un marathon de danse qui va démarrer quelques jours plus tard. Le couple vainqueur se verra verser une récompense de mille dollars, une somme dans ces années post-dépression et pour des gens comme eux vivotant tant bien que mal.

Il faut tenir le plus longtemps possible, danser ou bouger sans s’arrêter. Leur seul temps de récupération consiste en une pause de dix minutes toutes les deux heures. Si l’un des deux partenaires est immobile, le couple est disqualifié. Pour donner du sel à l’épreuve et attirer les spectateurs, Socks le directeur et Rocky, son adjoint, ajoutent des épreuves au fur et à mesure, les petites périodes d’accélération ne suffisant pas. Ils imaginent le derby, une course entre les couples, l’homme marchant et la femme trottinant à son côté, accrochée à sa ceinture, les derniers arrivés sont irrémédiablement éliminés.

Les liens entre les couples se tissent. Avec les spectateurs également, certains pouvant obtenir l’appui de sponsors leur fournissant des tenues de rechange.

 

L’histoire est un long retour en arrière alors que la sentence que Robert connait déjà est prononcée. Elle vient s’intercaler entre chaque chapitre, soulignant l’inéluctable. Nous suivons les événements qui ont conduit cet homme à sa condamnation. Sans qu’il ait pu y faire grand-chose, victime d’une société qui est venue assister au procès comme elle était venue se repaitre du spectacle de ces couples luttant pour survivre.

Gloria et Robert ont bien sûr sympathisé avec une spectatrice mais la barrière est là entre eux, chacun d’un côté. Les idées noires de Gloria s’amplifiant au fur et à mesure, s’accentuant avec la fatigue. D’un côté ceux qui regardent, qui peuvent s’asseoir sur des fauteuils, observer les souffrances et la lutte de ceux qui ne veulent que survivre en se donnant quand même bonne conscience.

Regardez-moi ces gosses, mesdames et messieurs : au bout de 216 heures, ils sont frais comme des roses…, frais comme des roses les concurrents du marathon de la danse qui comptera pour les championnats du monde. Une épreuve d’endurance et de virtuosité. Ces gosses sont nourris sept fois par jour…, trois grands repas et quatre casse-croûte.

Horace McCoy dresse un portrait particulièrement noir, désespéré d’un monde dont les frontières sont celles de l’argent, du pouvoir. Les autres, les laissés-pour-compte, n’ayant d’autre choix que de se soumettre à la volonté de ceux-là, d’accepter des règles qui sont pour le moins faussées puisqu’elles n’ont rien de juste, ne servant qu’à transformer leur vie en spectacle. Un spectacle qui permet sûrement aux plus aisés de se rassurer sur leur propre existence, de la savourer d’autant plus qu’ils prennent conscience de leur chance tout en accentuant le calvaire des autres.

 

Avec ce premier roman, McCoy, à l’instar de Dashiell Hammett ou James M. Cain, s’inscrit dans une volonté de décrire une société malade. Il offre avec cette intrigue une matrice reprise par bien d’autres, souvent dans un cadre dystopique pour atténuer sans doute le malaise que pourrait susciter une trop grande proximité avec la réalité, de ces jeux où l’on en sacrifie quelques uns pour le plaisir des spectateurs. McCoy décrit la réalité, sans fard, et c’est sans doute ce qui crée un malaise, on ne peut se dire que c’est juste imaginaire, fictif. Il touche ses contemporains là où ça fait mal, loin des idéaux qu’ils se sont construits et auxquels ils veulent croire. C’est certainement ce qui explique pourquoi l’écrivain rencontrera bien des difficultés avec ses romans suivants, parvenant difficilement à les voir publiés par une société qui cherche avant tout à se voiler la face, à croire en un rêve tellement prégnant qu’il gomme, balaie sous le tapis, la réalité.

 

Le roman suivant d’Horace McCoy s’attaque à un monde qu’il a longtemps fréquenté, celui de la presse, ce sera Un Linceul n’a pas de poche et rencontrera toutes les difficultés à trouver un éditeur.

William McIlvanney, Jack Laidlaw dans les pas de son frère

Six ans après Big Man, McIlvanney publie Strange Loyalties. Il est traduit un an plus tard, en 1992, par Freddy Michalski, devenant Etranges loyautés pour la collection “Rivages / Noir”. Il s’agit d’un prolongement du précédent tout en état un retour du côté de Jack Laidlaw, l’enquêteur déjà présent dans deux de ses intrigues, Laidlaw et Les papiers de Tony Veitch.

 

Un homme se réveille avec difficulté et sans enthousiasme. Il nous révèle qu’il a obtenu de haute lutte une semaine de congés. Cet homme qui se confie à nous, le narrateur et personnage principal du roman que nous venons d’ouvrir n’est autre que Jack Laidlaw. Cette fois, son enquête nous sera racontée à la première personne. Nous étions déjà proches de lui lors de ses précédentes apparitions, nous nous approchons encore, nous glissant encore plus près de ses pensées.

Brian Harkness vient lui rendre visite, s’assurer qu’il se nourrit et qu’il ne sombre pas. Scott, le frère de Laidlaw vient de mourir et il veut comprendre. Comprendre ses dernières heures, quelle était sa vie au moment de l’accident, car c’est écrasé par une voiture qu’il est passé de vie un trépas. Un accident, pas de doute, mais Laidlaw voudrait savoir où en était Scott au moment précis de son dernier souffle. L’enterrement a été particulièrement glacial, pas de réunion après, la veuve, Anna, n’y tenant pas. Ils étaient séparés et elle a au moins eu la décence de ne pas jouer les hypocrites éplorées.

Après un repas avec Harkness et Jan, sans savoir réellement où il en est lui-même, Laidlaw part pour Graithnock, là où vivait Scott, là où il est mort. Et là où la famille Laidlaw avait un temps posé ses valises. A peine arrivé, il se rend où Scott et Anna vivaient mais la maison est en vente. Vidée. Les souvenirs reviennent malgré tout et en scrutant à travers les fenêtres, Laidlaw se souvient des tableaux qui ornaient les murs désormais nus. Des œuvres de Scott pour la plupart. L’une d’elles en particulier est imprimée dans son esprit, l’intérieur d’une cuisine dont la fenêtre donne sur un monde noir et fantastique. En faisant le tour, sautant pas dessus le mur pour entrer par l’arrière, Laidlaw retrouve ce fameux tableau, intitulé Ecosse, dans la poubelle. Il repart avec et toujours autant d’interrogations à l’esprit.

Prétendre que la conviction subjective est la vérité objective, sans la confronter constamment au témoignage de l’expérience quotidienne, revient à abdiquer tout désir de vivre sincèrement. L’esprit devient son propre arbitre et le monde est abandonné au chaos. De cette manière, la vérité ne se découvre plus, elle s’invente. L’invention de la vérité, et peu importe que vous la désiriez désespérément, et peu importe à quel point vous croyez en ses vertus, est un déni de notre nature même, dont la première règle est l’omniprésence du doute. Nous devons douter, non seulement des autres mais de nous-mêmes.

 

Ce sont différentes pistes que suit l’enquêteur. Celle des amours de son frère, celle des amis, collègues, ou anciennes fréquentations, celle de ses dernières heures. Petit à petit certains aspects s’éclaircissent quand d’autres restent flous ou carrément opaques.

Dans le même temps, Laidlaw se remet en question, s’interrogeant sur son passé, sur sa relation avec Jan, sur ce qu’il est.

Nous étions des taupes qui vivions à la lumière, à suivre péniblement, laborieusement, nos petits tunnels bâtis de nos desseins très privés.

 

Comme souvent chez McIlvanney, nous sommes face à un homme dans le doute, un homme qui n’est sûr de rien et s’interroge constamment. Il n’est touché que par ceux capables de compassion, d’altruisme.

Les tableaux de Scott constituent des énigmes qui pousse Laidlaw à aller toujours plus loin. Un souvenir ressurgi de la jeunesse de son frère l’intrigue particulièrement autant que le fait que Scott ne lui ai pas parlé de l’histoire de Dan Scoular, le personnage central de Big Man. Il continue en parallèle à suivre l’enquête de son second habituel, Harkness, menant des investigations autour du meurtre d’un junkie, certainement dealer à ses heures pour le compte de Matt Mason, déjà croisé maintes fois dans l’univers de l’écrivain.

Au final, l’interrogation porte sur ce qu’un homme peut laisser comme souvenirs, sur ce qu’il était vraiment, quels sont les recoins sombrent qu’il pouvait cacher.

La vie récompense ses amoureux fervents en les laissant se dépenser tout leur saoul. Ceux qui échouent à l’aimer, elle les autorise astucieusement à accroître très précautionneusement leur propre petit magot de vide. Dans l’acte de vivre, on gagne en perdant gros, on perd en gagnant petit.

 

C’est un roman prenant, marquant, que nous offre William McIlvanney, celui d’un écrivain important, pas seulement parce qu’il a relancé ou lancé le roman noir en Ecosse mais aussi parce qu’il l’a fait de manière magistrale en inscrivant résolument ses intrigues dans une exigence et une qualité que l’on rencontre rarement. Un écrivain marquant, un grand romancier. Qui boucle une sorte de boucle, ou passe en revue son univers romanesque en nous faisant croiser Betty Scoular et Frankie White, un descendant de Tam Docherty, ou encore ce Matt Mason, aux apparitions récurrentes dans son l’univers noir qu’il s’est créé.

Ecrire ? Qui a besoin de ça ? Quand tu écris, voici ce que tu fais. Tu y vas tout seul. Tu te fais le cuir et la couenne, une carapace de tout ce qui te tombe sous la main – relations rompues, douleurs et blessures rassemblées, souvenirs de joies passées, routines délibérées. Tu attends. Tu essaies différents types d’appâts. Tu laisses tout s’échapper – peu importe l’intérêt de la prise à première vue ou les louanges unanimes que sa capture t’aurait valu – tu laisses tout échapper, tout, sauf la prise que tu attends, celle que tu sais que tu ne dois pas rater. Tu es prêt à te perdre toi-même plutôt qu’elle. Entre-temps, tu te nourris des miettes qui sont à ta portée, ces rations de soi qui te sont autant de doses de fer.

William McIlvanney, le combat de Dan Scoular

Deux ans après Les papiers de Tony Veitch, William McIlvanney quitte momentanément Jack Laidlaw, lui octroyant malgré tout une brève apparition, en publiant The Big Man. Le roman, traduit pas Freddy Michalski, devient Big Man dans la langue de Zola. Il s’agit d’une histoire sans Laidlaw mais constituant un préambule à son apparition suivante.

 

Quatre hommes dans une voiture s’aventurent dans un coin qu’ils ne connaissent pas. Ils sont à la recherche de Thornbank, une banlieue de Graithnock. Après quelques hésitations, ils finissent par parvenir au pub qui leur avait été indiqué, celui où ils espèrent croiser l’objet de leur venue. Matt Mason avant tout, le chef, déjà croisé dans le Glasgow de Laidlaw.

Dans le même temps, Dan Scoular tente de mener sa vie de famille. Auprès de Betty dont il s’éloigne un peu plus chaque jour sans en savoir exactement la raison, un processus inexorable que ni l’un ni l’autre n’a réellement souhaité mais qui est là et bien là. Entre eux, leurs deux garçons avec lesquels il joue avant de se rendre au pub, sa dernière occupation régulière pour lui qui n’a plus de boulot. Dan ne sait pas exactement où il en est et pourquoi il en est là. Il y a juste quelques moments qui s’imposent à lui, ceux qui sont ancrés dans la vie de la ville, de ses semblables. Une ville qui continue à vivre dans l’emprise d’un passé révolu, avec plus d’un laissé sur le carreau.

Quand Dan débarque dans ce lieu habituellement peuplé des mêmes habitués, les nouveaux venus ont déjà fait leur petit effet. Frankie White, quant à lui, est rassuré de le voir, c’est de lui dont il avait parlé à Matt Mason. C’est que Dan possède un talent particulier qui n’est en rien une fierté pour lui mais qui a contribué à son image, celle que les autres ont de lui. Il est capable d’étendre un homme d’un seul coup et c’est ce qu’il fait une nouvelle fois en prenant la défense d’un jeune habitué, étudiant, pris à parti par l’un des quatre venus de loin. Juste un test en fait, pour vérifier ce qu’avait annoncé Frankie White. Convaincu par le résultat, Mason propose à Dan de combattre pour lui lors d’un match à mains nues prévu quelques jours plus tard. L’argent qui va avec et l’insistance de Frankie parviennent à convaincre Dan pourtant dégoûté par ses excès de violence. Mais s’il peut rapporter de l’argent à la maison, les principes perdent de leur importance.

Alors que Frankie le prépare au combat, Dan s’interroge de plus en plus. Il sait que toutes ces bagarres dont il est sorti vainqueur avaient un point commun, sa colère ou son envie d’en découdre. Dans un combat préparé, programmé, il n’est pas sûr de pouvoir être aussi efficace. Il n’est plus très sûr non plus qu’il a bien fait d’accepter. Ses doutes s’amplifient à mesure que le combat approche, alors qu’ils se rendent à Glasgow pour la dernière semaine de préparation intensive.

Jamais il n’avait érigé ses pensées ou ses convictions en système, toujours avec l’intuition que ce serait une tromperie. Jamais il n’avait imposé de cadre cohérent à son existence ; au contraire, il s’était toujours autorisé à s’ouvrir à la vie, à la prendre comme elle venait, changeant de cadre au fur et à mesure, selon l’événement.

 

C’est un homme plein de doutes auquel William McIlvanney attache nos pas. Il multiplie les points de vue dans son entourage pour nous dépeindre la réalité de cette société de la fin des années soixante-dix, en pleine mutation, ayant abandonné toutes les certitudes de ses aînés. On s’enfonce un peu plus, à chaque mot, à chaque ligne, dans l’esprit de Dan, un esprit où les doutes s’intensifient, prennent de l’ampleur. Où la vision de la société, de son évolution, s’assombrit davantage à chaque pas. Passée d’une solidarité évidente à un individualisme égoïste.

A quoi faire confiance aujourd’hui ? Impossible de faire vaguement confiance à l’avenir historique auquel ses parents avaient cru. Il était aujourd’hui advenu en partie, méconnaissable, comparé à ce qui en avait été prédit. Des conditions matérielles meilleures n’avaient pas créé de solidarité, mais une fragmentation plus grande. Les parvenus de la classe ouvrière étaient au moins aussi égoïstes que tous les autres. Impossible de voter travailliste en toute simplicité, avec l’espoir confiant que le socialisme allait triompher. L’innocence des convictions originelles de ses parents dans la pureté du socialisme ne pouvait pas se transposer à l’époque qui avait suivi l’exercice du pouvoir par le socialisme, tout spasmodique qu’il eût été. Dans le pouvoir, le socialisme avait eu bien du mal à se reconnaître : l’expérience avait été sa névrose, et il avait oublié qu’il n’avait jamais été une politique au même titre que les autres, mais une politique née d’une foi fondée sur l’expérience. La foi perdue, cette foi si justement gagnée grâce aux vies de générations d’individus, et le socialisme n’étaient plus que des mots, et les mots pouvaient se plier à l’infini. Impossible de faire confiance à la nouvelle génération de ceux qui avaient jadis été la source à laquelle le socialisme avait réaffirmé sa foi. De tous côtés, ils concluaient des accords privés avec le matérialisme de leur société, en des termes qui n’incluaient pas la moindre clause, le moindre garde-fou, afin de protéger ceux d’entre eux qui auraient pu être moins chanceux.

Dan Scoular apparaît de plus en plus fasciné par ce qui lui arrive, de plus en plus sidéré, incapable de tirer des conclusions de toutes ses réflexions, de toutes ses observations. Lui dont l’image n’existait jusqu’ici qu’à travers le regard des autres doit apprendre qui il est vraiment et ne plus se contenter de ce que les autres pensent de lui.

Chaque personnage prend de l’épaisseur à mesure que Dan avance, les motivations de chacun gagnent en netteté. Et l’intensité augmente à l’approche du combat qui se déroulera dans un terrain impropre à toute culture près d’une ferme à l’extérieur de Glasgow.

 

McIlvanney parvient à nous rendre intelligible les questionnements de chacun, à nous les rendre proches, l’époque qu’il nous décrit n’étant après tout pas si étrangère à la nôtre, juste une étape la précédant.

Dan, en confrontant ses convictions à ce qui lui arrive, apparaît profondément humain, héritier d’une éducation dont il n’avait pas perçu jusque là toute la portée et finissant par s’y attacher de manière particulièrement profonde.

Le déclic est ce match, l’affrontement semblant paradoxalement l’obliger à choisir une position alors qu’il est déjà embarqué dedans.

 

Six ans plus tard, McIlvanney achève son retour vers Graithnock avec la dernière apparition d’un Laidlaw se lançant sur les traces de son frère, Scott, dont Big Man nous a appris l’existence. Ce sera Etranges loyautés.

William McIlvaney, Jack Laidlaw et la mort d’Eck Adamson

En 1983 paraît le deuxième opus des enquêtes de Jack Laidlaw, The papers of Tony Veitch, six ans après le premier, Laidlaw. Il est traduit un an après, en France, et un an après le premier, par Jan Dusay, pour les éditions Fleuve Noir sous le titre Les papiers de Tony Veitch.

 

Mickey Ballater est de retour à Glasgow. Alors qu’il arrive à la gare, les choses ne semblent pas se dérouler comme prévu puisque celui qui devait l’attendre n’est pas là et qu’il est obligé de se rendre, par ses propres moyens, à l’adresse qui lui a été indiquée. Il y trouve celle dont on lui avait parlé, Gina. Après qu’il a éjecté son client, elle lui apprend que Paddy Collins, celui qu’il venait voir, est à l’hôpital, dans le coma, à la suite d’une agression. Le programme établi par Collins ne semble plus tenir mais Ballater ne compte pas en rester là, il y avait de l’argent à la clé et il le veut.

Le repas de Jack Laidlaw est interrompu par la sonnerie du téléphone. Il avait réussi à se dégager du temps pour sa femme et ses amis mais un médecin lui apprend qu’un homme admis aux urgences dans un état grave demande après lui. Laidlaw renonce sans difficulté à ce repas qui lui pesait, les convenances qu’il tente de maintenir pour sa femme n’ont jamais tenu très fort. A l’hôpital, il finit par savoir qui est le clochard qui l’a demandé, il s’agit d’Eck Adamson, P’tit Eck, son indic, et il est obligé de bousculer les règles, médicales ou sanitaires, pour entendre ses derniers mots. Des mots qui ont du mal à sortir, qu’il pense incompréhensibles, disant que le vin qu’il lui a donné n’était pas du vin…

Laidlaw est touché. La mort d’un homme que personne ne pleurera mais qu’il estimait le touche. Il se lance, de nouveau secondé par Brian Harkness, dans la recherche d’un hypothétique meurtrier quand tout le monde considère qu’Adamson était de toute façon un mort en sursis. Dans le même temps, Ballater remue le crime organisé de Glasgow pour dénicher le meurtrier de Collins. Les deux enquêtes sont bien sûr liées et mènent à un même homme, un jeune homme, étudiant, Tony Veitch. Les chemins empruntés par les deux investigations ne sont pas tout à fait les mêmes mais elles croisent les mêmes personnes et dessinent un portrait en creux de l’étudiant disparu.

 

McIlvaney nous balade dans Glasgow au gré des pérégrinations de Ballater et ceux qui l’épaulent et de Laidlaw et Harkness. La trajectoire empruntée par le policier est classique, si tant est que Laidlaw puisse être classique, quand celle de celui qui est de retour dans sa ville répond à une logique différente, ancrée dans les informations glanées par les uns et les autres…

On passe ainsi de l’hôtel particulier d’un lord à des appartements d’un quartier populaire, d’un magasin de mode très chic et tendance à des pubs propriétés de malfaiteurs, d’hôtels prisés à des terrains vagues peuplés de sans-abris. La galerie de portraits est également savoureuse et riche, allant d’un indic jouant un double-jeu à des étudiants épris de marxismes en passant par les chefs de gangs locaux, dont John Rhodes déjà croisé dans le premier opus, un détective privé pas très clair, et des policiers rivaux, abîmés, en recherche d’une stabilité personnelle, Milligan persistant dans son rôle de poil-à-gratter de Laidlaw, Harkness toujours entre les deux…

Laidlaw se souvint qu’il ne voulait ni du paradis des saints, ni de l’utopie des idéalistes. Il voulait se colleter avec la vie, tout de suite, tous les jours, aussi bien qu’il pourrait, sans l’air conditionné des croyances et après, simplement avoir le droit de s’allonger avec tous les autres qui avaient fait le même choix. Cela lui semblait le plus dur à faire.

C’est riche et ce qui prévaut c’est l’humanité de Laidlaw (proche de celle de son auteur ?) voulant à tout prix éviter un meurtre, ne pas laisser un innocent soupçonné même si c’est en s’opposant à sa hiérarchie, à ses collègues ou au bon sens.

Je ne sais ce que tu penses de ce boulot. Moi, ça me va aussi bien qu’un slip en papier de verre. Bon, je le fais. Parce qu’il y a des fois où il m’arrive de penser que c’est très important. Mais pas si je ne suis qu’un tâcheron qu’on cite en exemple. Le genre qui remplit la prison de Barlinnie comme une poubelle. Il y a des fois où on ne fait pas que percevoir les impôts locaux. On s’arrange à l’amiable. Si tout ce que je fais revient à maintenir fermé le couvercle de la poubelle des gens en place, alors basta ! Je démissionne. Mais je pense qu’il y a quelque chose en plus. L’une des choses que je suis venu faire dans ce boulot, c’est apprendre. Pas seulement à attraper les criminels, mais savoir qui ils sont et peut-être bien pourquoi. Je ne suis pas un chien de garde. Je n’ai pas été dressé à répondre aux coups de sifflet. A courir après qui on me dit. Je n’entretiens pas seulement de suspicion à l’égard des gens après qui je cours. J’en nourris envers ceux pour le compte desquels je cours après eux. Je n’ai pas l’intention de changer.

La prose de McIlvanney est toujours âpre, inhabituelle, faite d’une poésie presqu’urbaine, de constats sans fioritures et de dialogues directs où chacun s’enferme dans ses propres obsessions. Il en profite pour régler quelques comptes avec un milieu qu’il a bien connu, dont il faisait partie, celui des universitaires.

Il aimait les livres mais, pour lui, ils étaient une sorte de nourriture psychique qui devait se transformer en énergie vitale. Avec les universitaires, la nature des disciplines dont ils traitaient semblait l’exclure. Prendre cela au sérieux eût équivalu à annihiler les limites de l’esthétique.

Ce roman confirme que décidément Laidlaw est un flic à suivre tout comme son auteur, arpenteur d’une Ecosse cabossée et multiple.

 

Avant de revenir à Laidlaw avec Etranges loyautés, William McIlvanney retourne, deux ans plus tard, dans la banlieue du Graithnock des Docherty avec Big Man.

William McIlvanney, Jack Laidlaw et la disparition de la fille de Bud Lawson

En 1977, deux ans après Docherty, son premier roman traduit en français, McIlvanney voit publié le premier opus d’une série ayant pour personnage récurrent l’inspecteur Jack Laidlaw et tout simplement intitulé Laidlaw. Il nous arrive six ans plus tard sous le même titre, traduit par Jan Dusay.

 

Un homme court. Il sait que c’est le meilleur moyen d’être repéré mais il court, il ne peut faire autrement. Il doit fuir, trouver un endroit où se cacher. Il finit par dénicher ce qu’il cherche, une maison abandonnée dans une ruelle discrète. Il fuit sans pouvoir se défaire des images qui le hantent, un accès de violence qui l’a fait basculer.

Laidlaw ressasse des idées noires dans son bureau du commissariat, aux petites heures d’un dimanche matin. Ayant besoin de se sortir ces sales pensées de l’esprit, il accepte de recevoir Bud Lawson, un habitué, un sanguin en proie à des colères répétées. Bud Lawson n’est pas là pour les raisons habituelles mais pour signaler la disparition de sa fille, Jennifer. Majeure, elle n’est pas rentrée de sa sortie de la veille, elle qui ne découche jamais. Son père est inquiet et, après avoir tourné en ville, il n’a pas eu d’autre inspiration que de débarquer au commissariat pour signaler l’objet de ses tourments. Il n’en ressort pas soulagé, Laidlaw lui ayant fait comprendre que dans l’état des choses, il ne pouvait rien faire, sa fille étant majeure… Mais Laidlaw, une fois le père parti, donne tout de même l’ordre d’être attentif à la moindre information susceptible d’être en rapport avec cette disparition, la détresse de Lawson l’ayant touché.

On découvre bientôt le corps de la jeune fille dans un parc… Et Laidlaw s’occupe de l’enquête en parallèle de celle de Milligan, collègue qu’il n’apprécie pas forcément, ce sentiment étant réciproque. Pour le seconder, un nouvel arrivant lui est adjoint, Brian Harkness, ancien collaborateur de… Milligan. Harkness et Laidlaw apprennent à se connaître en menant leurs investigations. Dans le même temps, Tom, l’homme qui courrait au début du roman se cache et fait appel à un ancien amant, Harry Rayburn pour l’aider à s’enfuir… et Bud Lawson veut venger la mort de sa fille… Une mort qui émeut jusqu’aux patrons de la pègre locale, y voyant un désordre bien ennuyeux pour leurs affaires. Matt Mason et John Rhodes entendent faire régner l’ordre à leur manière, lançant des enquêtes parallèles à celle de la police.

 

On assiste à une course-poursuite. Une course-poursuite immobile, entre les truands et la police, entre ceux qui veulent protéger Tommy et ceux qui veulent l’exécuter…

On assiste également à l’éclosion d’un enquêteur hors pair, un enquêteur qui tolère difficilement ses contemporains, qui ne comprend pas que l’on puisse vivre avec des certitudes et qui pense que seul le doute pourrait permettre au monde d’aller mieux. Mais même de cela, il doute…

La chose la plus frappante chez lui, […] c’était la préoccupation. On ne le trouvait jamais l’esprit vide. On pouvait imaginer que si on débarquait sur une île déserte pour le secourir, il aurait quelque chose à terminer avant qu’on l’emmène. Il était difficile de l’imaginer flâner ; il allait toujours vers des destinations précises.

Nous le découvrons en même temps qu’Harkness dont le cadre qu’il était parvenu à se construire dans son métier est ébranlé. Deux personnages qui doutent et ne savent où ils en sont, jusque dans leur vie privée. Entre Harkness qui n’est plus sûr du tout de vouloir se fiancer, prêt à être séduit par quelques-unes des femmes qu’il rencontre, et Laidlaw remettant en question sa vie de famille, son couple, s’installant à l’hôtel, y entretenant une liaison tout en regrettant d’être éloigné de ses enfants.

Une nouvelle fois, il ressentit sa nature comme un paradoxe à la dérive. Il était un homme violent en puissance qui avait horreur de la violence, quelqu’un qui croyait à la fidélité et était infidèle, un homme d’action qui souhaitait la paix. […] Il ne pouvait rien faire d’autre qu’habiter les paradoxes.

La vie de famille est également importante chez les truands, isolée de leur vie de violence et de lutte.

 

C’est un livre prenant, profondément humain, Laidlaw rappelant sans cesse que les meurtriers ne sont pas des monstres mais bien des êtres humains, au risque d’être en conflit avec sa hiérarchie…

Qu’est-ce que le meurtre, sinon un absolu désiré, une certitude inventée ? Un manque existentiel de sang-froid. Ce que nous ne devons pas faire, c’est composer avec le crime dans la façon que nous avons d’y réagir. Et c’est ce que tout le monde n’arrête pas de faire. Devant l’énormité de la chose, ils perdent leur sang-froid et là où ils devraient voir un homme, ils voient un monstre.

Un livre qui nous décrit une ville, Glasgow, où se mêle la vie ordinaire et une noirceur profonde. Tout cela dans un style particulièrement savoureux, original, mêlant les phrases courtes, précises, et quelques descriptions frôlant une poésie attachée au réel, la frôlant ou s’y plongeant.

La violence se déchaîne, les flics tentent de la juguler, les petits malins n’existent pas, sauf exception, bien sûr… Et la galerie de personnages renforce cette humanité dont je parlais plus haut. Des parents ne sachant comment faire face au chagrin, comment aimer leur enfant, un homme prenant des risques pour son amant, des indics donnant des informations primordiales quand on ne les attend plus…

 

Le style de McIlvanney s’est épuré, dégraissé, par rapport à son roman précédent. Mais il garde une grande richesse.

 

L’un des indics de Laidlaw va venir occuper le devant de la scène dans l’intrigue suivante, parue six ans plus tard, Les papiers de Tony Veitch.