Stuart Neville, Serena Flanagan et la sortie des frères Devine

Those We Left Behind paraît en 2015, un an après Le Silence pour toujours et la première apparition de Serena Flanagan. Il est traduit quatre ans plus tard par la fidèle de l’œuvre de Stuart Neville, Fabienne Duvigneau, sous le titre Ceux que nous avons abandonnés.

Ciaran est allongé dans le lit, son frère Thomas vient le rejoindre alors qu’un voisin toque à la porte de la maison, alerté par les bruits qu’il a entendus. Quelque chose gît au fond de la pièce et du sang à giclé. Ciaran veut savoir s’ils iront en prison et s’ils seront séparés.
Sept ans plus tard, la libération de Ciaran Devine a été annoncée par les journaux et Paula Cunningham, agent de probation, sait qu’elle va hériter de son suivi. Pour son retour après son arrêt maladie, Serena Flanagan est contactée par cette même Paula Cunningham afin de parler de l’enquête à laquelle elle a participé et de l’enfant qu’était alors Ciaran. Pour Daniel Rolston, la nouvelle est éprouvante, celui qui a reconnu avoir tué son père sort de prison alors que sa mère, celle de Daniel, ne s’est jamais remise des accusations proférées par les frères Devine concernant les abus dont Rolston père aurait été l’auteur sur Thomas, l’aîné. Elle a finit par mettre fin à ses jours.
Ciaran va devoir apprendre à vivre dans un monde qui n’est pas celui dans lequel il a grandi, enfermé entre quatre murs. Thomas accueille son frère après deux ans d’attente, lui qui a été libéré plus tôt, seulement reconnu comme complice. Serena Flanagan continue sa reconstruction après son cancer du sein et sa reprise du travail la porte bien souvent vers la colère, Paula Cunningham suit Ciaran tout en tentant de supporter sa vie de célibataire. Pour Daniel, il s’agit de ne pas se laisser déborder par les émotions et de ne pas se laisser submerger par la violence qu’il a réussi à dominer jusque là.
Thomas a fait profil bas et il conseille à son frère d’en faire autant. Pour lui, l’agent de probation ou les flics n’ont qu’une idée en tête, les remettre en prison aussi vite que possible. Daniel veut que les doutes qu’il avait émis au moment de l’enquête soient enfin entendus, il est sûr que ce n’est pas Ciaran qui a tué son père ; qu’il s’est accusé à la place de son frère. Il est prête à tout et il n’a plus que ça en tête…

Chacun est enfermé dans son univers, ses cogitations. Chacun cherche à vivre en portant un fardeau tellement lourd. Les personnages du roman de Neville ont un passé dont ils cherchent à se dégager, qu’ils veulent pouvoir laisser derrière eux. Mais la vie ajoute de nouveaux soucis, de nouveaux poids, chaque jour.
Serena Flanagan ne peut s’empêcher de vouloir questionner tout ce qui lui passe sous la main, ces enquêtes qu’elle doit revoir pour se remette dans le rythme du travail. Elle soulève la colère de ses collègues ou de ses supérieurs. Puis de nouveaux événements viennent la frapper alors qu’elle est en train de se relever, le suicide d’une femme qui était dans le groupe de survivantes du cancer du sein et pour laquelle une récidive venait d’être diagnostiquée, les événements qui jalonnent le retour à la liberté de Ciaran Devine auquel elle s’était attaché lors de l’enquête sept ans plus tôt, dépassant les limites pour aboutir à la vérité sans y parvenir, le garçon étant sous l’emprise extrême de son aîné.
Ciaran, quant à lui, est perdu, prenant conscience des conséquences de ses actes, de l’emprise de son frère sur lui, de sa soumission excessive.
Stuart Neville conjugue les doutes, les colères, des uns et des autres. Il les entremêle pour concocter une intrigue où chacun à sa place, chacun pourrait l’emporter dans notre propension à nous identifier à l’un ou l’autre, à éprouver de l’empathie pour celui-ci ou celle-là. Comme pour ses romans précédents, chacun a sa place, son importance…
On a envie de tourner les pages à chaque rebondissements même si, parfois, on regrette une relecture trop rapide, les temps s’emmêlant, les verbes passant, d’une phrase à l’autre, du présent au passé pour une même action. Un peu dommage mais on va jusqu’au bout malgré tout.

Lennon a disparu, Flanagan prend sa suite et est elle aussi abîmée. Dans l’Irlande du Nord en reconstruction, où l’importance des camps qui se sont affrontés se fait toujours sentir, jusque dans les embauches, il faut aussi se reconstruire, avancer malgré tout.
Neville sait nous présenter des personnages esquintés, nous faire éprouver pour eux une empathie véritable. Il ne nous propose peut-être pas de personnage aussi fort que dans certains de ses romans précédents, Jack Lennon ou Gerry Fegan en tête, pas encore. Mais il garde ce talent de conteur.

L’année suivante, Serena Flanagan revient dans un nouveau roman tourné vers ce que disent ceux qui sont tombés, So Say the Fallen.

Andrée A. Michaud, Marie Saintonge et Richard Dubois affrontent les intempéries sur le Massif Bleu

En 2019 paraît le douzième roman d’Andrée A. Michaud, deux ans après Routes secondaires. Il s’intitule Tempêtes et traverse l’Atlantique, des éditions Québec Amérique aux éditions Rivages, l’année suivante.

En plein blizzard, un homme épie l’habitante d’une maison depuis la forêt qui l’entoure. C’est du moins ce qu’il semble à cette occupante, dans cette environnement aveuglant et assourdissant.
Marie Saintonge est arrivée dans la maison de son oncle juste avant que ne se déclenche la tempête de neige annoncée et devant durer plusieurs jours. Elle s’est décidée à venir quand elle a appris qu’elle en était l’héritière à la suite du suicide de ce dernier. Il était venu la voir en ville pour lui en parler et la pousser à s’y installer. Elle n’avait alors pas compris ce qui trottait dans la tête d’Adrien, cette chute depuis la falaise au Loup.
Alors que le vent se déchaîne et que la visibilité si basse laisse la place à toutes les interprétations, tous les mirages, Marie voit un homme tourner autour de son habitation, un homme de glace ou de glaise. Bientôt, un autre homme, de chair et d’os, frappe à sa porte. Vue la météo, elle ne peut que le recueillir. Il ne sait pas qui il est et repart pour revenir plusieurs heures plus tard.
Pendant ce temps, l’isolement ne laisse à Marie que la possibilité de cogiter, d’affronter ses angoisses ou d’essayer de les vaincre à coup de vin ou d’alcool plus fort. La montagne gronde, jouant ce qui pourrait être une symphonie, elle a sa propre musique. La folie n’est pas loin dans cette bâtisse dont une partie est en travaux, laissant le vent siffler, souffler à travers les bâches calfeutrant les ouvertures. Les seules nouvelles de l’extérieur parviennent grâce à la radio, des hommes disparaissent, dont un certain Frank Fréchette, celui qui a pris soin de la maison avant son arrivée. Frank, prénom qu’elle décide de donner à l’amnésique, dont elle a peur, prête à s’en défendre les armes à la main, l’enfermant dans sa chambre pour ne plus le croiser.
Explorant la maison, Marie tente de se l’approprier, laissant traîner ses habits ici et là, les bouteilles là où elle les pose, trouvant de la peinture noire et créant une fresque sur le mur avec ces bonhommes bâtons qu’elle rencontre partout depuis son arrivée, sur un carton invitant à « manipuler avec précaution », gravés dans la cave…
Le blizzard laisse tous les cauchemars prendre vie, incitant à la violence, seule solution pour affronter la peur, l’horreur. Mais elle se produit quand même…
Après le blizzard, le temps perd toute consistance pour Marie, s’étirant jusqu’à l’été sans qu’elle s’en aperçoive. Jusqu’à ce que les événements de l’hiver la rattrape.

C’est à l’été qu’arrive Richard Dubois dans le Massif Bleu, que Marie avait renommé Cold Mountain. Il a loué une caravane dans le camping des Chutes rouges à la suite du suicide de Chris Julian. Il l’a découvert flottant dans sa piscine, une partie de la tête emportée par la balle qu’il s’est tiré. Richard était au service de Julian, ils avaient rendez-vous pour parler du dernier manuscrit de celui-ci. Julian a engagé Ric pour la partie production et vente de ses romans, il les apporte à l’éditeur et passe pour l’auteur auprès de ce dernier puis des médias. Mais là, le manuscrit est inachevé et, après avoir obtenu un à-valoir de son éditeur, il a décidé de se rendre sur les lieux de la dernière histoire inventée par Julian, pour en finir la rédaction.
Dans le snack de Fall-Jonction où Marie avait déjà effectué sa dernière halte avant l’isolement, il entend parler des disparitions de l’hiver, de la tempête qui approche. Arrivé au camping, la montagne gronde et il comprend que les tempêtes qui s’y succèdent en été vont cette fois-ci engendrer des drames. Ceux que Julian a imaginés, ou d’autres qui viendront compléter l’histoire en cours.

Les intempéries ont toujours eu une grande place dans les romans d’Andrée A. Michaud, elle se décide ici à en faire l’élément déclencheur de tous les drames, de la folie et de la violence qui se déchaînent autant que la météo dans cette montagne à la musique si singulière. La réalité et l’imagination se mêlent, s’emmêlent, embrouillent les esprits des deux personnages principaux.
Ce Tempêtes est un peu un prolongement du roman précédent. Michaud mêle désormais le roman noir à l’épouvante et à une certaine horreur. La nature, toujours très présente dans les livres de l’auteure, de la plage de La Fille de Sath à la forêt de Routes secondaires, en passant par les lacs de Bondrée ou Mirror Lake, les rivières du Pendu de Trempes et de Rivière tremblante ou la montagne qui surplombe l’intrigue de Lazy Bird, cette nature, donc, devient véritablement, explicitement, un personnage. Tout comme la météo qui avait toujours eu son importance jusqu’ici, mais plutôt comme personnage secondaire.
La nature domine les esprits.
Michaud nous offre un roman exigeant, avec une première partie, celle de Marie Saintonge, qui demande un effort, une deuxième partie, celle de Richard Dubois, plus abordable mais qui finit par rejoindre la première. Comme elle l’avait fait dans le roman précédent, la romancière gomme la limite entre la fiction et la réalité. L’imagination des personnages, la fiction de Chris Julian et la réalité imaginée par Michaud se mélangent, se confondent, s’entrecroisent.

L’évolution amorcée avec Routes secondaires se poursuit ici. Andrée A. Michaud a entamé un travail en profondeur, comme celui qui l’avait amené au roman noir. Il nous faudra patienter et attendre ses prochains romans pour voir où cela l’amène, où elle nous entraîne.

Andrée A. Michaud aux prises avec ses personnages

Trois ou quatre ans après son roman précédent, Bondrée, les dates diffèrent selon les sources, Andrée A. Michaud publie un nouveau bouquin, Routes secondaires. Il n’a les honneurs que d’une édition outre-Atlantique mais est accessible numériquement par chez nous.

Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather.

Alors qu’elle marche sur le gravier d’une route qu’elle connaît depuis son enfance, le long d’un ruisseau, Andrée A. Michaud sent ces deux phrases surgir dans son esprit. Une injonction ou une supposition, ça n’est pas clair. Toujours est-il qu’alors que ces mots lui trottent dans la tête, une voiture apparaît derrière elle, ralentit à sa hauteur avec, au volant, une femme qui lui ressemble à s’y méprendre. Heather, c’est sûr. L’étonnement qui saisit les deux femmes abrège l’instant, la voiture reprend de la vitesse…
De retour chez elle, la romancière observe l’histoire se dérouler. Heather, après leur fugitive rencontre, a vu sa voiture quitter la route et emboutir un arbre. La Buick rouge est immobilisée, impossible qu’elle reparte. Heather Thorne est perdue dans ces bois. Une scène apparaît puis disparaît, celle d’une agression par deux motoneigistes. La femme explore son environnement et pourrait rencontrer un homme au fusil. Mais elle a elle-même une hache. Un homme qui lui dit qu’elle n’est pas celle qu’elle croit.
Le visage de l’homme au fusil l’intrigant, la romancière part à sa recherche. Pour en savoir plus sur Heather, elle contacte un ami qu’elle n’a plus revu depuis longtemps, V. Pendant ce temps, la vie suit son cours pour l’écrivaine, les saisons s’enchaînent alors que l’automne reste celle de son intrigue. Entre ses chats, son compagnon, P., et les diverses activités qu’elle peut avoir, elle mène l’enquête sur Heather et les personnages qui apparaissent au fur et à mesure qu’elle progresse dans l’intrigue. Elle en apprend plus sur son personnage principal et cherche à vérifier si ce qu’elle apprend est dans le roman ou dans la vie réelle, une vie réelle qui n’est qu’une autre fiction.
Andrée A. Michaud est petit à petit habitée par son histoire, assiégée par ses personnages, au point qu’elle vit aussi au cœur de celle-ci.

Vous l’aurez compris, c’est un roman très particulier que nous offre l’auteure québecoise. On ne sait plus, au bout de plusieurs pages, si ce qu’elle nous raconte d’elle et de ses interrogations fait partie de l’intrigue ou s’il s’agit du témoignage d’une romancière en pleine création.
Des personnages qu’elle cherche à comprendre en les rencontrant, en les cherchant ou en essayant de revivre ce qu’ils ont vécus, elle en apprend plus à chaque instant. Ils passent d’une simple initiale à un prénom puis une dénomination complète, nom prénom et même initiale entre les deux. En parallèle, le temps se déploie à un rythme différent de celui de l’intrigue, elle répare la clôture avec P., prend soin des chats, part faire une lecture ailleurs, s’aère autant que possible, malgré cette histoire qui l’envahit, envahit sa vie, s’immisce dans les différents moments de son existence. La pousse à la paranoïa ou à l’obsession, au point d’emprunter le moindre bout de réalité pour l’intégrer à son intrigue, la nourrir.
Jusqu’à ce que l’histoire devenant trop prenante, elle se décide à la vivre, à mener l’enquête jusqu’au bout, se substituant aux personnages, les affrontant, approfondissant chaque point de vue, poussant le drame à sa conclusion, essayant de l’infléchir, revenant vers le passé, un passé qui pourrait se confondre avec le sien, au risque de s’y perdre.

L’écrivaine doit revenir sur les lieux de ses drames, quitte à se geler les doigts, quitte à passer pour folle, quitte à être accusée de crimes qu’elle n’a pas inventés.

C’est un retour à une forme de narration et d’intrigue que l’on avait pu lire dans les romans de l’écrivaine avant qu’elle ne se lance franchement dans le roman noir, avant Mirror Lake. On retrouve des thèmes très proches de son premier livre, La femme de Sath. L’auteure est comme nous, lecteurs, elle fouille sa fiction, la laisse prendre sa place dans sa vie. Tiraillée entre son existence et l’échappatoire de son imagination.

Je veux m’écrouler seule et les mains libres, près d’un homme, P., qui me laissera m’enfoncer dans la lenteur de la terre.

On est proche du métaroman, ou peut-être est-on pleinement dedans. Une histoire qui pose des questions sur l’histoire en train de s’écrire. Sur son lien avec l’histoire de l’auteure.

Mon passé a pris une dimension surpassant de loin ce qu’il me reste d’avenir, et c’est vers lui que je me tourne, vers cette longue route poussiéreuse où mes pas s’enfoncent à l’ombre des arbres, lorsque la clarté, certains matins, ne parvient à susciter en moi aucune joie, aucune émotion, aucun espoir.

C’est un roman plaisant, intrigant, original. Peut-être s’agit-il d’une soupape pour l’auteure après Bondrée, roman prenant s’étant aventuré de manière claire dans son passé. Peut-être s’agit-il d’une étape supplémentaire dans le rapport à la fiction pour une écrivaine, son rapport à la création, sa relation avec ses personnages en gestation, ses œuvres, certains personnages ou éléments d’autres romans, un hibou échappé de Rivière tremblante, les jeunes victimes de Bondrée. Michaud explore tout cela à fond, interrogeant le pouvoir réel de l’auteure sur son intrigue, frôlant la folie, ce qui semble être une condition inhérente, inévitable, à toute création.

Pour mieux repartir dans un nouveau roman ? On le verra avec Tempêtes, paru en 2019 au Canada et cette année en France.

Benjamin Whitmer, Sam à Denver apprend à lutter contre les Crânes de Nœud

Il y a quelques semaines est paru le nouveau roman de Benjamin Whitmer, Les Dynamiteurs. Comme le précédent deux ans plus tôt, Evasion, il est pour l’instant seulement publié en France.

Les nuits sans sommeil, Sam se souvient de Denver. Ces nuits où il est descendu d’un wagon de marchandise sans en trouver un autre, où il lui a été impossible de se dégotter un endroit suffisamment confortable pour dormir. Il se souvient du Denver qu’il a connu des années plus tôt quand il n’était qu’un enfant, l’adolescence n’ayant pas encore été inventée. De Capitol Hill aux Bottoms, il revoit cette ville, celle de Cora.
Puisqu’il faut bien qu’il y ait un début, c’est l’arrivée de John Henry Goodnight qui a marqué le moment où son histoire l’a détaché des autres, où les événements se sont enchaînés jusqu’à ce qu’il quitte la ville. Goodnight est arrivé alors que des clochards tentaient une fois de plus de prendre possession de l’Usine, vaste hangar désaffecté que Cora, Sam et leur bande occupaient. Alors que les assaillants étaient aux prises avec les pièges posés par les enfants, ils ont entendu les bruits d’une bagarre virant à la correction et ont découvert les corps des clochards bien abîmés par un seul homme, un monstre dans un drôle d’état. Comme d’habitude, Cora a voulu prendre soin du blessé, au corps et au visage à moitié brûlé. Alors qu’ils prennent soin de lui, un autre Crâne de Nœuds, nom qu’ils donnent aux adultes, débarque. Il s’appelle Cole et est venu chercher Goodnight, ainsi que se nomme le géant défiguré. Il revient quelques heures plus tard proposer à Sam de travailler pour lui, Goodnight ne sachant plus parler, il a besoin de quelqu’un pour lire ce qu’il écrit dans son carnet, son seul moyen de communication. Dix dollars par semaine, ça ne se refuse pas, il y a les gamins recueillis par Cora à nourrir. Malgré les réticences de celle qui le subjugue, qu’il aimerait tenir contre lui constamment, il accepte. Et c’est le début d’un apprentissage de la violence duquel Sam ne pourra plus s’enfuir.

C’est un Denver crasseux que nous décrit Whitmer, un Denver d’avant l’automobile, dans un état du Colorado dont le gouverneur veut éradiquer le vice, du jeu à la prostitution en passant par l’alcool.
Cole tient une maison de jeu et est décidé à lutter pour ne pas faire les frais des lubies d’un gouverneur dont la principale cible est la population pauvre. Les nantis semblant au-dessus de toute considération morale, les lieux de débauche leur étant destiné échappent à l’acharnement de la police.

“On est censés travailler pour eux, et puis mourir pendant qu’ils jouent à leurs putains de jeux.

Au milieu de cette lutte, Sam apprend petit à petit qui est réellement Goodnight. Un dynamiteur, de ceux qui utilisent les explosifs pour s’enrichir ou faire valoir leurs revendications, politiques principalement. Le géant est surtout marqué, pas seulement dans sa chair, voulant oublier dans le laudanum le souvenir de l’accident qui l’a détruit.

Le monde tordait les corps aussi salement qu’il tordait les esprits.

C’est un roman violent. Les meurtres répondent aux agressions, des agressions particulièrement cruelles, des meurtres précédés de tortures. Cole et Goodnight viennent des Bottoms, comme Sam, et sont décidés à défendre leur place, à la faire, quels que soient les moyens. En face, on trouve un pasteur qui veut sauver les laissés-pour-compte de manière plus pacifique mais les concessions demandées ne conviennent pas aux enfants, encore pétris d’intransigeances.
Les hommes ne se font pas de cadeaux, la police use et abuse de son pouvoir et les Pinkerton, les employés de la célèbre agence, ne sont pas en reste. Cole est décidé à lutter même si la partie semble bien compromise, Goodnight n’a plus d’illusion et finit par accepter de prendre part aux plans et souhaits de Cole, transmettant à Sam une vision bien peu reluisante du monde.

La violence sous la plume de Whitmer est extrême. Elle peut être dérangeante, paraître excessive. Sa description d’une époque en rappelle d’autres mais il s’agit d’un pays qui ne connaît que la loi du plus fort, du plus cruel.

Il y a des gens qui aiment penser que le monde est devenu meilleur pour telle ou telle raison, mais ça ne vous renseigne pas sur le monde, ça vous renseigne seulement sur eux. La somme des souffrance dans le monde ne varie pas. Je ne pense pas qu’elle connaisse de marées. Rien ne change sinon les circonstances.

C’est un roman qui pose question, qui ne dérange pas forcément dans ses descriptions, Whitmer ayant un certain talent pour ça, mais dans le choix qu’il fait pour raconter une époque, l’angle choisi.
A-t-on besoin d’autant de précisions pour comprendre la cruauté à l’œuvre, l’absence de pitié ? Vus à travers les yeux de Sam, dont les titres de chapitres nous rappellent que c’est bien lui qui évolue, qui apprend, les événements n’ont pas toujours de justification.
Ce n’est pas le roman de Whitmer que j’ai préféré mais il ne dépare pas dans son œuvre. Les marginaux, les bas-fonds, la violence sont là. Il n’y a pourtant pas cette profondeur dans la description des personnages qui faisait tout l’intérêt des précédents, concernant des personnages qui auraient fait tout l’intérêt de celui-ci, comme John Henry Goodnight, trop peu mis en avant à mon goût, ou Cora, abandonnée petit à petit pour finir en simple figurante. La violence semble parfois gratuite, moins ancrée dans l’esprit des personnages, moins héritée de leur vécu, d’une histoire, moins inévitable, davantage issue d’un choix raisonné. Davantage superficielle. Et puis, on ne voit qu’un côté du problème quand les romans précédents mettaient en scène les personnages se faisant face, s’intéressant aux uns comme aux autres… ce qui amplifie cette sensation de rester en surface.

Benjamin Whitmer évolue. Il ne reste plus qu’à attendre son prochain bouquin pour confirmer ou infirmer le sens de cette évolution.

Andrée A. Michaud, à la lisière du pays de Pierre Landry

En 2014, trois ans après le précédent, Rivière tremblante, Andrée A. Michaud voit son dixième roman prendre place sur les gondoles, Bondrée. C’est le deuxième à traverser l’Atlantique en étant publié par une maison d’édition française, en l’occurrence, Payot & Rivages, et la collection « Rivages / Noir ». C’est le dernier volet de sa trilogie états-unienne commencée avec Mirror Lake et poursuivie avec Lazy Bird.

La Bondrée porte ce nom en référence au mot anglais Boundary, la frontière. Une frontière invisible qui marque le territoire dans lequel s’est autrefois retiré Pierre Landry, fuyant la société et la guerre à laquelle il aurait pu participer en Europe. L’endroit en a attiré d’autres par la suite, poussant le marginal volontaire à s’enfoncer davantage dans les bois. Ce qui pourrait s’apparenter à une légende s’est forgé à sa mort à la suite de sa passion pour une femme parmi les nouveaux arrivants.
En cet été 1967, Lucy in the Sky with Diamonds est sur toutes les ondes, sur toutes les lèvres, tout comme A Whiter Shade of Pale. Ce sont les chansons que fredonnent Zaza Mulligan et Sissy Morgan, les deux adolescentes qui affolent l’endroit et les mâles qui y séjournent, comme elles, pour la période estivale. Elles arpentent le bord du lac, entre le camping et le chalet familial, de leurs longues jambes bronzées et dans leurs tenues légères. Andrée, une fille plus jeune, les observe, tentant de gagner leur amitié tout en continuant de vivre sa vie d’exploratrice du coin, entre forêt et plage.
Ce monde éphémère de parenthèse estivale vole en éclat quand Zaza Mulligan disparaît puis que son corps est retrouvé pris dans un piège à ours lui ayant amputé la jambe. L’enquête est confiée à la police du Maine en la personne de l’inspecteur Stan Michaud. Elle conclut à un accident, le piège rouillé ayant tué la malheureuse étant sûrement un vestige oublié du temps où Landry vivait là. Une fois la police partie, les pères organisent une battue dans les bois pour en faire disparaître tous les pièges oubliés. L’atmosphère qui s’était faite plus lourde retrouve fugitivement une certaine insouciance avant de devenir définitivement insoutenable.
Michaud et Cusak n’en ont pas fini avec ce microcosme bilingue, Larue leur servant d’interprète quand il s’agit d’interroger les francophones…

Andrée A. Michaud prend le temps de nous raconter son histoire. Elle en installe l’ambiance, celle de cette période que les familles passent ailleurs, un moment où les enfants peuvent aller de la plage à la maison sans réel souci, où ils peuvent s’aventurer dans la forêt pour découvrir, explorer… jusqu’à ce que…
Il y a un réel talent chez la romancière pour installer cet univers, décrire cette communauté et nous faire toucher du doigt les sentiments des uns et des autres dans ce temps particulier. Pour cela, elle passe du « je » de Andrée Duchamp, narratrice épisodique, à une narration omnisciente, issue de la même plume juste différée dans le temps, écrite bien des années plus tard par une Andrée devenue adulte. Les maris continuent de retourner à la ville la semaine pour travailler pendant que les femmes restent avec les enfants.
L’ambiance installée perdure, entre en collision avec la mort et évolue. Les parents ne peuvent plus être les mêmes, les enfants ne peuvent plus laisser s’épanouir leur légèreté. Malgré le soleil alternant avec les orages, l’intrigue s’assombrit et les caractères apparaissent sous un jour différent. Pourtant la vie continue et les préoccupations des uns et des autres persistent, Andrée notamment est dans cette période de découverte et c’est avec une nouvelle amie qu’elle traverse la tempête, Emma, la fille de Larue. Une découverte qui va au-delà de ce seul coin de verdure puisqu’elle fraie avec la vie et la mort et ce qu’elle suscite comme réaction chez les adultes, ce qu’elle provoque comme évolution chez les plus jeunes.
L’adolescence dans toute son ambiguïté, ses difficultés, nous est décrite de manière particulièrement sensible, délicate. Tout comme cette nature entre deux pays, deux langues.

A travers ce roman, Michaud paie une nouvelle fois son tribut au genre, affublant de patronymes explicites certains personnages secondaires, McBain ou Westlake, comme dans les opus précédents et particulièrement le premier, Mirror Lake, tout en donnant son propre nom au personnage principal. Aux personnages principaux, inspecteur ou narratrice et témoin privilégiée, marquée. C’est un roman noir assumé, qui emprunte les passages obligés du genre tout en leur donnant la saveur unique de ce roman.
Pour ce qui est de son lien avec la trilogie et comme pour Lazy Bird, on a l’impression qu’il se situe là ou s’achevait le précédent, au bord d’un lac qui pourrait être celui du premier opus. Que Landry pourrait être un avatar de Charlie the Wild Parker.
Il y a aussi cette question d’une culture qui traverse la frontière entre le Québec et les Etats-Unis, le Maine en l’occurrence. Cette question est cette fois celle d’une pré-adolescente se demandant comment elle pourrait maîtriser les deux, séjournant juste entre elles
Et l’eau, toujours l’eau, affectant les esprits, celle du lac ou celle venue du ciel dans un déferlement ou plus doucement.

Une très belle conclusion pour une trilogie marquante. Un roman qui vaut à son auteure, et pour la deuxième fois, après Le Ravissement, le prix du Gouverneur. Deuxième récompense pour cette trilogie avec le prix Ringuet pour Mirror Lake.
Le roman suivant d’Andrée A. Michaud, Routes secondaires, paraît quatre ans plus tard.

Andrée A. Michaud, disparitions, Marnie et Bill à Rivière-aux-Trembles

En 2011, deux ans après Lazy Bird, le deuxième volet de sa trilogie états-unienne, Andrée A. Michaud publie son neuvième roman, Rivière tremblante.

Marnie Duchamp est à Rivière-aux-Trembles pour les funérailles de son père. Devant le cercueil déposé dans la chapelle en attendant le printemps, elle s’interroge, ne sait pas quel chemin prendre, espérant un signe pour savoir que faire de son avenir. Un cri qui retentit dans la nuit tombante la décide, elle va revenir dans ce village qu’elle a fui bien des années plus tôt.
Elle avait onze ans et Michael douze quand le malheur est arrivé. Ils étaient inséparables, jouant en se racontant des histoires, en incarnant des êtres imaginaires, passés de l’écureuille (Squouirelle) et du hibou à Superman et Loïs Lane. Alors qu’ils sont au bord de leur bassin magique à collecter des cailloux, un orage éclate. Marnie se réfugie dans leur cabane tandis que Michael agit de manière étrange puis disparaît dans les bois. C’était en août 1979, on ne l’a jamais retrouvé. Au cours de l’enquête qui a suivi, Marnie est passée de témoin à jeune fille au lourd secret, montrée du doigt, traitée de sorcière. Son père et elle ont quitté Rivière-aux-Trembles au bout de quelques mois, s’éloignant de ceux qui soupçonnaient Marnie, la harcelaient.
Bill Richard a atterri à Rivière-aux-Trembles pour fuir un malheur, la disparition de sa fille, Billie. Il a choisi de s’enterrer dans ce trou pour ne plus subir les remontrances de sa femme Lucy-Ann. Trois ans que sa fille est introuvable, qu’elle a disparu entre son école et son cours de danse. Il l’a cherchée en vain, s’est retrouvé soupçonné par la police, a du affronter les reproches et le désespoir de sa femme quand il devait aussi faire face aux siens propres. Il a abandonné son travail de professeur, a quitté la maison familiale avec Pixie, le chat de Billie, avant de décider de partir loin de cette ville qui lui rappelait trop sa fille disparue. Où il ne pensait qu’à la retrouver.
Leur histoire ne les quitte pas, ils se trimballent des remords bien trop lourds. Si, si, si et si… Difficile de se reconstruire après une telle épreuve. Ou tout simplement de la surmonter pour aller de l’avant.

L’atmosphère est lourde dans ce coin du Québec où oublier ne serait-ce qu’un peu est impossible. Où vivre avec n’est pas plus simple. Surtout quand les histoires s’entrechoquent, quand les disparitions d’enfant continuent, que l’on ne voit plus qu’elles…
D’un chapitre à l’autre, Andrée A. Michaud passe de l’un à l’autre, de Marnie à Bill, dans ce roman où le point de vue à la première personne alterne. La femme revient sur le territoire de son passé et ressasse les souvenirs essayant de comprendre ce qui a pu lui échapper ce fameux jours d’août où tout a basculé. Même si elle a été témoin, elle reste persuadée de ne pas tout avoir compris, son esprit ayant peut-être déformé la réalité, une manière de se protéger. Le père, orphelin de sa fille, celle pour qui il inventait des histoires, celle qui était le centre de sa vie, ne peut s’empêcher de se dire qu’il n’aurait jamais dû laisser sa fille seule ne serait-ce qu’un instant. Même si il sait qu’il est trop tard pour se le dire.

Les disparitions de Mike et de Billie appartenaient au monde incompréhensible du hasard et de l’inattendu. Chercher à les expliquer aurait été aussi vain que d’essayer de comprendre pourquoi Dieu jouait aux dés avec des adversaires archi-nuls.

La folie guette les deux protagonistes, ils s’enfoncent dans des fantasmes issus de cet esprit cherchant à les préserver, activant des réflexes de défense. Certains événements sont tellement durs à accepter, à vivre. La folie les guette mais ils le savent et tentent de l’apprivoiser, de s’en servir, de l’accepter.

C’est un roman profond, délicat, inconfortable. Un roman qui flirte avec nos doutes, qui se coltine nos plus grandes peurs, qui affronte ce qu’il y a de plus noir en chacun. Car les victimes se laissent aussi emporter par de sombres pensées, en essayant en vain de comprendre comment un enfant peut disparaître, comment on peut s’en prendre à un enfant. Et qui, pour avoir été confrontés à une telle affaire, se trouvent soupçonnés, diabolisés, passant rapidement de victime collatérale à suspect potentiel, automatique.

Les enfants disparus n’ont droit à aucune véritable sépulture. Ils n’ont droit qu’à un trou, qu’à un coin de dépotoir, qu’au rivage d’un marais glauque planté de quenouilles.

Il y a comme l’écho du Pendu de Trempes dans l’histoire de Marnie, de Lazy Bird dans celle de Bill, avec toujours cette eau qui semble faire le lien entre la vie et la mort ou la causer, les hanter, l’une comme l’autre.

Le fait divers et son impact sur les hommes vont être de nouveau au cœur de son roman suivant, Bondrée, conclusion de sa trilogie états-unienne. Andrée A. Michaud est, encore une fois, de manière plus évidente à chaque roman, une auteure, une romancière majeure, importante, authentique.

Andrée A. Michaud, Bob Richard rejoue Misty au pied de Solitary Mountain

Le deuxième opus de la trilogie états-unienne d’Andrée A. Michaud paraît en 2009, trois ans après le premier, Mirror Lake. Il s’intitule Lazy Bird et c’est le premier à bénéficier d’une édition française en plus de la canadienne, en 2010 aux éditions du Seuil.

Alors qu’il végète depuis plusieurs mois dans une petite ville du sud-est québecois, Bob Richard reçoit un appel qu’il aurait pu louper si Jeff n’avait pas réagi pour lui. Jeff est le chien de ses voisins et le seul être auquel il s’est vraiment lié depuis son arrivée. L’appel est celui du directeur d’une radio, WZCZ, qui lui propose, suite au départ inopiné de son animateur pour la tranche de nuit, de le remplacer. Une telle opportunité ne se refuse pas et Bob ne se précipite pas juste pour ne pas couper trop brusquement les ponts avec Jeff. Mais il doit les couper quoi qu’il en soit et le voilà parti pour Solitary Mountain dans le Vermont, de l’autre côté de la frontière. L’amateur de blues qu’il est va pouvoir partager sa passion, en la parsemant occasionnellement de rock pour faire bonne mesure.
Installé dans un motel en attendant mieux, il prend son job rapidement et reçoit tout aussi vite l’appel d’une femme lui demandant de jouer Misty pour elle… le voilà plongé dans l’un des cauchemars qu’il redoutait, revivre ce que Dave, alias Clint Eastwood, vit dans Play Misty for me (Un frisson dans la nuit), premier long métrage du même Clint.
Il continue pourtant à prendre ses marques, déménageant du motel dans une maison, Blossom Cottage, appartenant à une certaine Rita Hayworth, rien à voir avec celle qu’Orson Welles a immortalisée, rencontrant quelques autochtones. Georgia, la serveuse du Dinah’s Dinner, June Fischer, la secrétaire de la radio et bientôt Cassidy, le chef de la police locale. Mais trois rencontres sont plus marquantes, une adolescente prise en stop et qu’il décide d’appeler Lazy Bird, du nom du morceau de Coltrane, librement inspiré du Lady Bird de Tadd Dameron, faute de connaître son véritable nom, Charlie the Wild Parker, à ne pas confondre avec l’autre, rencontré au Dinah’s Diner, et un cerf albinos comme lui. Bob est albinos et, passée la première surprise en le voyant, ceux qu’il croise ne s’y attardent pas.

Alors que, dans un premier temps, on pourrait croire que Bob s’est laissé envahir par la fiction, comme Robert Moreau dans le précédent opus de la trilogie, on cesse rapidement de douter. Les femmes deviennent des victimes potentielles ou des coupables probables. La voisine qui voit en Bob la réincarnation de son fils, la collègue qui le confond avec celui qu’il remplace, Georgia qui finit par se cloîtrer après être devenue l’objet de menaces.
La police commence par ne pas croire aux élucubrations de cet albinos, nouveau venu dans la ville, puis la réalité la rattrape, transformant Bob en suspect ou victime, selon le moment, le dernier rebondissement…

Les pires horreurs n’avaient jamais empêché les gens non concernés de cirer leurs chaussures, de bailler devant le journal télévisé ou de se mijoter un ragoût de pattes en sifflotant.

Le lien avec Mirror Lake est là dès le début au travers de ce chien, Jeff, que Bob laisse derrière lui, puis d’un clin d’œil un peu plus tard, quand Lazy Bird ne comprend pas pourquoi des chips ont la marque Humpty Dumpty alors que ce personnage est un œuf et non une pomme de terre.
Le lien avec le reste de l’œuvre de la romancière est là également, même si, comme le précédent, il est raconté à la première personne. La nature prend une part importante dans l’intrigue, la nature et les intempéries, on a beau être en été, la pluie tombe. Même si l’histoire ne se déroule pas au bord de l’eau, il y a bien une rivière ici ou là, mais il y a surtout un souvenir ancrée dans la mémoire de Bob, un drame se déroulant dans un chalet au bord d’un lac. Ça pourrait être celui de Mirror Lake.

Plus sérieux que le premier opus de la trilogie, ce deuxième épisode se situe pourtant dans sa droite lignée, un homme s’effondre petit à petit, au même titre que ce qui l’entoure et les souvenirs qui le hantent. La nature reste belle, les maisons hantées et la fiction permet de comprendre la réalité, passant de Play Misty for Me à une Mortelle randonnée revue par Spielberg. Les codes du roman noir sont là et l’auteure en joue pour nous gratifier encore de son ton original dans un univers unique.

J’ai attrapé mes clés et j’ai ordonné à Lazy Bird de verrouiller derrière moi, de n’ouvrir à personne, de ne pas répondre au téléphone, de ne pas se montrer aux fenêtres et de se nettoyer le visage. Ma dernière recommandation était de trop, mais elle était venue toute seule, de même que le livre que m’a lancé Lazy, dont j’ai réussi à esquiver la tranche en refermant rapidement la porte derrière moi. Je n’ai pas eu le temps de voir le titre, mais c’était sûrement un bon livre, les mauvais, je les cache au fond du bac à recyclage, pour être sûr qu’ils n’abrutissent ni ne contaminent personne, le taux de crétinisme étant déjà assez élevé. En général, ça ne donne rien, la plupart de ces livres circulant à une vitesse effarante, regroupés en rangs serrés telle une armée de Wisigoths, mais en abattre un de temps en temps ne peut nuire à personne.

Et, tout cela est ponctué de morceaux de musique particulièrement marquants, des Doors à Coltrane, de Billie Holiday à Gene Kelly ou George Thorogood, et de meurtres d’oiseaux, de femmes au majeur gauche cassé…

On a beau vivre seul depuis à peu près toujours, on ne parvient jamais à s’habituer à ce silence qu’aucune voix ne traverse, qu’aucun bruit de casserole ou de cafetière venant de la cuisine, en bas, ne perturbe. C’est peut-être la raison pour laquelle je parle aux objets et m’entoure d’une musique remplaçant en quelque sorte les bruits familiers de l’autre, pour oublier que personne n’ouvrira le robinet de la douche pendant que je paresse dans la blancheur des draps.

Andrée A. Michaud nous offre une nouvelle fois un roman réussi, prenant, que l’on aimerait bien ne pas finir, garder sous le coude, pour sa prose, cet univers qu’elle explore entre Québec et Etats-Unis, commençant par une partie intitulée « Premiers virages », concluant avec « Dangerous curves ». On passe de l’anglais au français, d’un dialogue traduit à un en version originale, à la recherche de cette culture nord-américaine commune aux deux côté de la frontière dans un style d’une grande justesse et d’une profonde sensibilité.

Depuis des années, je traduisais ma vie du français à l’anglais, et inversement, de même que celle des gens croisés au hasard de mes allées et venues. Plus souvent qu’autrement, j’avais l’impression d’être né dans un roman américain traduit au Québec.

Avant de conclure sa trilogie avec Bondrée, Michaud s’en échappe le temps d’un livre, Rivière tremblante.

Andrée A. Michaud, Robert Moreau et Jeff au bord d’un lac

En 2006, deux ans après Le Pendu de Trempes, paraît Mirror Lake. Il est, comme le précédent, édité par les éditions Québec Amérique. C’est le premier opus de ce que l’auteure appelle sa trilogie états-unienne.

En exergue, une citation de Thoreau nous prévient :

Aussi longtemps que les hommes croiront à l’infini, on croira que quelques étangs sont sans fond.

Robert Moreau se souvient de ce projet, optimiste, qui était le sien quand il s’est installé sur les rives de Mirror Lake. Il avait trouvé cet endroit idéal dans le Maine, loin des hommes. Son chalet était isolé, seul un autre chalet lui faisait face, de l’autre côté de l’eau calme entourée de montagnes. Son chien, Jeff, et lui allaient pouvoir vivre sans plus avoir à subir les autres.
Avant de nous raconter son installation et la découverte de la vanité de son projet, il constate qu’il ne se regarde plus dans l’eau du lac, dont le nom provient pourtant du fait qu’il a la réputation de vous renvoyer votre image, de vous confronter à vous-même et de vous faire découvrir qui vous êtes.
A son arrivée, coupant les ponts avec le Québec où il avait toujours vécu, il avait cru avoir déniché l’endroit idyllique. Quelques minutes, il avait même pensé vivre enfin loin des hommes et de leur propension à tout gâcher, détruire, pourrir. Mais son voisin d’en face avait tiré sa barque dans l’eau pour venir le voir, lui souhaiter la bienvenue et lui offrir quelques petits cadeaux.

Mirror Lake ne se trouvait malheureusement pas assez loin. Au lieu de m’accorder cette paix de l’âme et de l’esprit n’existant que dans la naïveté de l’espoir, il se chargea de me révéler peu à peu ma sottise, et si je crois encore qu’il existe des hommes qui peuvent habiter un lieu sans l’avilir, je ne crois pas que cela soit vrai des paradis.

D’emblée Robert a éprouvé de l’antipathie pour ce Bob Winslow qui s’imposait comme ça sans tenir compte de ses envies… Mais, on ne choisit pas ses voisins et, outre le fait que celui-ci avait quelque choses de lui-même, il a eu tendance à s’imposer, s’incruster. Faisant s’envoler les rêves de Moreau dans ce paysage de rêve sur fond des musiques qu’il aime, Ry Cooder, Brel, Arvo Pärt, …
Au détour d’une discussion, il découvre même que Winslow a les mêmes goûts littéraires que lui, King, régional de l’étape, et portant aux nues Cornell Woolrich alias William Irish, ce qui a le don d’ajouter à son antipathie. Mais, à force d’échanges autour d’une bière ou d’un whisky, entre anglais et français, il finit par éprouver de la sympathie pour cet homme de sa génération, un semblable anglophone, qui est allé jusqu’à acheter un chien comme le sien. Bill et Jeff s’entendent aussi bien que leurs maîtres finissent par le faire. Winslow, en plus de Stephen King, lui a offert le roman d’un autre écrivain du coin, Victor Morgan.
Un jour, un homme est aperçu par Winslow, prenant la barque de Moreau, il chavire et se noie. La police débarque en la personne d’un inspecteur ressemblant furieusement à Tim Robbins, à tel point que Moreau décide de l’appeler ainsi. Le noyé reste introuvable mais Robbins vient d’entrer dans l’hsitoire. Au même titre qu’une prostituée prénommée Lola, pour les clients, mais que Moreau rebaptise Anita Swanson, en référence aux deux actrices auxquelles elle lui fait penser…

C’est un roman qui part dans tous les sens. La fiction s’invite à chaque instant dans la vie de Moreau. Ses lectures, les films qu’il a vus, constituent des filtres à travers lesquels il perçoit sa vie et celle des autres. Et, comme en plus, le bouquin qu’il découvre, The Maine Attraction, commence à parasiter sa vie, il ne sait plus très bien où il en est.
Truffé de pensées liées à ce qu’il voit, à ce qu’il a lu, ce qu’il a vu et ce qui lui passe par la tête, car il lui en passe par la tête, Moreau digresse et digresse encore. Il dérive au gré de ses pensées et nous emporte dans un humour incessant, grinçant, désabusé. On sourit et on rit.

Si j’avais vécu dans un autre siècle, j’aurais écrit des lettres larmoyantes dans lesquelles j’aurais gémi à propose des tourments qu’apporte à l’homme orgueilleux son insensé désir de retrouver une pureté originelle dont sa vanité est indigne. Ça m’aurait soulagé de me lamenter dans un style qui n’était pas le mien et de savoir que quelqu’un , outre-mer ou frontière, attendait l’enveloppe flétrie où se consumait ma peine. Mais j’étais né à la mauvaise époque, celle des messages codés, laconiques, expéditifs et bourrés de fautes qui voyageaient à la vitesse de l’éclair, sans laisser le temps au désir de se morfondre.

Il y avait jusqu’ici du Duras dans ses romans, ou Michaud s’en réclamait, j’ai trouvé cette fois de forts relents de Djian mais pas seulement. Les personnages et les situations se multiplient pour notre plus grand plaisir, les morts refont surface, les livres deviennent réalité et les films ou les romans sont les références sur lesquelles s’appuyer. Les animaux sont de véritables personnages et l’eau occupe toujours une place importante dans l’univers de la romancière comme un endroit où l’on pourrait se retrouver.

Je respirais enfin, rien de moins, trois pieds sous la surface, porté par cette masse sombre et liquide que j’avais toujours considérée comme l’élément d’entre les éléments, libérateur et purificateur, qui assure votre joie autant que votre rédemption.

Andrée A. Michaud ne nous avait pas habitué à ça. Ce livre ne dépare pas dans la liste de ses romans, il adopte un ton que nous ne connaissions pas à son auteure même si Le Pendu de Trempes frôlait parfois l’humour dans les digressions de la pensée de son personnage central. Cette fois, c’est résolument que l’écrivaine le fait. Et, encore une fois pour notre plus grand plaisir, réchauffant nos zygomatiques.

Dans la version de poche (je ne sais pas si cela existait déjà dans l’édition originale), nous avons droit a des annexes qui prolongent l’agréable moment. Des scènes coupées à l’imprimerie, des témoignages d’écriture, comme il existe des commentaires pour les films.

Difficile à trouver de ce côté-ci du globe, moins que certains sur lesquels j’aimerais mettre la main, un peu plus à chaque fois que je referme l’un des bouquins de l’écrivaine, ce roman est à lire. Un vrai roman noir plein d’humour, avec quelques morceaux de fantastiques, Maine oblige.

Le roman suivant de la romancière, deuxième opus de sa trilogie états-unienne, paraît trois ans plus tard et il est le premier à avoir une édition française en plus de la canadienne. Il s’intitule Lazy Bird.

Andrée A. Michaud, retour à Trempes

En 2004, dix-sept ans après le premier, La Femme de Sath, et trois ans après le précédent, Le Ravissement, bien difficile à trouver de ce côté-ci du globe, paraît le sixième roman d’Andrée A. Michaud, Le Pendu de Trempes. Pour l’occasion c’est un retour à l’éditeur de son premier livre, les Editions Québec Amérique, ce qui explique peut-être la plus grande facilité à se le procurer pour nous Européens.

Un animal au sommet d’une colline veille sur un village en contrebas. Il ne sait pas pourquoi il le fait mais cette mission lui semble assignée. Alors qu’il observe encore et toujours ces maisons comme pétrifiées, il aperçoit un homme arrivant au volant d’une voiture. Il s’arrête d’abord au bord d’un lac puis reprend sa route jusqu’à la rivière. L’animal comprend alors qu’il doit descendre pour le guider.
Après ce prologue, le narrateur prend la parole. Ou la plume. Depuis soixante-douze heures à Trempes, après vingt-cinq ans d’absence, il mesure les heures grâce à l’ombre du pendu, dans la clairière où il est venu retrouver ses souvenirs. Il est arrivé trop tard de quelques heures, Paul Faber s’est pendu juste avant son retour. Peut-être le narrateur aurait-il pu l’en empêcher s’il avait pu le voir juste avant qu’il mette à exécution son projet. Mais Paul Faber est là, au bout de la corde. Le narrateur décide de ne le dire à personne, venu retrouver le village de son enfance et quelques vérités sur lui et cette époque, il entame une introspection, aidé par cet ami pendu et la faune et la flore de cette forêt qu’il a autrefois parcourue.
Faber était comme un frère et pourtant, il ne l’a plus revu depuis son départ de Trempes. Imprégné de questionnements sur la foi et la religion, il le sait devenu prêtre du village. Il l’a découvert grâce aux corneilles qui volaient au-dessus de lui, en cercle. Et d’un coyote qu’il a trouvé là, une patte en moins, sûrement rongée pour se sortir d’un piège.
Au milieu de cette nature et de ce village presque oublié, la folie guette.

je m’interroge seulement sur le prix de la vie au regard de son poids

Le narrateur est venu à Trempes pour retrouver son passé. Le comprendre, en cerner les incidences sur sa vie depuis. Il était inséparable de Paul Faber et, du jour au lendemain, ils se sont trouvés séparés. De puis, le narrateur, qui finira par avoir un nom, n’a plus voulu s’attacher, éprouver de sentiments. Ou n’a plus su le faire.
Dans une langue riche et précise, Andrée A. Michaud développe son histoire. Chaque phrase est en équilibre, oscillant entre l’affirmation et le questionnement, entre le doute et la certitude, passant du constat à son analyse et une prise de distance teintée d’ironie.
La faune est bien présente, les oiseaux, naturalisés par un habitant du village qui accepte d’héberger l’homme de retour à Trempes, le ou les coyotes protégeant la forêt. La clairière abrite certains souvenirs. L’amitié passée refait surface, entre Paul et le narrateur, leur passion commune pour une fille, Anna. Dans cette forêt, traversée par la rivière des arbres morts, certains événements se sont produits, qu’il faut affronter. Dans toute leur violence, leur tragique.
Proche de la recherche de la mémoire de son premier roman, la romancière s’appuie cette fois sur celui qui détient ces souvenirs et qui doit les faire émerger. Celui qui doit les accepter pour les faire véritablement siens alors qu’il les a jusqu’ici maintenus au dehors. Cela suffisait-il vraiment à l’en préserver ?

Nous nous racontons nos histoires en scrutant l’horizon, comme si nous y cherchions de quoi apaiser le souvenir de nos drames, ou en regardant les branchages amassés sur le sable, les dessins qu’ils y forment, impuissants devant l’infini de l’horizon.

On trouve dans ce roman ce qui avait fait tout l’intérêt de la découverte de son auteure. Ce style qui se développe cette fois autour d’un seul point de vue. Dans un premier temps. Ce flou, ce doute, qui peuvent préserver ou détruire.
Les souvenirs sont une nouvelle fois le siège d’une incertitude engendrant l’appréhension, de l’interprétation et d’une réinvention permanente selon l’heure, l’humeur et la progression de la pensée du narrateur.
Ce que l’on voit n’est jamais certain, sans cesse réinventé par l’esprit.

C’était cela, la réalité, une dimension où la conformité de l’objet au modèle idéal n’existait pas, une forme de chaos, où l’imperfection luttait pour sa survie.

En deux parties encadrées par un prologue et un épilogue, le tout complété, en début de chapitre, de citations d’autres auteurs, Pascal Quignard ou Fred Vargas, par exemple, ou certains que nous ne connaissons pas, Anthony Hyde ou Chet Raymo, c’est un roman dérangeant, pour lequel il faut accepter de ne rien savoir avec précision et certitude. La vérité ne peut s’offrir d’emblée. Si jamais elle peut, à un moment, apparaître.

Deux ans après ce roman paraît le suivant, Mirror Lake.

Dorothy B. Hughes, le docteur Densmore et Iris en Arizona

En 1963, seize ans après Un homme dans la brume et onze ans après son précédent roman, non traduit en français, The Davidian Report, la dernière fiction signée Dorothy B. Hughes est publiée. Son titre original en est The Expendable Man. Elle traverse rapidement l’Atlantique et est traduite par Raoul Holz dès l’année suivante sous le titre A jeter aux chiens.

Hugh Densmore est en route pour Phœnix. Faisant une halte à Indio, il redoute un moment d’être importuné et pris à partie par une bande de jeunes qu’il a croisée deux ou trois fois au cours de sa traversée de la ville. Ceux-ci repartis, il peut se restaurer en toute A jeter aux chiens (Gallimard, 1963)quiétude. Quand il reprend la route, il aperçoit une jeune fille faisant du stop en plein milieu de nul part. Il décide de la prendre même si cela ne l’enchante absolument pas.
I l apprend qu’elle se rend à Phœnix également mais lui propose seulement d’aller jusqu’à Blythe où il la déposera à la gare routière. Il a décidé de faire étape dans cette ville et ne veut pas s’embarrasser d’une fille qui lui paraît très jeune. Apprenant qu’elle n’a pas un sou en poche, il lui paie son billet pour Phœnix et lui laisse un peu d’argent pour qu’elle puisse manger.
Il l’aperçoit de nouveau, le lendemain, juste après le poste frontière suivant. De nouveau gagné pas la pitié, il la prend à bord et finit par l’amener jusqu’à sa destination finale. Il la dépose de nouveau à la gare routière d’où elle pourra facilement se rendre chez la tante qu’elle lui a dit venir voir.
Après une soirée en famille, pour célébrer le mariage de sa nièce, Densmore regagne son hôtel, non sans avoir hésité toute la soirée à engager la conversation avec Ellen Hamilton, une jeune femme particulièrement séduisante, fille d’un juge fédéral. Alors qu’il s’apprête à se coucher, quelques coups sont frappés à la porte et Iris, la jeune fille prise en stop, lui avoue sur le pas de la porte qu’elle est en fait venue rejoindre son petit ami mais qu’apprenant qu’il est marié, elle a décidé de renoncer à le mettre devant ses responsabilités. Elle veut avorter. Hugh refuse catégoriquement de procéder à cette intervention illégale.
Le lendemain, après le mariage, il apprend par la une des journaux qu’une jeune fille a été retrouvée morte dans la rivière. Comprenant qu’il s’agit d’Iris, il se confie à Ellen Hamilton, dont il s’est rapproché, après que la police soit venue le chercher pour l’interroger.
Un élément nous est dévoilé alors, insidieusement, qui change complètement notre point de vue sur l’histoire et nous fait comprendre la hantise de Densmore.

Une seule information, distillée comme en passant, fait basculer l’intrigue. Là où nous aurions pu lire l’histoire d’un homme accusé à tort, nous nous trouvons en présence de cette accusation possible pour des raisons radicalement différentes de ce que nous aurions pu imaginer jusque là.
En allant de Los Angeles à Phœnix, à la suite de Densmore, c’est d’un monde à l’autre que nous sommes passés. En franchissant la frontière de l’Arizona, le jeune interne d’un hôpital californien est arrivé dans un sud où les réminiscences d’un temps pas si ancien et pas vraiment révolu sont toujours prégnantes. Où les hommes n’ont pas la même valeur, où certains peuvent être sacrifiés sans remord, presque naturellement.
Dorothy Hughes, pour son ultime roman, affronte un sujet beaucoup plus social que ceux qu’elle a abordés jusqu’ici. Un thème qui est encore d’actualité de nos jours, qui fait encore la une des journaux et pour lesquels des hommes s’affrontent encore. Un sujet qui corrompt certains esprits et qui fait toujours des victimes.
L’intrigue est forte, racontée avec économie, sans fioriture. Et elle touche.

Décidément, l’œuvre de Dorothy B. Hughes est d’un intérêt indéniable. Quelques romans s’en détachent, comme Chute libre ou Un Homme dans la brume, mais l’ensemble garde une grande cohérence avec une volonté d’évoluer permanente qui ajoute encore à son intérêt. Elle a malheureusement abandonné la fiction après A jeter aux chiens pour se consacrer à sa famille puis à la critique ou la chronique d’un genre auquel elle a contribué. C’est cet aspect de son travail d’écrivain, l’étude du genre, qui lui vaudra plus tard la reconnaissance. Il serait juste de se souvenir également d’elle en tant que romancière.