John King, Joe Martin de Slough à Hong-Kong et retour

En 2000, le quatrième roman commis par John King est publié, il s’intitule Human Punk. Une année s’est écoulée depuis la parution du troisième opus de la trilogie rattachée à un quartier populaire de Chelsea, Aux couleurs de l’Angleterre. C’est un peu moins évident en France puisqu’il est traduit la même année que le deuxième opus de la trilogie, La meute, et deux ans avant la traduction du troisième… C’est, de nouveau, Alain Defossé qui s’en charge pour les éditions de l’Olivier, le titre ne changeant pas en traversant la Manche, Human Punk. Un titre clair, puisqu’après les hooligans, l’écrivain se tourne cette fois du côté des punks dans un roman plus proche de lui, situé à Slough et dans une mouvance qu’il a connue. Il débute ainsi une nouvelle trilogie située dans cette ville satellite.

1977, Joe Martin et ses potes patientent en mangeant des frites et en se racontant les dernières anecdotes du quartier, l’échec récent d’une bande rivale. Nous sommes au dernier jour de l’année scolaire et ils patientent en attendant la traditionnelle baston de fin d’année. Une baston dirigée par les dernières années, ceux qui ont un an de plus qu’eux et qui vont devoir entrer dans la vie active dès les jours suivants. Toute une meute prend le métro pour aller affronter les mecs de Langley… Parmi eux, donc, Joe et ses potes, Dave, Smiles et Chris. Une baston violente, l’affrontement de deux quartiers, de deux cultures, des punks contre des Teds… même si cette partie de leur culture, cette violence, n’est pas ce qui les y attire le plus…

D’emblée nous sommes plongés dans le bain, dans une atmosphère particulière, celle à laquelle sont confrontés ces ados dans un coin d’Angleterre à la fin des années 70. Une atmosphère liée à leur âge et ses incertitudes et liée aux incertitudes de l’époque pour ces enfants de travailleurs de la classe Human King (l'Olivier, 2000)ouvrière. L’été n’est pas le même pour les uns et les autres, nous suivons celui de Joe, narrateur et personnage central du roman. Joe alterne les jobs d’été, comme on les appelle maintenant, passant d’une épicerie à un verger, de la manutention à la cueillette des cerises. Il apprécie particulièrement cette cueillette, propice à l’introspection et une certaine contemplation, en même temps que la dégustation savoureuse de ces fruits rouges. Ces journées de travail sont contrebalancées par les virées du soir ou de fin de semaine… L’incertitude dans laquelle baignent ces ados est tout à la fois celle de leur avenir, de leur place dans une société bien peu accueillante et de leur relation aux autres, les filles comme les garçons. Les filles, attirées par des plus âgés, provoquant bien des fantasmes, quand les garçons sont l’objet de confrontation, d’affrontements. Il y aussi les soirées en boite, les pubs de Slough, ou de Londres quand ils trouvent une voiture à emprunter pour les emmener. Les concerts…

C’est par pur hasard qu’on avait appris qu’ils jouaient, un bout de conversation entendue la veille au soir, et ils étaient géniaux les Pistols, ils se foutaient de tout, la salle était comble et ils avaient en tout et pour tout une ampoule sur la scène, rien de cette merde de rock progressif à la con, de ces éclairages super-coûteux pour millionnaires en rupture de manoir à la campagne, pour rebelles des piscines qui ont que dalle à dire, fascinés qu’ils sont par leur propre trou du cul, pour branleurs qui s’imaginent lutter contre le système en claquant des milliers de livres en drogues illégales…

Une période d’apprentissage, de douceur de vivre, de petites satisfactions et de déconvenues parfois très glauques. De caresses poussées, de concerts, de bière ou de cidre. Une période de construction, celle de Joe se faisant principalement au travers de la musique… les vêtements qu’il porte étant avant tout l’expression de ses préférences musicales. Et de son besoin de s’affirmer, contre une certaine culture, établie, pour ce qui est proche de lui, de ce qu’il vit, une musique faite par des gars comme lui.

Le Punk, c’était ça notre éducation, les paroles qui reflétaient ce qu’on vivait, visaient droit dans les choses qu’on voyait, pensait, les mots des gens qui avaient droit à notre respect parce qu’ils écrivaient de l’intérieur sur l’extérieur, et non pas de l’extérieur comme la plupart du temps.

Mais les préférences musicales influent sur les relations aux autres et l’image que les médias renvoient d’eux, n’y comprenant rien, n’arrange pas les choses… Et c’est ce que Joe et Smiles subissent un soir, molestés par une bande rivale alors qu’ils ne sont que deux, et balancés dans un canal… Joe s’en sort avec de sérieuses contusions et Smiles quelques semaines de coma. La vie ne sera plus comme avant. Le traumatisme sera désormais toujours là.

Onze ans plus tard, Joe vit à Hong-Kong et vadrouille un peu partout en Chine quand il apprend la mort de Gary Dodds, dit Smiles. Gary s’est pendu mais pour Joe, il était condamné depuis longtemps, il n’avait jamais vraiment repris le dessus depuis leur baignade forcée. Interné depuis des années. Joe sent l’impératif de revenir, il met fin à son séjour en Asie, un séjour de trois ans, et rentre en Angleterre par le Transsibérien. Un voyage qui lui permet de faire la transition et de se remémorer les années qui ont suivi cet été marquant et précédé son départ pour l’autre côté de la planète… Un voyage qui lui permet de passer de ces états communistes au libéralisme qui est de mise à l’ouest. Deux facettes d’une même réalité pour lui.

On dit que communisme et capitalisme sont opposés, mais ils seraient plutôt complémentaires. Tous deux prennent leurs racines dans la science, et la seule dissension est de savoir qui doit en récolter les fruits.

John King alterne en permanence l’action et la réflexion. Les pensées de son personnage se glissent dans le roman dès qu’un moment de battement dans sa vie apparaît, dès qu’un moment de battement lui permet de réfléchir et il réfléchit en permanence… dès qu’il a un instant… Il se retourne sur sa vie, observe la société et finit par comprendre que ce qui le définit c’est sa culture et que sa culture est avant tout musicale. Le personnage de Joe se rapproche alors de celui de Will, celui de La meute, il s’en rapproche, en devient une déclinaison, par le moyen qu’il a trouvé pour vivre, pour subvenir à ses besoins puisque dans la troisième partie, onze ans après la deuxième, il vend des disques d’occasion, des vinyles et mixe, à l’occasion, dans des soirées, se chargeant de la partie consacrée au punk et à des mouvements proches, comme la rap…

Certaines personnes trouvent leurs idées dans les livres, mais pour nous, des gens comme Rotten, Strummer, Pursey et Weller étaient les plus grands auteurs, ceux qui produisaient une littérature qui nous parlait de nos vies. Ils n’avaient besoin de rien contrefaire, d’aucune recherche, ils écrivaient simplement sur ce qui s’agitait en eux, et parlaient à des millions d’autres gens qui ressentaient la même chose. C’étaient des auteurs authentiques, contemporains, ceux qui parlent de la vie de tous les jours, comme on en a si peu en Angleterre, des auteurs qui parlaient sous forme de musique parce qu’ils n’avaient jamais songé à le faire sous forme de livre, étant complètement hors de la sphère littéraire, sans aucune des références classiques. Et c’est ça qui les rendait si particuliers, c’est que leurs références étaient les nôtres, elles se trouvaient là, dans nos vies, et non pas dans le Grèce antique, à des milliers de kilomètres, à des milliers d’années de nous.

La disparition de Smiles le hante toujours, ça et leur plongée dans le canal. Ça et son incapacité à croire au besoin de violence des autres, à l’absence de réflexion qu’elle véhicule parfois…

C’est un grand roman, un roman contemporain qu’a écrit King avec Human punk. Un roman qui parle de la société telle qu’il l’a connue, un roman qui témoigne. Un roman qui nous pose également la question de la culture, de notre culture, de celle qui fonde chacun d’entre nous, qui le détermine et qui, quelque part, dit d’où on vient, nous définit. C’est un roman social et profond, humaniste et prenant, qui interroge la société dans laquelle nous vivons. Qui nous interroge.

Deux ans plus tard, le cinquième roman de John King squatte les librairies, ce sera White trash.

John King, Tom et Harry en route pour Berlin

En 1999, deux ans après La meute, John King voit le troisième volet de sa trilogie publié, England Away. Il est traduit en 2005 par Alain Défossé pour les éditions de l’Olivier sous le titre Aux couleurs de l’Angleterre. Il ressort en 2016 aux éditions du Diable Vauvert sous son titre original avec en sous-titre le titre de sa première éditions en français. C’est le dernier volet de la trilogie que King a consacré aux supporters de Chelsea, brossant ainsi le portrait d’une jeunesse vieillissante, victime d’une société à laquelle elle a tant de mal à s’intégrer, dans laquelle elle a tant de mal à se reconnaitre. Une société impitoyable qui en a oublié quelques uns en chemin. Pour conclure, le romancier réunit quelques-uns des personnages des deux premiers opus et les suit alors qu’ils partent en expédition pour Berlin afin d’assister à un match de leur équipe nationale.

Tom Johnson est retardé à la douane par un officier un peu curieux, zélé. Un officier qui tient à savoir pourquoi il s’apprête à quitter le pays pour se rendre aux Pays-Bas. A savoir s’il se drogue. Tom, le Tom de Football Factory, supporter assidu et violent du Chelsea Football Club, est cette fois-ci à Aux couleurs de l'Angleterre (éditions de l'Olivier, 1999)la suite de son équipe nationale. Tandis que l’officier remplit sa mission, Tom voit passer ses amis, Mark notamment, l’un de ceux avec lesquels il a l’habitude de suivre leur club… Mais cette fois, il s’agit de l’Angleterre et les supporters qu’il aperçoit ne sont pas tous ordinairement de son côté, plutôt dans les rangs adverses pour la plupart. Plutôt ennemis dans les combats d’avant ou d’après-match. Mais, cette fois, leur objectif est le même…

Tellement d’histoires à raconter. Les grosses grosses bagarres, les petits saccages sans importance, les après-midi tranquilles à regarder le match. Tout se mélange pour finir. Mais tout ça, c’est à la maison. Là, c’est l’Angleterre en déplacement, et les Anglais savent s’amuser. On vit dans l’instant, mais enracinés dans le passé. Une armée de volontaires qui avance vers le soleil couchant.

Le douanier le laisse finalement partir, ayant aperçu d’autres spécimens remarquables et méritant qu’on s’y intéresse. Tom peu finalement continuer sa route et monter à bord du ferry.

Harry, quant à lui, redoute le ferry. Sujet au mal de mer, il s’attend à souffrir pendant la traversée. Mais il est là pour la bonne cause. La conquête de l’Europe, ou tout au moins sa traversée. Une manière de laisser derrière lui les souvenirs douloureux de La meute, ceux qui ont conclu l’existence de la division Q.

Dans le premier chapitre, intitulé “Une race insulaire”, les deux points de vue alternent, celui de Tom Johnson, à la première personne, comme auparavant, et celui de Harry, à la troisième. Les deux points de vue alternent avec celui d’un troisième homme, Bill Farrell, resté à Londres, habitué de l’Unity, leur pub. Un ancien combattant. Tandis que les autres traversent la Manche, il se souvient d’une autre traversée, en 1944, vers les plages de Normandie. Tandis que Harry vomit tripes et boyaux, tandis que Tom assiste dans le bar à l’affrontement entre deux bandes de supporters – on ne se refait pas -, Bill revit le débarquement.

Et le parallèle se fait entre les deux événements.

Entre le discours anti-européen de Tom, agressif vis-à-vis de tous les continentaux, celui plus en retenue de Harry et l’historique de Bill, l’approche du continent s’équilibre. Elle s’équilibre d’autant plus quand ils sont en Europe, aux Pays-Bas. Les uns et les autres vivant leurs histoires et se liant à la population autochtone. A la culture pas si éloignée de la leur. Les bars, les femmes pouvant se révéler accueillants, enrichissants. Les occasions de défoulement ne manquant pas non plus… L’Angleterre s’exporte avant de repartir vers Berlin.

On est jeunes, on est durs. On ne pense qu’à nous-mêmes. Il faut fermer la porte au malheur et à la maladie. Se tenir debout, et avoir la dignité de disparaître quand l’heure a sonné, au lieu d’emmerder tout le monde avec cette tristesse de vieillir. On y passera tous un jour. Enfin, ceux qui dureront aussi longtemps.

John King nous parle, avec une ironie mordante, des relations entre son île et le continent, des relations pas toujours simples, des relations empruntes de violences et de souvenirs poussant à priser l’isolement, à aimer cette séparation naturelle qu’est la Manche… Entre l’Europe bureaucratique qui voudrait dicter ses lois et ce que les anglais perçoivent de ce rapprochement avec leurs ennemis de longue date… de toujours. Il y a également l’idée deEngland Away (Au Diable Vauvert, 1999) préserver une culture, une indépendance… de ne pas subir les atermoiements politiques de leurs voisins…

John King fait passer tout cela au travers des souvenirs de Farrell, de ses échanges avec d’autres anciens combattants, lui qui n’a jamais plus quitté son pays après la guerre, au travers de ce que vivent Tom, Harry et leurs acolytes. Harry le doux, chamboulé par une pute thaïlandaise et curieux des habitudes et de ce qu’il découvre au fur et à mesure de leur périple, curieux et désireux de comprendre, bourré d’empathie, et Tom le dur, prêt à faire le coup de poing quelque soit l’endroit, malgré une certaine humanité dont il ne peux se défaire même dans les moments les plus prenants, violents, et toujours avec Carter et Mark…

Suivre l’Angleterre, c’est une question d’orgueil et d’histoire. Ce qui est en jeu, c’est notre place dans l’ordre des choses. Cela fait des siècles qu’on fout la pâtée aux Européens. Ils commencent un truc, on l’achève. On se tient debout, dressés sur les Blanches Falaises de Douvres, à chanter Viens t’y frotter si t’es un homme. A attendre que les Allemands aient assez de couilles pour traverser la Manche. Cinquante Anglais auront raison d’au moins cinquante Européens, sans problème.

Les réflexions des uns et des autres s’enrichissent, prennent du poids. L’ambivalence entre la richesse des échanges et la nécessité de garder son authenticité.

Que l’on puisse picoler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, prendre toutes les drogues dont on aura envie, que l’on supprime les caméras de surveillance, et l’Angleterre est l’endroit idéal pour élever des gosses. Le plus beau pays du monde.

Après les Pays-Bas, l’Allemagne nourrit, approfondit les découvertes et les échanges, entre gens du même monde ou pas, entre laissés pour compte, ouvriers ou employés mis à l’écart, négligés, voire volontairement oubliés dans leur société respective.

Les Anglais fuient une oppression, à la recherche d’une certaine liberté pour exprimer tout leur ressentiment, toute leur amertume. A la recherche d’un moyen de se faire entendre, de se montrer, et de ne pas être effacés, censurés… et pendant ce temps Farrell, l’ancien combattant, se demande si tout ce qui avait été espéré au lendemain de cette seconde guerre mondiale, n’a finalement pas été jeté aux oubliettes, si ses semblables n’ont pas été mis à l’écart…

L’histoire de la classe ouvrière anglaise était ensevelie dans des cercueils et réduite en cendre dans des incinérateurs. Du berceau à la tombe, les détails demeuraient souvent secrets, et si par hasard on les partageait, c’était verbalement de sorte qu’ils finissaient par se perdre. Rien n’était consigné par écrit. C’était ainsi avec les Anglais. D’une certaine manière, cela procurait une dignité que personne ne pouvait vous voler, mais d’une autre, c’était une façon de se défiler, qui permettait aux riches de tirer à eux la couverture de l’histoire, comme pour tout le reste.

C’est un roman fort, moins violent que le premier, aussi riche que le deuxième, que nous propose John King, une véritable réflexion qui peut gêner aux entournures… pas toujours confortable. La réflexion d’un écrivain marquant, important, à côté duquel il serait vraiment dommage de passer.

Dans le roman suivant, son quatrième, Human Punk, John King quitte les hooligans pour un autre phénomène populaire qu’il a lui-même vécu, et revient dans sa ville natale pour commencer un nouveau cycle romanesque.

John King et les cinq de la division Q

En 1997, un an après son premier roman, John King publie le deuxième, Headhunters. Il est traduit trois ans plus tard par Alain Defossé, comme pour le premier, sous le titre de La meute. Ce sont cette fois les éditions de l’Olivier qui s’en chargent après Jonathan Cape à Londres.

Cinq hommes, tout juste la trentaine, se retrouvent à l’Unity, leur pub, en ce premier janvier. Cette rencontre est la première depuis qu’ils ont créé, la veille au soir, la division Q (Sex Division en VO). Une division qui ne regarde qu’eux et qui pourrait être leur manière de prolonger leur passion pour le foot. Sauf que la compétition dans laquelle se lancent les cinq amis de longue date a à voir avec un autre sport. En chambre ou ailleurs. Un sport La meute (l'Olivier, 1997)pour lequel il s’agit de compter des points obtenus lors de leurs parties de jambes en l’air.

Terry, dit Carter, transporteur et livreur de meubles, est l’instigateur de cette compétition. Tenant du football total que les Pays-Bas pratiquent, il est aussi surnommé la “bête de sexe”, d’où son autre surnom, Carter, référence à un groupe punk. Carter veut entraîner ses amis à sa suite ou voir reconnu son activité principale en lui donnant un autre attrait, celui de ce qu’ils ont toujours aimé, le football et plus particulièrement Chelsea, club déjà supporté par les personnages de Football Factory qui font d’ailleurs parti des connaissances et fréquentations du groupe. Chelsea et son néerlandais du moment, Ruud Gullit, joueur-entraîneur adepte de ce fameux football total que Carter veux transférer vers la division Q.

Will, deuxième membre du groupe, est à son compte, il a une boutique d’antiquités et d’objets d’occasion. Passionné de musique, il possède une collection de vinyles et aime fouiner chez les disquaires. C’est là qu’il croise Karen, une ancienne camarade de sa sœur, avec laquelle il va avoir une relation qui le mettra hors course pour la compétition de la division Q qu’il ne prisait de toute façon pas particulièrement. Ses pensées, pacifistes, prônant la tolérance, oscillent entre Karen et la musique, cette musique à laquelle il a été initié par Peter, le grand frère mystérieusement disparu de Mango.

Mango, justement, autre membre du groupe, est un cas particulier de cette bande issu d’un milieu prolétaire. Il travaille à la City et a un train de vie bien supérieur à celui de ses copains, jaguar et appartement luxueux, mais il reste attaché à ceux-ci et à son quartier, y revenant régulièrement… Il est aussi hanté, assailli, de pensées sexuelles et violentes, comme perverti par son métier, en faisant parfois un cousin du Patrick Bateman de Bret Easton Ellis. Sa participation à la division Q se fait de manière plutôt particulière puisqu’il n’en respecte pas fondamentalement les règles en faisant appel à des prostituées. La disparition de son frère continue également de le hanter, il l’avait longtemps attendu ce jour-là dans le square, sur une balançoire sur laquelle il revient encore s’asseoir à chaque anniversaire.

Les deux derniers de la bande, Harry et Balti, partagent le même appartement. Ils ont également des métiers proches, dans le bâtiment, maçon et peintre. Balti perd rapidement son boulot après une altercation avec son chef d’équipe, altercation qui constitue l’un des fils rouges du roman, appelant des représailles qui en appellent elles-mêmes d’autres… Balti erre dans le quartier, pris par ses pensées et son rêve de gagner le gros lot au loto. Harry, quant à lui, est le rêveur de la bande. Le rêveur au sens propre puisqu’il vit ses rêves pleinement, réussissant parfois même à les orienter, à les reprendre là où ils s’étaient achevés à son réveil. Ses rêves sont l’un des piliers de son existence, l’amenant à y réfléchir, à tenter de les comprendre… Les rêves et la bière.

Car toute cette bande se retrouve régulièrement pour écluser des bières à l’Unity, bar tenu notamment par Denise et Eileen. Denise, la copine de Slaughter, le dangereux du quartier, et l’objet de bien des fantasmes…

John King nous emmène à la suite des uns et des autres. Alternant les points de vue des cinq protagonistes, leurs vies, les imbriquant tout en les laissant évoluer en parallèle, chacune à leur manière, chacune à leur rythme. Carter satisfaisant sa libido tout en se donnant pleinement à la compétition, Will redécouvrant la vie à deux après une expérience douloureuse, Mango évoluant entre son quartier et sa vie de yuppie, entre une libido plus violente et qui l’effraie et certain fantôme, Balti se questionnant sur son oisiveté, son statut d’assisté et tout ceux qui vivent comme lui et Harry entre deux rêves, ponctuant, illustrant ou annonçant la vie de la bande.

C’est un roman riche, sans rebondissements spectaculaires, beaucoup moins violent que le premier, Football Factory, mais dont la violence n’est pas absente, restant un des derniers moyens d’expression d’une tranche de la population.

… au moment crucial, c’était tes points et tes pieds qui comptaient. Et une bonne barre de fer. Parce qu’en fait, personne ne t’écoutait tant que tu n’employais pas la violence. Ils parlaient suffrage universel et grandeur de la démocratie, te mettaient entre les mains des bouts de papier de différentes couleurs tous les cinq ans environ, qui te donnaient l’occasion de voter pour un quelconque branleur d’Oxford ou de Cambridge, conservateur ou travailliste, pas grande différence, ils étaient tous pareils, mais l’ennui, c’est qu’il n’écoutait jamais personne en dehors de leurs semblables.

Un roman qui chronique une Angleterre de la fin du vingtième siècle, celle de ceux qui n’ont pas le pouvoir et qui subissent les aléas d’une société pas toujours rose. Un roman autour d’une bande de tout juste trentenaires qui sortent à peine de l’adolescence et en subissent encore les relents. Les problèmes des uns et des autres se résolvent, d’autres apparaissent. Rien ne s’arrête jamais vraiment mais on est poussé vers une vie plus rangée, faite de boulot, de retour à la famille ou d’acceptation, parfois désabusée, de ce qu’on est…

Un roman qui vaut le détour, un roman comme les anglais savent nous en servir parfois.

Deux ans plus tard, John King clôt sa trilogie avec Aux couleurs de l’Angleterre.

John King, Tom Johnson, bastons et Chelsea

En 1996, paraît en Angleterre le premier roman de John King chez Jonathan Cape, The Football Factory. De ce côté-ci de la Manche, il est traduit par Alain Defossé et publié par Alpha Blue en 1998 sous un titre quasiment similaire, Football Factory. Il sera repris plus tard par les éditions de l’Olivier. C’est un roman fort que nous offre d’entrée l’auteur, un roman social et violent, le roman d’une société vue au travers d’un filtre particulièrement sombre.

Tom est supporter du Chelsea Football Club, un supporter dont la passion va au-delà du jeu, un supporter pour qui les samedis après-midi, jours de match, sont l’occasion de se défouler, d’affronter les supporters de l’équipe adverse à coups de poing et de pied et de tout ce qui peut tomber sous la main dans ces moments-là. Un supporter aux fins de semaine violentes mais qui mène une vie normale le reste du temps, manutentionnaire dans une Football Factory (l'Olivier, 1996)entreprise de transport. Ecœuré par le comportement des nantis et du pouvoir, Tom nous raconte principalement ces journées de défoulement et ses pensées, cette envie d’en découdre avec des inconnus qui n’ont pour défaut connu de lui que celui d’encourager une autre équipe. Il affronte les paradoxes que peuvent susciter son comportement. Comportement qu’il partage avec Rob et Mark depuis des années, deux amis d’enfance. Il affronte les paradoxes et juge sans concession ceux qui l’accompagnent dans ses virées vengeresses. Toutes ces injustices dont il est témoin. Le rituel est pratiquement toujours le même, quelques bières ingurgitées pour se donner de l’allant, la recherche d’un endroit stratégique pour attendre ou surprendre les adversaires, pour éviter la police qui veille…

Le foot, ce n’est qu’un point de rencontre, une manière de canaliser les trucs. Si le foot n’existait pas, on trouverait autre chose. Et sans doute quelque chose d’encore plus con, d’ailleurs. Il faut bien que l’agressivité passe quelque part, et le gouvernement, qui connaît ça par cœur, voudrait qu’on s’engage, qu’on obéisse, qu’on aille en son nom casser de l’Arabe ou de l’Irlandais, selon la promotion du mois.

Les confidences et aventures de Tom, à la première personne, alternent avec les histoires de gens comme lui, des prolétaires qui vivent des vies simples et qui s’en contentent ou n’ont pas la même façon de la vivre, pas les mêmes exutoires, quand ils en ont. On croise ainsi un supporter qui a pu voir du pays et élargir son point de vue, l’employée d’un lavomatic, un vieil homme, veuf, et voyant un autre homme de son âge rendre l’âme… Des histoires pleines d’humanité, riches des cogitations des uns et des autres, des réflexions intérieures.

Mais le point central, c’est bien Tom, Tom et la bande de supporters dans laquelle il sévit, une bande de supporters bien organisée, qui réfléchit toujours à la meilleure manière de déjouer la vigilance des forces de l’ordre dont les moyens ont évolués, avec notamment les caméras installées dans et aux abords des stades, des caméras qui poussent les hooligans à bien se tenir dans ces endroits-là, à faire profil bas pour ne pas être fiché, repéré, voire interdit de stade… faire profil bas pour pouvoir continuer à se castagner avec ceux d’en face. Se castagner violemment. En ayant parfaitement conscience des conséquences. Et en les assumant.

Les faibles ne tiennent pas longtemps, dans ce pays. Il n’y a pas de pitié pour ceux qui ne savent pas s’en sortir. C’est simple, c’est primitif. En fait, on est dans la société de l’âge de pierre, où c’est celui qui a le plus gros caillou qui gagne.

John King nous raconte tout cela dans un style simple et efficace. Il nous propose le portrait d’un homme qui n’est pas celui que l’on pourrait croire, loin des clichés habituels. Un homme et son mode de vie, un jeune homme qui ne se reconnaît plus complètement dans son pays, loin d’être aussi intolérant qu’on pourrait le croire, un jeune qui recherche les sensations fortes… En alternant les points de vue, en alternant les personnes, passant du “je” au “tu” puis au “il”, le romancier enrichit son propos, nous fait toucher du doigt la réalité d’une Angleterre pas bien reluisante… Les relations ne sont pas simples, entre catégories sociales, entre femmes et hommes, une sexualité brute, sans sentiment, nous est décrite. Quelques aérations existent mais elles sont bien rares et Tom s’assume finalement comme con, sans espoir de sortir de cette vie qu’il mène…

C’est un roman fort, déstabilisant, et en même temps captivant…

L’année suivante, l’écrivain publie son deuxième roman, poursuivant son exploration d’une génération londonienne, proche du Chelsea Football Club mais un peu plus âgée, passant à autre chose. Ce deuxième volet de ce qui constituera une trilogie s’intitule La meute.

John King dans mes mains

L’été est parfois l’occasion de faire des découvertes, de s’aventurer sur des terres que l’on n’a pas encore foulées… de lire des écrivains dont on se disait que ça ne serait peut-être pas mal d’y jeter un œil. Des auteurs dont on a entendu parler ici ou là, dont un ouvrage est plus particulièrement cité, comme une référence…

Ce fut le cas pour moi avec Football Factory, je me disais qu’il fallait que je le lise, sans être persuadé que j’irai plus loin dans l’œuvre de son auteur…

Lors de mes dernières vacances estivales, j’ai donc pris ce livre de poche parmi d’autres dans ma valise. L’occasion des découvertes était là, dans un endroit calme, isolé, comme je les aime en été… Loin du bruit et de la foule…

J’ai ouvert le livre et, au bout de quelques pages, je me suis dit que je ne découvrais pas seulement un roman mais également un romancier. Et j’ai eu ensuite un peu de mal à poursuivre mon parcours de l’œuvre de celui-ci, ses autres romans n’étant pas mis en avant et rarement présents dans les librairies.

Il m’aura fallu plusieurs mois pour les réunir et pouvoir les lire comme je l’aime, dans l’ordre chronologique de leur parution originale.

En commençant par la trilogie sur les supporters de Chelsea et son premier opus, donc, Football Factory.

John King sur la vaste toile

On sait de John King qu’il est né en 1960 à Slough. Pas grand-chose d’autre mais, après tout, le plus important reste ce qu’il écrit et, en plus de ses romans, on peut retrouver sa prose et son opinion sur la toile… C’est un écrivain qui s’exprime et qui explique ce qu’il pense, ce qu’il fait. Même s’il reste rare, il y a quelques pages intéressantes le concernant, offrant, de plus, un écho à l’actualité des derniers jours, tant sur le football et l’Euro que sur la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne dont il était l’un des partisans (de la sortie pas de l’Union Européenne).

Les inévitables articles sur l’encyclopédie collaborative donnent un premier aperçu de l’écrivain. Il y en a un en français et un autre en anglais, un peu plus fourni.

Ensuite, à l’occasion de sa venue à la médiathèque de Surgères, celle-ci s’est fendue d’une présentation de l’auteur, présentation rapide.

John King a écrit sur le foot et il continue à s’y intéresser, il n’hésite pas à s’exprimer sur ce sujet et est mis en avant à l’occasion de l’Euro qui se déroule ces jours-ci dans notre pays… Il s’exprime su l’évolution de ce sport, de son point de vue de supporter, dans un entretien accordé à Mickaël Caron pour le JDD et dans un article signé Franck Berteau paru dans Le Monde. Pour continuer sur son opinion sur le football, Just Another Teenage Rebel a publié en mars un article datant de 2012 et signé de l’écrivain. Il a également réagi aux affrontements autour du match Angleterre-Russie le mois dernier sur délibéré, prologue.

Pour en revenir aux autres aspects de son œuvre, John King avait accordé à Mathieu Léonard, en 2014, un entretien à l’occasion de sa venue au festival “En première ligne” d’Ivry-sur-Seine, il est publié sur CQFD avec le concours de Daniel Paris-Clavel. Un autre entretien, tout aussi intéressant et en V.O., nous est proposé sur P.B.G. par Peg et Benoît.

Pour finir et mieux connaître encore cet auteur, vous pouvez le lire sur NewStatesman, l’ensemble de ses textes y est proposé en ligne. Et un dernier entretien recueilli par Sylvain Levene est proposé par Vice.

Tout cela donne une idée plus précise de l’auteur qu’est John King. Je vais maintenant m’atteler également à vous présenter son œuvre après être revenu sur ma rencontre avec celle-ci.

James Salter, Philip Bowman, les livres, les femmes

En 2013 paraît l’ultime roman de James Salter chez Knopf, il s’intitule All that is. Trente-quatre ans se sont écoulés depuis le précédent, L’homme des hautes solitudes, seize depuis ses mémoires, Une vie à brûler. Il est traduit l’année suivante par Marc Amfreville pour les éditions de l’Olivier sous le titre de Et rien d’autre. C’est son dernier roman mais il reste alors à traduire en France son tout premier, Pour la gloire, ce sera fait en 2015.

Un bateau vogue vers Okinawa avec à son bord des centaines d’hommes. Parmi eux, sur le pont, faisant le guet, Bowman. Kimmel le rejoint bientôt, un séducteur, qui finit par se jeter à l’eau lors d’une attaque d’avions japonais. Le bateau est en route pour Okinawa pour vaincre les japonais et Et rien d'autre (L'Olivier, 2013)donner un épilogue à la guerre. Après la victoire, Bowman rentre chez lui, dans le restaurant de son oncle et sa tante, on le fête en héro. Sa mère s’interroge sur l’avenir de son fils.

Il décide de reprendre les études et envisage de devenir journaliste. Malheureusement, sa première tentative s’avère infructueuse et il se tourne finalement vers l’édition, il est embauché par Baum, éditeur exigeant. Maintenant qu’il est établit, qu’il peut s’assumer, Bowman veut se lancer dans l’aventure suivante, celle qui lui tend les bras, les relations avec les femmes. Il en rencontre une, Vivian Amussen, belle et séduisante, fille d’une famille aisée du sud, qu’il épouse…

Je n’ai raconté là que le factuel mais ce n’est pas ce que fait Salter. Il s’attache à décrire des épisodes du parcours de Bowman, pas les plus marquants mais ceux qui se gravent dans sa mémoire. Pas ceux qui pourraient résumer sa vie mais ceux qui le construise.

Il découvre, en même temps que la vie à deux, tout un environnement qu’il ne connaissait pas. Celui des riches propriétaires du sud, vivant dans des maisons de maîtres et aimant boire et monter à cheval. Pourtant, alors que sa carrière s’affirme, sa femme le quitte… Il se consacre alors à sa relation avec Enid, une femme mariée devenue sa maîtresse lors d’un séjour à Londres.

Bowman aime les femmes et ce qui se déroule sous nos yeux, ce qui va constituer sa mémoire, ses souvenirs, tourne principalement autour d’elles. Et au fur et à mesure que nous avançons, les souvenirs se construisent.

Salter construit, quant à lui, son histoire par digressions et ellipses. Lorsque nous croisons un personnage sur lequel il s’attarde, nous découvrons sa vie, son parcours, et certaines de ses histoires. Nous avançons et quand nous nous trouvons à une certaine étape de la vie de Bowman, d’autres épisodes reviennent à la surface. Episodes qui ne nous avaient pas été racontés jusque là. Le temps est malléable, plusieurs années passant comme un souffle, quelques minutes prenant des allures d’éternité.

Dans les accouplements, nous retrouvons la crudité des scènes de sexe d’Un sport et un passe-temps. Une crudité qui s’attarde sur les détails et magnifie ces passages. Il y a également un peu d’Un bonheur parfait dans les relations qui durent, les maisons qui sont achetées ou louées dans la campagne proche de New York. Une recherche constante de l’endroit idéal, comme des moments de bonheur, qui se renouvelle sans cesse, les uns et les autres s’enfuyant, s’échappant sans que rien ne puisse y changer.

Les livres et les écrivains sont des repères dans ce roman, des repères auxquels s’accrocher, et les femmes sont d’une incroyable beauté, séduisantes, charnelles. Et prêtes à se laisser séduire, un étonnement sans cesse renouvelé.

C’est un grand roman que j’ai aimé, qui happe à chaque fois qu’on en reprend la lecture. Jamais l’auteur ne nous perd et sa prose, précise, finement ciselée, nous entraîne sans qu’on puisse y résister… mais quel serait l’intérêt d’y résister ?

Salter signe un grand roman où l’amour se transforme parfois en colère, où les uns et les autres ont parfois des comportements loin de l’exemplarité. Un roman qui semble avoir saisi ce qui peut parfois définir l’humain. Avec cette incertitude qui l’accompagne sans cesse.

Un très grand roman, à l’aune de l’œuvre de cet écrivain rare que fut James Salter. De ce grand écrivain.