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Andrée A. Michaud, Bob Richard rejoue Misty au pied de Solitary Mountain

Le deuxième opus de la trilogie états-unienne d’Andrée A. Michaud paraît en 2009, trois ans après le premier, Mirror Lake. Il s’intitule Lazy Bird et c’est le premier à bénéficier d’une édition française en plus de la canadienne, en 2010 aux éditions du Seuil.

Alors qu’il végète depuis plusieurs mois dans une petite ville du sud-est québecois, Bob Richard reçoit un appel qu’il aurait pu louper si Jeff n’avait pas réagi pour lui. Jeff est le chien de ses voisins et le seul être auquel il s’est vraiment lié depuis son arrivée. L’appel est celui du directeur d’une radio, WZCZ, qui lui propose, suite au départ inopiné de son animateur pour la tranche de nuit, de le remplacer. Une telle opportunité ne se refuse pas et Bob ne se précipite pas juste pour ne pas couper trop brusquement les ponts avec Jeff. Mais il doit les couper quoi qu’il en soit et le voilà parti pour Solitary Mountain dans le Vermont, de l’autre côté de la frontière. L’amateur de blues qu’il est va pouvoir partager sa passion, en la parsemant occasionnellement de rock pour faire bonne mesure.
Installé dans un motel en attendant mieux, il prend son job rapidement et reçoit tout aussi vite l’appel d’une femme lui demandant de jouer Misty pour elle… le voilà plongé dans l’un des cauchemars qu’il redoutait, revivre ce que Dave, alias Clint Eastwood, vit dans Play Misty for me (Un frisson dans la nuit), premier long métrage du même Clint.
Il continue pourtant à prendre ses marques, déménageant du motel dans une maison, Blossom Cottage, appartenant à une certaine Rita Hayworth, rien à voir avec celle qu’Orson Welles a immortalisée, rencontrant quelques autochtones. Georgia, la serveuse du Dinah’s Dinner, June Fischer, la secrétaire de la radio et bientôt Cassidy, le chef de la police locale. Mais trois rencontres sont plus marquantes, une adolescente prise en stop et qu’il décide d’appeler Lazy Bird, du nom du morceau de Coltrane, librement inspiré du Lady Bird de Tadd Dameron, faute de connaître son véritable nom, Charlie the Wild Parker, à ne pas confondre avec l’autre, rencontré au Dinah’s Diner, et un cerf albinos comme lui. Bob est albinos et, passée la première surprise en le voyant, ceux qu’il croise ne s’y attardent pas.

Alors que, dans un premier temps, on pourrait croire que Bob s’est laissé envahir par la fiction, comme Robert Moreau dans le précédent opus de la trilogie, on cesse rapidement de douter. Les femmes deviennent des victimes potentielles ou des coupables probables. La voisine qui voit en Bob la réincarnation de son fils, la collègue qui le confond avec celui qu’il remplace, Georgia qui finit par se cloîtrer après être devenue l’objet de menaces.
La police commence par ne pas croire aux élucubrations de cet albinos, nouveau venu dans la ville, puis la réalité la rattrape, transformant Bob en suspect ou victime, selon le moment, le dernier rebondissement…

Les pires horreurs n’avaient jamais empêché les gens non concernés de cirer leurs chaussures, de bailler devant le journal télévisé ou de se mijoter un ragoût de pattes en sifflotant.

Le lien avec Mirror Lake est là dès le début au travers de ce chien, Jeff, que Bob laisse derrière lui, puis d’un clin d’œil un peu plus tard, quand Lazy Bird ne comprend pas pourquoi des chips ont la marque Humpty Dumpty alors que ce personnage est un œuf et non une pomme de terre.
Le lien avec le reste de l’œuvre de la romancière est là également, même si, comme le précédent, il est raconté à la première personne. La nature prend une part importante dans l’intrigue, la nature et les intempéries, on a beau être en été, la pluie tombe. Même si l’histoire ne se déroule pas au bord de l’eau, il y a bien une rivière ici ou là, mais il y a surtout un souvenir ancrée dans la mémoire de Bob, un drame se déroulant dans un chalet au bord d’un lac. Ça pourrait être celui de Mirror Lake.

Plus sérieux que le premier opus de la trilogie, ce deuxième épisode se situe pourtant dans sa droite lignée, un homme s’effondre petit à petit, au même titre que ce qui l’entoure et les souvenirs qui le hantent. La nature reste belle, les maisons hantées et la fiction permet de comprendre la réalité, passant de Play Misty for Me à une Mortelle randonnée revue par Spielberg. Les codes du roman noir sont là et l’auteure en joue pour nous gratifier encore de son ton original dans un univers unique.

J’ai attrapé mes clés et j’ai ordonné à Lazy Bird de verrouiller derrière moi, de n’ouvrir à personne, de ne pas répondre au téléphone, de ne pas se montrer aux fenêtres et de se nettoyer le visage. Ma dernière recommandation était de trop, mais elle était venue toute seule, de même que le livre que m’a lancé Lazy, dont j’ai réussi à esquiver la tranche en refermant rapidement la porte derrière moi. Je n’ai pas eu le temps de voir le titre, mais c’était sûrement un bon livre, les mauvais, je les cache au fond du bac à recyclage, pour être sûr qu’ils n’abrutissent ni ne contaminent personne, le taux de crétinisme étant déjà assez élevé. En général, ça ne donne rien, la plupart de ces livres circulant à une vitesse effarante, regroupés en rangs serrés telle une armée de Wisigoths, mais en abattre un de temps en temps ne peut nuire à personne.

Et, tout cela est ponctué de morceaux de musique particulièrement marquants, des Doors à Coltrane, de Billie Holiday à Gene Kelly ou George Thorogood, et de meurtres d’oiseaux, de femmes au majeur gauche cassé…

On a beau vivre seul depuis à peu près toujours, on ne parvient jamais à s’habituer à ce silence qu’aucune voix ne traverse, qu’aucun bruit de casserole ou de cafetière venant de la cuisine, en bas, ne perturbe. C’est peut-être la raison pour laquelle je parle aux objets et m’entoure d’une musique remplaçant en quelque sorte les bruits familiers de l’autre, pour oublier que personne n’ouvrira le robinet de la douche pendant que je paresse dans la blancheur des draps.

Andrée A. Michaud nous offre une nouvelle fois un roman réussi, prenant, que l’on aimerait bien ne pas finir, garder sous le coude, pour sa prose, cet univers qu’elle explore entre Québec et Etats-Unis, commençant par une partie intitulée « Premiers virages », concluant avec « Dangerous curves ». On passe de l’anglais au français, d’un dialogue traduit à un en version originale, à la recherche de cette culture nord-américaine commune aux deux côté de la frontière dans un style d’une grande justesse et d’une profonde sensibilité.

Depuis des années, je traduisais ma vie du français à l’anglais, et inversement, de même que celle des gens croisés au hasard de mes allées et venues. Plus souvent qu’autrement, j’avais l’impression d’être né dans un roman américain traduit au Québec.

Avant de conclure sa trilogie avec Bondrée, Michaud s’en échappe le temps d’un livre, Rivière tremblante.

4 réflexions sur “Andrée A. Michaud, Bob Richard rejoue Misty au pied de Solitary Mountain

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