Dorothy L. Sayers, Toile et étagères

Avec l’été, les lectures ne s’arrêtent pas et ça peut être le moment de parler d’un auteur pas encore évoqué ici. En l’occurrence, il s’agit d’une auteure, une écrivaine de l’âge d’or du roman de détection, ou à énigme, en Angleterre. Elle a sévi aux côtés de la reine du crime et fait parti des auteur·e·s qui ont marqué l’entre-deux-guerres pour ensuite se retrouver à l’ombre d’Agatha Christie et tomber dans l’oubli de ce côté-ci de la Manche, au même titre qu’une Josephine Tey encore très prisée chez les anglo-saxons.

C’est à l’occasion d’un numéro de l’Indic sur le roman policier anglais et dans la continuité du précédent sur les romancières ayant également contribué au genre dès ses débuts que j’ai commencé à lire cette romancière que je ne connaissais que de nom.
En regardant sur notre grand pourvoyeur d’information qu’est la Toile, on peut constater rapidement qu’effectivement, par chez nous, Sayers n’a pas la même place que chez les anglophones. Il suffit pour cela de comparer l’article que lui consacre Wikipédia en français et en anglais. D’un côté un texte rapide qui s’attarde principalement sur la liste de ses publications, de l’autre, une biographie et une étude de l’œuvre bien plus approfondie. Ses romans traduits en français ne sont pas faciles à dénicher, leur liste est consultable sur Polars Pourpres. Pour une liste exhaustive des livres originaux, le site Book series in order constitue toujours une référence intéressante.
Pour se convaincre de son importance outre-Manche, une société se consacre à Dorothy L. Sayers et nous propose son site. R.L. Smith s’est penché tout récemment sur elle dans sa série sur les « grand dames of crime ». On peut également constater que l’œuvre de Sayers, écrivaine féministe avant l’heure, passionne encore et continue à soulever des questions à travers cet article sur la place et l’image des juifs que ses fictions véhiculent.

Je vais bientôt passer en revue ma lecture de quelques uns de ses romans, sachant qu’il n’est pas simple de les acquérir tous, ce sera donc un parcours tronqué de l’œuvre romanesque de Dorothy L. Sayers.

Franz Bartelt, Gamelle et une série de meurtres qui dure

En mai est paru un nouveau roman de Franz Bartelt, policier comme il se doit, original comme souvent. Poursuivant dans la veine de ses deux derniers livres, Ah, les braves gens ! et Hôtel du Grand Cerf, et de son passage aux éditions du Seuil, il nous propose une enquête policière qui, sous des allures classiques et respectueuses du genre, nous offre une nouvelle fois une relecture du polar et un subtil mélange entre les codes inhérents à celui-ci et le regard sur les hommes et les femmes, l’humanité, de cet auteur décidément singulier.

Un incident a été rapporté de manière approximative par la presse. Les premières lignes nous le présentent tel qu’il s’est effectivement déroulé. Un homme coiffé d’un bonnet de plongée a agressé un aveugle dans un bus de l a ligne 17. L’agresseur n’est autre que Wilfried Gamelle, un policier en charge d’une enquête sur un tueur en série et ayant eu, pour l’occasion, une réaction épidermique qu’il regrette. D’autant qu’en donnant un coup de poing dans le ventre de celui qui le serrait d’un peu près, il a provoqué le bris de ses lunettes.
Parallèlement à l’enquête qui l’occupe depuis plusieurs années, il décide de rechercher sa victime et de réparer son erreur intempestive. C’est par les lunettes, au prix prohibitif, qu’il parvient à retrouver l’homme, Fernand Ladouce. Ce dernier se révèle très intéressé par le travail de la police, une curiosité qui remonte à très longtemps et qu’il voit l’occasion de satisfaire.
En mal d’idée, Gamelle écoute Ladouce et décide par exemple de convoquer tous les hommes de la ville de la taille de l’assassin, établie grâce aux différentes analyses scientifiques à partir des coups portés aux différentes victimes. Et il y a de quoi faire, plus d’une quarantaine. L’idée de mesurer tous les individus de la ville et de les répertorier pour scruter leur alibi plaît particulièrement à l’adjoint de Gamelle, un cul-de-jatte surnommé le bourrin et ne se déplaçant plus qu’en chaise à porteur depuis qu’il a touché un héritage lui permettant cette excentricité. Le reste du temps, il trace des lignes sur des feuilles blanches, se situant ainsi parfaitement dans les préceptes du commissaire pensant qu’un meurtrier finit toujours par être arrêté, il suffit que la police s’arme de patience pour cela.
L’emprunt que nécessite l’achat de la paire de lunettes de l’aveugle provoque une évolution dans le vie de l’inspecteur Gamelle, ses émoluments de la fonction publique ne lui permettant pas d’y prétendre (à l’emprunt), il prend un congé sabbatique et devient le chauffeur du nouveau mari de son ex-femme.

Les rebondissements ne sont pas pléthores mais les différentes scénettes proposées par le romancier ont, comme toujours, une singularité réjouissante, tout comme les pensées et réflexions de chacun des personnages. Le style est également toujours au rendez-vous, plaisant, prêtant à sourire à lui seul. Bartelt croque toujours ses semblables avec une telle gourmandise qu’on en redemande.
Cette troisième fiction publiée par sa nouvelle maison d’édition n’est peut-être pas la plus savoureuse, la plus aboutie, elle propose une expérience étrange. On prend du plaisir à sa lecture et il ne faut pas le bouder mais une impression bizarre s’empare du lecteur, de moi en tout cas, au fur et à mesure qu’il avance dans l’intrigue, le véritable intérêt semble se situer entre les lignes, dans ce que l’auteur ne dit pas, ce qu’il suggère simplement. L’exemple le plus parlant de cette sensation, de cette place que le romancier laisse à l’imagination du lecture, qu’il provoque, est sûrement la fin dont on se dit que tout cela fait un excellent début de roman.
C’est ça, en refermant le livre, on peut penser que nous avons lu une bonne introduction à la situation finale et que celle-ci pourrait parfaitement donner une histoire savoureuse. Une histoire à la Bartelt… presque comme l’impression d’être passé à côté du véritable roman.

On reste donc sur notre faim tout en ayant passé un bon moment de lecture. Rien d’étonnant à cela, l’écrivain manie si bien le paradoxe.
On attend déjà de le lire de nouveau.

Gil Scott-Heron, la mort de John Lee

En 1970, après quelques rebondissements, comme souvent pour les premiers romans, paraît celui de Gil Scott-Heron, The Vulture. Il faut attendre quelques années pour lire sa traduction par Jean-François Ménard. Il devient, en 1998, Le Vautour, aux éditions de l’Olivier dans la collection « soul fiction » dirigée par Samuel Blumenfeld.

12 juillet 1969, derrière un immeuble de la 27ème rue, entre la 9ème et la 10ème avenue, un photographe prend des clichés d’un corps étendu. Il s’agit du cadavre de John Lee dont une autopsie va être nécessaire puisque s’il est là, c’est à cause d’une balle. Les ambulanciers attendent, les policiers le pressent, les badauds sont nombreux malgré l’heure avancée, les têtes se penchent aux fenêtres.
Un an plus tôt, Spade est recruté par un des patrons du trafic de drogue du Bronx. Alors qu’il prend du temps pour y réfléchir, et qu’il regarde sans le voir un match de basket entre gamins du quartier, Lee l’aborde pour lui proposer plusieurs joints et lui rappeler sa soirée prévue quelques heures plus tard. A la première personne, Spade nous raconte l’année passée. Comment les choses se sont passées pour lui, comment sa relation avec Lee a changé.
Junior Jones est un petit voyou, chef d’une bande du quartier. Il se rappelle à son tour l’année passée, l’évolution de ses relations avec John Lee mais pas que. L’évolution de sa vie, de sa relation avec sa bande, les luttes de pouvoir.
Frère Tommy Hall dit Afro s’apprête à prendre en main l’éducation des gamins du quartier, à leur apprendre la culture noire du pays et ne plus se contenter de ce qu’en disent les blancs, ne plus se conformer à ce qui est attendu, ne plus se cantonner à ce point de vue qu’ils imposent. Il est l’un des membres de l’association Bambu qui veut créer cette culture qui leur manque tant.
Q.I., quant à lui, suit des études dans les universités classiques, celles de la majorité au pouvoir, celle des blancs. Il passe de l’un à l’autre. Il reste un gamin de son quartier mais pour les autres ce n’est plus tout à fait pareil.

Les points de vue n’alternent pas, ils se succèdent et s’enrichissent au long des pages. Ce sont bien des points de vue sur une communauté du Bronx et le meilleur moyen de s’affirmer, voire de s’émanciper, fait l’objet d’avis divers. Il y a les pragmatiques comme Spade, les purs et durs comme Afro, ceux qui voit l’intégration par le compromis. Tous sont des témoins d’un quartier, des jeunes qui s’interrogent.
Les convictions divergent et, dans le même temps, nous offrent un témoignage sur une année, avec toujours comme point central, auquel on revient, on s’accroche, l’évolution de John Lee, ses ambitions, les risques qu’il décide de courir.
Il a décidé de s’affirmer à travers le trafic, d’en remontrer à Spade, de gagner une certaine indépendance mais ça n’est pas si simple. La peur, les luttes d’influence, les compromissions, gangrènent tout. Ceux qui paraissent les plus intègres ne le sont pas forcément, ceux qui semblent naviguer à vue font preuve d’une certaine intransigeance. Tout n’est pas blanc ou noir, bon ou mauvais.

C’est un roman particulièrement réussi que nous offre Gil Scott-Heron. Un roman témoignage qui balaie les points de vue d’une époque, celle de la lutte affirmée pour les droits civiques, celle d’après l’assassinat de Martin Luther King et d’une communauté qui cherche comment s’affirmer quand elle ne peut encore le faire que dans l’espace qui lui est dévolu, qu’on lui a gentiment octroyé. Un espace clos d’où il s’avère difficile de sortir. Où il faut déjà faire sa place.
La volonté du romancier d’être le plus honnête possible aboutit à une représentation sans apprêt de la nature humaine. Un humanisme sans idéalisme, au plus prêt de la réalité. Il n’y a pas de cynisme mais une vision réaliste.
C’est un roman noir qui s’intéresse énormément au contexte, au quotidien, et à une jeunesse constatant qu’un chemin immense reste à parcourir avant une réelle égalité.

Deux ans après ce premier roman et la publication d’un recueil de poème, la deuxième fiction de Gil Scott-Heron paraît. Elle s’intitule The Nigger Factory et n’a toujours pas été traduite en français. Le récit publié ensuite est posthume, il s’agit de La Dernière fête.

Gil Scott-Heron, ce qu’on peut en apprendre sur la Toile

Auteur de plusieurs romans, Gil Scott-Heron est davantage connu pour sa musique que pour ses livres. L’un d’entre eux, Le Vautour, a été traduit en français et il mérite qu’on en parle. Ses mémoires ont également bénéficié d’une traversée de l’Atlantique, ce qui fait une deuxième raison de parler de lui en tant qu’écrivain.

Pour mieux le connaître, un petit tour sur la Toile peut se faire.
C’est du côté des sites musicaux qu’on peut en apprendre plus sur le bonhomme. Pour une première approche, Jazz Radio nous offre une biographie rapide.En approfondissant un peu, Metalorgie propose un article, agrémenté d’une biographie, rédigé par Craipo, à l’occasion de la sortie de son dernier album, I’m New Here. Pour des infos plus détaillées, on peut bien sûr aller voir du côté de Wikipédia dont l’article qu’elle lui consacre est assez fourni. Le Monde, sous la plume de Véronique Mortaigne, s’est fendu également d’un papier au moment de sa venue pour quelques concerts en France, nous resituant pour l’occasion l’artiste et son parcours.
Pour s’approcher davantage de Scott-Heron, on peut aller voir du côté d’un entretien qu’il avait accordé à Télérama à l’occasion d’une tournée finalement annulée. Un article d’Alec Wilkinson dans le New Yorker nous en apprend également également un peu plus sur le romancier, poète, musicien, pour peu que l’on parle anglais, of course.

Enfin, puisque je vais parler bientôt de ses bouquins, on peut terminer ce rapide tour d’horizon par une étude d’Axel Bodin parue dans Backpackerz sur l’influence de Gil Scott-Heron sur les rappeurs actuels à travers leurs emprunts à son œuvre.

Keigo Higashino, Lino, Sõta et la mort de Shuji

En 2013, un après Les miracles du bazar Namiya paraît un nouveau roman de Keigo Higashino, il s’intitule Mugenbana. Il est traduit trois ans plus tard par Sophie Refle sous le titre La fleur de l’illusion.

Kazuko décide d’accompagner Shin-ichi jusqu’à la gare avec leur bébé. En chemin, ils entendent un cri puis un homme débouche d’une ruelle un sabre à la main. Shin-ichi s’interpose et est le premier frappé, puis Kazuko est à son tour agressée en protégeant leur fille.
Comme tous les ans, Sõta, un collégien, accompagne sa famille sur le marché des ipomées avant qu’ils n’aillent déguster de succulentes anguilles au restaurant. Alors qu’il s’arrête pour attendre à cause d’ampoules au pied, il rencontre une fille de son âge qui fait également une pause. Après avoir discuté, rapporté son portefeuille à un homme qui l’avait perdu puis dégusté une glace avec l’argent qu’il leur a donné en récompense, ils décident de rester en contact. D’abord à travers des échanges de mails puis de rencontres pendant les vacances. Quand son père découvre leur relation, il lui ordonne d’arrêter et Takami rompt leurs échanges, changeant de numéro, ne répondant plus à ses mails.
Après ces deux prologues, l’histoire débute. Lino, qui ne revient plus chez elle autant qu’avant, reçoit un appel de sa mère pour apprendre que Naoto, son cousin, vient de se suicider. A la cérémonie, elle revoit son grand-père qui l’invite à venir le voir.
Quand elle se décide, il lui parle de son intention de publier un livre sur les fleurs qu’il cultive depuis qu’il a pris sa retraite et qu’il photographie. Mais c’est cher et Lino lui suggère à la place de créer un blog qu’elle se propose de gérer pour lui. Ils prennent l’habitude de se voir régulièrement, une ou deux fois par mois. Quelques mois plus tard, il lui montre une fleur dont il ne connaît pas le nom. Alors qu’elle lui propose de la mettre sur le blog, il lui dit qu’il vaut mieux attendre, ça pourrait être délicat… Quelques jours plus tard, alors qu’elle vient lui rendre visite, elle le trouve assassiné.

Lino veut savoir et comprendre. Tandis qu’Hayaze, un des policiers chargés de l’enquête, déplore l’orientation que celle-ci prend, la jeune fille décide de publier la photo de la fleur dont son grand-père ne connaissait pas le nom et qui a disparu. Un homme la contacte alors, Gamo Yosuke, qui lui conseille de retirer la photo et de ne parler à personne de cette fleur.
Alors qu’elle veut de nouveau voir Yosuke en se rendant chez lui, elle rencontre son frère, Sõta. Les deux étudiants vont s’associer pour mener leur propre enquête. Mus par des motivations bien différentes. L’un pour découvrir en quoi son frère, nullement botaniste comme il s’est présenté à Lino mais membre de la police, peut être impliqué dans une telle enquête, l’autre pour découvrir la vérité sur la mort de son grand-père que l’on s’apprête à faire passer pour un cambriolage ayant dégénéré.

Les deux jeunes adultes nous emmènent à leur suite tandis qu’Hayaze s’implique dans l’enquête pour des raisons personnelles, Shuji ayant quelques années auparavant pris un risque pour son fils.
L’intrigue imaginée par le romancier nous mène à la suite de Shuji, passionné de fleurs, de Naoto et de la musique qui le passionnait tout en tentant d’élucider le mystère qui tourne autour de la famille de Sõta. Il le fait, comme à son habitude, en rendant les personnages proches de nous, en en approfondissant la description. Sõta s’implique dans l’enquête pour découvrir des secrets de cette famille qui est la sienne et dont il a cherché à s’éloigner. Dans le même temps, il s’interroge sur son avenir, l’intérêt de sa formation et de sa thèse en cours sur l’énergie nucléaire étant remis en cause à la suite de la catastrophe de Fukushima. Lino, quant à elle, ne sait plus trop où elle en est ayant abandonné quelques mois plus tôt sa carrière de nageuse de haut niveau promise à une participation aux prochains jeux olympiques.
L’empathie pour les personnages est prégnante et le sujet de l’intrigue l’est également, s’intéressant à un sujet qui en appelle à la culture japonaise, comme souvent chez Higashino. Il lie aussi l’intrigue à l’enfance, celle des personnages principaux ou d’autres, à des moments marquants de leur adolescence. Le germe est souvent à chercher dans ce moment de la vie. Un âge déterminant.
On tourne les pages, avec intérêt, curiosité, et ce petit quelque choses qui nous procure un plaisir de lecture toujours renouvelé. Grâce aux mots, à la narration et à cette humanité dont le romancier ne se départ jamais.

Au final, c’est un livre prenant que l’on referme en se disant qu’il sera intéressant d’ouvrir le suivant de l’auteur. En espérant ne pas attendre trop longtemps avant sa parution.

Keigo Higashino, du lapin de la lune au chiot qui doute dans le bazar Namiya

Le huitième des romans traduits en français de Keigo Higashino paraît au Japon en 2012. Sa traduction par Sophie Refle débarque chez nous en 2020. Un an après le troisième opus des enquêtes du professeur Yukawa dans notre langue, L’Equation de plein été, c’est un roman indépendant qui nous arrive cette fois. Intitulé Namiya zakkaten no kiseki dans la langue de Mishima, il devient Les Miracles du bazar Namiya ici.

Trois jeunes voleurs sont tombés en rade, la voiture qu’ils ont volée pour accomplir leur méfait est en panne, plus de batterie. Connaissant très peu l’endroit où ils sont et après une brève dispute sur savoir qui est responsable de leurs déboires, ils décident de se réfugier pour la nuit dans un bazar repéré par Shota lorsqu’il a reconnu le coin.
Une fois à l’intérieur, les sensations qu’ils éprouvent sont étranges. Impossible à définir clairement mais étranges. Alors qu’ils font le tour de l’endroit, un bruit attire leur attention, une lettre vient d’être glissée sous le rideau de fer. Après quelques hésitations et comme l’endroit semble abandonné, ils décident de l’ouvrir. Il s’agit d’une lettre signée « le lapin de la lune » et qui est une demande de conseil. En effet, elle se trouve dans une situation difficile, tiraillée. Sportive de haut niveau, elle doit mettre toutes les chances de son côté pour accomplir son rêve, celui de participer aux Jeux Olympiques dans sa discipline, mais dans le même temps, l’homme qu’elle aime va bientôt mourir et elle voudrait à ses côtés. Les trois amis, Shota, Kohei et Atsuya discutent, se disputent sur la meilleure réponse à faire à cette demande. Ils ne prennent pas de gant pour donner leur avis et vont glisser leur réponse dans la boite à lait du magasin, juste à l’extérieur. Alors qu’ils viennent juste de refermer la porte, une nouvelle missive tombe du rideau de fer.
Petit à petit, ils comprennent que « lapin de la lune » ne vit pas à la même époque qu’eux mais quelques trente ans plus tôt, ils réalisent également que le temps ne passe quasiment pas quand ils sont enfermés dans le bazar, quand ils ouvrent la porte, l’écoulement des minutes et des heures redevient normal.
Après leurs échanges passionnés avec le lapin, nous suivons cette fois une musicien qui se produit dans des fêtes organisées pour un public en particulier, souvent des enfants puisqu’il s’est fait une spécialité et un répertoire de chanson qui leur sont destinées. Pour cette fois, il s’agit de la fête de Noël d’un orphelinat, le foyer Marukoen.
Un retour en arrière nous apprend qu’il a connu une période de doute, devait-il persévérer dans sa volonté de vivre de la musique. Et que lors d’un de ses retours auprès de sa famille, il a confié ses doutes au bazar Namiya…

On peut croire, dans les premières parties de ce roman, que nous sommes devant des histoires ayant pour seul point commun le bazar Namiya. Les points de vue changent d’une partie à l’autre, d’un échange épistolaire à l’autre. Nous comprenons qu’il s’agit invariablement d’une correspondance à travers le temps jusqu’à ce que nous croisions celui qui a initié ce service de conseil qui a fait la réputation du bazar Namiya.
Higashino, sortant un temps du roman noir, nous propose une histoire en forme de conte, avec une pointe de fantastique. Relations à travers le temps, dilatation des minutes et des heures, les perceptions sont mises à l’épreuve. Et permettent au trois protagonistes du début de prodiguer quelques conseils éclairés. Ils apprennent également à réviser leurs jugements sur leur correspondants, après avoir été bien souvent sans merci à la première lettre.
Nous suivons également des personnes qui n’attendent des conseils que pour renforcer ce qu’elles pensaient dès le départ, ce qu’elles n’osaient se dire ou dont elles n’avaient pas conscience et qui prennent des décisions sans forcément tenir compte de ce que le bazar Namiya leur proposait, sans suivre ses suggestions. Elles se construisent grâce à la réflexion que suscitent les échanges épistolaires, dialogues détachés de l’instant.
C’est un roman singulier. Et particulièrement réussi, de mon point de vue. Elégant. Un roman qui joue sur le temps pour nous aussi, le temps de l’intrigue se déroulant sur une nuit, trente ans ou le temps de notre lecture, selon les sensibilités.

Après ce roman, cette échappée belle et fantastique, Keigo Higashino revient à un univers qui n’en est jamais vraiment loin et qu’il a déjà arpenté maintes fois et toujours pour notre plus grand plaisir. Il y retrouve ses thèmes de prédilection, l’enfance ou l’adolescence et son importance pour ceux qui la vivent et pour les âges qui la suivent. Ça s’appelle La Fleur de l’illusion.

John Harvey, Frank Elder dernière

En 2014 du côté de Nottingham, en 2015 par chez nous, nous avions vu arriver sur les étagères des librairies ce qui était annoncé comme le dernier roman de John Harvey, Ténèbres, ténèbres. C’est ce que le romancier avait confirmé ensuite. Il concluait alors sa série sur Charlie Resnick et annonçait qu’il allait voguer vers d’autres horizons littéraires.
Pourtant, en 2018 est paru un quatrième opus d’une autre série, celle consacrée à Frank Elder. Quatrième opus de ce que j’avais cru être une trilogie, les trois romans, De Chair et de sang, De Cendres et d’os et D’Ombre et de lumière,consacrés à ce flic à la retraite ayant été publiés à la suite, le fait qu’il s’en soit éloigné m’avait fait penser qu’il n’y reviendrait pas. Le titre de ce nouvel épisode, de l’autre côté de la Manche, est Body and Soul. Il vient d’arriver aux devantures des meilleures dealers de bouquins du pays sous le titre de Le Corps et l’âme, après être passé sous la plume traductrice de Fabienne Duvigneaux. On ne change pas les bonnes habitudes avec un titre qui fleure bon le jazz si prisé par Resnick, moins par Elder, et le standard des années 30 que les amateurs connaissent sans doute à travers les versions qu’en ont donné Ella Fitzgerald ou Billie Holiday.

Dans sa Cornouailles d’adoption, Frank Elder accueille Katherine, sa fille. Ses visites ne sont pas si fréquentes pour qu’il ne savoure pas ce moment. Même si il ne peut s’empêcher de redouter la raison qui l’a poussé à venir chez lui pour quelques jours. En effet, des bandages à ses poignées ne le rassurent pas. Son caractère étant ce qu’il est, il ne peut s’empêcher de demander ce qu’il s’est passé… Il ne réussit pas à tirer les vers du nez de Katherine et elle repart pour Londres plus tôt que prévu.
Après une petite enquête, il réussit à comprendre qu’elle a vécu une liaison avec un peintre ayant une certaine renommée et que ça ne s’est pas bien fini.
Nous apprenons en parallèle comment la rencontre a eu lieu, Katherine devenue modèle pour des cours de dessins, repérée par Anthony Winter, sollicitée pour poser pour lui, des nus plus dérangeant. Après avoir refusé, elle finit par accepter.
Tentant de vivre sa vie habituelle, entre balades et concerts dans des pubs donnés par une bande dont il s’est rapproché de la chanteuse, entre soirée avec Vicki, la chanteuse justement, ou Cordon, flic du coin. Mais Elder ne peut pas ne pas se mêler de ce qui le chamboule et l’état de sa fille ne le rassure pas, tombée dans la surconsommation d’alcool puis la scarification, il voudrait se raisonner mais c’est plus fort que lui.
Réussissant à assister au vernissage de la dernière exposition de l’artiste, découvrant les tableaux qu’il a peint de sa fille, il ne peut se contenir et lui envoie son poing dans la figure tant qu’il le peut avant d’être lui-même molesté par le service de sécurité de l’exposition.

Nous sommes de retour dans la vie d’Elder et l’univers de Harvey. Cordon, le flic du coin, nous est familier, croisé dans Le Deuil et l’oubli puis Lignes de fuite. Comme toujours Elder ne supporte pas l’inaction et il s’emporte facilement, les nerfs à fleur de peau, plus sanguin que Resnick. Quand, à travers les tableaux de Winter, il revoit le calvaire subi par sa fille sept ans auparavant, toutes les souffrances qu’il n’a jamais réellement surmontées affleurent de nouveau. Pour elle aussi.
Quand le peintre est retrouvé mort dans son atelier, l’histoire prend une autre tournure. L’enquête gravitant autour de sa fille le mobilise. Avant qu’une autre ne tombe, éprouvante, concernant une évasion et pour laquelle il est sollicité, Elder continuant de temps à autre à prêter main forte à ses anciens collègues. Comme Resnick.
L’univers d’Harvey est là, donnant toute sa place à l’enquête menée par Alex Hadley, une enquêtrice à la tête d’une équipe de la criminelle. Il laisse également toute sa place à son personnage récurrent difficilement maître de ses émotions, abîmé, faisant encore une fois des allers et retours entre la Cornouailles et Londres ou Nottingham.

Ce livre est une madeleine de Proust, nous rappelant ce que nous avons lu du romancier, cette œuvre qui nous a tellement émus, captivés. Dont nous attendions chaque nouveau bouquin avec une certaine impatience et que nous savourions en attendant le suivant.
Cette une madeleine savoureuse, avec tous les ingrédients que nous aimions et toujours cette empathie, cet intérêt pour les sentiments dans un monde âpre, sans douceur autre que celles que l’on apprend à découvrir soi-même. Avec une pointe d’art, la peinture qui a déjà occupée le premier plan d’autres fictions que sa plume a concoctées.
Elder reste un cousin de Resnick moins maître de ses émotions, moins convaincu de l’intérêt d’essayer d’être policier dans le monde que nous connaissons.

Je ne sais pas ce que nous pouvons souhaiter pour la suite. Harvey reviendra-t-il nous distiller l’un de ses romans que nous aimons tant ou en a-t-il fini avec son œuvre romanesque, ces romans noirs que nous aimons ? Le temps d’un livre, il nous a en tout cas redonné ce plaisir que nous avions à le lire, rappelé quel auteur il est, si pétri d’humanité.
En a-t-il fini avec Cordon, un autre de ses personnages attachants, ou avec Grayson et Walker ? Je ne suis plus sûr. Les adieux vont-ils se poursuivre ?

Keigo Higashino, le professeur Yukawa à la plage et une mort suspecte

La troisième apparition sous nos latitudes du professeur Yukawa s’intitule Manatsu no hõteishiki, dans sa version originale. Elle paraît en 2011, trois ans après la précédente, Un Café maison, et est traduite par Sophie Réfle en 2014 sous le titre de L’Equation de plein été.

Kyohei Esaki change de train, après le Shinkansen, il trouve sans difficulté celui qui l’amènera chez son oncle et sa tante, à Hari-Plage. A presque dix ans, il se débrouille assez bien pour voyager seul. Son père se posait la question mais sa mère était persuadée que c’était possible. Dans le wagon, il finit par trouver une place face à un homme en pleine lecture et non loin d’un couple de personnes âgées. Alors qu’il vient à peine de s’installer, son téléphone, un modèle simple, pour enfants, sonne, sa mère vérifie que tout se passe bien et lui rappelle de bien se comporter une fois arrivé. L’homme âgé lui fait remarquer que l’usage du téléphone est interdit dans la zone où ils se trouvent et lui demande de se déplacer, le téléphone risquant de sonner de nouveau à tout moment, puisqu’un modèle pour enfant est conçu pour qu’on ne puisse pas l’éteindre. Alors que sa femme lui demande de se calmer, le voisin face à Kyohei, emballe son téléphone dans du papier d’aluminium, il ne pourra ainsi plus recevoir d’appel. Même si la situation semble apaisée, quand le train se vide de ses passagers, au fur et à mesure des gares desservies, le jeune garçon décide de se déplacer et de rejoindre celui qui lui a sauvé la mise et qui a également changé de siège. Une conversation s’engage dans laquelle il comprend que son interlocuteur est un scientifique et qu’il se rend également à Hari-Plage.
Une fois arrivés à destination, le professeur Yukawa, puisqu’il s’agit de lui, demande à Kyohei où il va loger et le garçon lui explique qu’il est accueilli par son oncle et sa tante dans leur hôtel. Plus tard dans la journée, après avoir été accompagné jusqu’à l’auberge par sa cousine, Narumi, Kyohei voit débarquer le professeur Yukawa. Il est le seul client de l’hôtel avant qu’un autre homme ne vienne également s’y installer.

Yukawa est à Hari-Plage en tant que consultant dans une opération qui ne fait pas que des heureux. Il s’agit d’envisager l’exploitation des fonds marins au large de la commune. Narumi, la cousine de Kyohei, fait parti des opposants au projet.
Après une première réunion d’information, elle croise Yukawa dans un bar où sa mère l’a accompagné pour boire un verre. Tandis que sa mère repart, reconduite jusqu’à l’auberge par un autre des opposants au projet, Narumi échange avec le scientifique, constatant qu’il n’est pas venu pour soutenir coûte que coûte la société voulant exploiter les ressources du littoral, comme l’avait d’ailleurs déjà laissé penser son intervention lors de la réunion. Pendant ce temps, Kyohei et son oncle tirent un feu d’artifice dans le terrain derrière l’auberge.
Le lendemain, la disparition de l’autre client est constatée. Peu de temps après, son corps est retrouvé au pied de la digue, sur des rochers, le crâne enfoncé. La police découvre en fouillant dans ses affaires qu’il s’agit d’un policier à la retraite, Masatsugu Tsukahara.
Alors que tout porte à croire dans un premier temps à un accident, aux yeux de la police locale notamment, plusieurs éléments finissent par poser question. Etant donné l’identité de la victime et ses dernières fonctions, la police de Tokyo s’intéresse à l’affaire et une enquête est confiée à Kusanagi, de manière non officielle.
Tandis que son ami conduit ses investigations, Yukawa entreprend d’aider Kyohei à faire ses devoirs de vacances et à s’intéresser à la science en mettant au point plusieurs expériences.

Dans cette troisième apparition du professeur Yukawa, Higashino change sa manière de nous raconter l’histoire. Nous ne connaissons pas le coupable dès le départ. Nous suivons les différentes enquêtes menées parallèlement à Tokyo et à Hari-Plage. Les différentes découvertes nourrissent et enrichissent notre connaissance de l’affaire.

Dans le même temps, Yukawa invente des expériences pour intéresser Kyohei, discute avec Narumi pour comprendre son intransigeance dans la préservation de l’environnement. Il finit par donner un coup de main à Kusanagi tout en menant sa propre enquête sans en avoir l’air. Il est au cœur des découvertes de la police, témon des différentes investigations qu’elle mène su place.
Comme souvent, l’enfance prend une part importante dans l’intrigue, celle de Kyohei puis celle de Narumi. Il y a aussi cette enquête qui a marqué Tsukahara et qui oscille entre Tokyo et Hari-Plage.

L’année suivante paraît au Japon un roman qui a été traduit l’année dernière en France et qui se démarque des romans que nous connaissons de l’auteur, Les Miracles du Bazar Namiya.

Keigo Higashino, le professeur Yukawa aide de nouveau Kusanagi pour le meurtre de Mashiba

En 2008 paraît le quatrième opus de la série ayant pour personnages récurrents l’inspecteur Kusanagi et le professeur Yukawa, le deuxième à arriver jusqu’à nous. Trois ans après Le Dévouement du suspect X, et deux ans après un détour du côté de l’inspecteur Kaga dans Les Doigts rouges,nous les retrouvons sous la plume de Keigo Higashino dans Seijo no Kyûsai. Le roman est traduit quatre ans plus tard par Sophie Refle sous le titre Un Café maison.

Alors qu’ils se préparent à recevoir les Ikai à dîner, Yoshitaka Mashiba annonce à sa femme Ayané que son plan de développement personnel l’oblige à divorcer. C’était entendu, annoncé, depuis leur engagement. Pour Yoshitaka, la raison d’être d’un mariage est d’avoir des enfants. Il lui avait annoncé que si, au bout d’un an, ils n’en avaient pas, ils divorceraient. Ayané insiste pour la forme, l’obligeant à réexpliquer son point de vue et l’importance qu’il accorde à son plan de développement personnel.
Une fois prêts, ils descendent dans leur salon pour préparer l’arrivée de leurs invités, Hiromi Wakayama, l’assistante d’Ayané est là, se proposant de les aider. Alors que la maîtresse de maison s’affaire aux derniers préparatifs, Yoshitaka et Hiromi discutent discrètement. A la fin du repas, Ayané annonce à leurs amis qu’elle part pour trois jours rendre visite à ses parents à Sapporo. Le lendemain, elle passe voir Hiromi pour lui confier les clés de leur maison pendant son absence, elle compte sur elle pour ses plantes et éventuellement aider Yoshitaka s’il le demande.
Hiromi retrouve Yoshitaka dès le soir même. C’est la première fois que les amants vivent leur liaison dans la maison des Mashiba. Elle repart le lendemain pour aller donner les cours de patchwork que l’école d’Ayané propose même le dimanche. Alors qu’ils doivent se rencontrer le soir, elle l’appelle et il ne répond pas. Elle essaie plusieurs fois, sans succès. En arrivant à la maison, elle découvre le cadavre de Yoshitaka.
La police arrive très vite à la conclusion que la mort est due à l’absorption d’arsenic dans le café qu’il s’était préparé. Malgré cela, tout porte à croire qu’il s’agit d’un meurtre et non d’un suicide.
L’inspecteur Kusanagi fait parti de l’équipe qui se met en place pour mener l’enquête, sous les ordres de Mamiya. Une jeune collègue travaille également avec eux, Kaoru Utsumi. Bien vite, elle trouve que Kusanagi manque d’objectivité, il est tombé sous le charme d’Ayané Mashiba et semble incapable d’imaginer qu’elle puisse être la coupable. Ils cherchent tous les deux à comprendre les faits qui se révèlent toutefois particulièrement difficiles à établir. Utsumi décide de s’adresser au professeur Yukawa qui a déjà souvent prêté assistance à Kusanagi pour ses enquêtes, même s’il y a renoncé depuis une affaire qui l’a particulièrement marqué.

Des théories s’affrontent mais ne parviennent pas à reposer sur du concret. Les enquêteurs ne comprennent pas comment le poison a pu atterrir dans la tasse de la victime en l’absence d’autres personnes. Ayané était chez ses parents et Hiromi donnait ses cours.
Comme pour le précédent, nous savons qui est coupable du meurtre, nous avons vu Ayané se saisir d’une pochette plastique contenant une poudre blanche. Nous avons également vu Hiromi expliquer à Yoshitaka comment faire un bon café, lui qui n’en fait jamais. Mais, avec les policiers, nous ne savons pas comment le meurtre a réellement été perpétré et l’énigme s’avère rapidement très difficile à résoudre.
Le professeur Yukawa accepte de collaborer avec la police parce qu’il s’agit d’un mystère intéressant mais aussi parce que Kaoru Utsumi lui parle des sentiments de Kusanagi.

Comme pour le premier opus de la série, Keigo Higashino a concocté une intrigue particulièrement subtile. C’est une nouvelle fois, pour lui, l’occasion de nous offrir une galerie de personnages très réussie. Ils ont chacun quelque chose qui ne peut que susciter notre empathie. La victime n’étant pas très sympathique, s’avérant peu encline à éprouver des sentiments, nous nous intéressons aux autres personnages, notamment Hiromi et Ayané, qui nous apparaissent comme les véritables victimes.
L’affrontement entre Kaoru, dont les déductions s’avèrent très logiques, et Kusanagi est également captivant, L’arbitrage de Yukawa étant savoureux alors qu’il s’efforce de les empêcher de s’enfoncer dans leurs a priori et souhaite avant tout les aider à résoudre ce qui pour lui a tout du crime parfait.
On prend décidément plaisir à la lecture des romans de Higashino, un mystère bien compliqué et des personnages auxquels il s’intéresse et nous intéresse, constituent les ingrédients de ses histoires. Il joue sur l’intrigue pour mieux nous décrire des humains comme vous et moi… ou presque.

Le cinquième opus de la série, L’équation de plein été, paraît trois ans plus tard.

Keigo Higashino, Matsumiya et Kaga mènent l’enquête autour de la famille Maehara

En 2006, l’année suivant celle de la parution du Dévouement du suspect X, paraît un nouveau roman de Keigo Higashino, il s’intitule Akai yubi. Comme pour le précédent, on y voit apparaître un personnage qui deviendra récurrent, l’inspecteur Kaga. Traduit douze ans plus tard par Sophie Rèfle, il devient dans notre langue Les Doigts rouges.

Matsumiya rend visite à son oncle, Takamasa, hospitalisé et certainement en fin de vie. Il lui doit beaucoup, il les a aidés, sa mère et lui, quand ils étaient dans une situation délicate. Matsumiya a même décidé d’entrer dans la police comme lui. Il ne comprend pas pourquoi son fils ne lui rend pas visite.
Maehara Akio traîne pour rentrer chez lui. Il s’attarde au travail sans qu’aucune urgence ne l’y contraigne. Alors qu’un collègue le lui fait remarquer, il reçoit un appel de sa femme, Yaeko, il lui faut rentrer d’urgence. Quand il arrive chez lui, Yaeko lui demande d’aller voir dans le jardin. Le cadavre d’une fillette y est caché sous une bâche. C’est leur fils qui l’a tuée. Naomi, surprotégé par sa mère, a quatorze ans et n’est pas vraiment proche de son père. Alors qu’il s’apprête à appeler la police. Yaeko le convainc de protéger leur enfant. Akio transporte le corps dans un jardin public et prend en main sa famille pour mettre au point les réponses qu’ils donneront à la police lors de l’enquête qui va être menée.
Matsumiya fait partie de l’équipe qui mène l’enquête pour la police judiciaire de Tokyo. Il est adjoint à un enquêteur du quartier, Kaga, son cousin, qui a une réputation d’excellent enquêteur. Et effectivement, il s’intéresse bien vite à la famille Maehara. Non seulement leurs réponses l’intriguent mais le comportement de la famille également. A cela s’ajoute le fait qu’elle a le profil de celle qu’il recherche, du gazon, pas de voiture…
Les Maehara n’ont pas une vie sereine, ils ont emménagé dans la maison des parents d’Akio à la mort de son père. Sa mère ne s’entend pas avec sa femme et leur fils, elle a petit à petit sombré dans la même maladie que son mari, perte de mémoire et retour à l’enfance.
D’un côté, le père de Kaga, oncle de Matsumiya, est en train de mourir. De l’autre, une famille se démène pour cacher sa culpabilité tout en ayant du mal à gérer la mère qui vit là. C’est d’ailleurs la sœur d’Akio qui vient tous les jours prendre soin d’elle.

Outre celui de la relation à ce que l’on appelait le troisième âge, on retrouve également l’un des thèmes constants de Higashino, l’enfance et ses conséquences dans l’âge adulte ou la difficulté à y accéder pour ces mêmes adultes. Les enfants cachent des choses à leurs parents, ils subissent aussi ce que leurs parents ont fait.
La malaise est permanent à la lecture de ce livre. Le choix que font les Maehara déstabilise, interroge, puis devient de plus en plus dérangeant. L’interrogation se porte également du côté de Kaga et de son refus d’aller voir son père qui se meurt. Matsumiya s’interroge de plus en plus sur ce cousin qui fait preuve d’une grande compréhension des autres, d’une grande empathie, et visiblement incapable d’éprouver de quelconques sentiments filiaux.
Le roman est court, il nous décrit le sort réservé aux anciens dans la société nippone et nous questionne sur ce que nous ferions dans une pareil situation.
Une fois de plus, Keigo Higashino nous donne toutes les clés de l’intrigue, il s’intéresse avant tout aux sentiments de personnages placés dans une situation extrême et provoque ainsi notre interrogation, entre malaise et envie de tourner les pages malgré tout.

Deux ans après ce roman déstabilisant paraît le deuxième opus traduit des enquêtes du professeur Yukawa, Un Café maison.