James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (3)

Le troisième opus de la trilogie Underworld USA, qui reprend le nom de celle-ci, conclut la réécriture d’une partie de l’histoire des Etats-unis par l’un des écrivains les plus ambitieux, les plus egocentriques, de ce pays.

Pour en parler, j’ai repris de larges extraits (comme on dit) de la chronique que j’avais commise sur le site Pol’Art Noir en 2010, quelques mois après la sortie du roman.

Underworld USA (Blood's a rover, 2009)Après un prologue en 64, nous reprenons là où Ellroy nous avait laissés. 1968, Martin Luther King et Robert Kennedy viennent de rejoindre JFK. Certains sont toujours obsédés par Cuba (notamment un certain Mesplède, un français, peut-être le frère ou l’un des descendants de celui qui apparaissait chez Lehane dans Un pays à l’aube ; peut-être des cousins ou des oncles d’Amérique de notre Claude Mesplède national), d’autres sont obsédés par l’argent et la poule aux œufs d’or de l’époque, Howard Hugues. Le pouvoir est le moteur de bon nombre d’entre eux.

Une fois de plus, Ellroy nous propose de suivre l’intrigue à travers trois personnages dont les points de vue alternent, un agent fédéral, Dwight Holly, proche de ce Hoover que nous retrouvons aussi, bien évidemment (que seraient les Etats-Unis et la trilogie Underworld USA sans ce grand malade ?), un ancien flic, Wayne Tedrow, chimiste à ses heures et déjà croisé dans le précédent opus, American Death Trip, et, enfin, un détective, Don Crutchfield, jeune et obsédé, qui fait tellement penser à la description qu’Ellroy a fait de lui-même dans Ma part d’ombre, et qui se retrouve embringué dans toutes les histoires qui vont jalonner ce pavé qu’Ellroy nous offre.

Cette sainte trinité qu’Ellroy affectionne, rencontrée dans tous ses romans depuis  Le grand nulle part, trinité qu’il maîtrise particulièrement, Ellroy va en jouer, s’en démarquer, la triturer, pour mieux y revenir.

L’époque est pourrie, le président qui se fait élire, Nixon, est à l’avenant, il fera plus tard parler de lui, se fera prendre, on le sait tous. Les extrémistes sévissent partout, le terrorisme s’annonce, un terrorisme intérieur, de gauche comme de droite. Et la balance, l’histoire, le point de vue, va petit à petit pencher, s’incliner vers la gauche, Ellroy ayant déjà tellement exploré l’autre bord.

Les femmes deviennent des personnages importants, politisés et actifs… Les femmes et le vaudou.

Ellroy bouscule tout comme il avait déjà tellement bousculé son pays et son histoire dans les deux premiers opus de la trilogie, il bouscule même l’univers qu’il nous offrait jusque là.

Est-ce un jeu ? Ellroy joue-t-il avec nous ou est-ce qu’il ne lui restait plus que ça à dézinguer après avoir tellement dézinguer son pays ? Se dézinguer ?

Le roman noir d’une époque s’achève, l’avenir est loin d’être radieux. Nous avons suivi l’écroulement d’une nation, sa perdition et tout cela se finit en mai 1972, au lendemain de la mort de Hoover et à la veille d’une affaire politique qui va faire chuter un président, rien que ça. Ça s’arrête là et nous n’en pouvons plus. Ellroy nous laisse lessivés, épuisés…

C’est un livre exigeant, bien sûr, comme toujours, auquel il faut parfois s’accrocher, huit cent pages ça demande une certaine volonté, mais Ellroy nous donne tant en retour… Exige tant de lui, on le sent, on le sait…

Ellroy a trituré son univers, l’histoire de son pays. Il a affirmé une vision de sa nation et va continuer, on le sait désormais, à s’ébattre dans ce monde fictif qu’il s’est créé. Il va resserrer le plan, resserrer le cadre, pour revenir à Los Angeles. Los Angeles dans les années quarante, avec un nouvel éclairage sur ces personnages qu’il nous a offerts lors de ses deux dernières séries…

Il faudra juste être patient.

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James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (2)

Après avoir démontré dans le premier opus de la trilogie sur les bas-fonds de son pays que ce dernier avait déjà perdu son innocence avant l’assassinat de Kennedy, Ellroy poursuit son entreprise de démythification. Il explore les années 60 de la fin d’un Kennedy à la fin d’un autre Kennedy.

American Death Trip (The cold six thousand) parait en 2001, six ans après le précédent. Un nouveau trio est à l’œuvre, nouveau trio composé en partie d’anciens. Le lien entre les deux opus se situe d’abord là. La création d’un univers, d’un American Death Trip (The cold six thousand, 2001)monde peuplé de personnages désormais incontournables dans l’œuvre du romancier, se retrouvant d’un livre à l’autre, enrichissant une galerie déjà particulièrement étoffée. L’univers d’Ellroy, si prenant, si particulier, s’affirme, prend forme dans l’esprit même de son créateur, comme s’il l’assumait, en faisait une nouvelle force.

Pete Bondurant et Ward J. Littell sont toujours là, poursuivant leurs basses besognes. Leur travail de désinformation, de manipulation et plus si nécessaire. Ils sont rejoints par un troisième personnage, Wayne Tedrow Junior. Ce dernier vole vers Vegas avec un contrat en poche… Un contrat et six mille dollars, les fameux six thousand du titre original…

Nous poursuivons notre parcours dans les Etats-Unis des années soixante. Nous reprenons l’histoire là où l’opus précédent s’était arrêté. Nous sommes au lendemain du 22 novembre 1963. Au lendemain de ce choc qui a révélé à toute une nation qu’elle avait perdu son innocence depuis longtemps et qu’il ne fallait plus se le cacher. Sauf que beaucoup ont intérêt à cacher la vérité, à se complaire dans une nouvelle légende. Une nouvelle fiction.

Après s’être inspiré de Don DeLillo et de son Libra pour nous raconter sa vision de son pays avant la fin prématurée de Kennedy, Ellroy poursuit son épopée jusqu’à d’autres coups de feu qui ont résonné longtemps dans la mémoire collective, ceux tirés contre un autre Kennedy en 1968. Bobby après John. Coups de feu qui ont résonné quelques semaines après ceux tirés contre une autre icône des années 60, Martin Luther King. Ellroy poursuit sa vision cauchemardesque d’un pays qui s’enfonce. Un roman noir à l’échelle d’un pays, un roman états-unien parce que paranoïaque, cinglé. Un roman qui vous prend et vous emporte, vous bouscule, vous donne une vision si différente des livres d’histoire ou des documentaires que l’on nous sert par pelletée sur cette époque désormais historique.

Les complots, les magouilles, se succèdent, les personnages réels et fictifs se croisent, correspondent. Certains se font de plus en plus présent, Howard Hugues, J. Edgar Hoover, notamment. Ils sont les représentants de leur époque, des figures résumant à elles seules un pays, une façon de voir le monde, de voir la société, ses individus… Des satellites indispensables au pouvoir, ou dont les représentants du pouvoir sont les indispensables satellites. Ils sont au cœur d’une reconstruction, d’une évolution de la structuration de l’économie souterraine, celle basée sur les trafics divers et qui veut s’acheter une devanture respectable lui permettant ultérieurement de s’étendre vers le sud, le centre du continent… Ça conspire, ça ne s’embarrasse pas de morale, ça trahit à tout va et cela sous les yeux et l’aval de ceux qui devraient représenter l’ordre… Mais où est l’ordre ?

Décidément, Ellroy veut remettre les choses à leur place, redonner aux événements leur véritable signification, donner son interprétation. Que sa mythologie, ses mensonges, remplacent ceux d’une nation, la sienne. Il le fait avec ce style qui emporte, qui force à se concentrer, qui pousse à ne pas perdre une miette de la fiction qu’il propose, de ce travail de réécriture en profondeur. C’est une nouvelle fois dense, captivant, effrayant, nauséabond, et pourtant on s’accroche, on ne veut pas lâcher… Ou certains lâchent peut-être rapidement, car il faut accepter la folie d’un romancier, son exigence.

En deux romans, Ellroy est allé très loin pour remettre en cause certains événements sur lesquels s’appuie encore son pays pour expliquer ce qu’il est devenu. Il est allé très loin pour les démonter. Il va aller encore plus loin dans le troisième volet de la trilogie en remettant même en cause son propre personnage, cet univers qu’il a créé, cette structure narrative dans laquelle il s’est complu… Mais c’est pour plus tard. Bientôt.

James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (1)

Non content d’avoir parcouru la société de son pays au travers de sa ville et de fictions ou de révision de certains faits divers, Ellroy étend son champ d’action… Il englobe tout le territoire et revisite les décennies qui le passionnent. Il revisite l’histoire de sa nation en s’attachant aux complots et aux non-dits. Aux côtés sombres, peu reluisants.

C’est en 1995 que paraît American Tabloïd, premier volume de la trilogie Underworld USA. Un pavé au point de vue paranoïaque, digne du pays dont il émane. Un bouquin qui va s’attacher à démonter une période de l’histoire des Etats-Unis en en fouillant les bas-fonds, les côtés inavouables. Démonter l’image qui colle à cette période, en défaire American Tabloïd (1995)chaque pièce comme d’un puzzle.

Pour ce faire, Ellroy reprend sa trinité, cette construction qui suit l’intrigue au travers de trois personnages. Trois personnages avec leur mal-être, leurs manques, leur passé obsédant. Trois personnages qui n’ont rien de héros mais qui vont côtoyer ces années, tenter d’y survivre… Survivre du 22 novembre 1958 au 22 novembre 1963, de Beverly Hills à Dallas en passant par Chicago, Miami, Washington, D.C.

Il y a Pete Bondurant, homme de main d’Howard Hugues après avoir été adjoint du sheriff du comté de Los Angeles. Homme de main ou homme à tout faire, pourvoyeur de came, de femmes et éventuellement de solution radicale pour certains gêneurs. Il y a Kemper Boyd prêt à tout pour faire son chemin, à s’imposer en se liant par la bande au clan Kennedy, en n’étant pas à une entourloupe près. Il y a Ward J. Littell, alcoolique en voie de guérison, se rapprochant de la mafia et de ses conspirations par des moyens peu recommandables… Tous les trois intéressent les auteurs des complots qui s’ourdissent.

Une belle trinité qui nous emmène d’une côte à l’autre, d’une conspiration à l’autre, qui nous donne à voir des alliances de circonstances entre ennemis de toujours… Nous fait vivre de l’intérieur une époque devenue mythique pour une nation, une époque que l’écrivain va s’acharner à dézinguer, démonter. Il y a comme une concurrence entre la fiction de l’auteur et celle que s’est créé le pays. Une concurrence que l’écrivain veut affronter…

Les seconds rôles de cette histoire sont beaucoup moins fictifs que les premiers. Les frères Kennedy, Edgar J. Hoover, Jimmy Hoffa s’ajoutent à Howard Hugues cité plus haut. Ils ne sont pas les seuls, Lawford, Sinatra, Giancana, Traficante, Marylin ou Ava Gardner viennent étoffer le générique, inévitablement, pourrait-on dire. La CIA, le FBI et la Mafia, entre autres organisations, s’invitent également dans cet impressionnant maelstrom.

Ellroy ratisse large et passe en revue tout ce qui a pu miner l’époque et mener à ce fameux 22 novembre 1963 à Dallas. C’est paranoïaque comme le sont les Etats-Unis, c’est délirant et dans le même temps tellement collé au réel… Car ce qui transparaît dans cet opus, c’est l’énorme travail de documentation qui a prévalu à la rédaction de ce gigantesque roman dont on sent qu’il n’est que la partie émergée de l’iceberg, qu’il n’est qu’une infime parcelle de ce qu’a écrit Ellroy.

Cet important travail d’enquête influence également le style de la narration. Ce style qui a retrouvé un souffle que je n’avais pas senti (sûrement à tort) dans le précédent roman. Les rapports et autres compte-rendu se succèdent, les notes secrètes, les échanges codés et les titres de journaux viennent ponctuer les pages au style épuré, dégraissé, comme l’est le nombre de pages.

Tout cette somme pourrait paraître effrayante mais, au final, Ellroy nous offre un roman qui nous emporte, un roman épuisant, étouffant, nauséabond… un grand roman malade comme le pays dont il est issu et qu’il décrit.