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Harry Crews, George Gattling et l’affaitage

En 1973, paraît The Hawk is dying. C’est le sixième roman de Harry Crews et il marque, pour le romancier, un changement d’éditeur aux Etats-Unis, passant de William Morrow à Knopf. Il ne traverse pas l’Atlantique aussi facilement que le précédent, Car, paru un an plus tôt, puisqu’il nous faut attendre 2000 pour en lire sa traduction dans la langue de Manchette, par Francis Kerline, sous le titre Le faucon va mourir. Il méritait pourtant tout autant une rapide traversée.

Nous sommes à Gainesville, Floride. George Gattling, originaire de Bainbridge dans le comté de Bacon en Géorgie, est le patron d’une entreprise de sellerie et de tapisserie automobile, le University Auto Shop. Ça marche plutôt bien la sellerie dans cette ville universitaire. La seule chose dont se plaint Billy Bob, le spécialiste, originaire de la même ville que George, c’est du fait que la Le faucon va mourir (Gallimard, 1973)plupart des voitures de Gainesville sont des Volkswagen et que, pour elles, il faut faire du sur-mesure, pas de place pour l’à-peu-près, on ne peut pas se louper… L’entreprise n’est plus la préoccupation principale de George depuis quelques temps. Ce n’est pas non plus Betty, une étudiante travaillant pour lui et devenue sa maîtresse. Non, sa préoccupation principale est la fauconnerie. Il s’est mis dans la tête de domestiquer des rapaces… mais, une nouvelle fois, la deuxième, c’est un échec, l’épervier qu’il avait capturé vient de trépasser alors qu’il tentait de l’affaiter. C’est sa sœur, Precious, qui le lui annonce. En effet, George possède une belle maison, gage de sa réussite, où il a recueilli sa sœur quand elle a été abandonnée par son mari. Où il a recueilli sa sœur et son neveu, Fred, la cause du divorce de celle-ci, puisqu’il n’est pas comme tout le monde. Une différence qui a effrayé le père. Mais George apprécie Fred. Un jeune homme de vingt-deux ans qui ne parle qu’avec parcimonie et prodigue un mot à la fois, mot rarement en rapport avec l’échange en cours. Cela convient parfaitement à George, qui apprécie le calme de la compagnie de son neveu. Son calme et sa très grande maîtrise de toute chose. Il marche, fume, boit, avec une très grande élégance, une très grande aisance… Sa seule difficulté réside dans l’usage du langage et, de fait, dans la communication. Un langage d’ailleurs mis en exergue par le romancier au travers d’une citation de Flaubert.

La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles.

A peine remis de la perte de son épervier, George part avec Fred capturer un nouveau rapace. Malgré l’opposition de sa sœur et de la plupart de ceux qui l’entourent, car, pour dompter les deux premiers rapaces, il les avait enfermés dans un placard et les avait affamés, pour les forcer à manger perchés sur son bras… Une opposition teintée de dégoût, voire d’écœurement, le traitement qu’il a fait subir aux oiseaux passant pour de la maltraitance ou de la torture aux yeux des autres. Mais George tient à affaiter, c’est-à-dire à domestiquer un rapace, à lui apprendre ce qu’un bon fauconnier sait faire. C’est sa nouvelle passion, découverte dans les livres et qu’il veut mettre en pratique… George et Fred se rendent dans une prairie et, contre toute attente, parviennent à capturer un faucon, un vrai, pas un petit rapace comme ceux qu’il avait eu jusqu’ici et que les autres s’obstinaient pourtant à prendre pour un faucon. Cette fois, c’en est bien un.

Le lendemain de la capture, au matin, George retrouve son neveu mort dans son lit. Aucun lien entre les deux événements, pas d’énigme derrière cela, juste un fait. Le jeune homme s’est noyé suite à une fuite dans son matelas d’eau. Alors que des dispositions doivent être prises, que sa sœur perd la tête, George décide malgré tout d’affaiter son faucon. Un affaitage qui passe par au moins deux jours et deux nuits sans manger et dormir, pour l’animal comme pour le fauconnier, deux jours et deux nuits attachés l’un à l’autre, pour convaincre le rapace de se percher sur l’avant-bras de son maître… Le moment est mal choisi et l’incompréhension s’installe. Une incompréhension qui peut mener à l’hystérie… Ce que l’on ne comprend pas devenant facilement de la folie.

Tout le monde devenait fou autour de lui, et il avait l’impression que cette folie était en germe depuis toujours, qu’elle poussait sous la surface en attendant d’éclore. Et maintenant, l’abcès était crevé.

George est décidé au dressage. Quitte à couper les ponts avec ses proches, le temps nécessaire, quitte à passer pour fou. Il y a un prix à l’assouvissement de toute passion.

Il y a un dressage pour tout […]. C’est pour ça que les pays ont des présidents, que les armées ont des généraux, que les universités ont des professeurs […] et que le peuple a Dieu.

C’est un superbe roman de Crews que ce Faucon va mourir, titre reprenant les paroles prononcées par la sœur de George au tout début du roman quand elle lui annonce la fin de l’épervier qu’il tentait d’apprivoiser. Un superbe roman d’une grande simplicité, ce qui semble bien souvent si difficile à atteindre. Une grande simplicité formelle et une grande richesse de fond. Allant du contemplatif au psychologique. Le roman pourrait sembler n’être que ce que j’ai décrit plus haut, l’affaitage d’un rapace envers et contre tout, en trois parties, Piégé, Dressé puis Envolé, mais il s’agit également d’un long questionnement de George… un long dialogue intérieur aux multiples ramifications et conséquences. Un long dialogue intérieur, la recherche d’une autre forme de lien avec les êtres, qui va modifier son image auprès des autres. Un prix à payer.

George se pose déjà la question de ce qui peut bien se passer dans la tête de son neveu. Il se la pose pour son faucon. George veut assouvir sa passion pour la fauconnerie, pour créer un lien avec ces rapaces si indépendants, si inaccessibles. Veut-il devenir inaccessible à son tour ?

Assouvir sa passion, tenter de vivre ce dont on rêve, cela semble être un point commun entre les romans de Crews. Vivre ce dont on rêve dans une société où l’incompréhension règne, où la communication provoque cette incompréhension, où les repères ont changé et où en trouver de nouveaux relève de la gageure.

Et même si la fin peut paraître heureuse, positive, elle est pour moi ouverte. On ne sait pas ce qu’il advient. Au final, le constat de George quand à ses grandes aspirations est quelque peu amer. Le prix à payer n’est pas seulement pour lui, il n’est pas le seul à être dévoyé dans l’entreprise…

L’année suivante, Crews poursuit son parcours avec La malédiction du gitan.

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8 réflexions sur “Harry Crews, George Gattling et l’affaitage

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    • Bonsoir Claude,
      C’est pour moi aussi l’un des romans les plus intéressants de Harry Crews. Il y a une certaine concision, une certaine simplicité, qui en font un livre d’une grande authenticité. Prenant.
      Amitiés.

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  2. Merci Jérôme, même si ma lecture me fait penser qu’il s’agit d’un titre plus faible de Crews (parce que plus évident me semble-t-il). J’ai pourtant bien aimé cette fausse fin optimiste, plutôt rare dans l’oeuvre, alors qu’il est évident que George n’a rien résolu de sa propre angoisse existentielle en dominant l’oiseau.

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  3. Il y a ainsi quelques romans noirs dépourvus de tout aspect « criminalistique » qui comptent pourtant parmi les plus noirs du genre (je pense à certains Simenon, comme Le bourgmestre de Furnes). Un autre Harry Crews que je n’ai pas lu et qu’il faudra que je lise!

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