Horace McCoy, évasion et réinsertion pour Ralph Cotter

Le quatrième roman de McCoy connaît, à l’instar des précédents, quelques difficultés à être publié. Il l’est finalement dix ans après le précédent, J’aurais dû rester chez nous, et s’intitule Kiss Tomorrow Good-Bye. Il ne met pas autant de temps à être traduit puisqu’il paraît l’année suivante dans la “série noire”, traduit par Max Roth et Marcel Duhamel, sous le titre Adieu la vie, adieu l’amour…, en étant une nouvelle fois épargné par le style des traductions de l’époque pour la collection. Pas d’argot, pas de coupes.

 

Dans une prison, un homme s’apprête à s’évader. Il a été choisi pour prêter main forte à un autre détenu, Toko, moins aguerri que lui. C’est alors qu’ils sont au champ, à ramasser des melons qu’elle doit avoir lieu. Cotter fait mine d’être malade pour aller récupérer les armes cachées pour eux. Ils se rapprochent ensuite d’un petit bois qui leur permettra de prendre de l’avance sur les gardes à cheval. Puis ils passent à l’action et, tandis qu’ils courent vers ceux qui les attendent un peu plus haut, Cotter tire une balle dans la tête de Toko. Il rejoint ensuite Holiday, la sœur de ce dernier, occupée à canarder ses poursuivants à l’aide d’une mitrailleuse, et le chauffeur engagé pour l’occasion. Ils sèment leurs poursuivants et regagnent la ville pour se cacher.

Cotter fait alors connaissance avec Mason, le garagiste qui a prêté la voiture. Après un petit temps de repos, il se rend dans une épicerie et une idée lui vient pour se remettre financièrement à flot. Il emménage ensuite avec Holiday qui ne lui ouvre pas que son appartement… Leurs relations sont rapidement passionnées pour ne pas dire violentes. Holiday est attirée par tous les hommes qui passent et Cotter ne parvient pas à la convaincre de l’écouter ou, tout simplement, à être convaincant. Le braquage qu’il a imaginé et qu’il réalise avec l’aide de Jinx, l’un des complices d’Holiday, est un succès mais des policiers véreux remontent jusqu’à eux. Cotter refuse de quitter la ville comme ils le lui demandent, sûr qu’il est qu’il rencontrera ce problème partout où il ira. Il veut rester et décide de tout mettre en œuvre pour se faire une place.

 

C’est un polar résolument ancré dans le banditisme qu’a commis McCoy, un roman qui nous offre comme personnage central un homme décidé à lutter pour s’intégrer dans la ville où il a atterrit. Un délinquant ayant de la bouteille et ne crachant pas dessus.

C’est une intrigue prenante et procurant parfois le malaise, notamment dans les relations entre Holiday et Cotter. Des relations dont la violence est excessive, poussée loin, comme si d’autres manières de communiquer n’existaient pas.

Ralph Cotter parvient à faire son trou mais c’est au prix de manœuvres qui l’enfoncent un peu plus à chaque fois. Sans foi ni loi, n’attirant pas la sympathie, c’est un personnage central auquel il est difficile de s’identifier. Un choix à rebours des précédents romans de l’écrivain.

 

Au travers de cette intrigue sombre, désespérée, McCoy nous décrit une société malade, à l’image de celle contre laquelle luttait Mike Dolan dans Un linceul n’a pas de poches. Cette fois, le personnage central décide de s’en accommoder et d’en tirer profit. Mais ça n’est pas simple et quand on accumule les ennemis, rien n’est évident.

Nous sommes résolument dans le roman noir des années 30 où un homme tente de survivre au milieu de la corruption et des collusions diverses. Cette fois le recours à la violence est la solution envisagée, dans une société qui en use abondamment. Le romancier ne nous la présentant pas comme un plaisir mais bien comme la source de bien des peurs.

C’est l’histoire d’un individualiste forcené, délinquant diplômé, qui tente de parvenir à ses fins, son confort personnel, coûte que coûte. Dans une ville, un pays, où l’individualisme est la valeur qui prime. Pour réussir dans son entreprise, son parcours va d’une police corrompue à une religion qui n’en a que le nom pour ensuite aller du côté d’une industrie toute puissante, en passant par une justice trop absente. Bref, tous les pouvoirs…

Mais malgré tous ses efforts, on sait que l’édifice est fragile. La peur habite Cotter en permanence, tout comme la folie, une folie violente, destructrice et particulièrement antipathique.

 

Après un roman désabusé mais moins amer, McCoy est revenu à ce qui a fait l’essence du roman noir, un constat sans concession sur une société gangrénée par cet individualisme qui va mener à un libéralisme décomplexé, détaché de tout humanisme, de toute humanité.

 

Le roman suivant de l’auteur revient lorgner du côté d’une littérature moins dérangeante. Ce sera Le scalpel. Une histoire qui aborde une nouvelle fois une société décrite à travers une ville et un homme qui tente d’y survivre.

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Horace McCoy, Ralph Carston et le rêve hollywoodien

En 1938, le troisième roman d’Horace McCoy est publié une année après le précédent, Un Linceul n’a pas de poches. Il s’agit de I Should Have Stayed Home. Il est traduit pour la “blanche” de Gallimard par Marcel Duhamel et Claude Simonnet en 1946 sous le titre J’aurai dû rester chez nous. C’est le deuxième roman, après On achève bien les chevaux, que le romancier consacre à Hollywood et à ce qu’il peut susciter comme rêve et comme déception. Ce côté obscure mis en lumière gène une nouvelle fois aux entournures ses contemporains, adeptes du rêve qu’on leur vendait, de cette réussite dont on oubliait de signaler qu’elle en laissait plus d’un sur le bas-côté.

 

Un homme erre dans les rues de Hollywood à la nuit tombée. C’est l’heure où elles ressemblent le plus à l’image qu’il s’en est fait, celle qui l’a fait venir là pour y trouver la célébrité. Pour le moment, il est seul, figurant quand la chance lui sourit, et loin de cette renommée qu’il jalouse tant chez les autres. Il est seul dans le bungalow de Mona qui vient d’être condamnée à une peine de prison pour avoir trop vertement réagi à la condamnation de Dorothy, l’une de leurs voisines, pour vol. Une victime de miroir aux alouettes qu’est Hollywood pour Mona, cette citée tant vantée dans les magazines de cinéma.

A son retour, Ralph Carston voit un homme assis sur les marches de son bungalow. C’est le juge Boggess, celui qui a condamné Mona et qui est prêt à revenir sur sa condamnation si elle fait amende honorable… Ralph accepte de signer à sa place une lettre d’excuse.

Ralph et Mona sont deux célibataires qui se soutiennent dans leur rêve. Ils tirent le diable par la queue. Mais la réaction de Mona lui permet de sortir de l’anonymat pour quelques heures. Ils sont invités chez une riche veuve parmi une foule de célébrités. Lors de la réception, au milieu des vedettes du moment, ceux qu’ils aspirent à rejoindre, Ralph tape dans l’œil de Mme Smithers, la riche veuve. Elle a déjà un protégé mais se laisse guider par ses envies. Elle en a les moyens.

Mona et Ralph n’éprouvent finalement pas de plaisir à côtoyer des personnes dont les mérites ne sont pas si évidents et qui vivent si loin de leur monde.

Je me promenais dans les rues du voisinage : Fountain, Linvingston et Cahuenga, parce qu’elles étaient sombres et solitaires, contemplant les petites maisons en me disant que Swanson, Pickford, Chaplin, Arbuckle et les autres habitaient là dans le bon vieux temps, quand faire des films était encore un plaisir et pas une affaire.

 

C’est une nouvelle charge contre Hollywood à laquelle s’adonne McCoy, décrivant la vie de ceux qui sont en marge, qui ne parviennent pas à franchir la barrière qui les mènerait à la gloire et à leur rêve. Pour cela, il nous décrit deux personnages principaux qui ne sont pas prêt à tout pour y arriver, gardant une certaine morale, ou ayant des idées bien arrêtées sur les compromissions et ce qu’elles ont de peu attirant.

C’est une nouvelle charge et dans le même temps une description des Etats-Unis du point de vue de ceux que l’on ne voit pas habituellement parce qu’ils ne font pas rêver, parce qu’ils rappellent à leur semblables qu’il n’y a pas que du succès et du glamour au cinéma ou dans les studios.

Je montrerai ce que sont les studios. Je ferai un film là-dessus, et il passera, bon Dieu, même si je dois le colporter sur mon dos à travers tout le pays. Ça ou bien un roman.

Ralph est venu à Hollywood, invité par un agent qui désormais l’évite, mais il comprend petit à petit qu’il a un sérieux handicap, son accent du sud. Il se met à douter, lui qui se croyait fait pour ça, qui voyait son avenir à Beverley Hills ou sur Sunset Boulevard.

Mona, quant à elle, ne supporte pas qu’il y ait une telle différence, un tel gouffre, entre ce que racontent les magazines consacrés au cinéma, ce monde de rêve, et une réalité beaucoup moins enviable.

 

Ce n’est peut-être pas le meilleur de ses trois premiers romans, peut-être est-il un peu en-dessous des deux précédents, restant dans un entre-deux, Ralph ne parvenant pas à être complètement dégoûté pas cet univers qui l’attire toujours. Mais ça reste un roman âpre et n’épargnant pas les vedettes, les tenants de ce rêve que l’on a tenté de vendre pendant des décennies, venu d’Amérique. Mona étant celle qui a la tête sur les épaules et qui voit la réalité telle qu’elle est.

 

Son roman suivant, Adieu la vie, adieu l’amour… paraît onze ans plus tard, connaissant de nouveau de nombreuses difficultés à être édité.

Horace McCoy, Mike Dolan contre les frilosités d’un journalisme corrompu

En 1937, Horace McCoy signe son deuxième roman, No Pockets in a Shroud. Son contenu gênant encore plus sérieusement aux entournures ses compatriotes que le premier, On achève bien les chevaux, il ne trouve d’abord un éditeur qu’en Angleterre. Il est traduit en 1946 par Sabine Berritz et Marcel Duhamel, devenant Un Linceul n’a pas de poches. Il ne paraîtra que dix ans après aux Etats-Unis, McCoy le réadaptant, se battant en vain pour qu’il ne s’agisse pas d’une version expurgée.

 

Dolan, journaliste au Times Gazette, est une nouvelle fois convoqué dans le bureau du directeur, Thomas. Son dernier article va encore être refusé et son patron en profite pour lui reprocher les dettes qu’il a un peu partout, mauvaise image pour le quotidien. Devant l’absence d’arguments pour lui expliquer cette nouvelle non publication d’un de ses papiers, Dolan décide de plaquer le journal. Une envie qui le chatouillait depuis longtemps. Il sait pertinemment que la seule raison de la mise au panier de ses articles est la collusion de son journal avec les édiles et autres détenteur des pouvoirs dans sa ville, Colton.

Je connais l’esprit de tous les journaux de la ville. Je connais l’esprit de tous les sacrés bon dieu de journaux du pays, rien dans le ventre, pas ça de cran ni les uns ni les autres.

A peine sorti, il réfléchit à un nouveau projet puis se rend au Petit Théâtre pour une répétition de la troupe amateur dont il fait partie. Il passe les heures suivantes avec l’une des actrices, sa maîtresse, sur le point de se marier avec un autre, sa famille n’estimant pas Mike comme un suffisamment bon parti.

Dolan décide de créer sa propre publication, ce sera le Cosmopolite. Après avoir trouvé un financeur, l’un des membres du Petit Théâtre, et un imprimeur, il peut se consacrer, avec l’aide d’une femme qui le trouble et qu’il vient à peine de rencontrer, Myra Barnowski, à son premier numéro qui traitera du sujet refusé par son ancien journal, la corruption dans le sport professionnel et la défaite de Colton, tenante du titre en base-ball lors de la finale du championnat. Il sait qu’elle ne s’explique que par des espèces sonnantes et trébuchantes. Son enquête publiée provoque la réaction de la ligue professionnelle et la sanction des joueurs payés pour perdre. Premier numéro, premier scoop et scandale à la clé. Mike Dolan veut écrire la vérité, raconter ce qui se passe vraiment pour faire réagir, et non se contenter d’un journalisme qui n’est plus digne d’en porter le nom, n’ayant comme seul souci que de ne pas froisser, abandonnant la morale à d’autres. Dolan croit en ce métier et veut lui redonner sa véritable dimension, son devoir d’investigation sur des sujets brûlants.

Les réactions aux premiers numéros commencent à peine qu’il pense au deuxième. Il doit nourrir l’hebdomadaire.

 

McCoy nous offre un personnage aux fortes convictions, Dolan ne vit que pour son métier, prêt à tout pour pouvoir l’exercer comme il l’entend, sacrifiant sa vie personnelle à cette quête de la vérité, ce devoir de la raconter. Il pense que le journalisme peut permettre à la ville d’être meilleure, qu’il peut améliorer la société en dénonçant ses travers. Mais il se heurte rapidement aux personnes de pouvoir.

La dénonciation d’un médecin pratiquant l’avortement de manière barbare met Dolan en danger, mais il l’accepte comme un des éléments inhérents à ce boulot, un des dommages collatéraux inévitables.

 

Dolan est un personnage convaincu par ce qu’il fait et en même temps plein de doute quant au reste de son existence. Il multiplie les conquêtes sans réellement s’attacher, vit dans une maison sans en payer le loyer et en subvenant aux besoins des autres colocataires, des artistes sans le sou dans lesquels il croit.

Il doit affronter une certaine réalité, celle du financement de son journal, et en accepte la difficulté. Ses conquêtes, issues de familles riches, lui permettent de trouver des ressources pour son journal. Cet aspect de sa vie lui important peu, il n’y fait pas preuve d’un grand amour-propre.

Mais on ne peut impunément défier les gens de pouvoir…

 

C’est un roman noir, violent, âpre et sans concession avec une société gangrénée par les collusions et la corruption, une société sans morale. Un roman qui passe en revue quelques unes des tares de ses contemporains, le pouvoir de l’argent, les liens entre politique et banditisme, le racisme et ce journalisme qui n’en est plus un…

 

Dans la liste de ses romans, celui qui vient ensuite, J’aurais dû rester chez nous, est publié l’année suivante.

Horace McCoy, Robert et Gloria dansent pour survivre

En 1935, après deux années de refus de nombreux éditeurs, le premier roman d’un scénariste hollywoodien de série B, Horace McCoy, est publié par la prestigieuse maison d’édition Simon & Schuster. Il s’intitule They Shoot Horses, Don’t They ? Il est traduit par Marcel Duhamel en 1946 pour Gallimard, dans la collection “Du monde entier”, sous le titre On achève bien les chevaux, traduction sans les caractéristiques ou les partis pris de la “série noire” puisque commise pour une collection moins sombre. McCoy marque son entrée en littérature, après quelques nouvelles publiées dans Black Mask notamment, il y décrit un pays bien loin de l’image qu’il voudrait donner.

 

Un homme est jugé. Il ne peut nier les faits, il a bien tué Gloria. Il revoit le moment fatidique dans un flash.

Alors que la sentence est prononcée après la délibération du jury, il se remémore leur rencontre et ce qui a mené à l’issue fatale.

A la sortie des studios Paramount où il a encore fait chou blanc, ne parvenant pas à se faire embaucher comme assistant, le narrateur est apostrophé par une femme. Du moins le croit-il jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle hélait juste le bus qui vient de le dépasser. Ils font connaissance et échangent sur leur sort commun, leur rêve de cinéma, le désespoir qui colle à la peau et à chaque pensée de la femme. Comme ils se revoient, Gloria réussit à convaincre Robert de s’inscrire à un marathon de danse qui va démarrer quelques jours plus tard. Le couple vainqueur se verra verser une récompense de mille dollars, une somme dans ces années post-dépression et pour des gens comme eux vivotant tant bien que mal.

Il faut tenir le plus longtemps possible, danser ou bouger sans s’arrêter. Leur seul temps de récupération consiste en une pause de dix minutes toutes les deux heures. Si l’un des deux partenaires est immobile, le couple est disqualifié. Pour donner du sel à l’épreuve et attirer les spectateurs, Socks le directeur et Rocky, son adjoint, ajoutent des épreuves au fur et à mesure, les petites périodes d’accélération ne suffisant pas. Ils imaginent le derby, une course entre les couples, l’homme marchant et la femme trottinant à son côté, accrochée à sa ceinture, les derniers arrivés sont irrémédiablement éliminés.

Les liens entre les couples se tissent. Avec les spectateurs également, certains pouvant obtenir l’appui de sponsors leur fournissant des tenues de rechange.

 

L’histoire est un long retour en arrière alors que la sentence que Robert connait déjà est prononcée. Elle vient s’intercaler entre chaque chapitre, soulignant l’inéluctable. Nous suivons les événements qui ont conduit cet homme à sa condamnation. Sans qu’il ait pu y faire grand-chose, victime d’une société qui est venue assister au procès comme elle était venue se repaitre du spectacle de ces couples luttant pour survivre.

Gloria et Robert ont bien sûr sympathisé avec une spectatrice mais la barrière est là entre eux, chacun d’un côté. Les idées noires de Gloria s’amplifiant au fur et à mesure, s’accentuant avec la fatigue. D’un côté ceux qui regardent, qui peuvent s’asseoir sur des fauteuils, observer les souffrances et la lutte de ceux qui ne veulent que survivre en se donnant quand même bonne conscience.

Regardez-moi ces gosses, mesdames et messieurs : au bout de 216 heures, ils sont frais comme des roses…, frais comme des roses les concurrents du marathon de la danse qui comptera pour les championnats du monde. Une épreuve d’endurance et de virtuosité. Ces gosses sont nourris sept fois par jour…, trois grands repas et quatre casse-croûte.

Horace McCoy dresse un portrait particulièrement noir, désespéré d’un monde dont les frontières sont celles de l’argent, du pouvoir. Les autres, les laissés-pour-compte, n’ayant d’autre choix que de se soumettre à la volonté de ceux-là, d’accepter des règles qui sont pour le moins faussées puisqu’elles n’ont rien de juste, ne servant qu’à transformer leur vie en spectacle. Un spectacle qui permet sûrement aux plus aisés de se rassurer sur leur propre existence, de la savourer d’autant plus qu’ils prennent conscience de leur chance tout en accentuant le calvaire des autres.

 

Avec ce premier roman, McCoy, à l’instar de Dashiell Hammett ou James M. Cain, s’inscrit dans une volonté de décrire une société malade. Il offre avec cette intrigue une matrice reprise par bien d’autres, souvent dans un cadre dystopique pour atténuer sans doute le malaise que pourrait susciter une trop grande proximité avec la réalité, de ces jeux où l’on en sacrifie quelques uns pour le plaisir des spectateurs. McCoy décrit la réalité, sans fard, et c’est sans doute ce qui crée un malaise, on ne peut se dire que c’est juste imaginaire, fictif. Il touche ses contemporains là où ça fait mal, loin des idéaux qu’ils se sont construits et auxquels ils veulent croire. C’est certainement ce qui explique pourquoi l’écrivain rencontrera bien des difficultés avec ses romans suivants, parvenant difficilement à les voir publiés par une société qui cherche avant tout à se voiler la face, à croire en un rêve tellement prégnant qu’il gomme, balaie sous le tapis, la réalité.

 

Le roman suivant d’Horace McCoy s’attaque à un monde qu’il a longtemps fréquenté, celui de la presse, ce sera Un Linceul n’a pas de poche et rencontrera toutes les difficultés à trouver un éditeur.

Horace McCoy dans ma bibliothèque et sur le blog

McCoy a écrit l’un de ces classiques connus de tout le monde, ou presque, d’autant que son adaptation cinématographique par Sydney Pollack permet de le rappeler au souvenir d’un grand nombre d’entre nous. On achève bien les chevaux est un roman marquant, décrivant certaines victimes du rêve américain. Presque un classique que beaucoup ont lu. Impossible de me souvenir quand ça a été le cas pour moi, d’autant qu’il n’est pas ensuite resté dans ma bibliothèque. Un emprunt, sûrement. Ou un prêt avec lecture impérative de la part du prêteur.

Les recensions de lecture me rappelant l’auteur n’ont ensuite pas manqué, comme celles de Claude Le Nocher, dont la dernière est toute récente. Black Mask Stories, dont il parle, valant également le détour pour l’introduction de Jean-Claude Zylberstein, comme il nous le rappelle.

Dernièrement, j’ai rédigé un article pour L’Indic des Fondu au Noir, il s’agissait, pour moi, d’évoquer les auteurs ayant été journalistes. Lors d’un échange avec Caroline de Benedetti, nous nous sommes souvenu du bouquin du même McCoy, Un linceul n’a pas de poches, et d’un de ses métiers avant de devenir scénariste, celui de journaliste sportif. Il était tout indiqué pour l’article et je me suis dit à ce moment-là qu’il avait sa place sur Mœurs Noires, au même titre que les précurseurs que sont Hammett, Paul Cain ou Jean Amila et d’autres qui ne devraient pas tarder, Léo Malet, Raymond Chandler ou encore Chester Himes.

Voilà qui est fait.

Horace McCoy sur la Toile

C’est au tour d’un des pionniers du roman noir d’entrer sur le blog.

Horace McCoy n’a pas eu la même reconnaissance dans son pays que de ce côté-ci de l’Atlantique. Il faut dire qu’il avait décidé de prendre ces compatriotes à rebrousse-poil en décrivant les laissés pour compte du rêve américain. En montrant la face cachée de ce pays qui ne voulait voir que sa réussite. En cela, il fut un auteur de roman noir et son œuvre reste une œuvre à lire.

 

Sur la Toile, le romancier paraît plus présent par chez nous mais ma recherche n’a pas été exhaustive et il a tout de même bénéficié de quelques études de son œuvre aux Etats-Unis.

L’article que lui consacre Wikipédia, tout comme celui de la République des Lettres, peuvent être une bonne entrée en matière pour se familiariser avec l’écrivain. Pour aller plus loin, le portrait qui lui est consacré sur Warner Bros est également intéressant. Mais celui qui est le plus documenté et qui pousse le plus loin l’analyse est le billet que Marc Villard a écrit sur son blog, il donne à la fois envie de lire les romans de McCoy et les livres qui parlent de l’auteur et dont il nous offre une bibliographie à la fin de son texte.

De l’autre côté de l’océan, outre la courte présentation de Good Reads, on lira avec intérêt l’article de Chris Routledge sur The Venetian Vase.

 

C’est donc à mon tour de parler des romans de McCoy, ce que je ne vais pas tarder à faire, après une courte explication sur son arrivée sur Mœurs Noires.

William McIlvanney, Jack Laidlaw dans les pas de son frère

Six ans après Big Man, McIlvanney publie Strange Loyalties. Il est traduit un an plus tard, en 1992, par Freddy Michalski, devenant Etranges loyautés pour la collection “Rivages / Noir”. Il s’agit d’un prolongement du précédent tout en état un retour du côté de Jack Laidlaw, l’enquêteur déjà présent dans deux de ses intrigues, Laidlaw et Les papiers de Tony Veitch.

 

Un homme se réveille avec difficulté et sans enthousiasme. Il nous révèle qu’il a obtenu de haute lutte une semaine de congés. Cet homme qui se confie à nous, le narrateur et personnage principal du roman que nous venons d’ouvrir n’est autre que Jack Laidlaw. Cette fois, son enquête nous sera racontée à la première personne. Nous étions déjà proches de lui lors de ses précédentes apparitions, nous nous approchons encore, nous glissant encore plus près de ses pensées.

Brian Harkness vient lui rendre visite, s’assurer qu’il se nourrit et qu’il ne sombre pas. Scott, le frère de Laidlaw vient de mourir et il veut comprendre. Comprendre ses dernières heures, quelle était sa vie au moment de l’accident, car c’est écrasé par une voiture qu’il est passé de vie un trépas. Un accident, pas de doute, mais Laidlaw voudrait savoir où en était Scott au moment précis de son dernier souffle. L’enterrement a été particulièrement glacial, pas de réunion après, la veuve, Anna, n’y tenant pas. Ils étaient séparés et elle a au moins eu la décence de ne pas jouer les hypocrites éplorées.

Après un repas avec Harkness et Jan, sans savoir réellement où il en est lui-même, Laidlaw part pour Graithnock, là où vivait Scott, là où il est mort. Et là où la famille Laidlaw avait un temps posé ses valises. A peine arrivé, il se rend où Scott et Anna vivaient mais la maison est en vente. Vidée. Les souvenirs reviennent malgré tout et en scrutant à travers les fenêtres, Laidlaw se souvient des tableaux qui ornaient les murs désormais nus. Des œuvres de Scott pour la plupart. L’une d’elles en particulier est imprimée dans son esprit, l’intérieur d’une cuisine dont la fenêtre donne sur un monde noir et fantastique. En faisant le tour, sautant pas dessus le mur pour entrer par l’arrière, Laidlaw retrouve ce fameux tableau, intitulé Ecosse, dans la poubelle. Il repart avec et toujours autant d’interrogations à l’esprit.

Prétendre que la conviction subjective est la vérité objective, sans la confronter constamment au témoignage de l’expérience quotidienne, revient à abdiquer tout désir de vivre sincèrement. L’esprit devient son propre arbitre et le monde est abandonné au chaos. De cette manière, la vérité ne se découvre plus, elle s’invente. L’invention de la vérité, et peu importe que vous la désiriez désespérément, et peu importe à quel point vous croyez en ses vertus, est un déni de notre nature même, dont la première règle est l’omniprésence du doute. Nous devons douter, non seulement des autres mais de nous-mêmes.

 

Ce sont différentes pistes que suit l’enquêteur. Celle des amours de son frère, celle des amis, collègues, ou anciennes fréquentations, celle de ses dernières heures. Petit à petit certains aspects s’éclaircissent quand d’autres restent flous ou carrément opaques.

Dans le même temps, Laidlaw se remet en question, s’interrogeant sur son passé, sur sa relation avec Jan, sur ce qu’il est.

Nous étions des taupes qui vivions à la lumière, à suivre péniblement, laborieusement, nos petits tunnels bâtis de nos desseins très privés.

 

Comme souvent chez McIlvanney, nous sommes face à un homme dans le doute, un homme qui n’est sûr de rien et s’interroge constamment. Il n’est touché que par ceux capables de compassion, d’altruisme.

Les tableaux de Scott constituent des énigmes qui pousse Laidlaw à aller toujours plus loin. Un souvenir ressurgi de la jeunesse de son frère l’intrigue particulièrement autant que le fait que Scott ne lui ai pas parlé de l’histoire de Dan Scoular, le personnage central de Big Man. Il continue en parallèle à suivre l’enquête de son second habituel, Harkness, menant des investigations autour du meurtre d’un junkie, certainement dealer à ses heures pour le compte de Matt Mason, déjà croisé maintes fois dans l’univers de l’écrivain.

Au final, l’interrogation porte sur ce qu’un homme peut laisser comme souvenirs, sur ce qu’il était vraiment, quels sont les recoins sombrent qu’il pouvait cacher.

La vie récompense ses amoureux fervents en les laissant se dépenser tout leur saoul. Ceux qui échouent à l’aimer, elle les autorise astucieusement à accroître très précautionneusement leur propre petit magot de vide. Dans l’acte de vivre, on gagne en perdant gros, on perd en gagnant petit.

 

C’est un roman prenant, marquant, que nous offre William McIlvanney, celui d’un écrivain important, pas seulement parce qu’il a relancé ou lancé le roman noir en Ecosse mais aussi parce qu’il l’a fait de manière magistrale en inscrivant résolument ses intrigues dans une exigence et une qualité que l’on rencontre rarement. Un écrivain marquant, un grand romancier. Qui boucle une sorte de boucle, ou passe en revue son univers romanesque en nous faisant croiser Betty Scoular et Frankie White, un descendant de Tam Docherty, ou encore ce Matt Mason, aux apparitions récurrentes dans son l’univers noir qu’il s’est créé.

Ecrire ? Qui a besoin de ça ? Quand tu écris, voici ce que tu fais. Tu y vas tout seul. Tu te fais le cuir et la couenne, une carapace de tout ce qui te tombe sous la main – relations rompues, douleurs et blessures rassemblées, souvenirs de joies passées, routines délibérées. Tu attends. Tu essaies différents types d’appâts. Tu laisses tout s’échapper – peu importe l’intérêt de la prise à première vue ou les louanges unanimes que sa capture t’aurait valu – tu laisses tout échapper, tout, sauf la prise que tu attends, celle que tu sais que tu ne dois pas rater. Tu es prêt à te perdre toi-même plutôt qu’elle. Entre-temps, tu te nourris des miettes qui sont à ta portée, ces rations de soi qui te sont autant de doses de fer.