Stuart Neville, John Lennon et Serena Flanagan face à la disparition de Raymond Drew

En 2014, un an après le précédent, paraît le cinquième roman de Stuart Neville, The final silence. La traduction de Fabienne Duvigneau a été publiée par les éditions Rivages en 2017, il y a quelques semaines, sous le titre Le silence pour toujours. Il marque le retour de Jack Lennon et l’apparition d’un nouveau personnage, Serena Flanagan.

Raymond Drew n’en peut plus. Il veut mourir. Pour cela, il doit s’éloigner de tous, son cœur malade qu’il refuse de soigner s’occupera du reste. Il sait qu’il laisse à Ida une bien sombre découverte mais le monstre qui est en lui est épuisé.

Jack Lennon, de son côté, traîne son fardeau. Physiquement, il souffre encore des séquelles de son affaire précédente, celle l’ayant vu aux prises avec la mafia lituanienne. Il n’a bien sûr pas dû affronter que cette mafia mais également une certaine pourriture à l’œuvre dans son pays. Et la conclusion de cette histoire, le poursuit toujours, l’empêchant de reprendre son boulot…

Rea Carlisle aide sa mère, Ida, à vider la maison de cet oncle qu’elle a à peine connu. C’est une affaire vite menée, il n’y avait pas grand-chose. Rea a du mal à imaginer la vie de cet homme à l’aune du peu qu’il a laissé. Rien de réellement personnel dans ce qu’elles ont décroché, dans les tiroirs qu’elles ont vidés. Un intérieur, témoin d’une vie, vite déblayé. Il ne reste plus qu’une chambre, fermée à clé, quand Ida repart. Rea est d’autant plus pressée d’achever le nettoyage que ses parents lui ont expliqué que cette maison pourrait devenir la sienne. Une perspective inespérée pour cette femme de 34 ans ayant perdu son emploi quelques mois plus tôt. Elle parvient à forcer la porte et ce qu’elle découvre va la glacer. Son oncle a tenu un journal, agrémenté d’archives, coupures de journaux ou autres, racontant les différents meurtres qu’il a commis. Passé l’horreur de la découverte, Rea contacte ses parents. Qui s’opposent à révéler la découverte à la police, cela pourrait nuire à la carrière de son père, Graham, député, en passe de progresser encore dans les responsabilités politiques. Une telle affaire mettrait fin à la réalisation de ses ambitions.

Graham Carlisle avait autrefois défendu des opinions libérales, mais peu à peu, sous les yeux de Rea, il était devenu un exécutant de l’unionisme, formaté par le parti, de plus en plus conservateur à mesure qu’il progressait dans les rangs. Ayant laissé ses convictions dépérir dans l’ombre de son ambition, il n’était plus un homme de principe mais un employé dévoué qui se conformait aux ordres de ses supérieurs.

Une fois ses parents partis, Rea ne peut se résoudre à une telle décision. Elle contacte une vieille connaissance qui pourrait l’aider, Jack Lennon. Lorsqu’elle l’emmène dans la maison de son oncle, elle constate la disparition du registre de son oncle… soupçonnant son père. Lennon veut l’aider mais cette disparition pousse à douter de l’existence même des mémoires de l’assassin. Il la laisse dépitée, déçue, en colère.

Lennon, installé depuis quelques mois chez Susan, la voisine attentive des précédents opus, a bien d’autres préoccupations. Luttant contre une propension à la déchéance, à se laisser glisser vers le fond, à coup d’antalgiques et d’alcool, pour pouvoir continuer à prendre soin de sa fille, Ellen, celle qui est là depuis Les fantômes de Belfast. L’une des victimes, toujours si réceptive, si sensible, à certains contacts, certaines manières de communiquer. Sa seule raison de vivre, à en perdre la raison.

Mais un rebondissement va le pousser en avant, au chœur de cette histoire dont il n’avait pas besoin. Il va ainsi croiser Serena Flanagan, une collègue, luttant elle aussi contre un mal intérieur qui pourrait bien la vaincre. Il va de nouveau devoir lutter pour ne pas sombrer. Tandis que d’autres sont également au bord du gouffre.

C’est une constante chez Stuart Neville, les années de guerre civile, de lutte armée entre les unionistes et les républicains, n’en finissent pas de laisser des traces, de remonter à la surface au gré des accès de violence qui jaillissent de temps en temps, telle des éruptions, dans le calme et la paix retrouvés.

L’évolution de l’écrivain, quant à elle, le pousse un peu plus à chaque fois du côté du suspens pur. Après une ouverture et un début plus que prometteur, les personnages principaux perdent en épaisseur, sont un peu délaissés, pour laisser la place à une lutte contre le temps. Pour éviter une hécatombe programmée.

Heureusement, il y a toujours Jack Lennon que Neville ne peut cantonner au simple rôle de perdant, personnage trop profond pour ne devenir qu’une silhouette, un faire-valoir à l’intrigue. De son côté, Serena Flanagan, après une première esquisse intéressante, ne parvient pas non plus à s’effacer complètement. Et c’est tout ce qui fait le sel des romans de l’écrivain irlandais, ces personnages en perpétuel lutte avec eux-mêmes, tentant de vaincre à eux seuls des éléments bien plus forts qu’eux.

On passe sur la fin, la résolution de l’intrigue, qui n’est qu’un passage obligé, assez réussi malgré tout, et on attend avec impatiente une nouvelle apparition de l’inspecteur-chef Serena Flanagan dans le roman suivant, Those we left behind.

John Le Carré, George Smiley et Jerry Westerby

En 1977, Le Carré ouvre le deuxième volet de sa trilogie tournée vers l’affrontement de Smiley et Karla, The Honourable Schoolboy. Il paraît la même année chez nous, traduit comme d’habitude par Jean Rosenthal, sous le titre Comme un collégien.

Le dossier Dauphin, même s’il aurait pu commencer à une autre date, celle de la naissance de la taupe du roman précédent, de l’annexion de Hong Kong par l’Angleterre, débute un samedi du milieu de l’année 1974 au Club des Correspondants Etrangers de la colonie britannique. Alors qu’un typhon se déchaîne, les journalistes présents tentent de tromper l’ennuie jusqu’à ce que l’un d’entre eux, Luke, un jeune Californien, ne lâche une information qui les passionne tous soudainement. Maison Haute est de nouveau libre à la location. La Maison Haute désertée par ses occupants, cela signifie le départ précipité du service d’espionnage britannique, le Cirque. Une nouvelle tellement étonnante qu’un petit groupe de reporters décide de braver la tempête pour aller constater de visu et confirmer l’événement inattendu. Les articles rédigés par les différents correspondants à ce sujet ne vont pas jusqu’à la publication, peut-être étouffés, en dehors de celui de Craw, l’Australien.

Jerry Westerby, installé dans un coin reculé d’Italie, est destinataire d’un message. Il abandonne tout, la petite maison qu’il avait adoptée, la femme surnommée l’Orpheline avec laquelle il vivait, pour rentrer à Londres.

Pendant ce temps à Londres, justement, le Cirque est en plein chambardement. Après la découverte par Smiley de la taupe qui sévissait au sein du service, il s’en est vu confier la direction provisoire. Et ses premières décisions sont de tout remettre à plat. Il s’entoure d’une garde restreinte, ceux en qui il a véritablement confiance, une poignée, et campe dans les locaux presqu’en ruine après le passage des spécialistes de l’écoute et du contre-espionnage. A la suite de ces remaniements, les activités du Cirque ne peuvent être que restreintes, Smiley s’attellent à la recherche d’affaires étouffées par la taupe et qui pourraient le remettre sur la piste de Karla et de son réseau. Un bon moyen pour redonner de l’élan au service. Connie, la spécialiste de la documentation, en déniche une ayant pris place en Asie, au Laos plus précisément, à Vientiane, sa capitale. Celui qui a mené l’enquête sur place, Sam Collins, et dont le rapport s’est vu étouffé puis enterré à son arrivée à Londres est convoqué et interrogé. On découvre qu’il s’agissait d’une filière de financement russe en dehors du circuit habituel. Une filière fleurant bon Karla. Smiley comprend aussi que Collins cherche à cacher autre chose, à protéger quelqu’un.

Pour la poursuite de l’enquête, Jerry Westerby est envoyé sur place, reprenant sa couverture de journaliste.

L’intrigue oscille alors entre Londres et Hong-Kong puis cette Asie du Sud-Est en plein conflit. A Londres, Smiley négocie avec les autres services, passe un accord d’entraide avec la CIA, et poursuit l’enquête, suivant les pistes dénichées par Jerry sur place. A Hong-Kong puis ailleurs, Jerry tente de suivre le fil de ce financement. Il s’agit de découvrir en quoi son destinataire, Drake Ko, est lié à l’URSS.

Les différentes investigations vont d’une personne à l’autre, à Londres et en Asie. A l’affût de ceux qui ont connu Ko ou sa maîtresse, Liese Worth. Alors que Smiley parcourt Londres et ses environs à la recherche de souvenirs sur l’un ou l’autre des protagonistes, Jerry tente de retrouver les uns et les autres au milieu du conflit finissant, du Laos au Viet Nam en passant par la Thaïlande et le Cambodge.

C’est l’occasion pour Le Carré de nous offrir des scènes de ce conflit vieux de quarante ans, entre la guerre d’Indochine puis celle du Viet Nam. Il nous offre des portraits d’occidentaux coincés ayant un moment cru qu’ils pourraient régner sur cette partie du monde. Mais les autochtones ont réussi à rappeler qu’ils étaient chez eux et l’enquête utilise les moyens d’une CIA qui va bientôt devoir évacuer les lieux, à la suite des accords de Paris puis de la chute de Saigon.

En marge, Jerry emprunte les pistes, les routes, s’approche des habitants sans jamais réellement les croiser, naviguant parmi les vestiges d’une colonisation ayant laissé son empreinte et les derniers affrontements, les explosions ou tirs résiduels.

Entre Hong-Kong la financière et les pays ravagés, Le Carré décrit une région pleine de contrastes et de contradictions. C’est aussi un lieu d’affrontement entre l’Ouest et l’Est. Entre les occidentaux et le bloc soviétique, avec au milieu une Chine pas totalement neutre.

L’intrigue déroule l’enquête, à la suite de Smiley et Westerby. Elle décrit des investigations dirigées depuis Londres et qui doivent être respectées sur place, en Asie. Pas de place pour l’humain, pour la compréhension, il faut aller vite et réussir. Seulement, dans une enquête menée par des hommes, ne pas laisser la place à l’humain paraît difficile, une gageure. Et, à force de croiser d’autres êtres humains, les sentiments peuvent affleurer et pourraient tout compromettre. Il faut prendre cela en compte et ça n’est pas simple. Comme il n’est pas simple d’accepter sans réfléchir les directives venues d’en haut ou d’une autre agence…

John Le Carré excelle à nous décrire la lente avancée d’une recherche. Les précautions nécessaires contre un ennemi invisible, un ennemi qui se cache derrière d’autres. Dans un style donnant parfois l’impression d’être recouvert par la poussière déposée par les années qui ont suivi, comme souvent chez le romancier, il faut souffler, frotter, pour que l’intrigue se précise, gagne en netteté. Une fois cet effort accepté, concédé, c’est un superbe roman prenant et qui réserve une dernière partie pleine de doutes, de suspens, malgré un rythme qui pourrait en rebuter plus d’un, un rythme d’un autre temps, propre à son époque. Un livre nous montrant des individus aux prises avec des enjeux devenus trop importants, trop inhumains. Au premier rang desquels un George Smiley indécis et têtu à la fois, sachant où il veut aller mais se refusant à trop le dévoiler.

La trilogie de Karla se clôt trois ans plus tard avec Les gens de Smiley.

John Le Carré, Leamas et Mundt

Le troisième roman de John Le Carré est publié en 1963, un an après Chandelles noires, chez Victor Gollancz & Pan, il s’intitule The spy who came in from the cold. Il est traduit l’année suivante par Marcel Duhamel et Henri Robillot pour Gallimard. Publié hors collection, il s’intitule L’espion qui venait du froid. Avec ce roman, Smiley passe au rang de figurant, évoqué en creux, dans les conversations, à peine croisé, même s’il semble être de retour dans le service, exerçant toujours dans l’ombre, influent et manipulateur…

Berlin, un poste frontière aux abords du tout récent mur érigé entre l’est et l’ouest. Leamas attend dans la guérite des gardes-frontière ouest-allemands. C’est un agent de l’Intelligence Service et son contact à l’est, son atout majeur, Karl Riemeck, s’apprête à passer la frontière, il est grillé et lespion-qui-venait-du-froid-gallimard-1963Mundt est à ses trousses. C’est d’abord une femme à bord d’une auto qui se présente, elle passe sans encombre, il s’agit de la maîtresse de Karl. Puis vient le tour de ce dernier, il est à vélo et, alors qu’il a franchi le poste frontière est-allemand, il est soudain pris en chasse et abattu… Le réseau que Leamas était parvenu à monter à l’est vient de connaître son ultime disparition, réduit à néant.

Il se savait rayé des listes, inéluctablement. Il lui faudrait désormais s’accommoder de ce fait et continuer à vivre comme un cancéreux ou un prisonnier. Nul effort de sa part n’arriverait à combler le fossé qui coupait sa vie. Mais Leamas affrontait l’échec comme il affronterait probablement la mort quelque jour, avec l’amertume d’un cynique et le courage d’un solitaire.

Leamas doit abandonner Berlin pour Londres où Control, le directeur de l’Intelligence Service, l’attend pour son rapport. Mais leur entretien prend une tournure inattendue, en effet, Control soutient le désir de vengeance de Leamas vis-à-vis de Mundt, croisé déjà dans L’appel du mort, et il lui propose une mission qui pourra faire tomber leur ennemi d’Allemagne de l’Est.

On assiste alors à la mise au rencart de Leamas, à sa déchéance, sa descente dans l’alcool et la société. Après avoir été mis au placard dans un service sans intérêt pour lui, Leamas quitte le Cirque et vivote. Tout cela est rendu d’autant plus vraisemblable que contrairement à ses collègues, Leamas n’est pas issu des meilleures écoles ni d’un milieu protégé. De petit boulot en recherche d’emploi, d’une bouteille à l’autre, il échoue dans une bibliothèque où il rencontre Liz, sympathisante communiste, qui devient sa maîtresse, mais sa descente n’est pas finie. Alors qu’il demande un crédit à son épicier qui le lui refuse, la réaction de Leamas est violente et l’envoie en prison pour quelques semaines… A sa sortie, un homme le suit, un homme qui l’a déjà croisé à Berlin. Même si Leamas ne se souvient pas de lui, il accepte l’invitation à manger de son suiveur, un dénommé Ashe, et s’amuse devant son manque de professionnalisme pour le recruter… Car il s’agit bien de le recruter pour lui acheter ce qu’il sait. Après qu’il ait joué le mauvais coucheur sans toutefois cacher son intérêt pour une éventuelle proposition, il passe de son recruteur à un homme plus aguerri, Sam Kiever, pour finalement s’envoler vers l’est après être passé par les Pays-Bas. Leamas gravit les échelons de la hiérarchie est-allemande au fur et à mesure qu’il voyage. Les informations qu’il a données, sans croire lui-même à ce qu’elles pourraient impliquer, à leur importance, semblent en effet particulièrement intéressantes, sous-entendant la présence d’un agent-double dans les services de contre-espionnage est-allemand… Leamas, adoptant toujours le profil de celui qui ne croit pas aux déductions de son interlocuteur, Fiedler, voit l’étau se resserrer autour de Mundt, devenu chef de l’espionnage est-allemand…

John Le Carré nous entraîne, dans cette histoire directe et prenante, à la suite d’un agent qui connait les ficelles de son métier, un agent ayant fait ses preuves et dont les pensées nous sont petit à petit dévoilées. Nous le voyons d’abord plonger dans une certaine déchéance, un certain abandon, un renoncement, pour mieux devenir la proie des agents d’en face. Ensuite, au fur et à mesure de ses aveux, nous pénétrons son esprit et comprenons que tout ce qu’il avoue et raconte fait partie d’un plan établi, construit avec Control. Le seul élément qui échappe à l’intrigue proprement dite est la liaison de Leamas avec Liz et les projets qu’ils forment chacun de leur côté. Une part d’humanité qui surnage. Nous sommes dans un monde de faux-semblant, où il faut affirmer le contraire de ce que l’on veut faire croire pour parvenir à ses fins. Où pour piéger l’adversaire, il faut lui faire croire qu’il a un coup d’avance, ou que son recul, sa vue d’ensemble, lui permettent des déductions inaccessibles à celui qui ne possède qu’une partie de l’équation… Un jeu de dupes, mené sur la corde raide, avec un maximum de risques…

L’homme qui tient un rôle, non pas aux yeux des autres, mais vis-à-vis de lui-même, encourt des dangers psychologiques évidents. En soi, la pratique du mensonge n’a rien de particulièrement éprouvant ; c’est une question d’habitude professionnelle, une ressource que la plupart des gens peuvent acquérir. Mais alors que l’aigrefin, l’acteur de théâtre ou le joueur professionnel peuvent rejoindre les rangs de leurs admirateurs après la représentation, l’agent secret, lui, ne peut se payer le luxe de la détente. Pour lui, l’imposture est avant tout de l’autodéfense. Il doit se protéger non seulement de dangers extérieurs, mais aussi du dedans, et contre les plus naturelles des impulsions ; bien qu’il gagne parfois des fortunes, son rôle peut lui interdire l’achat d’un rasoir. Erudit, il peut se voir astreint à ne prononcer que des banalités. Mari et père de famille dévoué, il lui faut, en toute circonstance, refréner son envie de se confier aux siens.

C’est un roman prenant, un roman qui captive et pousse à tourner les pages écrites d’une écriture fluide, précise, entraînante. C’est tellement bien raconté que l’on a également l’impression de posséder un coup d’avance sur les uns et les autres, que le suspens et les luttes nous sont annoncés avant qu’ils ne frappent les protagonistes. Un roman qui joue avec notre intelligence tout en nous décrivant un monde plutôt froid, où la vie des hommes de l’ombre n’a au final pas une grande importance, où la véritable importance est ce que l’on parvient à faire croire à l’ennemi pour garder de l’avance sur lui…

Avec ce roman, Le Carré assoit sa notoriété.

Grâce à cette œuvre de référence, cette œuvre-phare dans sa bibliographie, il va par la suite pouvoir devenir écrivain à plein temps.

Son roman suivant paraît deux ans plus tard, il s’agit du Miroir aux espions.

John Le Carré, George Smiley et la mort de Fennan

En 1961, le premier roman signé John Le Carré est publié par Victor Gallancz. Il s’intitule Call for the dead. Il traverse la Manche rapidement puisqu’il est traduit par Catherine Grégoire et Marcel Duhamel en 1963 sous un titre à la signification légèrement décalée par rapport à l’original, L’appel du mort. Il paraît dans la collection “Panique” de Gallimard. Dès ce premier roman apparaît George Smiley, le personnage récurrent du romancier.

George Smiley est un homme seul, sa femme, Lady Ann Sercomb, l’a quitté pour un champion automobile cubain. C’est un homme seul à qui il ne reste que son métier, sa compétence y est reconnue puisqu’il est maintenant un ancien dans cette profession, celle d’agent secret. Recruté en 1928, il a lappel-du-mort-gallimard-1961sévi avant puis pendant la guerre dans cette fonction qui en était à ses balbutiements. Il a ensuite quitté la profession pour se replonger dans ce qui était sa spécialité, la littérature allemande du XVIIème siècle, à Oxford. Après le départ de sa femme, il fut de nouveau sollicité pour reprendre le collier et exercer désormais à Londres, fini les voyages et les couvertures.

En ce mercredi 4 janvier, en pleine nuit, il vient d’être appelé par le conseiller Maston pour une affaire sur laquelle il va devoir enquêter. Samuel Fennan vient, selon toute apparence, de se suicider. Fennan est un employé du Foreign Office que Smiley venait de rencontrer dans le cadre d’une dénonciation anonyme. Cette dénonciation, son appartenance au parti communiste alors qu’il était étudiant, étant dénuée d’intérêt, Smiley l’avait rencontré pour le rassurer, rien ne serait retenu contre lui et il pourrait continuer à exercer son métier… C’était le lundi et voilà qu’il s’est suicidé le lendemain en invoquant dans sa lettre d’adieu sa rencontre avec Smiley et la peur qu’il en avait ressenti… Smiley se rend donc sur place pour s’entretenir avec sa veuve qui confirme ce que Fennan a raconté dans sa lettre, sa rencontre avec lui l’avait inquiété. Alors qu’il s’apprête à repartir, Smiley prend l’appel téléphonique qui retentit, pensant qu’il lui est destiné… Mais il s’agit en fait d’un appel destiné à Fennan, un rappel qu’il avait sollicité la veille afin de ne pas oublier une chose importante. Le fameux appel du titre original, conséquence d’un autre appel, celui du titre français… Cette demande de Fennan remet en cause la thèse du suicide et Smiley est embarqué dans une affaire bien plus compliquée qu’il ne le soupçonnait…

Etant donnés les doutes qui pèsent sur lui et les réticences de son patron quant à la direction que prend son enquête, Smiley décide de démissionner et de mener ses investigations comme bon lui semble. Il va le faire avec l’aide d’un policier sur le point de partir à la retraite, Mendel. Tous deux se trouvent aux prises avec une intrigue aux répercutions surprenantes, une affaire d’espionnage et de contre-espionnage, impliquant les allemands de l’est et leur mission de l’Acier, une officine abritant en fait une service d’espionnage, dirigée par un ancien collaborateur de Smiley, Dieter Frey, et employant un homme prêt à tout, un certain Mundt…

C’est une histoire pleine de rebondissements mais portant avant tout sur la réflexion du personnage central, sa volonté de comprendre les tenants et les aboutissants de l’affaire sur laquelle il enquête. Smiley n’est pas épargné, hospitalisé après une agression et commençant à redouter ce Mundt. Il redoute également la confrontation avec Dieter Frey, un homme qu’il a appris à apprécier mais que les circonstances politiques et les conséquences de la deuxième guerre mondiale ont placé dans le camp opposé. Smiley, se maintenant en retrait, doute et ne veut pas qu’une erreur d’interprétation l’éloigne de la vérité…

C’est une intrigue pleine de rebondissements et dans laquelle la violence devient incontrôlable. Effrayante. Seule solution pour des hommes aux abois et au service d’une raison qu’ils ont placée bien au dessus de leur vie de mortels. Une raison qui évolue avec la société de l’époque.

Après cette première apparition, particulièrement convaincante, Smiley et John Le Carré reviennent l’année suivante avec Chandelles noires.

Tim Dorsey, Serge retrouve Coleman au No Name Pub

En 2005, paraît la septième aventure annuelle de Serge A. Storms, Torpedo Juice. Elle met dix ans pour traverser l’Atlantique. Dix ans ! C’est long ! Rien à voir avec ce que pourrait faire les meilleurs skippers ou ce que faisait feu le Concorde… Mais enfin, il nous arrive malgré tout dix ans plus tard, traduit comme c’est désormais l’habitude par Jean Pêcheux, sous le même titre. Celui d’un cocktail prisé par quelques personnages.

Le prologue démarre sur un non démarrage. Je m’explique, étant donnée la météo, l’histoire est retardée. C’est ce que nous dit la voix off. Elle tue le temps en nous racontant cela et en nous révélant l’information principale de ce nouvel opus, le retour de Coleman. Il avait voulu tenter sa chance à Hollywood, c’est pourquoi il avait disparu de la série, mais à la suite de son échec, il est de retour… et la réapparition de son personnage se fait avec torpedo-juice-payot-rivages-2005une explication comme d’habitude particulièrement tirée par les cheveux. Le narrateur omniscient cherchant toujours à tuer l’ennui finit par accepter ce que lui propose justement Coleman, des pillules… mauvaise idée ! Une voix off remplaçante prend donc le relais. Et l’histoire commence alors qu’un cadavre a été découvert crucifié tête en bas sur la tour aux chauves-souris.

Alors que l’US 1 est bloquée par les embouteillages, comme à l’habitude, deux flics, Gus et Walter voient les problèmes s’additionner. Les dépêches se succèdent, leur apprenant l’arrivée de personnages potentiellement dangereux. Des personnages avant tout définis par leur véhicule, en l’occurrence, une Plymouth Duster marron et une Trans Am vert métallisée. Des automobiles qui viennent s’ajouter à celle dont nous avait parlé la voix off historique avant de disjoncter, une Mercedes blanche aux vitres teintées. Sans oublier la Buick Riviera dorée modèle 71 dans laquelle prend place Coleman pour fuir le motel dans lequel il logé et dont il ne pouvait payer la note. La même Buick Riviera qui, quelques kilomètres plus loin, dépasse le Greyhound dans lequel Serge est monté avec guitare et bagage, réussissant rapidement à porter sur les nerfs de tous les passagers. C’est que Serge a décidé de percer dans la chanson, de devenir le nouveau Jimmy Buffett…

Tout ce petit monde se dirige vers les Keys. Essaie d’avancer dans le gigantesque embouteillage, sous l’œil de trois habitués du No Name Pub, Sop Choppy, Bob le comptable et Bob sans chemise.

Pour être complet dans la distribution proposée, il faut ajouter Gaskin Fussels, avocat, un parrain de la drogue ayant adopté un surnom original, Brenda et Molly, deux bibliothécaires, et des daims miniatures, emblématiques du coin…

Tim Dorsey, comme pour le précédent opus de la série, Cadillac Beach, situe l’action de ce nouvel épisode dans un endroit unique de Floride. Après Miami, ce sont les Keys. Contrairement à ce que peut laisser penser l’ouverture du roman, il n’y aura pas de voyage, pas de périple. L’unité de lieu parfaitement respectée.

… la beauté naturelle à l’état pur, la liberté sans limites et les autochtones un peu zarbis. […] … ici, personne n’est ce qu’il paraît être. Quand les gens des autres régions du pays veulent se réinventer, ils viennent en Floride. Et quand les gens de Floride veulent se réinventer, ils vont dans les Keys.”

Serge persévère dans son désir d’intégration, après avoir essayé d’accéder au monde du travail et de la libre entreprise, il a cette fois-ci décidé de se confronter à une autre grande valeur cardinale de notre société, le mariage. Pour se marier, il faut une fiancée et Serge s’attelle à la trouver, sans chercher la facilité ou la simplicité, refusant, par exemple, de se tourner vers celle qui se pâme devant lui. Il va, bien sûr, avoir d’autres soucis à gérer dans le même temps, des adeptes, Coleman, une étrange voiture qui le suit…

Tout cela, on s’en doute constitue un cocktail détonant. Et qui va détoner !

Entre un parrain qui n’en est pas vraiment un, un mariage dont les exigences sont surprenantes pour Serge, une quasi-secte qui fait de plus en plus d’adeptes…

Le monde devient décidément trop stressant. Les deux parents qui travaillent, le fric investi qui disparaît en fumée, la course aux activités extrascolaires, les week-ends passés à ne pas pouvoir finir des travaux d’aménagement qui semblaient tout simples sur la chaîne Ma Maison. On ne s’attendait pas à ce que ça ressemble à ça l’âge adulte. « Bordel de merde ! C’est toujours plus de responsabilités ! Peut-être que si je travaille un peu plus dur, ça deviendra plus facile… Eh non, c’est encore plus dur, et… Oh ! putain ! Je fais un infarctus ! »

C’est un épisode surprenant. Un épisode qui se centre, en ce qui concerne Serge, sur la recherche de l’âme sœur. Pas d’arrêts intempestifs pour des photos, pas de circuit pour revisiter l’histoire de la Floride. En parallèle, les intrigues satellites prennent également leur temps, notamment celle du trafic de drogue et de ses implications. Puis les choses s’accélèrent avec le mariage, un superbe mariage, particulièrement original, et une lune de miel à couper le souffle. La série reprend alors son cours, renouant entre autres avec ces morceaux d’histoire, populaire ou officielle. Nous aurons quand même eu le droit pour patienter à quelques épisodes savoureux, les conversations entre les deux flics et la vie de Gus que tout le monde semble connaître, l’élimination d’un cadavre particulièrement bien vue… et, en fil rouge, les démêlées de Fussels avec les autochtones et l’arrivée dans le coin d’un homme d’affaire véreux, promoteur immobilier poursuivi pour détournement mais s’en étant sorti en utilisant des comptes off-shore, un avatar de Madoff ou d’un autre, au prénom peut-être pas si innocent de Donald.

Un roman qui se clôt sur une notice typographique, comme pour deux des précédents, dans leur version française du moins. Une notice, bien entendu, détournée, décalée, humoristique. Une des marques de fabrique de Tim Dorsey. Après Orange Crush et la Leubenhoek Gothic, Cadillac Beach et la Sardonic Bold, elle nous précise que, cette fois, c’est la Kartonia Linotype qui été utilisée pour composer ce livre.

Toujours au même rythme, le huitième épisode paraît l’année suivante aux Etats-Unis et s’intitule The big bamboo. Un rythme peut-être un peu trop soutenu puisque nous l’attendons toujours par ici…

John Harvey, Helen Walker, Will Grayson, Ruth et des enfants qui disparaissent en série

En 2009, un an après le bouleversant Cold in hand et deux ans après la première apparition de Will Grayson et Helen Walker dans Traquer les ombres, les voici de nouveaux au premier plan d’un roman de John Harvey, Far Cry. Il nous arrive deux ans plus tard, traduit par Fabienne Duvigneau, sous le titre Le deuil et l’oubli. Un titre qui aurait pu être l’un de ceux de la trilogie Elder, dans sa version française, en tout cas, et l’un des Resnick dans sa version anglaise. Mais c’est bien un Grayson et Walker, le deuxième et dernier à ce jour.

Ruth, chez elle, sort une carte postale de son enveloppe après l’avoir prise dans un tiroir. Elle en lit le texte, un texte qu’elle connaît par cœur, une carte postale de Heather, sa fille, écrite alors qu’elle était en vacances en Cornouailles. Sa dernière carte. Puis Ruth part chercher Béatrice, son autre le-deuil-et-loubli-payot-rivages-2009fille, vivante celle-ci. Will Grayson s’apprête à partir au boulot après son footing matinal, laissant comme toujours sa vie de famille derrière lui. Quand il arrive au commissariat, Helen, son adjointe, l’attend comme d’habitude, assise sur le capot de sa voiture, buvant un café et fumant une cigarette. Elle lui apprend la sortie de prison de Mitchell Roberts, un homme qu’il avait arrêté quelques années plus tôt pour le viol d’une fille de douze ans. Un viol d’on Will est persuadé qu’il n’était pas le premier.

Mitchell devient l’obsession de Will, tellement choqué qu’on laisse en liberté un homme qu’il sent dangereux et capable de récidiver… il s’attache à suppléer aux manques de la police et le surveiller…

Le thème est là, explicite dès les premières pages. Un thème qu’Harvey a déjà abordé à plusieurs reprises, avec Resnick dans Off Minor et, plus récemment avec Frank Elder dans De chair et de sang. Après une ouverture sur Ruth puis Grayson, on suit leur vie de famille et leurs obsessions, Heather pour la femme et le criminel relâché pour le policier. Grayson cherchant des affaires non résolues dont Roberts pourraient être l’auteur, Ruth ressassant, ne parvenant pas à oublié la disparition de sa fille une douzaine d’années plus tôt…

Nous revenons d’ailleurs nous-mêmes dans le passé pour revivre ce choc que Ruth ne peut oublier, qu’elle ne veut oublier. Le choc et sa suite, sa séparation d’avec Simon, le père d’Heather, puis le divorce. Sa lente reconstruction, son remariage et cette deuxième fille qu’elle a eu avec Andrew… Nous revenons dans le passé et vivons l’accident qui a tout changé, les doutes de Cordon, le flic chargé de l’enquête… un flic obstiné dont la vie personnelle est faite d’incertitudes et d’une certaine solitude assumée…

Puis un nouveau bouleversement arrive…

C’est un livre particulièrement bien mené que nous offre John Harvey. Un livre prenant, haletant. Un livre qui vous tient, qui m’a tenu en tout cas, captivé. On sait, on sent ce qui va arriver. On sait en lisant les pages concernant la disparition d’Heather quelle en sera la conclusion mais ensuite aussi on sent, on sait, on devine même vers quelle conclusion on se dirige. On devine qui est le coupable mais, même en le sachant, on veut en être sûr et constater que je ne m’étais pas trompé n’a pas susciter de déception… peut-être ai-je fini par croire que j’avais eu une influence sur l’histoire, ou qu’une réelle complicité s’était installé avec le romancier…

Chaque personnage est intéressant. Will et Helen forment un duo agréable, bien trouvé. Entre Will, père de famille toujours pris entre son boulot et les siens, et Helen, célibataire se cherchant et ne trouvant pas toujours le partenaire attendu… Il y a également Lorraine, le femme de Will, une épouse idéale pour un flic, ayant du caractère. Et puis, il y a Ruth, personnage touchant, attachant. Ruth toujours sur le fil du rasoir, au bord de basculer dans la folie, ne voulant pas oublier sa première fille, mais s’accrochant à sa vie de famille, s’accrochant à la réalité, tandis que beaucoup d’autres à sa place auraient sombré…

C’est un roman d’une grande sensibilité, nous faisant ressentir les doutes et les colères de chaque personnage, ne faisant pas l’impasse sur les dommages collatéraux que peut créer une enquête de police et n’épargnant personne.

Helen Walker et Will Grayson forment décidément un binôme que l’on apprécie… comme souvent pour les personnages centraux des bouquins d’Harvey

Le roman suivant d’Harvey, Lignes de fuite, est publié trois ans plus tard. Il pousse sur le devant de la scène deux personnages secondaires déjà croisés, Cordon, l’inspecteur de Cornouailles de cet opus et Karen Shields, celle de Cold in hand et De cendres et d’os.

John Harvey, le retour de Charlie Resnick

En 2008, dix ans après sa dernière enquête, Charlie Resnick est de retour sous la plume de John Harvey. Il est de retour dans Cold in Hand qui nous arrive deux ans plus tard, traduit, pour cette fois, par Gérard de Chergé avec un titre inchangé. Un titre reprenant celui d’une chanson de Bessie Smith.

En ce 14 février, Lynn Kellogg est sur le chemin du retour. Un retour chez elle après une journée bien chargée, occupée notamment par une négociation avec un homme ayant pris en otage sa famille après avoir découvert l’infidélité de sa femme. Lynn est devenu négociatrice, entre autre, cold-in-hand-payot-rivages-2008depuis que nous l’avons quittée. Elle est également inspectrice principale, mais pour le moment, ce qui occupe ses pensées, c’est de rentrer chez elle et de pouvoir offrir le cadeau qu’elle a préparé pour la Saint Valentin, le DVD d’un concert de Thelonious Monk. Que pourrait-elle offrir d’autre que du jazz à celui qui partage sa vie, Charlie Resnick ? Alors qu’elle circule dans les rues envahies par les enfants sortant de l’école, elle répond à un appel concernant un affrontement entre deux bandes non loin de là où elle est… Une fois sur place, ne réussissant pas à attendre les secours, l’affrontement semblant s’envenimer, elle intervient et sépare deux filles qui se battent au milieu du cercle formé par les autres. Mais, alors qu’elle maîtrise celle qui est armée d’un couteau, elle reçoit une balle dans la poitrine et s’écroule tandis que la jeune fille qu’elle vient de désarmer en reçoit une dans le cou…

Heureusement, Lynn portait un gilet pare-balles, ce qui n’était pas le cas de l’autre victime…

C’est le début d’une intrigue qui mêle les enquêtes et voit s’entrecroiser Resnick et Kellogg. Ils partagent leurs vies, Lynn s’est installée dans la grande maison de Resnick, et leurs enquêtes ne sont jamais loin l’une de l’autre. D’autant que Resnick, qui opérait dans une nouvelle unité de répression des vols, se voit débauché pour enquêter sur le meurtre auquel s’est trouvé mêlée Lynn. Une enquête délicate puisque le père de Kelly Brent, la victime, est particulièrement vindicatif, reprochant notamment à Lynn de s’être servi de sa fille comme d’un bouclier… Dans le même temps, Lynn est préoccupés par une de ces anciennes enquêtes qui doit passer au tribunal. Elle a l’impression d’avoir mis en danger l’un des témoins, une roumaine employée dans un sauna proposant bien plus que des massages. Lorsqu’elle apprend que le procès est reporté du fait de la disparition de l’autre témoin important, Lynn se soucie de plus en plus d’Andreea et de Stuart Daines, un policier venu des douanes et mettant en place une opération destinée à démanteler un vaste réseau de trafic d’armes mais en qui elle n’a aucune confiance…

Resnick de son côté tente de mener l’enquête délicate dont il est chargé…

John Harvey entremêle les enquêtes et revient à son personnage récurrent en resserrant nettement la focale sur Lynn et Charlie, ceux qui avaient pris de plus en plus de poids au fur et à mesure. Lynn est devenue l’égale de Resnick et leur relation est empreinte d’une grande tendresse…

Après avoir chroniqué l’Angleterre de la fin du vingtième siècle au travers des enquêtes de Resnick, Harvey revient vers son inspecteur de la police de Nottingham pour chroniquer cet univers qu’il a créé. Il parcourt les précédents romans de la série au travers des souvenirs de Resnick ; les personnages disparus de la série, partis ailleurs, refont une apparition, juste de la figuration, parfois plus. Une chronique qui sombre dans une immense tristesse, cet univers subissant une violente secousse… Je ne sais pas si cette intrigue touche davantage les fidèles de la série mais elle aura été particulièrement émouvante, touchante, déprimante, pour l’habitué que je suis. J’ai été touché par le rebondissement intervenant au milieu du livre, l’arrivée de Karen Shields dans l’intrigue, celle-là même que nous avions déjà croisé dans le second opus de la trilogie ayant comme personnage central Frank Elder, De cendres et d’os. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun avec ce roman, Resnick se rapprochant imperceptiblement de cet autre flic de Nottingham, comme si c’était à son tour de trinquer, d’en prendre plein la figure… et c’est un Resnick ébranlé que nous suivons puis que nous quittons… ébranlé mais toujours empreint de cette humanité qui le caractérise…

Harvey insuffle dans sa série un peu de ce qu’il avait apporté à son œuvre en s’en éloignant. Il y revient en impliquant beaucoup plus ses personnages dans les intrigues, en ne leur laissant pas la place de simple observateur. Une intrigue toujours teintée de blues et d’une cuisine élaborée, gourmande, sur fond de miaulements de chats… et d’un grand bouleversement. Une intrigue fouillant dans les doutes des uns et des autres, dans leurs certitudes pour mieux les bousculer, nous bousculer…

Avant de revenir une dernière fois à Resnick, Harvey va retrouver les deux policiers qu’il nous avait présenté dans Traquer les ombres en 2007, Grayson et Walker, avec Le deuil et l’oubli. Il y aura ensuite Lignes de fuite et, donc, l’ultime opus de la série Resnick, Ténèbres, ténèbres.