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James Salter, une famille d’Amaganssett

En 1975, paraît Light Years chez Random House. C’est le quatrième roman de James Salter, publié huit ans après le précédent, Un sport et un passe-temps, après une parenthèse cinématographique de deux scénarios et une réalisation. Il est traduit dans la langue de Le Clézio en 1997 par Lisa Rosenbaum et Anne Rabinovitch, sous le titre Un bonheur parfait. Titre moins convaincant me semble-t-il que l’original…

Le roman s’ouvre en longeant un fleuve, ou ce qui pourrait y ressembler, un endroit où les eaux salées et douces se rencontrent. En remontant ces eaux, nous parvenons jusqu’à une maison construite non loin de la rive ou du rivage, c’est selon. Une maison simple et spacieuse, la maison de Nedra Un bonheur parfait (L'Olivier, 1975)et Viri et de leurs deux filles, Franca et Danny.

La famille vit là une vie simple, calme. Entre un poney et un chien, entre la plage et New York, entourée d’amis venant profiter de cette famille unie, enviée, aimée. Viri est architecte, Nedra fait vivre la maison, s’occupe des filles et aime recevoir, lire. La vie simple et calme d’une famille aisée. Les filles grandissent, Nedra mène une vie relativement indépendante, entre son amant et son mari, Viri connait une aventure qui ne dure pas et leurs amis continuent de leur rendre visite. Les saisons passent, les petits moments d’une vie ponctuée par les fêtes et autres petits événements.

Il n’existe pas de vie complète, seulement des fragments. Nous sommes nés pour ne rien avoir, pour que tout file entre nos doigts. Pourtant, cette fuite, ce flux de rencontres, ces luttes, ces rêves… Il faut être une créature non pensante, comme la tortue. Etre résolu, aveugle. Car, tout ce que nous entreprenons, et même ce que nous ne faisons pas, nous empêche d’agir à l’opposé. Les actes détruisent leurs alternatives, c’est cela, le paradoxe. De sorte que la vie est une question de choix – chacun est définitif et sans grandes conséquences, comme le geste des galets dans la mer.

Tel que je le présente, cela pourrait paraître insipide, mais ça ne l’est pas. Absolument pas. Salter s’attache en effet à décrire ces moments qui feront la mémoire de la famille, ces souvenirs qu’ils partageront. Des souvenirs d’hiver quand on aime se blottir dans la chaleur d’une maison accueillante, des souvenirs d’été quand la chaleur pousse aux baignades… des Noëls et des anniversaires… Les envies de chacun pas toujours assouvies.

Il procède par petites touches passant d’un moment à l’autre, s’attardant là sur quelques années, ailleurs sur quelques semaines, quelques jours, quelques heures. Les personnes passent, se confient, impriment l’air du temps, amènent l’extérieur dans cet intérieur que l’on pourrait envier. Que les autres envient. Nedra est belle, passionnée, Viri a de la chance et un métier intéressant. Il lit des histoires aux filles, elle va de la ville à la maison, fait vivre des moments rares.

Il veut que ses enfants aient une vie ancienne et une vie nouvelle, une vie inséparable de toutes les vies passées, qui en découle, les dépasse, et une autre, originale, pure, libre, située au-delà des préjugés qui nous protègent, de l’habitude qui nous façonne. Il veut qu’elles connaissent à la fois l’avilissement et la sainteté, mais sans humiliation, sans ignorance. Il les prépare pour ce voyage. Comme s’il ne restait qu’une seule heure pour rassembler tous les vivres nécessaires, donner tous les conseils possibles. Il désire leur transmettre une direction unique, dont elles se souviendront toujours, qui englobe tout, montre le chemin, mais il ne parvient pas à la trouver, ni à la reconnaître. Il sait que c’est le bien le plus précieux qu’elles pourront jamais posséder, mais il ne le détient pas. De sa voix égale et sensuelle, il leur décrit plutôt les mythes étriqués de l’Europe, de la Russie enneigée, de l’Orient. Il suffit de connaître un seul livre pour avoir une bonne éducation […]. On acquiert ainsi la pureté, un sens des proportions, et le réconfort d’avoir toujours un exemple sous la main.

Les questions que se pose le couple sont celles de toutes les familles, l’éducation des enfants, le mariage, les autres…

Un savoir concret n’a rien à voir avec l’éducation. Ce qui compte, c’est d’apprendre comment vivre et sur quel mode. Et si on ne fait pas ça, tout le reste ne sert à rien.

Salter procède par petites touches et par ellipses, non-dits. Il nous laisse deviner ce qu’il advient après un dîner, un nouveau personnage rencontré…

Les filles grandissent et s’embellissent, se rapprochent de l’indépendance et les questions du couple deviennent plus prégnantes, moins faciles à étouffer, à oublier. Moins contournables… Il devient impossible de les éviter.

Viri et Nedra y répondent et une nouvelle vie commence.

On voit le temps passer, on sent les jours s’écouler, s’emparer des corps sans que les esprits cèdent, sans qu’ils renoncent à ce qui les a toujours accaparé.

C’est superbe parce que subtil, léger tout en étant profond…

Un roman qui se savoure, à lire et relire, dans la continuité, semble-t-il, de Un sport et un passe-temps. Un chef-d’œuvre ?

Le roman suivant, le cinquième, arrive quatre ans plus tard, et il est encore singulier et marquant, ce sera L’homme des Hautes Solitudes.

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3 réflexions sur “James Salter, une famille d’Amaganssett

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