Jack O’Connell, Quinsigamond et le Limbo

En 2008 paraît le cinquième roman de Jack O’Connell, The Resurrectionist. Il ne lui faut qu’une année pour nous parvenir, traduit par Gérard de Chergé, sous le titre Dans les limbes. En traversant l’Atlantique, il passe des éditions Simon and Schuster à Payot et Rivages, dans la collection “Rivages/Noir”.

C’est un roman singulier, dérangeant, prenant.

Un roman qui s’inscrit d’emblée dans la suite du précédent, Et le verbe s’est fait chair. On y trouve une clinique perchée sur une colline, Menlo, l’auteur de comics croisé dans BP 9 et dont l’origine, l’identité, est effleurée dans Et le verbe…, et l’impact d’une histoire sur son lecteur quand le précédent touchait à l’origine d’une fiction, ses racines dans la réalité. Fiction qui pourrait bien être celle qui était restée cachée, secrète, dans le précédent.

L’action se déroule de nouveau à Quinsigamond, double fictif, fantasmé, de Worcester, la ville de l’auteur. Une ville Dans les limbes (Rivages, 2008)postindustrielle, sinistrée.

Sweeney débarque dans la ville. Il est embauché comme pharmacien dans la clinique du Docteur Peck, pas vraiment une promotion, mais dans le même temps, la clinique a accepté son fils comme patient. Danny est dans le coma depuis un an et la clinique est spécialisée et réputée dans le domaine. Même si le docteur Peck paraît étrange, Sweeney ne voulait pas rater l’occasion. Il emménage dans un appartement au sous-sol de la bâtisse qui domine la ville. Quand Danny arrive, il se remet à lui lire les aventures de ses héros. Une série qui s’intitule Limbo et qui met en scène les pérégrinations d’une bande de monstres de cirque ayant fui cette Bohème, déjà présente dans Porno Palace et Et le verbe s’est fait chair, pour un autre pays imaginaire, Gehenna. Ils sont menés par Bruno, un hercule en rupture, et tentent d’échapper au docteur Fliess, tout en croisant la route de Lazarus Cole, le résurrectionniste. Ce monde imaginaire, cette fiction, au départ un comics, a pris de l’ampleur et est devenu l’objet de jeux de cartes, de figurines, de dessins animés, de films et autres produits dérivés. En outre, quand les personnages du monde réel, Peck, Sweeney, ou un des autres membres de la clinique, descendent en ville, ils plongent dans un monde en perdition, le quartier des usines désaffectées, en ruines, peuplé d’êtres bizarres, dont, entre autres, une bande de bikers se surnommant eux-mêmes les Abominations, menée par Buzz Cote assisté de l’Araignée. Une bande de bikers aux desseins peu clairs, installée dans une ancienne usine de prothèses. Désaffectée.

Trois mondes cohabitent. Nous passons de l’un à l’autre au gré des chapitres. De la clinique à la ville, en passant par l’univers fictif du comics dans lequel s’ébattent Chick, le garçon-poulet, Kitty, la naine, Nadja, la fille-homard ou encore Milena, l’hermaphrodite. L’étrangeté d’un endroit déteint sur l’autre, l’étrangeté d’un de ces mondes fictifs s’invite dans les deux autres… Limbo, le titre de la BD, prend des significations différentes selon l’endroit où il est évoqué, des liens apparaissent, les mondes s’interpénètrent. Débordent, se fondent.

L’univers, le tissu de la réalité, se composait de particules de désir ardent, d’une sorte de besoin quantique de communication absolue.

La fiction devient dérangeante et fascinante au fur et à mesure que l’on y progresse. Nous sommes dans les limbes, celles du titre français, les limbes des patients dans le coma, celles de la fiction dessinée, imaginée par Menlo, auteur dont on a déjà croisé les œuvres auparavant, ou les limbes de la ville en voie d’extinction. Celles des couloirs et des chambres de la clinique tout aussi inquiétants que le reste.

Et Sweeney tente de progresser. Pris entre Nadia, l’infirmière, Alice Peck, la fille du patron de la clinique, elle-même médecin, et la bande des Abominations. Il doit faire des choix, doit choisir entre les uns et les autres… Renoncer à ce qu’il a toujours cru.

Néanmoins, susciter un nouveau mode de pensée était un processus précaire, comme d’invoquer les démons.

Jusqu’à ce que les différents mondes se confondent…

C’est un roman qui nous confirme ce que disait le précédent, que la frontière entre la fiction et la réalité est poreuse. Que la fiction influe sur la réalité, comme la réalité influe sur la fiction. Un roman qui nous offre un imaginaire captivant, dérangeant. Naviguant entre un certain gothique, une réalité noire, désespérée, et une bâtisse inquiétante, abritant des docteurs à la limite de la mégalomanie.

Un roman qui nous offre un nouvel aperçu de Quinsigamond, confirmant l’évolution de son auteur, déjà perçue dans le roman précédent, s’éloignant de Bangkok Park ou de la Zone du Canal, endroits jusqu’ici presque centraux, pour s’attarder dans le quartier des usines abandonnées croisé précédemment avec la “Reine des ondes”, le diner boite de nuit de La mort sur les ondes, ou encore l’ancienne usine de papier investie par les Tung puis les “Magiciens” et celle occupée par Kroger, la Bardo, dans Et le verbe s’est fait chair.

Un roman qui gagne en profondeur, à l’instar des précédents, au travers des noms choisis par le romancier. Quinsigamond désignant le nom indien de l’endroit où Worcester s’est construite ; Maisel, ville fictive de cette Bohème qui confirme son importance dans l’univers d’O’Connell, empruntant son nom à l’une des synagogues de Prague, capitale de cette même Bohème ; Gehenna évoquant un endroit biblique, proche de l’enfer ou du purgatoire… Un roman enrichit par cette trinité toujours présente chez O’Connell, les trois points de vue de BP 9, les trois jours de La mort sur les ondes, les trois bobines de Porno Palace, les trois personnages d’Et le verbe s’est fait chair et les trois mondes de celui-ci…

C’est le dernier roman en date d’O’Connell. Un roman marquant qui rend impatient, qui fait espérer que le prochain viendra bientôt. Un roman qui a enfin permis au romancier de toucher du bout des doigts la reconnaissance qu’il mérite.

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Jack O’Connell, Quinsigamond et le livre

En 1999, Jack O’Connell nous convie une nouvelle fois dans les rues de Quinsigamond, la ville imaginaire, postindustrielle, qu’il a inventée, sœur presque jumelle de sa propre ville, Worcester.

Qui peut expliquer cette ville ? A qui pourrait bien incomber cette tâche, ce devoir ? Chacun dessine sa propre carte. Et c’est sans doute ainsi que ça doit être. Pensez à la physionomie des rues. Elles semblent exister uniquement pour le spectacle. Forme essentielle et fonction accessoire.

C’est son quatrième roman et il s’intitule Word made flesh. Un an plus tard, il débarque chez nous, traduit par Gérard de Chergé, sous le titre Et le verbe s’est fait chair. En exergue, une citation d’un roman de Paul Auster, La cité de verre, évoquant ce qui préoccupe au plus haut point O’Connell, le langage. Inventé par Adam, d’après Auster, il connut le même sort que l’homme. La citation se conclut ainsi :

L’histoire du paradis terrestre ne relate donc pas seulement la chute de l’homme, mais celle du langage.

La scène d’ouverture est particulièrement marquante, choquante. Glaçante. Un homme est exécuté sous les yeux d’un autre, qui se cache. Une exécution barbare, impressionnante. Tel un animal que l’on aurait voulu torturer, Léo Tani dit Et le verbe s'est fait chair (Rivages, 1999)“le Jarret” est écorché vivant et pendu à un croc de boucher. Ça se passe dans la gare de Gompers, cet énorme bâtiment en ruine, image d’une société jadis prospère, et que nous avons déjà arpenté, notamment à la suite de Sylvia Krafft ou Jacob Kinsky dans le roman précédent, Porno Palace.

Immédiatement après cette scène d’ouverture à ne pas laisser sous tous les yeux, le chapitre suivant nous décrit un autre homme se faisant rosser par deux brutes. Dans une ruelle. Il se fait rosser pour un paquet qu’on le soupçonne d’avoir. Les deux sicaires sont des hommes de main d’August Kroger, l’un des lieutenants d’Hermann Kinsky, le truand originaire de Bohème, débarqué dans Porno Palace, à la tête d’une organisation criminelle. L’homme battu, Gilrein, est chauffeur de taxi et il doit son salut, pour cette fois, à un flic qui fait fuir ses agresseurs. Gilrein est un ancien collègue de Bobby Oster, son sauveur, et ce dernier l’emmène au quartier général de son étrange unité. Une ancienne usine de fabrication de papier, désaffectée comme la plupart des anciennes usines de la ville. Les hommes de l’unité d’Oster se font appeler les Magiciens et Gilrein s’échappe rapidement de cet endroit qui lui rappelle des souvenirs particulièrement tragiques, la mort de sa femme, Ceil, flic aussi. Mort qu’il pleure toujours et que les mots ne parviennent pas à expliquer. Toujours ce langage et ses limites.

Tout ce que nous avons pour communiquer entre nous, c’est le langage. Et ce n’est jamais suffisant. Jamais. Pas le plus petit instant. Et nous continuons quand même. Tout le temps. En faisant comme si ça suffisait.

Outre Gilrein, personnage central, nous suivons plus particulièrement deux autres protagonistes. Le premier est Emil Lacazze dit l’Inspecteur, un flic solitaire, français d’origine, en marge, installé dans un commissariat à l’abandon, ancien jésuite, ancien patron de Ceil et adepte d’une Méthode qui l’a abîmé. La seconde est Wilye Brown, ex-maîtresse de Gilrein, bibliothécaire de Kroger, spécialiste du livre et passionnée par l’histoire d’E.C. Brockden, le premier meurtrier célèbre de Quinsigamond, familicide rendu fou par son amour de l’écrit et des vers. Les bestioles pas ceux qui s’écrivent.

A ces personnages marqués, errants, s’ajoutent des histoires. Elles s’imbriquent pour constituer une fiction étrange, dérangeante, hors norme. Il y a celle de la Rafle de Juillet à Maisel, de cette jeune fille créant une bibliothèque dans son quartier, de ce meurtrier enterrant ses livres dans un dédale souterrain. Il y a cette réalité presque plus incroyable que les morceaux de fiction, le livre et ses trafics, la vente clandestine d’œuvres volées, la production de comics par des enfants enlevés et emprisonnés, des livres fabriqués artisanalement, en un seul exemplaire, une clinique où des expériences inhumaines sont menées…

Toutes ces réalités s’entrechoquent, s’entrelacent, pour créer un monde curieux, au bord de l’abîme. Comme les personnages. Ils s’enfoncent, voient leur passion les condamner, les faire tomber.

La question posée en filigrane de l’intrigue est l’origine d’une fiction. L’origine d’une fiction et son impact sur son auteur. La fiction, cette réalité qui, comme l’autre, n’existe que lorsqu’elle est mise en mots. La fiction qui implique tant de souffrances ou d’avoir souffert…

On se fie aux textes pour raconter une histoire. Souvent, il n’y a pas d’autre matériau disponible. Et, comme il n’y a aucune solution de rechange, aucun moyen de regarder en arrière pour capter notre propre perception de la vérité, nous élevons les textes à un niveau qu’ils ne méritent sans doute pas. Nous les vénérons par nos analyses. Nous les consacrons par le toucher incessant de notre pouce humecté de salive. Nous en arrivons, finalement, à voir en eux davantage qu’une simple représentation, qu’une version – unique – d’une réalité depuis longtemps révolue.

Avec Et le verbe s’est fait chair, Jack O’Connell signe l’un de ses meilleurs romans, un roman labyrinthique, un roman se posant la question du bienfondé de son existence. Un roman nous mettant en garde contre lui-même et préservant une part de mystère, nous donnant à exercer notre imagination, à nous impliquer. Aiguisant notre curiosité, la provoquant…

Le roman d’un grand écrivain, qui trouvera une prolongation dans le suivant, Dans les limbes, paru neuf ans plus tard et ayant, enfin, permis à son auteur d’accéder à une certaine notoriété.

Jack O’Connell, Quinsigamond, photo et cinéma

Trois ans après le précédent, en 1996, paraît un nouveau roman d’O’Connell, The Skin Palace. Il traverse l’Atlantique deux ans plus tard ; sous la plume de Gérard de Chergé, il devient, Porno Palace.

Quinsigamond constitue de nouveau le décor.

Un nouvel aspect de la communication est abordé, l’image. L’image et son pouvoir, après le langage parlé et sa transmission, son impact. L’image, autre forme de langage, autre forme de communication, autre terrain de lutte pour certains. Autre pouvoir.

L’image est ambigüe. C’est nous qui lui donnons tout son pouvoir, qui déterminons si elle nous apportera la plus grande vérité ou le mensonge le plus rassurant.

Mais Porno Palace est avant tout un roman, une fiction, qui nous emmène dans un univers une nouvelle fois décalé, si proche et si différent du nôtre. Un roman qui nous raconte l’étrange parcours d’une femme, sa bizarre épopée. Un apprentissage inattendu.

De Quinsigamond, nous connaissons déjà Bangkok Park, le quartier de tous les trafics, et son hôtel Penumbra, Porno Palace (Rivages, 1996)aménagé par Cortez dans le premier roman, BP 9. Nous connaissons le Wireless, “La reine des ondes” en français, diner ayant évolué en boite de nuit et quartier général des amateurs de radiodiffusion, décrit dans le deuxième roman d’O’Connell, La mort sur les ondes devenu quelques années plus tard Ondes de choc. Nous découvrons à présent le Palace Erotique Herzog, surnommé Porno Palace, propriété d’Hugo Schick. Un cinéma énorme, majestueux, à l’architecture remarquable, très années folles, art déco flamboyant, démesuré. Un cinéma qui s’est converti dans un genre, comme son nom l’indique, un genre dont son propriétaire est également un réalisateur.

C’est dans un autre cinéma que s’ouvre le livre, le Ballard, un cinéma accueillant seulement deux spectateurs lors de la séance décrite. Un adolescent et une jeune femme. Le film projeté est muet, la première version du Fantôme de l’opéra. L’adolescent est venu pour disséquer les plans, la jeune femme pour se changer les idées, tenter d’oublier la découverte de la maladie de sa mère. Deux pages, juste une introduction… La suite se déroule trois ans plus tard. En trois bobines.

Sylvia Krafft est photographe amateur, une amatrice passionnée. Jakob Kinsky est un passionné de cinéma, désireux de réaliser le film dont il est en train de peaufiner le scénario. Il est également le fils d’Hermann Kinsky, l’un des nouveaux maîtres de Bangkok Park, arrivé de Bohème quelques années plus tôt, juif et truand fuyant les pogroms. Jakob, par sa passion, n’est pas tout à fait dans la ligne de la famille, laissant le soin à son cousin de perpétuer une tradition de violence et d’extorsion.

Sylvia vit avec Perry, un avocat en passe de devenir associé du cabinet pour lequel il travaille. Elle est sortie quelques mois plus tôt d’une période d’isolement, à la suite de la disparition de sa mère. Son temps se partage entre Perry, la photographie amateur, ayant aménagé une chambre noire à la cave, et la boutique de vente et de développement de photos pour laquelle elle travaille. Une vie plutôt rangée qui va prendre un tournant surprenant au cours des premières pages de l’histoire. Lors d’une séance de cinéma, dans un drive-in, Perry accepte d’offrir à Sylvia, plutôt que le bijou qu’il souhaitait, un appareil photo, le quatrième de la jeune femme… pas n’importe quel appareil photo, un Aquinas, le stradivarius de la photo, vendu pour rien, d’occasion, dans une annonce dont elle vient de prendre connaissance, au Rib Room, autre lieu connu de Quinsigamond. Dans l’appareil, une pellicule restait, et c’est le début d’une recherche qui va mener Sylvia d’une librairie de livres érotiques au cinéma mentionné plus haut, en passant par un restaurant itinérant, un défilé d’Halloween, les sous-sols et souterrains de la ville aux abords de la gare de Gompers, une séance photo de l’autre côté du viseur… La recherche d’un photographe mythique, invisible, Terrence Propp. Et c’est tout un monde qui la happe, un monde étrange, attirant, effrayant.

Il est pratiquement impossible aujourd’hui de banaliser quoi que ce soit. Cela suppose d’établir des hiérarchies, d’accorder plus d’importance à une chose qu’à une autre. Or […] nous sommes en train de perdre cette capacité-là. […]  On assiste à un nivellement complet. Nous sommes assaillis depuis trop longtemps. Les images nous agressent en permanence. Toujours plus d’images. Toujours plus rapides. Tout le temps. C’est une sorte de gavage médiatique. De toutes les drogues, c’est celle qui rend le plus dépendant. Nous sommes asphyxiés par les images. Notre vision est devenue toxique à force de surabondance. Ce flux constant annihile notre capacité de jugement. Et d’empathie.

Dans le même temps, nous suivons les démêlés du cinéma avec des puritains, ceux de Jakob avec sa famille tandis qu’il tente de donner le change tout en continuant à poursuivre son objectif de réalisation d’un film. Les extrêmes sont aussi effrayant les uns que les autres.

Le passé des personnages s’imbrique dans leur présent pour donner un ton, une atmosphère particulière à l’ensemble. Pour les hanter. Ce n’est pas une œuvre de plus, une œuvre anodine, en passant. C’est un roman fort, prenant, envoutant que nous propose Jack O’Connell, une œuvre dans la lignée des précédentes, brossant un tableau peu reluisant de la société postindustrielle. Une société violente, dominée par les trafics en tout genre, par les luttes de pouvoir et où les moyens de communication constituent un enjeu important. Une société où le langage et l’image priment… Où l’indépendance ou sa quête pourrait être suspecte, voire dangereuse. Et où toute personne lambda peut se perdre…

C’est un roman prenant, plein de références savoureuses qui ne gâtent en rien l’intrigue. Des références au cinéma notamment, à ces films maudits, à leurs histoires légendaires, ou au film noir, un festival Peter Lorre se déroulant à la télévision pendant le temps de l’histoire.

Plus c’est dépouillé, mieux c’est. Désorientation. Crasse citadine. Le plus d’ombres possibles, sans tomber dans le glauque. […] Les angles, les miroirs, les silhouettes.

Jack O’Connell se sert de ces références, utilise ce qui a déjà été fait, pour nous proposer un univers original, fait des univers que nous connaissons, agencé de telle manière que nous en découvrons un nouveau…

Un nouvel univers devenu familier, avec ses quelques repères, le Rib Room, Raymond Todd, le journaliste radio réactionnaire, la gare Gompers en ruine, ou l’appartement occupé par Sylvia et Perry, celui de Hannah Shaw dans le précédent.

Jack O’Connell est décidément un auteur qu’il faut lire. Un grand.

Son roman suivant paraît trois ans plus tard, à l’aube du millénaire, et apparait par son titre dans la lignée des précédents, Et le verbe s’est fait chair.

Jack O’Connell, Quinsigamond et la radio

En 1993 paraît le deuxième roman d’O’Connell, Wireless. Il aura un destin particulier en France puisqu’il est édité l’année suivante dans la collection “Rivages / Thriller”, traduit par Freddy Michalski sous le titre La mort sur les ondes. Sa parution en poche, toujours chez Rivages, ne se fera que onze ans plus tard et sera l’occasion d’une nouvelle traduction par Gérard de Chergé, le même que pour le premier roman d’O’Connell, sous un nouveau titre, Ondes de choc. Aucune idée sur les raisons de cette nouvelle traduction, l’auteur n’aurait-il pas aimé ? De Chergé, qui a depuis traduit tous les autres romans de l’écrivain, aurait-il tenu à réparer ce seul incident dans le parcours ? Ou, plus simplement, à réparer quelques accrocs dans la traduction et lisser l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain pour lui conserver une unité ?…

J’ai, pour ma part, lu la première traduction. C’est donc d’elle dont je parlerai.

Nous sommes de retour à Quinsigamond, la ville imaginaire, postindustrielle, dont nous avions fait connaissance dans le roman précédent.

Quinsigamond est de nouveau un personnage à part entière de l’histoire, la ville et ses habitants. La description de La mort sur les ondes (Rivages, 1993)l’hôtel Penumbra avait fortement marqué l’opus précédent, cette fois, celle d’autres lieux compte également, du diner-boite de nuit “La reine des ondes” de Most et Ferrie à l’immeuble où vit Veronica “Ronnie” Wilcox, qu’elle a elle-même surnommé le “Solitaire”, en passant par les appartements des différents personnages, la station de radio de Ronnie, l’ancien aéroport désaffecté ou la cathédrale St Brendan’s.

Nous sommes de retour, quelques mois après le dénouement de l’intrigue de BP 9. Lenore Thomas n’est plus là, tout comme Cortez. Même s’ils continuent tous deux à hanter les pages. Une nouvelle distribution des pouvoirs est en cours dans Bangkok Park mais l’histoire ne débute pas là.

Elle débute devant la cathédrale. Un homme en planque se repasse le parcours de celui qui l’intéresse, le père Todorov. Il s’agit du prêtre attaché à la cathédrale, un prêtre qui cherche à tendre la main aux différentes factions s’affrontant en ville et qui prêche même à la radio… L’homme attendant devant l’édifice finit par descendre et une scène violente s’ensuit. Nous sommes prévenus, la religion, l’altruisme, ou la radio peuvent tuer. Pour cet opus, il sera plus particulièrement question de cette transmission sans fil qui n’est pas sans rapport avec le roman précédent puisque, comme les services postaux, elle transmet l’information, et comme le Jargon, elle prend sa source dans la parole, le langage parlé.

Au commencement était le verbe. Le verbe s’est changé en signaux électromagnétiques capables de voler dans les airs. Et le verbe s’est mis à vivre dans le poste. Et le verbe a été interrompu par un message de votre promoteur publicitaire.

Il est question de radio et de la lutte que se livrent les tenants de l’ordre, avec licence de diffusion en bonne due forme, et les pirates, prônant une liberté jusque sur les ondes. Les stations sont régulièrement piratées à Quinsigamond, et des afficionados de la diffusion sans fil se retrouvent à La reine des ondes (Wireless dans la version originale, le titre désignant à la fois le sujet du livre et le lieu central de l’action) pour échanger sur l’actualité de cette lutte.

G.T Flynn tient une place particulière parmi les fans de radio, il est le confident, l’entremetteur, le bon samaritain de tous. Ronnie Wilcox est une animatrice à part dans le paysage radiophonique local, la seule dont l’émission, le Ligne Libido, bénéficie de la bienveillance des pirates, l’admiration des amateurs. Hannah Shaw est une rescapée du roman précédent, personnage quasiment de figuration, elle a pris le relais de Lenore Thomas à son départ dans Bangkok Park. Ce sont les personnages principaux mais l’intrigue est riche d’une multitude de personnages secondaires, pirates partisans de la manière forte ou des anciennes méthodes, collègues de Ronnie, victimes des pirates, membres des différentes mafias, jusqu’à Speer, agent du FBI plutôt en état de décomposition, mentale, au moins.

Tous les ingrédients sont là pour nous offrir une intrigue de grande envergure, pleine de violence, de sentiments, de doutes et, une nouvelle fois de cette question lancinante du langage et de son pouvoir, de la manière dont il peut trahir ou être interprété, de la manière dont il peut nous servir ou nous desservir…

La nature de chacun de nous, tous autant que nous sommes, depuis l’aube de la plus aléatoire de toutes les réalités, la conscience humaine, jusqu’aux mille secondes au cours desquels ces mots naissent, se voit prédiquée sur le système le plus primaire et le plus trompeur de tous : le langage.

Notre propre image est liée au langage et la difficulté à se comprendre en découle…

Ce n’est pas le seul propos de Jack O’Connell.

Il nous décrit également une société malade, gangrénée, par l’industrialisation en décrépitude des sociétés développées, les ruines et les trafics qui en sont issus. Une manière de survivre qui ne profite qu’a quelques-uns, ceux qui gèrent, ceux qui ont le pouvoir. Même si ce pouvoir est bien fragile, notamment au sein des quartiers, prêt à tomber dans d’autres mains. Déclenchant de véritables guerres civiles…

Ce deuxième roman d’O’Connell n’a pas l’étrangeté du premier, il n’en a pas le côté déstabilisant, mais il conserve une grande force qui le place bien au-dessus de ce qu’il nous est donné quotidiennement à lire. Cette grande force vient notamment de la forme très classique donnée à l’intrigue, surtout au travers du choix de l’inscrire dans un lieu unique et sur trois jours. Jack O’Connell confirme son statut d’écrivain remarquable, aux prises avec les doutes inhérents à la condition humaine, ceux qui nous permettent d’avancer, ou nous en empêchent.

Après le langage, la langue, parlée ou écrite, Jack O’Connell centrera son intrigue suivante sur une autre forme de communication, l’image.

Jack O’Connell, Quinsigamond et le Jargon

En 1992, Jack O’Connell voit son premier roman édité. Il est intitulé Box 9 et nous parvient la même année sous le titre de BP 9, traduit par Gérard de Chergé. Cette rapidité peut s’expliquer par le fait que le livre vaut, au passage, à son auteur le prix de meilleur premier roman de mystère. Il faut dire que d’entrée, un auteur apparaît sans qu’aucun doute ne soit possible.

Quinsigamond est une ville imaginaire, celle où se déroule l’action. Une ville de Nouvelle-Angleterre, postindustrielle, aux prises avec les fléaux engendrés par notre société dite développée. Elle possède son quartier huppé, Windsor Hills, son quartier artiste, la Zone du Canal, son quartier de tous les vices, Bangkok Park, et d’autres qui nous seront dévoilés par la suite, dans les romans suivants d’O’Connell. Elle a également sa police, son service des postes et bien d’autres que les romans à venir nous feront découvrir.

Lenore Thomas est officier de police, inspecteur à la brigade des stups. Une inspectrice aux méthodes musclées, B.P. 9 (Rivages, 1992)passionnée par les armes à feu, fan de heavy metal, et à l’expérience déjà respectable. Elle officie principalement du côté de Bangkok Park, bien sûr, tout particulièrement dans le voisinage proche de Cortez, l’homme qui a la main mise sur tous les trafics. Un homme cultivant le secret, retiré dans son hôtel, isolé, presque inaccessible et qu’elle tarde à appréhender, persuadée qu’il n’est qu’un sous-fifre. Un homme de paille, qui la fascine et qu’elle fascine.

Lenore vit dans un appartement double avec son frère jumeau, Ike. Il est facteur, comme leur père avant lui, plutôt renfermé, moqué par ses collègues et intrigué par sa chef, miss Barnes, Eva Barnes.

Une nouvelle drogue vient de surgir, une drogue aux effets dévastateurs, le Jargon. Cette drogue, qui se présente sous la forme d’un Q, initiale de la ville, a été mise au point par un couple de scientifiques retrouvés morts depuis. Le tout est de savoir si quelqu’un a eu le temps d’en démarrer la production ou si sa formule restera inconnue à tout jamais. Pour cette enquête, Lenore est chargée d’accompagner le docteur Woo, un spécialiste du langage ayant étudié les effets de ce poison qui peut s’avérer mortel à très court terme. Le partenaire et amant de Lenore, Zarelli, se voyant relégué dans une autre équipe…

Ike, quant à lui, découvre un colis plus que suspect destiné à la boite postale 9 de son bureau de poste. Dans le même temps, ses collègues semblent mettre en place un trafic qu’Eva Barnes devine…

Le suspens est au rendez-vous mais ce qui est particulièrement prenant dans ce roman, c’est l’atmosphère créée par le romancier. Tout en étant dans une ville qui ressemble à tant d’autres, on est ailleurs, dans un autre monde. L’angle de description adopté étant déstabilisant, inhabituel, original. Les personnages, tout en étant proches des gens que nous croisons tous les jours, sont différents, décalés. Inquiétants. Le malaise provoqué par ce décalage devient fascinant au fur et à mesure qu’il imprègne chaque page, puis chaque ligne.

Le malaise est en chaque personnage, incertain de ce qu’il devrait penser, de ce qu’il devrait faire et pourquoi. Incertain au point d’être angoissé. Sans savoir s’il peut l’être. La peur des uns et des autres s’invite… même si ça n’est pas si simple…

Il y a des choses à craindre dans la vie. […] On devrait avoir légitimement peur de patrouiller la nuit à Bangkok Park. De sentir une bosse sous sa peau. De voir pleuvoir les bombes sur les centres urbains de son pays. De perdre l’argent qu’on avait confié à une banque qui met la clef sous le paillasson. De ne plus pouvoir contrôler les amphètes, ou les hommes de son entourage, ou de voir vaciller la philosophie hasardeuse et froidement objective en laquelle on avait foi, sur laquelle on s’appuyait pour avancer.

Tout demeure au conditionnel. Loin d’une quelconque évidence.

Quelques détails contribuent à souligner l’étrangeté dérangeante du point de vue en évitant l’artificiel. Lénore paie un indic avec des planches originales d’un dessinateur local de comics dont on réentendra parler plus tard dans l’œuvre d’O’Connell, Menlo ; Ike donne rendez-vous à sa supérieure dans une librairie spécialisée dans le roman policier, pleine à craquer d’éditions originales et d’éditions rares ; la drogue appelée Jargon provoque un surdéveloppement des capacités linguistiques de ceux qui la prennent, ils finissent par parler tellement vite que leur logorrhée devient incompréhensible, physiquement insoutenable ; le docteur Woo habite un appartement bourré de livre quand Cortez, grand lecteur, s’est débarrassé des siens pour n’en garder qu’une poignée…

La narration adopte des formes diverses, les points de vue changent, passant de celui de Lénore ou d’une autre fliquette à celui d’Ike, ou encore Cortez… La prose habituelle alterne avec des comptes-rendus d’écoute prenant l’aspect de pièces de théâtre ou avec le monologue de Pierce, collègue de Lénore, s’enregistrant alors qu’elle mène sa propre investigation ou encore avec les échanges sur les ondes entre un animateur radio et ses auditeurs… La parole. La parole est omniprésente. La parole et ce qu’elle peut signifier, ce qu’elle peut révéler de celui qui parle, ce qu’elle peut provoquer chez les autres…

C’est un roman riche, prenant, qui s’empare d’un genre, le roman noir, voire le thriller, pour l’emmener dans un endroit rarement exploré. Inconfortable, détournant le polar classique. Un roman qui, sous prétexte de nous raconter une histoire rebattue de lutte entre la police et les trafiquants, nous présente une réalité qui ne peut tourner qu’au cauchemar. L’univers parfois onirique qu’il nous décrit n’étant jamais éloigné du pire…

Le constat d’O’Connell sur notre société est pessimiste, bien sûr, mais c’est surtout la forme qu’il adopte pour le dire qui rend son roman si original, captivant. A contre-pied.

J’ai toujours pensé que les gens lisaient des romans policiers pour une simple et bonne raison. Parce que ces livres les confortent – c’est le mot juste : les confortent dans une certaine façon de voir la vie. En général. Une vision positive. Au fil des pages remplies de sang, de mensonges, de trahisons et de corruption, si on fait attention aux indices et si on suit le fil conducteur, on finit par découvrir la vérité.

Le roman d’O’Connell n’est pas cela. Pas de vérité.

Mais après tout, peu importe, la seule opinion qu’il peut conforter chez le lecteur, c’est qu’il existe des romans de grande qualité, qui bousculent. Et que l’on referme avec le seul regret d’en être déjà arrivé à la dernière page.

Après une telle lecture, celle des fictions suivantes de l’auteur s’impose, en commençant par La mort sur les ondes, car c’est un auteur, avec son univers propre, son style, qui a commis BP 9, sans que le doute soit permis.

Jack O’Connell découvert

Ma découverte de Jack O’Connell n’est pas si originale que ça, mais il me semble que c’est la première fois que je parle d’un auteur dont j’ai découvert les romans de cette façon.

Il aurait pu s’agir de la lecture d’un des blogs abordant le même genre de littérature que celui que j’évoque ici. Ils en ont, pour la plupart, parlé au moment de la sortie en France de son dernier livre. Ils en ont parlé tous presque d’une seule voix et de manière quasi-simultanée pour en souligner la grande qualité. J’ai sûrement lu ces chroniques mais ça n’a pas suffi pour me donner envie de me pencher sur cet auteur… comme pour beaucoup semblerait-il au vu de la reconnaissance pour le moins modeste dont jouit Jack O’Connell.

La lecture des blogs n’a donc pas suffi. Il aura fallu un auteur pour me donner envie de me pencher sur la prose du bonhomme. Antoine Chainas, dont j’ai évoqué précédemment l’article, aurait pu être celui-là. Mais non.

J’assistais il y a quelques mois à l’intervention d’un auteur dans un cadre professionnel. J’avais pu accéder à cette rencontre de manière plutôt chanceuse et je l’ai écouté aborder le sujet de ses rencontres avec des collégiens ou lycéens, en déplorant intérieurement qu’il ne puisse davantage se consacrer à l’écriture proprement dite. Mais, au détour d’un échange, vint la question de ce qu’il lisait en ce moment. Il eut quelques difficultés à se remémorer le nom de l’auteur qu’il venait de lire. Devant l’insistance d’une des personnes présentes, il finit par s’en souvenir… Jack O’Connell.

Je me suis empressé de dénicher un bouquin de cet auteur inconnu pour moi et je ne le regrette absolument pas. Les romanciers sont des lecteurs avant tout… Et puisqu’il faut rendre à césar ce qui lui appartient, l’auteur en question, celui dont on attend le prochain roman avec impatience, sachant que ça n’est pas pour tout de suite, n’est autre que Marcus Malte. Qu’il en soit remercié.

Il ne me reste plus, à présent, qu’à vous parler de ma lecture des romans de Jack O’Connell.

Jack O’Connell entoilé

Début d’un nouveau parcours de l’œuvre d’un auteur… Un auteur peu connu, peu reconnu. Dont la renommée ne reflète en rien le talent.

Jack O’Connell est né dans le Massachussett, sur la côte Est des Etats-Unis, dans la ville de Worcester en 1959. Il y a étudié et y vit toujours. Il partage son patronyme avec quelques autres anglo-saxons, parmi lesquels certains sont connus, un acteur britannique et un autre états-unien, notamment. C’est d’ailleurs ce que nous rappelle en préambule de son article, le site du magazine Première. On aurait pu y ajouter un diplomate, un homme politique, un footballeur et même un cinéaste. Je ne sais pas si le fait que son nom soit si partagé est une explication à son relatif anonymat, peut-être une explication, un facteur aggravant, mais certainement pas la raison principale.

Même s’il souffre d’un manque d’exposition, on peut tout de même trouver quelques informations à son sujet sur la toile. Fini le temps où certains auteurs restaient complètement dans l’ombre…

Le romancier bénéficie ainsi depuis peu d’un article dans la version française de l’encyclopédie libre et collaborative la plus célèbre du web. Il semble moins connu dans son pays que dans le nôtre, une courte présentation de Mysterious Press l’évoque tout de même.

Il parvient, en France, à provoquer l’une de ces remarques que nous prisons tant, celle du polar comme sous-genre, dont O’Connell ne fait, du coup, pas vraiment parti puisqu’il sait écrire. Décidément, les caricatures, les clichés, ont la vie dure. C’est cette fois L’humanité qui s’y colle en publiant un texte court de Cédric Fabre.

O’Connell a bénéficié d’une présentation à l’occasion du festival des Belles Etrangères dont il était l’un des invités. Si vous voulez entendre sa voix, le Cercle Polar de Télérama l’a invité lors d’une de ses émissions.

Enfin, et avant d’en parler plus longuement, deux sites méritent plus particulièrement le détour. Le premier est le blog de l’auteur Antoine Chainas qui, dans une chronique datant de 2010, parle à propos de l’œuvre d’O’Connell d’un “confort bancal”. Le second est le site Géopolar qui, en situant la ville imaginaire de Quinsigamond, propose plusieurs citations de l’auteur permettant une approche intéressante de son œuvre.

Je parlerai bientôt des romans de Jack O’Connell, un ensemble qui, plus qu’un simple détour, mérite qu’on s’y attarde, car ce romancier est un auteur de grande qualité. Un grand. Juste avant, je vous raconterai rapidement comment j’ai fait connaissance avec son œuvre.