John Le Carré, George Smiley de Vladimir à Alexandra

En 1979, paraît le troisième volet de la trilogie de Karla, racontant la lutte à distance entre Smiley et l’espion russe, Smiley’s People. Comme depuis Le miroir aux espions, il est traduit par Jean Rosenthal et est publié l’année suivante en France. Le titre qui lui a été choisi est la simple traduction de l’original, Les gens de Smiley.

Une femme est abordée par un inconnu à la sortie de son usine. Cette femme s’appelle Ostrakova, réfugiée politique, et celui qui l’aborde est de toute évidence là comme un écho de son passé. Il l’invite à la suivre et lui explique qu’il sait beaucoup de chose sur elle, notamment que sa fille, Alexandra, restée en Russie, n’est pas celle de son mari, Ostrakov, mais le fruit de sa liaison avec Glikmann alors qu’elle s’était retrouvée seule lors de la fuite de son mari vers l’ouest. Les souvenirs ressurgissent, cette fille qu’elle a abandonnée la hantant encore. L’inconnu, utilisant différents moyens pour la convaincre, finit par lui faire signer un document demandant la venue de sa fille et la déclarant prête à l’accueillir. A la suite de cette rencontre, Ostrakova se pose des questions et se persuade qu’elle ne reverra jamais sa fille, qu’elle a seulement permis aux Russes d’obtenir une identité pour une femme qu’ils veulent faire passer de l’autre côté du rideau de fer. Après mûres réflexion, elle décide de contacter le Général, un homme dont elle se souvient qu’il menait la lutte contre les nouveaux maîtres russes et que son mari disait de confiance.

Un jeune homme, en Allemagne, prend un ferry. Il est envoyé là pour déposer un sac sur un banc le temps de la traversée puis le récupérer avant de descendre. Pour ce faire, il respecte scrupuleusement les instructions données par le Général, l’homme qui l’envoie. Sa mission se passe a priori comme prévue.

Ces deux événements en provoquent un troisième qui rappelle Smiley à ce métier qu’il a longtemps exercé. Le Cirque l’a appelé en pleine nuit pour se rendre dans un parc de Londres où un cadavre vient d’être découvert. Il s’agit d’un homme avec lequel il a longtemps été en contact, qu’il est à même de reconnaître. Un homme qui sévissait avant les changements au Cirque dus à la découverte de la Taupe, premier opus de la trilogie. Cet homme, prénommé Vladimir, était également connu sous le nom de Général. Et Smiley est chargé de comprendre s’il s’agit juste d’un acte crapuleux ou si cette exécution d’une balle en plein visage pourrait être l’œuvre d’un service étranger.

Alors qu’il n’est engagé qu’à titre secret, Smiley mène sa tâche aussi sérieusement que possible, comme à son habitude. Il commence par rencontrer les membres du groupuscule que dirigeait le Général et qui a un temps été financé par le Cirque, du temps de Smiley. Il apprend qu’il était sur une affaire dont il pensait qu’elle lui permettrait de regagner l’estime du Cirque et de celui qu’il appréciait par-dessus tout, son agent traitant, Max, qui n’était autre que Smiley. Le Général ayant tout gardé pour lui, le groupuscule n’ayant plus son entière confiance, Smiley se lance sur une piste plutôt difficile. Mais il comprend bientôt qu’il tient là une chance d’affronter une nouvelle fois celui dont il a fait son adversaire principal, Karla. Toutes les méthodes utilisées lui ressemblant trop pour que ce soient de simples coïncidences.

Smiley mène l’enquête seul dans un premier temps, de manière non officielle. Il retourne sur le terrain et retrouve petit à petit ses repères. De Londres à la France, en passant par l’Allemagne, il suit un fil bien fragile. S’appuyant au passage sur ceux avec qui il travaillait et qui ont aussi raccroché, de Connie, l’archiviste spécialiste de la Russie à Toby Esterhase, l’ancien chef des lampistes du Cirque. Petit à petit, l’affaire se précise et pourrait bien être la dernière occasion pour Smiley de coincer Karla…

Comme son personnage, John Le Carré prend son temps pour installer l’intrigue. Il s’attarde sur les descriptions précises des lieux, développe les trajets, les parcours, l’observation des uns et des autres. Toujours à la limite de nous perdre, de nous lasser, sans que ce soit le cas cette fois-ci. Smiley s’accroche tellement qu’il nous tient et nous pousse à le suivre, sans que tout soit bien clair, sollicitant notre propre esprit de déduction ou d’imagination. Les changements n’ont plus de prise sur lui, il avance.

Chaque nouvelle mode avait été accueillie comme une panacée : « Maintenant nous allons vaincre, maintenant la machine va fonctionner ! » Chacune s’en était allée avec des pleurnicheries, en laissant derrière elle le fouillis britannique habituel, dont il se voyait de plus en plus, avec le recul, comme l’éternel présentateur. Il avait pratiqué l’indulgence, en espérant que d’autres en feraient autant, et ce n’avait pas été le cas. Il avait trimé dans des chambres sur cour pendant que des hommes de moindre envergure occupaient la scène. Et l’occupaient encore. Voilà cinq ans encore, il n’aurait jamais osé professer de telles opinions. Mais aujourd’hui, sondant avec calme son propre cœur, Smiley savait qu’il n’avait pas trouvé de maître et qu’il n’en trouverait peut-être jamais ; que les seules contraintes qu’on lui imposait étaient celles de sa propre raison et de sa propre humanité. Tout comme son mariage, tout comme son sens du service public.

Trois ans plus tard, avec La petite fille au tambour, John Le Carré passe à autre chose, laissant là George Smiley.

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John Le Carré, George Smiley et Jerry Westerby

En 1977, Le Carré ouvre le deuxième volet de sa trilogie tournée vers l’affrontement de Smiley et Karla, The Honourable Schoolboy. Il paraît la même année chez nous, traduit comme d’habitude par Jean Rosenthal, sous le titre Comme un collégien.

Le dossier Dauphin, même s’il aurait pu commencer à une autre date, celle de la naissance de la taupe du roman précédent, de l’annexion de Hong Kong par l’Angleterre, débute un samedi du milieu de l’année 1974 au Club des Correspondants Etrangers de la colonie britannique. Alors qu’un typhon se déchaîne, les journalistes présents tentent de tromper l’ennuie jusqu’à ce que l’un d’entre eux, Luke, un jeune Californien, ne lâche une information qui les passionne tous soudainement. Maison Haute est de nouveau libre à la location. La Maison Haute désertée par ses occupants, cela signifie le départ précipité du service d’espionnage britannique, le Cirque. Une nouvelle tellement étonnante qu’un petit groupe de reporters décide de braver la tempête pour aller constater de visu et confirmer l’événement inattendu. Les articles rédigés par les différents correspondants à ce sujet ne vont pas jusqu’à la publication, peut-être étouffés, en dehors de celui de Craw, l’Australien.

Jerry Westerby, installé dans un coin reculé d’Italie, est destinataire d’un message. Il abandonne tout, la petite maison qu’il avait adoptée, la femme surnommée l’Orpheline avec laquelle il vivait, pour rentrer à Londres.

Pendant ce temps à Londres, justement, le Cirque est en plein chambardement. Après la découverte par Smiley de la taupe qui sévissait au sein du service, il s’en est vu confier la direction provisoire. Et ses premières décisions sont de tout remettre à plat. Il s’entoure d’une garde restreinte, ceux en qui il a véritablement confiance, une poignée, et campe dans les locaux presqu’en ruine après le passage des spécialistes de l’écoute et du contre-espionnage. A la suite de ces remaniements, les activités du Cirque ne peuvent être que restreintes, Smiley s’attellent à la recherche d’affaires étouffées par la taupe et qui pourraient le remettre sur la piste de Karla et de son réseau. Un bon moyen pour redonner de l’élan au service. Connie, la spécialiste de la documentation, en déniche une ayant pris place en Asie, au Laos plus précisément, à Vientiane, sa capitale. Celui qui a mené l’enquête sur place, Sam Collins, et dont le rapport s’est vu étouffé puis enterré à son arrivée à Londres est convoqué et interrogé. On découvre qu’il s’agissait d’une filière de financement russe en dehors du circuit habituel. Une filière fleurant bon Karla. Smiley comprend aussi que Collins cherche à cacher autre chose, à protéger quelqu’un.

Pour la poursuite de l’enquête, Jerry Westerby est envoyé sur place, reprenant sa couverture de journaliste.

L’intrigue oscille alors entre Londres et Hong-Kong puis cette Asie du Sud-Est en plein conflit. A Londres, Smiley négocie avec les autres services, passe un accord d’entraide avec la CIA, et poursuit l’enquête, suivant les pistes dénichées par Jerry sur place. A Hong-Kong puis ailleurs, Jerry tente de suivre le fil de ce financement. Il s’agit de découvrir en quoi son destinataire, Drake Ko, est lié à l’URSS.

Les différentes investigations vont d’une personne à l’autre, à Londres et en Asie. A l’affût de ceux qui ont connu Ko ou sa maîtresse, Liese Worth. Alors que Smiley parcourt Londres et ses environs à la recherche de souvenirs sur l’un ou l’autre des protagonistes, Jerry tente de retrouver les uns et les autres au milieu du conflit finissant, du Laos au Viet Nam en passant par la Thaïlande et le Cambodge.

C’est l’occasion pour Le Carré de nous offrir des scènes de ce conflit vieux de quarante ans, entre la guerre d’Indochine puis celle du Viet Nam. Il nous offre des portraits d’occidentaux coincés ayant un moment cru qu’ils pourraient régner sur cette partie du monde. Mais les autochtones ont réussi à rappeler qu’ils étaient chez eux et l’enquête utilise les moyens d’une CIA qui va bientôt devoir évacuer les lieux, à la suite des accords de Paris puis de la chute de Saigon.

En marge, Jerry emprunte les pistes, les routes, s’approche des habitants sans jamais réellement les croiser, naviguant parmi les vestiges d’une colonisation ayant laissé son empreinte et les derniers affrontements, les explosions ou tirs résiduels.

Entre Hong-Kong la financière et les pays ravagés, Le Carré décrit une région pleine de contrastes et de contradictions. C’est aussi un lieu d’affrontement entre l’Ouest et l’Est. Entre les occidentaux et le bloc soviétique, avec au milieu une Chine pas totalement neutre.

L’intrigue déroule l’enquête, à la suite de Smiley et Westerby. Elle décrit des investigations dirigées depuis Londres et qui doivent être respectées sur place, en Asie. Pas de place pour l’humain, pour la compréhension, il faut aller vite et réussir. Seulement, dans une enquête menée par des hommes, ne pas laisser la place à l’humain paraît difficile, une gageure. Et, à force de croiser d’autres êtres humains, les sentiments peuvent affleurer et pourraient tout compromettre. Il faut prendre cela en compte et ça n’est pas simple. Comme il n’est pas simple d’accepter sans réfléchir les directives venues d’en haut ou d’une autre agence…

John Le Carré excelle à nous décrire la lente avancée d’une recherche. Les précautions nécessaires contre un ennemi invisible, un ennemi qui se cache derrière d’autres. Dans un style donnant parfois l’impression d’être recouvert par la poussière déposée par les années qui ont suivi, comme souvent chez le romancier, il faut souffler, frotter, pour que l’intrigue se précise, gagne en netteté. Une fois cet effort accepté, concédé, c’est un superbe roman prenant et qui réserve une dernière partie pleine de doutes, de suspens, malgré un rythme qui pourrait en rebuter plus d’un, un rythme d’un autre temps, propre à son époque. Un livre nous montrant des individus aux prises avec des enjeux devenus trop importants, trop inhumains. Au premier rang desquels un George Smiley indécis et têtu à la fois, sachant où il veut aller mais se refusant à trop le dévoiler.

La trilogie de Karla se clôt trois ans plus tard avec Les gens de Smiley.

John Le Carré, George Smiley et Gerald

En 1973, John Le Carré voit son huitième roman publié par la maison d’édition londonienne Hodder et Staughton, il s’intitule Tinker, Taylor, Soldier, Spy. Il est traduit la même année par Jean Rosenthal pour Robert Laffont, sous le titre La taupe. Ce roman, inspiré par l’affaire des cinq de Cambridge dont Le Carré fut l’une des victimes collatérales, constitue le premier volet d’une trilogie autour du personnage de Karla et marque le retour au premier plan de George Smiley, déjà croisé dans L’appel du mort et Chandelles noires, puis rejeté au second plan dans L’espion qui venait du froid et Le miroir aux espions et disparu à partir d’Une petite ville en Allemagne. Un retour en écho à ses deux premières apparitions puisqu’en parallèle à une affaire d’espionnage, on suit la vie dans un collège privé typiquement anglais…

Un nouveau professeur débarque au collège privé de Thursgood, dans la campagne anglaise, à la suite du décès soudain de son prédécesseur, le major Dover. Il s’appelle Jim Prideaux et son arrivée n’est pas banale puisqu’il traine derrière sa voiture une caravane et s’installe dans le Creux, un endroit singulier du parc du collège. Un élève, Bill Roach, observe la venue de ce personnage qui va le fasciner.

A Londres, George Smiley vit une journée particulière. Cherchant à s’habituer à sa retraite toute récente, ressassant les difficultés de son mariage, il est abordé par un ancien collègue dont il accepte l’invitation à son cercle. A son retour chez lui, les signes indéniables d’une visite le mettent sur le qui-vive, sachant qu’il ne peut s’agir d’Ann, sa femme, partie, de nouveau, avec un nouvel amant. Peter Guillam l’attend dans son salon et l’invite à le suivre, ils se rendent tout deux à une entrevue discrète chez Lacon, un collaborateur du premier ministre, plus particulièrement en matière de renseignement. Chez Lacon, un homme, Ricki Tarr, attend d’exposer sa dernière mission à Smiley. Mission qui s’est achevée sur un fiasco, le grillant auprès des services, et qui fait ressurgir les soupçons d’un agent renseignant les russes sur les activités du Cirque, surnom de l’Intelligence Service, le service d’espionnage britannique. Un agent sans doute bien placé dans la toute nouvelle hiérarchie instaurée récemment par Percy Alleline, le successeur de Control. Car la grande nouveauté, c’est le départ de Control…

Smiley est chargé de mener une enquête de l’extérieur de l’Intelligence Service, Guillam étant celui de l’intérieur qui lui fournira tout ce dont il aura besoin sans éveiller les soupçons.

George Smiley reprend du service, une nouvelle fois, alors que sa situation n’a rien d’enviable. En fait de retraite, il vient d’être, comme d’autres, saqué, à la suite de l’échec retentissant de la mission Témoin. Il l’a été en tant que très proche collaborateur de l’ancien directeur, Control. Mais il s’agit d’une mission dont il n’avait pas été informé, menée par le seul Control et qui a pris par la suite, pour le public, le nom d’Ellis, du patronyme de l’agent ayant été blessé et capturé en Tchécoslovaquie. Cette mission avait eu lieu alors que l’étoile de Control pâlissait au détriment de celle d’Alleline, ce dernier ayant réussi à obtenir des informations d’un groupe d’agents russes nommé Merlin…

Au cours de son enquête, menée dans l’ombre, Smiley reprend pied dans ce qui était son métier, il reprend les choses là où il les avait laissées et tente de comprendre tout ce qui a causé les récents bouleversements. Il consulte les dossiers des missions, interroge ceux qui, comme lui, ont été remerciés et essaie de savoir ce qui a amené le service jusqu’à la situation dans laquelle il est, infiltré de manière très efficace par Gerald, surnom donné à celui que tout le monde redoutait jusqu’ici, un agent double travaillant pour le service russe, plus précisément pour Karla, super espion de Moscou. Les soupçons se portent sur les principaux dirigeants du service, Percy Alleline, Bill Haydon, Toby Esterhase et Roy Bland.

Le roman de Le Carré pourrait ressembler à un thriller mais il est indéniablement plus proche du roman policier, voire du roman noir. Il est dans la lignée d’Une petite ville en Allemagne et Smiley dans celle d’Alan Turner. En effet, l’enquête n’est pas menée tambour battant, Smiley, comme à son habitude, prend le temps de tout comprendre, tout en se cachant, épaulé par Guillam et Mendel. Il ausculte une organisation reflétant la société dans laquelle elle s’inscrit. Il prend le temps de se rapprocher des quatre suspects principaux désignés de manière codé par les mots de la comptine ayant donné son titre original au livre. Il ne s’agit pas d’un roman d’espionnage comme ceux que l’on lit d’habitude, les espions étant ici des gens presque ordinaires, exerçant un métier dont il faut connaître les codes comme pour la plupart des métiers. Un roman policier dont l’intrigue progresse au fur et à mesure que les informations s’accumulent, que la situation s’éclaircit. Même si, il faut bien le dire, les choses peuvent apparaître parfois incompréhensibles. Car ce sur quoi enquête Smiley est avant tout de l’humain. L’humain avec toutes ses failles, ses faiblesses… Des humains pourtant habitués à tout dissimuler. Smiley étant le premier de tous les personnages à être dans le doute, une incertitude dont il ne peut se départir. Obnubilé par ses obsessions, ses échecs… et par Ann, son épouse volage, et Karla, son adversaire russe, invisible mais pourtant présent.

Ce doute, cette incertitude, chez tous les protagonistes, des espions pourtant aguerris, les poussent à se méfier de tout et de tous, d’eux-mêmes comme des autres. Le Carré nous plonge dans un questionnement constant, une remise en cause incessante. Pour nous offrir au final un roman d’une grande qualité, d’une grande humanité, où les relations et les sentiments, qui devraient être mis de côté, qui ne devraient pas influencer les uns et les autres, deviennent des variables avec lesquels il faut frayer… Où tous ont l’impression d’être suivis malgré toutes les précautions qu’ils prennent et tout le professionnalisme qui les caractérise.

C’est un grand roman de John Le Carré car profondément humain, comme je l’ai déjà dit, mais aussi car il offre un aperçu de notre société pas vraiment reluisant et où la trahison omniprésente n’est pas forcément là où on le pense. Un roman qui, à l’époque de sa sortie, évoque une affaire pas complètement résolue d’agents-doubles britanniques à la solde du KGB.

Quatre ans plus tard paraît le deuxième opus de la trilogie de Karla, Comme un collégien, dans lequel le retour de Smiley et sa rivalité avec Karla se confirme.