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Jack O’Connell, Quinsigamond et le Jargon

En 1992, Jack O’Connell voit son premier roman édité. Il est intitulé Box 9 et nous parvient la même année sous le titre de BP 9, traduit par Gérard de Chergé. Cette rapidité peut s’expliquer par le fait que le livre vaut, au passage, à son auteur le prix de meilleur premier roman de mystère. Il faut dire que d’entrée, un auteur apparaît sans qu’aucun doute ne soit possible.

Quinsigamond est une ville imaginaire, celle où se déroule l’action. Une ville de Nouvelle-Angleterre, postindustrielle, aux prises avec les fléaux engendrés par notre société dite développée. Elle possède son quartier huppé, Windsor Hills, son quartier artiste, la Zone du Canal, son quartier de tous les vices, Bangkok Park, et d’autres qui nous seront dévoilés par la suite, dans les romans suivants d’O’Connell. Elle a également sa police, son service des postes et bien d’autres que les romans à venir nous feront découvrir.

Lenore Thomas est officier de police, inspecteur à la brigade des stups. Une inspectrice aux méthodes musclées, B.P. 9 (Rivages, 1992)passionnée par les armes à feu, fan de heavy metal, et à l’expérience déjà respectable. Elle officie principalement du côté de Bangkok Park, bien sûr, tout particulièrement dans le voisinage proche de Cortez, l’homme qui a la main mise sur tous les trafics. Un homme cultivant le secret, retiré dans son hôtel, isolé, presque inaccessible et qu’elle tarde à appréhender, persuadée qu’il n’est qu’un sous-fifre. Un homme de paille, qui la fascine et qu’elle fascine.

Lenore vit dans un appartement double avec son frère jumeau, Ike. Il est facteur, comme leur père avant lui, plutôt renfermé, moqué par ses collègues et intrigué par sa chef, miss Barnes, Eva Barnes.

Une nouvelle drogue vient de surgir, une drogue aux effets dévastateurs, le Jargon. Cette drogue, qui se présente sous la forme d’un Q, initiale de la ville, a été mise au point par un couple de scientifiques retrouvés morts depuis. Le tout est de savoir si quelqu’un a eu le temps d’en démarrer la production ou si sa formule restera inconnue à tout jamais. Pour cette enquête, Lenore est chargée d’accompagner le docteur Woo, un spécialiste du langage ayant étudié les effets de ce poison qui peut s’avérer mortel à très court terme. Le partenaire et amant de Lenore, Zarelli, se voyant relégué dans une autre équipe…

Ike, quant à lui, découvre un colis plus que suspect destiné à la boite postale 9 de son bureau de poste. Dans le même temps, ses collègues semblent mettre en place un trafic qu’Eva Barnes devine…

Le suspens est au rendez-vous mais ce qui est particulièrement prenant dans ce roman, c’est l’atmosphère créée par le romancier. Tout en étant dans une ville qui ressemble à tant d’autres, on est ailleurs, dans un autre monde. L’angle de description adopté étant déstabilisant, inhabituel, original. Les personnages, tout en étant proches des gens que nous croisons tous les jours, sont différents, décalés. Inquiétants. Le malaise provoqué par ce décalage devient fascinant au fur et à mesure qu’il imprègne chaque page, puis chaque ligne.

Le malaise est en chaque personnage, incertain de ce qu’il devrait penser, de ce qu’il devrait faire et pourquoi. Incertain au point d’être angoissé. Sans savoir s’il peut l’être. La peur des uns et des autres s’invite… même si ça n’est pas si simple…

Il y a des choses à craindre dans la vie. […] On devrait avoir légitimement peur de patrouiller la nuit à Bangkok Park. De sentir une bosse sous sa peau. De voir pleuvoir les bombes sur les centres urbains de son pays. De perdre l’argent qu’on avait confié à une banque qui met la clef sous le paillasson. De ne plus pouvoir contrôler les amphètes, ou les hommes de son entourage, ou de voir vaciller la philosophie hasardeuse et froidement objective en laquelle on avait foi, sur laquelle on s’appuyait pour avancer.

Tout demeure au conditionnel. Loin d’une quelconque évidence.

Quelques détails contribuent à souligner l’étrangeté dérangeante du point de vue en évitant l’artificiel. Lénore paie un indic avec des planches originales d’un dessinateur local de comics dont on réentendra parler plus tard dans l’œuvre d’O’Connell, Menlo ; Ike donne rendez-vous à sa supérieure dans une librairie spécialisée dans le roman policier, pleine à craquer d’éditions originales et d’éditions rares ; la drogue appelée Jargon provoque un surdéveloppement des capacités linguistiques de ceux qui la prennent, ils finissent par parler tellement vite que leur logorrhée devient incompréhensible, physiquement insoutenable ; le docteur Woo habite un appartement bourré de livre quand Cortez, grand lecteur, s’est débarrassé des siens pour n’en garder qu’une poignée…

La narration adopte des formes diverses, les points de vue changent, passant de celui de Lénore ou d’une autre fliquette à celui d’Ike, ou encore Cortez… La prose habituelle alterne avec des comptes-rendus d’écoute prenant l’aspect de pièces de théâtre ou avec le monologue de Pierce, collègue de Lénore, s’enregistrant alors qu’elle mène sa propre investigation ou encore avec les échanges sur les ondes entre un animateur radio et ses auditeurs… La parole. La parole est omniprésente. La parole et ce qu’elle peut signifier, ce qu’elle peut révéler de celui qui parle, ce qu’elle peut provoquer chez les autres…

C’est un roman riche, prenant, qui s’empare d’un genre, le roman noir, voire le thriller, pour l’emmener dans un endroit rarement exploré. Inconfortable, détournant le polar classique. Un roman qui, sous prétexte de nous raconter une histoire rebattue de lutte entre la police et les trafiquants, nous présente une réalité qui ne peut tourner qu’au cauchemar. L’univers parfois onirique qu’il nous décrit n’étant jamais éloigné du pire…

Le constat d’O’Connell sur notre société est pessimiste, bien sûr, mais c’est surtout la forme qu’il adopte pour le dire qui rend son roman si original, captivant. A contre-pied.

J’ai toujours pensé que les gens lisaient des romans policiers pour une simple et bonne raison. Parce que ces livres les confortent – c’est le mot juste : les confortent dans une certaine façon de voir la vie. En général. Une vision positive. Au fil des pages remplies de sang, de mensonges, de trahisons et de corruption, si on fait attention aux indices et si on suit le fil conducteur, on finit par découvrir la vérité.

Le roman d’O’Connell n’est pas cela. Pas de vérité.

Mais après tout, peu importe, la seule opinion qu’il peut conforter chez le lecteur, c’est qu’il existe des romans de grande qualité, qui bousculent. Et que l’on referme avec le seul regret d’en être déjà arrivé à la dernière page.

Après une telle lecture, celle des fictions suivantes de l’auteur s’impose, en commençant par La mort sur les ondes, car c’est un auteur, avec son univers propre, son style, qui a commis BP 9, sans que le doute soit permis.

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3 réflexions sur “Jack O’Connell, Quinsigamond et le Jargon

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