James Ellroy de retour à Los Angeles

Après sa trilogie Underworld USA et son histoire revisitée du pays, James Ellroy revient vers sa ville pour un nouveau quatuor s’y déroulant. Perfidia en est le premier volet, paru en 2014 outre-Atlantique, il nous arrive ces jours-ci, traduit par celui qui a pris la succession de Freddy Michalski pour les œuvres du maître, Jean-Paul Gratias. Le titre reste le même, celui d’un morceau d’Alberto Dominguez, repris par Glenn Miller et son orchestre au début des années 40… Parmi les nombreuses versions de ce morceau, on en trouve une enregistrée récemment pour la série Dexter.

Pour nous aider à patienter, son dernier roman remontant à 2009 aux USA et 2010 chez nous, Ellroy nous avait offert un très court roman, plutôt une novella, intitulé Shakedown chez lui, en 2012, et Extorsion chez nous en 2014. Ellroy y revenait déjà vers sa ville, déjà sous un angle qu’il avait utilisé Extorsion (Rivages & Payot, 2012)pour nous la décrire, sa propension à générer le scandale et à recycler ce côté pervers en richesse. Pour ne pas nous perdre complètement et faire le lien entre la trilogie précédente et le quatuor annoncé, l’écrivain y reprend un personnage croisé dans American Death Trip et Underworld USA. Un personnage réel devenu personnage de roman comme aime à les transformer le romancier. Fred Otash était flic dans les années 50 à Los Angeles, devenu détective privé par la suite, il a surtout utilisé des méthodes plutôt répréhensibles pour glaner des informations sur ses contemporains. Des informations sur ceux qui comptaient dans son coin, principalement les stars hollywoodiennes. Des informations qu’il refourguait ensuite au tabloïds, ceux de son époque. Il est revenu il y a peu dans l’actualité quand furent révélées ses écoutes de Marylin Monroe notamment, il aurait reconnu, dans son journal, l’avoir entendu mourir. Fred Otash est donc un personnage comme les aime Ellroy. Un type sans morale, ou avec une morale plutôt tordue… Dans cette novella, Otash est au purgatoire, espérant pouvoir accéder au nuage supérieur s’il se confie à Ellroy par télépathie. Une demande de ses geôliers, si on peut les appeler ainsi. Alors, il se confie et nous offre quelques histoires croustillantes, mettant en scène Liz Taylor, Kennedy, Jimmy Dean, Liberace, Rock Hudson, Natalie Wood, Ingrid Bergman… Sexe et perversion…

La mémoire, c’est une rétrospection revue et corrigée.

Ellroy nous livre une approche rapide du bonhomme, on imagine ce que cela aurait pu donner sur la longueur, Otash ayant même livré quelques uns de ses secrets dans un livre. On imagine ce qu’Ellroy aurait pu faire de cet homme cherchant à collecter les secrets des uns et des autres pour en vivre… Il a rencontré le bonhomme et nous offre cette courte fiction pour nous appâter, le sujet faisant actuellement l’objet d’un travail pour en tirer une série qui intéresserait Fincher et HBO. Affaire à suivre, donc.

Nous avons patienté, une habitude avec Ellroy, et son nouveau roman arrive.

De retour à Los Angeles, Ellroy s’éloigne de notre époque. Il revient aux sources de la mythologie qu’il a créée, à travers les personnages qu’il a inventés, et dans la ville dont il s’est nourri et dont il a nourri l’histoire. Il revient aux sources de cette mythologie qu’il a créée en convoquant pas mal des protagonistes que nous connaissons pour les avoir croisés dans ses deux séries précédentes, le quatuor de Los Angeles et Underworld USA.

Nous sommes en 1941, les derniers jours de l’année, et les Etats-Unis se préparent à la guerre, les convois militaires traversent la ville pour rPerfidia (Rivages & Payot, 2014)ejoindre les endroits stratégiques, les bases le long de l’Atlantique. Les convois militaires traversent la ville et en bouleversent la circulation… et l’actualité. Lorsque l’intrigue débute, deux hommes sont à l’extérieur d’une épicerie et vérifient le bon fonctionnement de l’invention de l’un des deux, un appareil photographique à déclenchement automatique. Ray Pinker et Hideo Ashida ont installé la machine conçue par ce dernier juste à l’extérieur d’un commerce qui a fait l’objet de plusieurs vols récents… Ils l’ont installée pour photographier les plaques minéralogiques des automobiles qui s’arrêtent le long du trottoir. Et ils sont les témoins d’une nouvelle attaque, par un homme seul. Une attaque qui permet de confirmer l’intérêt de l’appareil imaginé par Ashida. Quelques heures plus tard, quatre corps sont découverts, ceux d’une famille japonaise, les Watanabe, dans leur maison. Une famille japonaise éventrée, comme après un seppuku. La communauté japonaise n’est pas en odeur de sainteté, même si les camps s’affrontent, entre partisans et opposants des nazis, de l’empereur et de leurs adversaires, les chinois notamment… La découverte des corps survient à un bien mauvais moment, un moment délicat, étant donné cette guerre en préparation, cette guerre soulignée par la présence des véhicules militaires dans la ville…

Les Etats-Unis préparent la guerre et nous sommes à la veille, littéralement, de Pearl Harbour, le 6 décembre 1941. Quatre protagonistes sont mis en avant, Bill Parker, capitaine de police, Dudley Smith, que l’on ne présente plus, lieutenant de police et déjà pourvus de toutes les “qualités” qu’on lui connaît, Hideo Ashida, scientifique au service de la police, sous les ordres de Ray Pinker, et Kay Lake, jeune femme par qui beaucoup de rebondissements et de questions arrivent… Ce ne sont pas des inconnus, nous les avons déjà croisés, Hideo Ashida, rapidement, dans Le Dahlia Noir, Bill Parker dans L.A. Confidential et White Jazz, Kay Lake dans Le Dahlia Noir et Dudley Smith, dans tout ceux-là et davantage encore, à commencer par Clandestins. Dudley Smith, qui complète, en quelque sorte, le trio habituel. Pas vraiment une promotion, plutôt la confirmation de son importance dans l’œuvre du romancier même si, on s’en souvient, il avait fait parti de ce trio dans White Jazz.

Nous suivons l’histoire à travers ces quatre personnages. Les points de vue n’alternent pas complètement pourtant, en fait de trio, cette trinité chère à Ellroy, trio accompagné de l’habituel Dudley Smith, nous sommes plutôt en présence de deux points de vue, celui de l’écrivain et celui de Kay Lake. L’écrivain racontant à la troisième personne les trois protagonistes masculins et Kay Lake se racontant à la première. Ellroy poursuit en ceci l’évolution qu’il avait amorcée dans son précédent roman, Underworld USA. Il triture encore cette narration qu’il avait installée dans ses romans depuis Le grand nulle part. Il poursuit cette évolution narrative et l’accompagne d’un style plus classique. Le staccato qu’on lui connaissait, ce rythme haché des phrases, laisse la place à une syntaxe plus apaisée. Mais il ne s’agit, bien sûr, que du rythme, les personnages eux sont toujours aussi torturés, à la recherche d’une morale personnelle bien loin de tout consensus.

L’intrigue du roman va en croiser trois, l’enquête autour du quadruple homicide, l’installation de l’état de guerre dans la ville et la chasse à un groupe d’opposants aux idées teintées de rouge. Pas de surprises de ce côté. En arrière plan, les luttes raciales provoquées par la guerre s’invitent, lutte entre chinois et japonais, notamment… Arrière-plan qui est un des propos du roman puisque les quatre parties qui le composent s’intitulent Les japs, Les chinetoques, La cinquième colonne et La chasseresse. Trois intrigues se croisent mais ce qui prend le dessus, ce qui se joue et dévoie la vérité, c’est la lutte de pouvoir entre Parker et Smith. Ce qui se joue, c’est l’appât du gain dont une société comme celle des Etats-Unis ne peut se défaire et la guerre apporte son lot de spéculations, de manœuvres pour transformer en argent les événements. Dudley Smith s’emploie donc à corrompre la vérité, à la déformer, l’inventer au besoin pour que les différents appétits puissent s’assouvir, comme à son habitude.

Il y a la lutte entre chinois et japonais, les chinois voulant se venger de l’histoire récente mais ressemblant tellement à leurs ennemis. Il y a la question des religions et notamment celle de Parker et Smith, tous deux catholiques. Un arbitrage religieux qui n’arrange rien puisque la “reine rouge” de ce volume pratique également la même…

Une intrigue riche, fournie, longue de plus de huit cent pages. Une intrigue qui fait la part belle à l’univers de l’écrivain, y invitant Bette Davis et d’autres, mais créant également des liens entre personnages fictifs et réels, des liens de plus en plus intimes…

C’est un roman énorme d’Ellroy, un roman qui peut parfois frôler le trop-plein, nous étouffer, mais qui finit par retrouver, par moments, un rythme plus habituel chez l’auteur, ce rythme syncopé si remarquable. Une fois que les personnages se sont bien enfoncés dans leurs différents travers, alcool, drogue, sexe, politique et volonté de survivre malgré tout. Tout y est. Même l’absence de réel dénouement, l’impossibilité de décider qui a véritablement gagné.

Au final, on a lu, essoufflés, un roman qui ne dépare pas dans la bibliographie de l’auteur, un roman qui m’a moins emporté que les précédents, moins bousculé, l’habitude peut-être. Un roman plus politiquement correct puisqu’il donne la parole à une femme et à un japonais, victime désignée du racisme ordinaire, exacerbé par le conflit en cours. Mais un roman qui peut se révéler, pour les aficionados de l’écrivain, passionnant par bien des aspects, pour voir éclore les duo ou trio des autres opus du romancier, Blanchard et Bleichert, Buzz Meeks et Ellis Loew, Ward Littell et Scotty Bennett ; pour voir comment la guerre, en quelques jours, peut transformer une ville et des hommes, comment elle peut les amener en un temps record, quelques semaines, à ce qu’ils seront le conflit terminé.

Une fois le livre refermé, on se dit qu’il va falloir prendre son mal en patience pour que le deuxième opus de ce nouveau quatuor ne paraisse, en espérant que les années ne seront pas trop nombreuses…

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David Goodis, le capitaine Ballard et Jean Landis

En 1950 paraît le cinquième roman de David Goodis, Of missing persons. Il est traduit dès l’année suivante par Jean Rosenthal et édité en Suisse dans la collection Détective-club, sous le titre La police est accusée. Ces deux titres résument bien l’intrigue du roman, un roman qui n’est autre que l’adaptation d’un traitement que le scénariste avait commis lors de sa période hollywoodienne. Ce traitement n’ayant pas abouti, à l’image de la plupart de ses travaux pour le cinéma, l’auteur le reprend et marque ainsi son retour à Philadelphie, sa ville, après son échec hollywoodien.

Le capitaine Jack Ballard boucle une affaire. En tant que chef du service des personnes disparus, il achève son enquête sur John Nichols par la présentation de son cadavre à sa veuve. Pas réellement une réussite. Cette dernière lui reproche la lenteur de ses services et, du même coup, la mort de La police est accusée (Ditis, 1950)son mari. Il parvient à la convaincre de ne pas mettre fin à ses jours en se jetant de la corniche juste de l’autre côté de la fenêtre de son bureau, mais l’opinion a désormais l’attention tournée vers son service.

Et l’opinion prend deux formes. La première d’entre elles est la plus familière à nos yeux, il s’agit d’un journal à scandale, le Graphic, dirigé par Jorgenson. Le journaliste lui rend visite en lui demandant des explications sur l’affaire Nichols et sur les affirmations de la veuve ; d’après elle, son mari est toujours en vie… revirement d’opinion auquel elle ne peut apporter de preuve. La deuxième forme est celle des services de l’attorney general ; l’un de leurs employés, Matthew Carvin, est envoyé pour mener une enquête sur le service et les plaintes dont il fait l’objet de la part des usagers.

Jack Ballard aime son métier au point de ne pas être aussi disponible pour sa femme qu’il le souhaiterait, au point de ne pas compter ses heures et de compromettre sa santé. Les affaires se multiplient, la tension est sans cesse présente et Ballard tente de surnager… Mais il aime son métier et refuse même les propositions d’un ami pour rejoindre sa compagnie d’assurance, pour un poste aux émoluments autrement plus intéressants que ceux qu’il perçoit. Sa motivation semble inébranlable. Mais lorsque Carvin débarque, avec son regard extérieur, ses grands principes, son assurance, et précédé par les dégâts qu’il a fait dans les autres services de la police, s’en est trop pour Ballard. Plutôt que de subir la charge permanente de Carvin et l’issue inévitable de son passage dans ses bureaux, Ballard préfère démissionner et accepter enfin la proposition dont sa femme rêve…

Seulement, un rebondissement dans l’affaire Nichols le force à rester et à reprendre l’enquête. Myra Nichols a été assassinée et la principale suspecte est Jean Landis, l’ancienne infirmière de la victime, celle dont John Nichols était tombé amoureux… Les services de Ballard risquent de ne pas se relever d’un tel rebondissement et Ballard est convaincu de l’innocence de l’infirmière.

Nous assistons aux efforts de Ballard pour mener son enquête, pris entre deux feux, ceux de la presse et de l’envoyé des services du district attorney. Nous assistons à ses efforts et notre propre opinion vacille. N’a-t-on pas raison de le montrer du doigt, de douter de ses méthodes ? Mais il avance, sur la corde raide, prêt à sacrifier beaucoup…

Et on y trouve l’une des figures récurrentes de l’écrivain, l’un de ses thèmes de prédilection, un homme tentant de sauver une femme. Ici, il s’agit de Jack Ballard et de Jean Landis ; dans La garce, il y avait Barry et Evelyn ; dans Retour à la vie, c’était Herbert et Dorothy. Un homme tentant de sauver une femme, de se porter à son secours, pour se sauver lui-même… Cette figure s’inversant dans Cauchemar avec Irene et Vincent et dans Nightfall avec Martha et James…

Malgré tout, c’est un roman mineur de Goodis, un roman différent. Il nous offre une ode à la police, à l’abnégation de ceux qui mènent les enquêtes, qui croit dans un service publique. Un roman singulier qui s’attarde sur un homme, un policier qui plonge, s’enfonce, tente de remonter à la surface. Un homme qui en affronte d’autres tentant de lui maintenir la tête sous l’eau. C’est un roman mineur de Goodis car tout à coup la description psychologique perd en importance, le suspens prend le pas sur les personnages en semblant s’inviter de manière peut-être un peu forcée, détachée de l’intrigue. C’est malgré tout un roman que j’ai trouvé intéressant, un roman comme j’ai eu l’impression d’en avoir peu lu… Un roman qui flirte avec le roman noir, qui en est un par instant.

L’année suivant la publication de La police est accusée paraît un nouveau roman de Goodis, Cassidy’s Girl.

David Goodis, James Vanning, perte de mémoire

En 1947, année faste pour le romancier, paraît un deuxième roman de David Goodis, Nightfall, son quatrième. Il paraît un mois après le précédent, La garce. Il débarque en France en 1950 dans la série blême sous le titre, somme toute fidèle, de La nuit tombe. Une nouvelle traduction intégrale est publiée en 2009 par Rivages, sous la plume de Christophe Mercier, reprenant le titre original comme cela arrive de plus en plus souvent quand il ne peut être traduit sans perdre un de ses sens.

James Vanning est illustrateur. Il a une commande à finir, dans la chaleur de l’été New Yorkais. Une commande à finir, qui l’accapare, mais qui ne parvient pas complètement à lui faire Nightfall (Payot & Rivages, 1947)oublier les images qui le hantent. Des lieux, des couleurs, sans qu’il soit sûr que tout cela soit réel. Parmi ces souvenirs, ses cauchemars, un objet est plus inquiétant que les autres, un objet et sa couleur. Couleur que nous associons si souvent aux romans de Goodis et consorts.

… un grand nombre de ces couleurs étaient peut-être d’autres couleurs -, mais il y avait une couleur à propos de laquelle il n’existait aucun doute, c’était le noir. Parce que le noir était la couleur du pistolet, un noir mat, un noir absolu, et à travers la flaque des autres couleurs mêlées en un tourbillon de folie, le pistolet noir lui arriva entre les mains et il le tint pendant un temps impossible à mesurer, puis il pointa le pistolet noir sur la détente et il tua un homme.

En sortant prendre l’air, Vanning croise d’abord un homme, Fraser, qui lui demande du feu, avec lequel il échange des propos sur le mariage, puis il rencontre une femme dans un bar, Martha, et finalement se fait embarquer par trois hommes… trois hommes qui pourraient lui permettre de retrouver la mémoire. De savoir s’il imagine ou s’il a bien vécu ce qu’il revoit sans cesse.

Vanning a le profil de l’homme lambda, ancien combattant, ancien ingénieur devenu illustrateur par goût. Un homme qui n’aspire qu’à une vie rangée, avec femme et enfants. Seulement, les images qui le hantent et un épisode de sa vie, si extraordinaire, si inimaginable, l’empêchent de vivre tout cela. Il doit rechercher dans sa mémoire, savoir, démêler le vrai du faux…

Fraser, l’homme croisé par hasard dans la rue, peut l’y aider sans que Vanning s’en doute. Fraser est un flic collé à ses basques. Un flic dont le point de vue alterne avec celui de Vanning.

Pour retrouver la mémoire, Vanning est résigné à ce qui l’attend, la violence, l’impossibilité d’avoir confiance en qui que ce soit.

A-t-il réellement tué un homme ? Faisait-il réellement parti de la bande de malfrats qui le poursuit ? A-t-il participé à un braquage ?

Il faudra les coups, les conversations, les menaces, la peur, pour que la vérité fasse surface, petit à petit…

Ce quatrième roman de Goodis est, comme les deux premiers, un roman particulièrement prenant. Un roman qui passe de la violence à l’introspection, qui est avant tout cela d’ailleurs, une introspection. Un roman dont le personnage central, Vanning est comme les précédents, ceux de Retour à la vie ou de Cauchemar, un homme ordinaire confronté à certaines réalités de son époque… Un roman qui reprend cette série de personnages masculins centraux, après l’intermède de La garce et sa figure féminine peu recommandable. Un roman d’où les femmes restent à la périphérie, pour la première fois.

Les souvenirs vont revenir à Vanning et l’atmosphère n’en sera pas pour autant allégée… le fardeau à porter semble bien lourd et la violence l’unique porte de sortie. Goodis nous emmène encore, nous captive avec une histoire où la société semble étrangère à la vie des personnages, leur isolement ressemblant à une impasse. Où la frontière entre le rêve et la réalité paraît poreuse…

Le roman suivant de Goodis, La police est accusée, ne sort que trois ans plus tard, après la fin de l’intermède hollywoodien pas vraiment couronné de succès.

David Goodis, Clara Ervin comme un poison

En 1947, paraît le troisième roman de Goodis, Behold this woman. 1947 est une année marquante pour Goodis puisque l’un de ses scénarii, The unfaithful (L’infidèle), est adapté avec succès, tout comme Dark Passage devenu Les passagers de la nuit, et que deux romans paraissent coup sur coup, le premier étant cette invitation à observer cette femme. Il mettra quelques années à traverser l’Atlantique puisqu’il nous arrive en 1981, traduit par Claude Benoît sous le titre La garce.

Tout commence à Philadelphie, une nuit de printemps où les voisins des Ervin, les Kinnett, se disputent une nouvelle fois. Dans la maison, le mari et père, George, ne dort pas et le La garce (Fayard, 1947)couple d’à côté porte ses souvenirs vers sa propre histoire : sa première femme, Julia, qui lui a donné une fille et qui est morte d’une péritonite ; la rencontre avec sa deuxième femme, Clara, et la place qu’elle a prise, même dans leur lit où il finit de temps en temps par terre, poussé par son épouse. Au même moment, Evelyn, sa fille, est réveillé par les cris des Kinnett et elle repense à ce jeune homme, Leonard Halvery, qui lui fait la courre, qui l’emmène, dans sa décapotable, dans des soirées chics et qui est devenu si assidu… des cailloux jetés à sa fenêtres la précipitent dehors où elle se jette dans les bras de Barry, le fils des voisins, qu’elle n’avait plus vu depuis trois ans…

Apparaît alors, au réveil, Clara, la femme et belle-mère. A son réveil. Vers onze heures. Et ça commence par un premier accrochage avec la bonne. Puis, après une après-midi de dépenses, c’est au tour du mari et de la belle-fille… Clara n’est pas celle qu’elle prétend être. Pas celle qu’elle a prétendu être quand elle s’est racontée à George, ses intentions n’ont rien d’altruiste, son prochain l’intéresse beaucoup moins qu’elle-même et que ce qu’elle pourrait posséder. Alors, elle manipule, échafaude des stratégies… Prête à tout pour parvenir à ses fins. Le drame est là, il s’annonce, il approche. Le mal s’instille dans la maison, sournois, un poison qui détruit et dont il est impossible de se défaire…

Ce qu’on appelle le Mal, c’est l’excès de sensualité, le dépassement des bornes, l’exaspération du désir.

Tout le monde est touché, Evelyn et George, bien sûr, mais également Leonard et Barry, et jusqu’à Agnès, la bonne. Tout le monde est touché mais les souvenirs restent, le passé se rappelle à tous… Le rêve, les songes, les souvenirs, tout ce qui nous fait vivre. Ils hantent ou soutiennent…

Cette vie que nous traversons n’est pas un rêve. Certains moments de la vie participent du rêve, mais tous ces petits rêves, mis bout à bout, ne comptent que pour une part infime. Microscopique. Le reste est réel…

Nous naviguons à la frontière du réel, du rêve et du cauchemar.

Goodis a changé son point de vue. L’ancrage dans son époque n’est plus le souci premier de ses intrigues. Il la décrit mais sans s’attacher aux événements qui la jalonne. Il a changé de point de vue puisque, cette fois, le personnage principal est féminin. Un personnage qui pourrait ressembler à une ou deux femmes du roman précédent. Un personnage qui confirme le virage pris pas l’auteur, là où les femmes et les hommes étaient aussi perdus les uns que les autres dans son premier roman, Retour à la vie, ce sont désormais les femmes qui expliquent la perte des hommes, leur perdition. Pas toutes les femmes, mais certaines, bien en phase avec leur époque et l’avidité qu’elle provoque, des femmes heureusement contrebalancées par d’autres, vertueuses… L’homme est fade, faible, le vice et la vertu sont des apanages de la féminité.

C’est au final un Goodis troublant, violent. Une violence décrite dans les détails, un trouble qui habitent même les personnages. Un roman peut-être plus désemparé. Bancal par certains côtés. Peut-être moins bons que les deux premiers mais qui possède un attrait indéniable. Notamment au travers des apparitions nocturnes qui hantent les personnages… Un roman dérangeant.

Le roman suivant du romancier paraît quasiment simultanément, ce sera Nightfall.

David Goodis, Vincent Parry en cavale

En 1946, huit ans après Retour à la vie, le deuxième roman de David Goodis est publié. Il s’intitule Dark passage et sera traduit en 1949 par Noël Chassériau, Gilles Malar et Minnie Danzas, sous le titre de Cauchemar. Une traduction aussi rapide peut s’expliquer par le succès, la renommée, acquis par ce livre, notamment au travers de l’adaptation cinématographique dont il a fait l’objet en 1947. Le film, réalisé par Delmer Daves et interprété par le duo mythique Bogart – Bacall, s’intitule en français, Les passagers de la nuit. Humphrey Bogart ayant incarné des héros de Hammett et Chandler est devenu, à l’époque, une caution de qualité pour le genre noir. Après quelques années d’attente passées à écrire pour les pulps ou la radio, David Goodis est donc lancé.

Le livre débute alors que Vincent Parry vient d’être reconnu coupable du meurtre de sa femme, Gert. Elle a été retrouvée agonisante dans leur appartement, touchée à la tête, un lourd Cauchemar (Gallimard, 1946)cendrier à ses côtés. Tout pourrait laisser penser à un accident si elle n’avait, dans un dernier souffle, dénoncé son mari à sa meilleure amie, Madge, arrivée la première sur le lieu du drame. Vincent Parry est incarcéré à la prison de San Quentin, passant de la bibliothèque à des travaux plus durs… mais il parvient à s’en échapper et bénéficie lors de sa fuite d’une aide providentielle, celle d’Irène Janney. Elle a suivi son procès et s’est convaincue de son innocence, aussi en entendant la nouvelle de son évasion, s’est-elle précipitée pour l’aider.

Parry se planque mais ne sait pas quoi faire. Il doute de tout. Il est de retour à San Francisco mais comment rester libre… Irène est prête à l’aider, il ne veut pourtant pas l’impliquer. Elle lui est inconnue et même si leurs goûts s’accordent, pour le gin, Count Basie, le poulet grillé, ou le mauve et le jaune, Parry ne sait plus s’il peut avoir confiance en qui que ce soit.

La vie est une bataille à un contre tous, depuis la naissance jusqu’à la mort. Et nul ne s’intéresse à son prochain.

Les questions qui hantent Parry deviennent lancinantes et parasitent ses pensées. Il se laisse emporter par le hasard, les personnes qu’il rencontre et qui lui proposent leur aide, qui, par leur conversation, font progresser sa réflexion. Les quelques jours qui suivent son évasion sont habités par le doute, l’indécision, et les événements s’enchainent sans qu’il puisse les maîtriser. En passant d’un taxi à un chirurgien, d’un ami à un maître-chanteur, sa vision de la mort de sa femme évolue. D’autant que cette mort le poursuit, s’abat autour de lui, la violence l’entoure. Aller de l’avant devient de plus en plus difficile.

Le courage est une chose qui n’existe pas. Seule, la peur existe. La peur de souffrir et la peur de mourir. C’est pour cela que l’espèce humaine a duré si longtemps.

Vincent Parry ressemble, sous la plume de Goodis, à un homme en train de se noyer. Où qu’il s’accroche, les chances de survie se dérobent au fur et à mesure. Victime d’un mariage qui battait de l’aile, il est devenu le coupable idéal dans une histoire qui le dépasse et dont il ne peut se dépêtrer. Son histoire conjugale fait d’ailleurs de lui un clone d’Herbert Hervey, le personnage principal de Retour à la vie. Sauf que les conséquences sont encore plus désastreuses pour lui. Parry s’enfonce sans qu’il soit possible de faire quoi que ce soit pour l’en empêcher. Le moindre de ses mouvements, la moindre de ses initiatives se retourne contre lui. Il est perdu.

L’action est ramassée, se déroulant sur quelques jours. L’impression d’étouffement, d’impossibilité de choisir, est en grande partie due à cette durée. Le récit de Parry ne prenant pas le temps d’une respiration, les retours en arrière sont rares, brefs, concis.

Contrairement au précédent, le témoignage, l’ancrage dans une époque, n’est pas le principal atout de ce roman. Cela ne l’empêchant pas d’être de qualité. Goodis, c’est sûr est un romancier qu’il faut lire, redécouvrir.

Quelques années après la première adaptation du roman, celle dont je parlais plus haut, une série s’inspirera également de l’histoire de Goodis. Elle s’en inspirera sans reconnaître sa dette, son emprunt. Emprunt qui obsédera Goodis. Un procès s’ensuivra qui, malgré la disparition de l’écrivain, fera date, marquant une avancée dans la reconnaissance des auteurs aux Etats-Unis, de leurs droits et de la définition du domaine public. La série est célèbre puisqu’il s’agit de The fugitive retitré en France Le fugitif. Malgré tout, Goodis n’est toujours pas crédité pour cela.

La machine étant lancée, deux romans de Goodis paraissent l’année suivante, Nightfall et La garce.

James Ellroy et Los Angeles, première partie

Après un roman qui a pu en inspirer d’autres, un serial killer et son super saigneur, un peu comme le Dexter de Jeff Lindsay et son passager noir ou le Patrick Bateman de Brett Easton Ellis, le romancier retrouve sa ville et sa noirceur.

Il s’y installe pour quatre romans qui constitueront le fameux quartet de Los Angeles. Il s’y installe et s’attaque d’emblée à cette affaire qui le hante, qu’il a déjà évoqué ici ou là, notamment dans ses deux premiers romans, Brown’s requiem et Clandestin.

C’est en 1987 que paraît Le Dahlia Noir (The Black Dalhia). Avec cette histoire, Ellroy se plonge dans le Los Angeles de la fin des années quarante qu’il avait déjà évoqué dans Clandestin. Il brosse un portrait d’une police bouffée par la corruption, la soif de pouvoir de certains et la folie d’une société en pleine mutation.

Ellroy, en s’attaquant à cette affaire qui a nourri les journaux de son pays pendant si longtemps, au point d’en faire l’un des cas célèbres du XXème siècle aux Etats-Unis, s’inflige ce qu’il a jusqu’ici infligé à ces personnages… Un retour en Le Dalhia Noir (The Black Dalhia, 1987)arrière, la fouille méthodique d’un esprit, d’une âme obnubilée par ce meurtre, en écho à un autre. Il fouille cette obsession et en fait un de ses romans majeurs.

En 1947, le 15 janvier, le corps nu et coupé en deux d’Elizabeth Short est retrouvé dans un terrain vague. L’une des grandes énigmes judiciaires vient de naître. Elle avait vingt-deux ans, rêvait de percer à Hollywood et va marquer son pays. Les deux flics qu’Ellroy met sur l’affaire forment un duo de boxeurs, Bleichert et Blanchart. Un duo de flics qui s’enfonce pour exorciser certains souvenirs de leur auteur.

Elizabeth Short pourrait être l’archétype de toutes ces femmes, jeunes, qui viennent, au sortir de l’adolescence, tenter leur chance dans la ville du cinéma… Toutes ces jeunes femmes qui se fracassent à une réalité beaucoup moins brillante, moins dorée. Elle en est l’archétype jusqu’à sa fin prématurée. Bleichert et Blanchart prennent la suite et se fracassent à leur tour à une certaine réalité. Ils vont, comme d’autres personnages du romancier avant eux, être écartelés entre deux femmes, Betty et Kay… Deux femmes ou deux types de femmes.

Parallèlement, plusieurs personnages apparaissent, des personnages qui vont habiter l’œuvre d’Ellroy pour quelques temps, Buzz Meeks, Ellis Loew, Mickey Cohen…

Avec ce roman, Ellroy crée et délimite un univers qu’il va parcourir en long, en large et en travers pendant plusieurs années… Il évacue également des souvenirs, s’en débarrasse en leur offrant un épilogue imaginaire.

C’est une œuvre forte car peu de choses sont passées sous silence, peu de descriptions, peu de pensées, peu d’états d’âmes. Comme à son habitude, Ellroy va très loin, et nous emmène toujours plus loin, au bord de la nausée…

Deux ans plus tard paraît Le grand nulle part (The big nowhere). Une des œuvres particulièrement recommandables du romancier. Particulièrement recommandable à mes yeux. Peut-être parce que l’étalage, l’évocation d’une de ses lubies, dans le roman précédent, lui permettent cette fois d’écrire sans cette histoire en tête. Parce qu’il en est débarrassé, au niveau de l’écriture au moins. Et qu’il peut construire une intrigue, écrire, se pencher sur son style, sans arrière pensée.Le grand nulle part (The big nowhere, 1989)

On y voit l’apparition d’une de ses grandes figures narratives, le trio. Une trinité de personnages qui va parcourir l’histoire. L’ambitieux Mal Considine de la criminelle, Danny Upshaw obsédé par une série de meurtres et Buzz Meeks, voulant se servir d’un statut de flic retrouvé pour continuer ses trafics… Un trio torturé, qui se lance sur une affaire pour des raisons bien différentes, auquel s’ajoutent deux personnages croisés auparavant, Dudley Smith et le procureur adjoint Ellis Loew. Deux enquêtes se mêlent, une chasse aux rouges et la traque d’un assassin, et deux femmes chamboulent la donne…

C’est un roman qui marque une étape dans la carrière de l’écrivain, une structure se met en place et un sujet, une intrigue, sont exploités à fond pour faire ressortir la pourriture d’une société. Ellroy nous offre un roman foisonnant, dont on ne peu se défaire et qui hante le lecteur (au moins celui que je suis) des années après sa lecture. Les hommes vont se révéler dans l’épreuve bien différents de ce qu’ils croient, leurs motivations vont évoluer ou adopter leur véritable visage au cours des épreuves que chacun va traverser.

C’est un roman immense, l’un des plus marquants dans l’œuvre du romancier, l’un de ceux, vous l’aurez compris, que j’ai préférés. Ellroy réussit, de mon point de vue, si bien son tour de maître que dans les romans suivants, cette structure sera sa marque de fabrique. Il a trouvé avec ce livre une dimension nouvelle pour son œuvre et va l’explorer de fond en comble par la suite…

L’auteur talentueux qu’il était jusque là s’est mué en auteur incontournable. Rester à ce niveau sera dur, une épreuve, une lutte dont il ne sortira pas toujours vainqueur mais qu’il recommencera à chaque bouquin. Sans se lasser, un combat sans cesse renouvelé, qui ajoute du piment à chaque nouvelle fiction.